Archive | janvier 2018

Leçons de grec d’Han Kang

Présentation de l’éditeur :

Leçons de grec est le roman de la grâce retrouvée. Au cœur du livre, une femme et un homme. Elle a perdu sa voix, lui perd peu à peu la vue. Les blessures de ces personnages s’enracinent dans leur jeunesse et les ont coupés du monde. À la faveur d’un incident, ils se rapprochent et, lentement, retrouvent le goût d’aller vers l’autre, le goût de communiquer.

Mon avis : 

Ce roman est en apparence tout simple. Un homme, une femme. La narration alterne, nous entendons parfois l’un, parfois l’autre. Lui est professeur de grec. Ses parents ont quitté la Corée du Sud pour l’Allemagne quand il était enfant. Sa mère et sa soeur, soprano dans un choeur allemand, y vivent toujours et ne comprennent pas que, lui qui perd inexorablement la vue, ait choisi de retourner dans le pays de son enfance où il enseigne sporadiquement à des adultes. Elle est désormais sans emploi depuis qu’elle a perdu l’usage de la parole. Elle a perdu la garde de son fils puisqu’elle a perdu l’usage de la parole depuis la mort de sa mère. Elle a « écrit » à son psy que les deux événements n’étaient pas liés, que c’était plus complexe que cela. Pour essayer de guérir, elle prend des cours de grec, pensant qu’un autre langage que le sien pourra lui permettre de parler à nouveau.
Oui, simple, mais en apparence seulement. Ses deux personnages nous parlent d’abord de la famille, de ce que l’on transmet, ou pas à son enfant, de ce qu’on lui transmet malgré soi, comme la maladie dont est atteint le professeur. Il nous parle de cette Corée et de sa mutation vers la modernité, avec des scènes qu’il serait difficile de concevoir en France, à la même époque. Il nous parle d’amour aussi, celui que l’on refuse, celui que l’on ne peut admettre, celui que l’on regrette.
Perdre l’usage de la parole alors que les mots sont en soi et qu’on les perçoit toujours. Perdre la parole est, trois fois hélas, un ressort si usé dans certains mauvais scénarios qu’il en est complètement distendu. Ici, l’auteur nous montre véritablement, de l’intérieur, ce que c’est de ne plus pouvoir parler, de ne plus pouvoir articuler les sons, que les organes qui servent d’habitude à communiquer s’y refusent désormais. Nous découvrons l’enfermement intérieur de cette femme qui ne peut (ne veut ?) plus communiquer, et, tout comme elle, nous en cherchons les causes, elle qui, toujours, a été passionnée par les sons et par les mots qu’ils constituaient.

 

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Voeux du directeur du pensionnat des louveteaux garous

Mes chers louveteaux
je vous présente mes meilleurs voeux pour l’année 2018.
Depuis le temps que je suis le directeur provisoire de ce pensionnat, je sais que les plus jeunes croient que « provisoire » est mon nom de famille. C’est pour cette raison que je remercie l’alpha de notre meute de leur avoir gracieusement offert un dictionnaire afin qu’ils découvrent le sens de ce mot, et pas seulement celui-ci.
Je tiens à féliciter notre professeur d’EPS non garou et les membres de l’équipe de canoé kayak pour leur magnifique sixième place. Votre persévérance a payé ! De même que votre acharnement à renouer les liens avec la meute du Nord et à organiser un échange l’hiver prochain, en dépit de la destruction totale et complète de notre matériel de ski par un dragon inloupinément tombé du Ciel.
Je tiens également à remercier notre réparateur en chef, Achille. Non, non, ne vous levez pas de votre civière Achille, vous avez encore quinze jours d’arrêt-maladie, et un gros paquet de séance de thérapie. Oui, grâce à vous, Achille, toutes les tables dévissées ont été réparées, les chaises bancales ne le sont plus, toutes les salles ont un éclairage adéquates, et les sept cent vingt et un casiers – sept cent vingt et un – ont été conçus, fabriqués, assemblés. Le toit du dortoir ne fuit plus, non plus que celui du gymnase. Je crois que l’on peut applaudir chaleureusement Achille et le ramener dare-dare à l’infirmerie.
Pour terminer, je vous rappelle que je suis toujours lycanthropologue et vampirologue. Je vous laisse donc en compagnie d’une sympathique galette des rois et retourne à mes consultations.
Gaël de Nanterry, principal provisoire du pensionnat des louveteaux.

Pickwick, tome 1 : le vers galant d’Eva Giraud

Présentation de l’éditeur :

L’atelier des souvenirs d’Anne Idoux-Thivet

Présentation de l’éditeur :

Lorsqu’elle hérite de la maison de sa grand-mère dans la Meuse, Alice décide de quitter sa vie de thésarde parisienne qui ne mène nulle part et de s’installer à la campagne. Elle se lance alors dans l’animation d’ateliers d’écriture dans deux maisons de retraite. Suzanne, Germaine, Jeanne, Élisabeth, Georges, Lucien… les anciens dont elle croise la route sont tous plus attachants les uns que les autres. Au fil des séances d’écriture, les retraités dévoilent des bribes de leur passé et s’attachent à la jeune femme, dont ils devinent la solitude. Bien décidée à lui redonner le sourire, la joyeuse bande de seniors se donne pour mission de l’aider à trouver l’amour !

Merci à Netgalley et aux éditions Michel Laffon pour ce partenariat.

Mon avis : 

Si vous cherchez, en cette rentrée littéraire d’hiver, un livre feel good, ce roman est fait pour vous ! Pourtant, il parle de thèmes qui ne sont pas forcément réjouissants. Prenez Alice, l’héroïne. Elle a beau être titulaire d’un doctorat, elle est chômeuse, et en vient à devenir auto-entrepreneuse afin de gagner sa vie. Initiative louable, me direz-vous, puisque son atelier d’écriture n’est pas l’activité la plus simple à mettre en place. Ses premiers membres ? Les résidents de deux maisons de retraite, qui vont écrire, finalement, leurs souvenirs.

Oui, situer l’action dans une maison de retraite, c’est aborder le thème de la fin de vie, la perte de l’autonomie et, au bout de la route, la mort. Pourtant, même si ces thèmes sont graves, ils font partie de la vie, et sont très souvent passés sous silence. Surtout, ces seniors, ces personnes âgées (choisissez les termes que vous voulez) ne manquent ni d’initiative ni d’une certaine énergie. Elles ont beaucoup de choses à dire, à partager, pour peu qu’on veuille bien les écouter. J’ai aussi beaucoup aimé l’atelier qui les unit aux enfants d’école primaire – sans doute parce que j’ai assisté à un tel projet voici quelques années, et que j’ai vu à quel point cela pouvait être intéressant – comme dans le roman.

La fin reste ouverte, après quelques situations rocambolesques, et d’autres très réalistes. Pourquoi ne l’écririez-vous pas ?

 

Les flamboyantes de Robin Wasserman

Présentation de l’éditeur :

L’amitié sulfureuse entre deux adolescentes, Hannah et Lacey, dans une petite ville rurale de l’Amérique des années 1990. Dans la lignée de Respire d’Anne-Sophie Brasme et de  Virgin Suicides  de Jeffrey Eugenides, adapté au cinéma par  Sofia Coppola.

Merci à Netgalley et aux éditions Fayard pour ce partenariat.

Mon avis : 

J’aurai aimé vous dire que j’ai aimé ce livre. Et bien non. Je ne suis pas passée à côté, ce sont des choses qui peuvent arriver, nous sommes d’accord, je n’ai pas aimé.
Pourtant, je lis beaucoup de livres qui se passent au fin fond de l’Amérique, dans ces communautés dont personne ne nous parle jamais, si ce n’est certains auteurs courageux qui mettent en lumière ces laissez-pour-compte. Ici, la religion est reine (comme souvent) et une tragédie est venue secouer la communauté : le suicide d’un de ses plus brillants étudiants, qui avait tout pour réussir. C’est là qu’arrive Lacey, nouvelle venue détonante, qui devient amie avec Hannah, souffre-douleur attitrée des filles parfaites de cette charmante ville, dont Nikki, petite amie du suicidé. Hannah Dexter devient alors Dex. Le nom fait-il la personne ? Il faut croire que oui.
Je n’ai pu ressentir d’empathie ni pour l’une, ni pour l’autre. Pourtant, Lacey subit, elle subit les règles, les dikats édictés par un beau-père extrémiste et d’une mère qui pense tellement à sa propre survie qu’elle ne peut penser qu’à elle, non à sa fille aînée. Je dis bien « survie » même si au début, j’avais failli écrire « confort » : elle est incapable de s’assumer elle-même, elle dont la relation avec son mari contient une bonne dose de masochisme (rien d’érotique là-dedans), alors elle est encore plus incapable de prendre soin de ses enfants. Lacey, seule, puisqu’Hannah, trop égocentrée, ne s’inquiète pas plus que cela quand sa « meilleure » amie disparaît quelque temps. A croire que l’on s’attend tellement à qu’une telle fille fugue que l’on ne peut penser qu’il lui arrive quelque chose de grave. Preuve, s’il en est, qu’Hannah pense d’abord à elle, dans cette amitié, non à l’autre – ou comment leur amitié, finalement, fait ressortir le pire des deux. J’exagère à peine.
Restent les parents d’Hannah. Sont-ils capables de protéger leur fille ? Pas vraiment. Sont-ils capables de s’intéresser à sa nouvelle meilleure amie ? Pas vraiment non plus. Ils savent très bien faire semblants. Manipulateurs ? Un peu. Ils ne sont pas les seuls.
Les Flamboyantes est à mes yeux un roman désespérant, dans lequel les adolescentes tirent le pire qui soit de leur amitié et de leurs amours.

Sauveur et fils tome 4 de Marie-Aude Murail

Mon résumé : 

Retrouvons Sauveur Saint-Yves, sa famille, ses proches, et ses patients dans la quatrième saison de leurs aventures.

Long préambule : 

Oui, j’ai déjà publié un article aujourd’hui, et alors ? Je caresse depuis quelques semaines l’idée de rédiger un billet d’humeur, sur le fait de bloguer (ou pas), et surtout le fait de bloguer comme je l’entends, peu importe que cela plaise ou pas. Mais rédiger un avis de lecture est quand même plus intéressant que de ressasser des faits qui devraient être une évidence : lire, écrire, bloguer, sont des plaisirs dont j’aurai tort de me priver.

Mon avis :

En refermant ce livre, j’avais sept ans.  Non, ce n’est pas embarrassant. Parce que ce livre parle à tous, que l’on soit enfant, adolescent, adulte, ou que l’on retrouve l’enfant que l’on a été. Et c’est un livre que j’aurai aimé lire enfant, ou plutôt, j’aurai aimé qu’étant enfant, la littérature jeunesse présente de tels livres. Et ce n’est pas parce que je suis adulte que je vais m’interdire de lire des romans de littérature jeunesse. Comme je le disais dans le billet publié ce midi, il est toujours des lecteurs coincés qui se refusent à lire tels ou tels livres pour des raisons pas vraiment littéraires. Je ne vais tout de même pas agir ainsi, non ?

Vous en avez assez de ce préambule et vous attendez que je passe enfin à la critique ? La voici. C’est un vrai plaisir de retrouver Sauveur, ses patients et sa conscience professionnelle. Sauveur ne cède pas à la tentation de la facilité, parce que rien n’est facile pour les hommes, les femmes, les enfants qu’il rencontre. Quant à l’auteur, elle ne choisit pas non plus la facilité. Il est toujours bon de le rappeler : tout ne se résout pas d’un coup de baguette magique. Il est long, le chemin qui mène à soi. Il est difficile de s’avouer à soi-même que l’on souffre, puis de rechercher le pourquoi de ses souffrances.  Nous retrouvons des patients « historiques », que nous suivons depuis le premier tome, et de petits nouveaux font leur apparition. Il ne s’agit pas d’un catalogue des pathologies (ce serait la solution de facilité !), il s’agit du reflet de notre société. Non, tout n’est pas sombre. Pensez, par exemple, aux innovations pédagogiques de madame Dumayet – qui fait tout de travers selon les fameuses normes pédagogiques, mais ce n’est pas grave du tout: Pourquoi on ne se parle pas plus souvent ? s’étonnait madame Dumayet en silence. D’ailleurs, pourquoi avait-elle attendu si longtemps pour laisser parler les élèves . Elle insiste, elle persévère, elle ose, même si elle est à deux doigts de la retraite. J’espère avoir la même énergie au même moment.

Il est également des moments d’humour, des moments où le plus grave côtoie le plus joyeux. Je n’ai pas le coeur à garder un scoop pour moi : pour la première fois dans ce tome, vous verrez non pas un, mais des cochons d’Inde. Vous saurez même presque tout sur eux. Si, si, si. Alors j’espère sincèrement que d’autres saisons seront un jour écrites !

La lettre froissée d’Alice Quinn


Présentation de l’éditeur :
Cannes, printemps 1884
Plus rien ne semble devoir sourire à Miss Gabriella Fletcher : l’aristocrate britannique, déjà déclassée en raison de sa ruine et de ses préférences amoureuses, vient de perdre son emploi en même temps que son amante, et son avenir s’annonce bien sombre. C’est alors qu’elle tombe sur une petite annonce qui pourrait bien devenir sa planche de salut… La voilà gouvernante de Filomena Giglio, dite « Lola » : sa villa « Les Pavots » est dans un état déplorable et ses mœurs sont pour le moins dissolues, mais cette patronne hors du commun n’est pas pour déplaire à Miss Fletcher, loin de là.

Mon avis :

Savez-vous ce qui m’ennuie, en commençant l’écriture de cet avis ? C’est que j’imagine une armée de puristes, de personnes coincées, qui passeront à côté de ce livre parce que l’héroïne est lesbienne, et sa patronne une fille de joie. Oui, ce sont des choses qui arrivent, malencontreusement, non que l’héroïne soit lesbienne, mais que les lecteurs soient coincés.
Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié cette enquête, dans laquelle la légèreté côtoie la noirceur. Etre légère, drôle, paraître bien plus naïve que l’on ne l’est est aussi une manière de survivre dans un monde dur, impitoyable pour celles et ceux qui ne sont pas nés du bon côté des choses, ou qui n’ont pas voulu rentrer dans les conventions de leur milieu. Comment survivre aussi, quand on est entouré de pleutres ou de personnes sures de leur bon droit – les deux allant souvent ensemble.
Miss Gabriella Fletcher est une personne bien née, qui maîtrise les codes de la bonne société, elle apporte donc son aide à Lola qui elle, maitrise un tout autre domaine. Elles échouent toutes deux, cependant, à venir en aide à Clara, qui avait choisi une tout autre voie que celle de son amie d’enfance Lola. Le travail acharné, l’aide à sa mère et à ses petits frères ne l’ont pas empêché de se faire assassiner. Qui, pourquoi ? Il faudra beaucoup d’efforts, de finesses, de persévérances pour résoudre cette enquête que peu de personnes souhaitent voir aboutir. Surtout, Gabriella et Lola, aidées par Maupassant (il est parfois besoin, surtout à cette époque, d’avoir un homme à ses côtés), enquêtent sur une autre affaire, qui passe encore plus inaperçue : qui se soucient du sort d’orphelines, exploitées par ceux qui sont censés prendre soin d’eux. Pour moi qui m’intéresse à ce sujet (voir ce qui se passait pas très loin du lieu où j’habite, à la même époque), je ne suis pas ravie de ce qu se passait, je suis ravie que quelqu’un en parle.
Ma critique est un peu courte ? Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas lire ma critique qui compte, c’est lire le livre !