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Si je reste de Gayle Forman

édition Pocket – 186 pages

Présentation de l’éditeur ;

Mia a 17 ans, un petit ami que toutes ses copines lui envient, des parents un peu excentriques mais sympas, un petit frère craquant, et la musique occupe le reste de sa vie. Et puis… Et puis vient l’accident de voiture. Désormais seule au monde, Mia a sombré dans un profond coma. Où elle découvre deux choses stupéfiantes : d’abord, elle entend tout ce qu’on dit autour de son lit d’hôpital. Ensuite, elle a une journée seulement pour choisir entre vivre et mourir. C’est à elle de décider. Un choix terrible quand on a 17 ans.

Mon avis :

Ce livre était dans ma PAL depuis cinq ans. Je l’en ai sorti grâce au challenge Livra’deux pour pal’Addict, il m’a été proposé par angelbleu34.

J’aurai envie d’être brève, et je ne sais pas si je le serai ou pas. Si j’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, est-ce que je l’aurai aimé ? Non. Si j’avais eu ce livre entre les mains entre les mains quand j’étais adolescente, aurai-je aimé ce livre ? Non.  Mes raisons sont les mêmes à tous les âges. Les voici.

J’ai du mal avec les livres larmoyants, les livres qui veulent absolument nous émouvoir. Oui, Mia vit une tragédie, je ne dirai pas le contraire. La dimension fantastique lui permet de savoir ce que pensent et vivent les siens, de se remémorer ce qu’elle a vécu. C’est un choix narratif intéressant. Maintenant [attention, spoiler contenu dans la quatrième de couverture] le côté : dois-je rester ou pas ? c’est à dire, pour être plus cru, dois-je vivre ou mourir ne se pose pas pour moi. Je n’ai jamais été attirée par les personnages éthérées qui poétisent à tout va et disent qu’une personne choisit de mourir (ou de vivre). La seule fois où une personne fait ce choix, c’est quand elle se suicide. Dire, laisser penser qu’une personne accidentée (ou malade) fait ce choix me dérange fortement – parce que je suis sûre que les personnes que j’ai connues et qui sont mortes ainsi auraient préféré vivre. Alors, cela console peut-être les survivants – peut-être. Cela peut aussi les enfoncer davantage : pourquoi mon amour, mon amitié n’a pas pu lui donner envie de s’accrocher ? Cela ne s’arrange pas forcément dans la seconde partie du livre, qui n’est pas racontée dans le quatrième de couverture, mais Mia a l’impression que certains proches l’autorisent à partir – parce que la vie à son réveil serait trop dure.

Je me suis dit aussi que l’auteur allait un peu trop loin dans la tragédie – oui, là aussi, c’est écrit sur le quatrième de couverture.

J’ai trouvé aussi qu’une des péripéties était un peu inutile. Oui, elle permet de mieux connaître Adam, l’amoureux de Mia. Mais il aurait pu choisir une solution tellement plus simple. La famille de Mia est loin d’être monstrueuse, les amis proches encore moins. Adam est un personnage excessif – est-ce dans son caractère, ou lié à l’adolescence ?

Après avoir dit tant de choses négatives, je vais tout de même essayer de trouver du positif – même si j’ai trouvé le livre pesant à lire, et regretter que la quatrième de couverture ôte déjà tout espoir, alors qu’il ne l’est qu’à une bonne moitié du livre. Les personnages des parents de Mia, ses grands-parents, sont vraiment des créations originales, la preuve que les contraires peuvent s’attirer – même si, en dépit de leur originalité, de leur passé de rocker, je les ai trouvés, eux et leurs amis, un brin conformistes.

La fin est quant à elle assez ouverte, mais ne me donne pas envie de découvrir la suite.

Coup de vent de Mark Haskell Smith

Présentation de l’éditeur :

À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire. Neal lui parle alors de Bryan, un jeune loup de Wall Street qui a réussi à détourner un magot conséquent avant de s’enfuir dans les Caraïbes. Bien sûr, la banque qui l’employait a lancé des enquêteurs à sa poursuite, avant que les clients spoliés ne s’aperçoivent (enfin) que les traders sont des voleurs. C’est ainsi que Neal, accompagnée d’une pro de la finance, la très douée Seo-yun, s’est retrouvé en charge de récupérer l’argent. Simplement, il n’était pas le seul. Coup de vent est une folle course-poursuite sanglante dans les Caraïbes, aux rebondissements multiples et à l’humour féroce.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les éditions Gallmeister et le Picabo River book club pour ce partenariat.

Et si l’on commençait par la fin ? Au début du livre, nous découvrons Neal, l’un des protagonistes de ce récit qui se retrouve sur un bateau, seul, en mer. Nous allons découvrir comment ce geek gay (autant le définir tout de suite) en est arrivé là.

Ceci est l’histoire d’un hold-up, le hold-up de Bryan, un hold-up moderne, ou presque, sans besoin de sortir un revolver et de le braquer sur un caissier, un hold-up discrètement lucratif, là où d’autres prédécesseurs célèbres ont subtilisé bien que la somme, pourtant conséquente, dérobée.

Il ne s’agit pas tant de poursuivre le voleur, de l’arrêter, de le conduire en prison que de récupérer l’argent. Jeu de pistes à travers les traces que l’on peut laisser sur la toile ou dans le monde réel. Disparaître ne semble plus possible, dans notre monde actuel, même si l’on dispose d’argent.

Ce livre nous interroge aussi sur l’identité. Qui est-on vraiment ? Par quoi, par qui est-on défini ? Même dans le monde de la finance, des liens sont censés être crées, ne serait-ce que pour motiver les équipes à gagner davantage d’argent. Interrogation sur les liens familiaux, aussi, avec des enfants qui suivent la voie tracée, voulue par leurs parents, ou bien son exact contraire – et à quel moment deviennent-ils eux-mêmes ?

J’avais une chanson en tête en lisant ce livre, Ultra Moderne Solitude d’Alain Souchon, parce que les personnages sont seuls, désespérément. Même le mariage, ses préparatifs, chefs d’oeuvre de conventions sociales, ne parvient pas à unir deux adultes. La sexualité ? J’ai parfois eu l’impression que certains personnages redécouvraient qu’ils en avaient une, et qu’elle peut unir deux êtres, intensément. Neal peut dire à quel point, depuis sa rupture, il se sent seul – qu’il soit homosexuel est une donnée comme une autre, aussi banale à énoncer que la couleur des cheveux ou de ses yeux. Son compagnon est d’ailleurs tout à fait capable de se comporter comme le premier beauf venu, vautré sur le canapé en regardant le sport. Moralité : on peut acheter des meubles ensemble et vivre l’un à côté de l’autre. Canapé onéreux, bien entendu.

Et l’on en revient à l’argent : ce que l’on en fait, pourquoi l’on désire en avoir – le héros dit pourquoi l’argent est tellement désiré, avec une grande lucidité. L’argent fait-il le bonheur ? A voir, à lire avec le dénouement.

 

 

La prime de Janet Evanovich

Edition Pocket – 320 pages

Présentation de l’éditeur :

Depuis qu’elle n’a plus de boulot, Stéphanie Plum est ouverte à toutes les propositions pour faire passer son compte en banque du rouge cramoisi au rose bonbon. Et ça tombe bien : son cousin Vinnie lui propose un job, et pas n’importe lequel… chasseuse de primes ! Sa première mission : retrouver un certain Joe Morelli, un ex-flic dont le nom lui dit vaguement quelque chose…

Mon avis :

Je commencerai tout de suite par le point que certains vont qualifier de négatif : ce livre est un mélange entre littérature policière pure et dure, et chick-litt. Voilà, ça y est, c’est dit, donc si vous aimez seulement les romans policiers, vous pouvez passer votre chemin sans problème. Sachez seulement que je n’ai pas lu ce roman pour son aspect policier, mais pour son aspect léger, divertissant, drôle. Un livre facile à lire, n’étaient les aventures rocambolesques de l’héroïne.

Stéphanie, effectivement, est dans la mouise jusqu’au cou, voire plus. Sa situation est tellement désespérée qu’elle demande un travail, quel qu’il puisse être, à son cousin Vinnie – la fin du monde est proche. Ce n’est pas exactement le travail auquel elle songeait au début, mais elle saute sur l’occasion : elle sera chasseuse de prime ! Il faut dire que son premier « contrat » est alléchant, retrouver Joe Morelli, policier rechercher pour meurtre. Un bel homme, ce qui ne gâte rien, certaines filles lui auraient bien mordu les fesses, et tant pis pour l’accusation de cannibalisme ! Stéphanie a quant à elle des souvenirs bien particuliers avec Joe, mélange de pain au lait, et du jour fatal où elle lui a foncé dessus en voiture.

Ah, les voitures, toute une histoire, surtout dans le New Jersey. Oui, le livre tout entier semble un hymne au New Jersey, ou plutôt, un rappel du fait que cet état américain a vraiment ses particularités. Entre le poisson qui lui dans la nuit, la tête de  Delco que l’on apprend à retirer très tôt pour être sûr de retrouver sa voiture le lendemain, et le fait qu’on n’aime pas trop que l’on tire sur un homme désarmé dans cet état, on est servi ! J’ajoute que Stéphanie est très entourée par sa famille. Très soutenue aussi : sa grand-mère a une façon très particulière d’accommoder le poulet. Il n’y a pas de lien de cause à effet, mais Stéphanie adore la cuisine de sa maman, et ne demande qu’une chose, au milieu de tous les événements sanglants qu’elle affronte : en profiter !

Alors oui, cette chasseuse de prime, on l’aime surtout pour les situations cocasses dans lesquelles elle est capable de se mettre, mais pas forcément de se sortir toute seule. Puis, il n’est pas que des situations cocasses, malheureusement pour Stéphanie, et pour les autres femmes. Le roman date de 1994, et oui, cela a son importance. On était bien loin de parler des violences faites aux femmes comme on en parle aujourd’hui – et même aujourd’hui, il est encore énormément de progrès à faire. Alors oui, déjà à l’époque, le policier le répète, il faut porter plainte, ne surtout pas hésiter, parce que c’est la seule manière d’empêcher les hommes violents de nuire, ces hommes à qui on a appris qu’ils avaient tous les droits sur les femmes. Ne nous leurrons pas : s’en sortir seule est très difficile. Disons que Stéphanie a pu être aidée et bien entraînée.

Un roman pas révolutionnaire, mais qui sous des dehors comiques, nous interrogent sur la place des femmes, de toutes les femmes, dans notre société.

Opération âme errante de Richard Powers

édition Cherche-Midi – 506 pages.

Présentation de l’éditeur :

Richard Kraft est interne en chirurgie pédiatrique au Carver Hospital, à Los Angeles. Au cœur de cette mégalopole, qui a renoncé à l’idée même de service public, la pression est permanente. Maladie du corps social, maladie du corps physique : tout est sur le point de se défaire, de voler en éclats. Dans cette atmosphère explosive, Richard et sa collègue thérapeute Linda essaient de soigner un groupe d’enfants malades, des enfants qui semblent en savoir plus long qu’eux sur l’âme humaine et recèlent tous des secrets étonnants. À leur contact, la thérapie peut basculer dans l’enquête, et l’Amérique révéler ses failles les plus noires. Avec un humour grinçant et une empathie bouleversante, Richard Powers explore dans ce roman sous pression les racines de la survie et la mémoire de l’Amérique, grâce à une tribu d’enfants blessés mais, surtout, providentiels.

Merci aux éditions Cherche-Midi et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Opération âme errante est le premier roman que je lis de Richard Powers. Je commence par ce constat, parce que je suis curieuse de lire les avis de lecteurs qui ont déjà lu une ou plusieurs œuvres de cet auteur, leur ressenti sera sûrement différent du mien.

L’action se passe dans un futur proche, que j’ai presque envie de qualifier de post-apocalyptique. Nous sommes en Californie, à Los Angeles, et les premières pages du roman donnent le ton, en décrivant le réseau routier qui mène Richard à son travail, dans lequel on peut se perdre, et perdre son humanité. Nous sommes dans un hôpital public, c’est à dire un hôpital qui n’a strictement aucun moyen, pas même les plus basiques. Oui, ils ont du personnel, dont une kinésithérapeute, Linda, qui porte ses patients à bout de bras, qui pourrait très facilement les rééduquer, si seulement elle bénéficiait du matériel médical que l’on trouve aisément dans la moindre clinique. Point commun de tous les patients : ils sont les plus pauvres d’entre les pauvres, des gamins dont les parents eux-mêmes les ont eu au sortir de l’adolescence, des enfants de migrants forcés de se cacher, ne pouvant même pas rendre visite à leur enfant à l’hôpital – les services de l’immigration ne sont pas loin. Des enfants qui, s’ils survivent à leur maladie, à leur blessure, à la maltraitance dont ils sont victimes, reviendront très vite avec d’autres pathologies, le plus souvent fatales.

Non, ce roman ne donne pas une vision pessimiste de ce monde pas si éloigné du nôtre que cela. C’est une tragédie moderne que j’ai eu l’impression de lire, parce que rien ni personne ne semble pouvoir sauver ses enfants. Richard et Linda ont beau tenter, soigner, trancher parfois dans le vif, j’ai eu le sentiment dès le début que leur sort était joué d’avance, pas seulement pour ceux qu’une maladie incurable condamne à plus ou moins brève échéance, non. Tous, sans exception. Ils sont les victimes d’un système totalement inégalitaire, d’un système où l’on se tient informer de tout, ou presque tout, en continu, et pourtant on ne les voit pas, on les balaye dans les recoins de sa conscience, pour ne pas dire dans les poubelles d’une histoire en train de s’écrire sans eux. Rappelons-le « rien n’est réel tant qu’on ne l’a pas transformé en fiction ».

Et les digressions. Ou plutôt, les histoires qui nous sont racontées dans l’histoire, et qui font preuve d’une immense érudition. Le point commun de tous ces récits, qui se passent à des époques plus ou moins lointaines, dans d’autres pays ? Comme une règle immuable, les enfants sont toujours les premiers sacrifiés, pour ne pas dire les premiers à se sacrifier lorsque la folie des hommes se déchaînent, pour des raisons de pouvoir ou de religion.

Vous l’aurez compris, ce ne fut pas une lecture facile parce que ces visions de cauchemar sont bien réelles « appauvrir le passé et hypothéquer l’avenir pour financer un présent non viable et béat d’optimisme ». Ce ne fut pas non plus une lecture très agréable, parce que ce qui est raconté est difficile à lire, difficile à accepter, difficile de voir en face que toujours les plus faibles ont été sacrifiés.

Non, ce n’est pas une leçon de morale que ce livre, ce serait vraiment excessivement réducteur face au foisonnement de ce récit. Ce livre est une vaste fresque romanesque, l’histoire de deux adultes dont la bonne volonté ne suffit pas, deux adultes qui ont survécu à leur enfance, deux adultes qui vivent dans la plus grande puissance du monde, les Etats-Unis, dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, deux adultes et tout un groupe d’enfants qui ne vivent plus une vie d’enfants depuis longtemps.

Une année à la campagne de Sue Hubbell

 

Présentation de l’éditeur :

Un jour, Sue Hubbell, biologiste de formation, ayant travaillé comme bibliothécaire, lasse de vivre en marge de la société de consommation de l’Est américain, décide de changer de vie. Avec son mari, elle part à la recherche d’un endroit où ils pourraient vivre loin des villes, suivant l’exemple du poète Thoreau. Après avoir cherché, ils trouvent cette ferme dans les monts Ozark, au sud-est du Missouri, et, ne connaissant rien à l’agriculture ni à l’élevage, ils décident de créer une « ferme d’abeilles « . Alors commence pour Sue Hubbell une aventure dont elle n’imagine pas les conséquences.

Mon avis :

Ce n’est pas une année que nous passons en compagnie de Sue, mais cinq saisons, qui sont le condensé de ces années vécues à la campagne, dans le Missouri. A l’époque, o ne parlait pas de déconsommation, d’écologie, ou nettement moins. Et pourtant, elle et son mari, une fois leur fils élevé, ont fait le choix de partir à la campagne. Cela montre qu’il peut y avoir plusieurs vies dans une vie, comme le prouve a contratio son mari, devenu son ex-mari, quand il quitte Sue et leur aventure commune. Il sera peu question de cette séparation dans le livre, l’important est vraiment le récit de cette vie d’expérience avec la nature, le fait de saisir que la nature en sait plus qu’elle.

Elle nous raconte le miel, les abeilles, mais aussi tous les autres insectes qui l’entourent et ne sont jamais considérés comme nuisible, y compris les termites. Elle nous raconte une vie sans aisance financière, et avertit ainsi ceux qui voudraient se lancer dans un tel mode de vie : tous ne sont pas près aux sacrifices matériels que cela entraîne. La vie de Sue n’est pas coupée des autres, elle est coupée des modes de communication et d’informations modernes.

Sue Hubbel est décédée en 2018. Le livre vient d’être réédité. Si vous le lisez, ne manquez pas la très belle préface de J.M.G. Le Clézio

 

 

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

Présentation de l’éditeur :

Par une froide journée de janvier, une femme disparaît dans l’une de ces banlieues trop propres et trop calmes que le cinéma américain nous a révélées. Le mari semble accepter cette absence et se résigner. Quant à Katrina, leur fille unique, elle croit régler avec un soin méticuleux et lucide ses comptes avec l’image d’une mère destructrice et détestée en secret. Mais alors pourquoi ces rêves obsédants qui hantent ses nuits ? Et comment une mère peut-elle ainsi s’évanouir dans le blizzard et tout abandonner derrière elle ?

Mon avis :

En lisant ce roman, j’ai irrésistiblement fait des rapprochements. Le premier, je l’ai fait avec les deux romans que j’ai déjà lus de Laura Kasischke, à savoir Esprit d’hiver et La vie devant ses yeux : ce sont des récits qui nous parlent des relations mère/fille. Ici, la mère de Kat disparaît, un jour, comme cela, elle se volatilise, laissant tout derrière elle, sauf un mot pour expliquer pourquoi elle est partie. Le second rapprochement, c’est avec Aquarium de David Vann, où il explore les liens mère/fille, dans une atmosphère pesante, poisseuse, à la limite de la rupture. En effet, si l’on regarde la vie de Kat (elle déteste son prénom Katrina), la vie avant la disparition de sa mère, la vie d’après, on peut dire qu’elle reste dans le froid, la froideur, comme si la disparition de sa mère l’avait anesthésiée. De manière caricaturale (très caricaturale), on pourrait dire qu’elle a, malgré la disparition de sa mère, tout pour être heureuse : ses études se passent bien, elle n’a pas de conflit avec son père, elle a un petit ami, Phil. Ceci posé, le roman se déroule sur quatre années, alors nous pouvons assister à l’évolution de Kat, à ses séances de psychanalyse. Et parfois, je me suis dit que Kat sait des choses, mais que cette anesthésie qui s’est répandue en elle l’empêche non de se poser les questions, mais d’entendre les réponses, comme nous le prouvera le dénouement.

Il faut dire aussi que ses relations avec sa mère étaient tout sauf simples, et je ne parle pas d’une crise d’adolescence traditionnelle. La mère de Kat manque d’amour, elle n’a pas la vie amoureuse qu’elle souhaiterait, cette desperate housewife avant l’heure, elle qui se rend compte que ses études auraient peut-être dû lui permettre une autre voie que celle qu’elle a prise – mais qui pour la guider pendant ses années d’université. Elle est devenue mère de famille, mère à qui sa fille unique, et bien disons le mot ne « convient » pas, et qu’elle n’aide pas à s’épanouir, ni même à grandir sereinement. Puis, Kat a le contre-exemple, juste à côté, une mère très attachée à son enfant, trop peut-être puisqu’elle l’étouffe littéralement. D’ailleurs, Kat n’est-elle pas devenu la petite amie de Phil parce qu’il était le « boy next door », parce qu’il était aussi seul, si ce n’est plus qu’elle et parce que les rendez-vous étaient assez faciles à fixer ! Le départ de Kat pour l’université change leur relation, ou plutôt lui fait prendre conscience, avec sa psy (autre mère de substitution ?) que leurs relations ont changé depuis déjà bien longtemps.

C’est presque à une quête de la mère que nous assistons, dont le dernier avatar est la nouvelle compagne de son père qui servira, malgré elle, d’élément déclencheur ultime. Kat s’est tout de même interrogée sur sa mère, ses désirs, ce qui aurait pu la pousser à quitter cette petite ville de l’Ohio, si parfaite, si banale, avec ses maisons si proprettes, si identiques les unes aux autres.

Pour conclure, je vous dirai que ce roman est particulièrement marquant, qu’il laisse vraiment des traces au lecteur. La preuve ? Je rédige cet avis, sans notes, alors que j’ai lu ce livre voici trois semaines.

 

Nuits appalaches de Chris Offutt

Présentation de l’éditeur :

À la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens

Mon avis :

Le Kentucky. Ses paysages magnifiques. Ses collines. Ses nuits appalaches.
Dis ainsi, cela sonne comme le prospectus d’une agence de voyage qui essaie de vous fourguer un billet pour ce coin mirifique des États-Unis.
Autant vous dire que si vous vous pointez là-bas, c’est un peu cuit. Le Kentucky, c’est un peu l’équivalent de Trou-paumé-les-bruyères pour la France, en pire : violence, alcoolisme, d’où le désœuvrement des jeunes qui les pousse à faire pas mal de bêtises et à en payer les conséquences.
Tucker, lui, a choisi une autre voie : malgré son jeune âge, il s’est engagé dans l’armée, a combattu en Corée, a été décoré, et à son retour, il ne faut vraiment pas lui casser les pieds, lui qui goûte le bonheur de revoir vivant la beauté des nuits appalaches. Il croise Rhonda, une toute jeune fille, violentée par son oncle le jour même de l’enterrement de son père – ne cherchez pas l’aide des autorités, il est l’adjoint du shérif. Je vous le dis, il ne fallait pas l’embêter, et il règle le problème, qui restera « en famille » : il épouse Rhonda.
Dix ans passent, dix années qui verront le couple Tucker/Rhonda uni, mettant au monde cinq enfants, dont quatre handicapés, sans que les médecins trouvent une explication, si ce n’est que c’est la faute à pas de chance, ou que Tucker et Rhonda sont peut-être incompatibles, comme deux ingrédients qui n’iraient pas ensemble. Oui, les médecins ont de ces formules, parfois, dans le but d’être immédiatement compréhensibles, ce qui les rend encore plus opaques. Le couple n’a qu’un seul objectif, prendre soin de sa famille, et Rhonda ne désespère pas de donner un jour un fils « normal » à son mari – seule Jo, leur fille aînée, a été épargnée, et elle sert de deuxième maman à ses frère et sœurs. Tucker gagne relativement bien sa fille, en temps de trafiquant d’alcool. Oui, à cette époque, l’alcool est encore interdit dans certains états, et le vendre comporte des risques, tout en assurant la subsistance des familles. D’ailleurs, quand les services sociaux viennent rendre visite à Rhonda, elle ne dit pas la véritable activité de son mari, non, elle préfère dire, avec raison, que celui-ci travaille à l’usine, dans un état voisin.
Ah, les services sociaux, j’ai eu très envie de leur dire de se mêler de ce qui les regarde. Je ne parle pas de Hattie, qui a toujours soutenu les Tucker, mesurant ce qu’était véritablement les soins donnés aux enfants, sachant reconnaître l’amour et les bons traitement quand elle les voit. Hattie : une femme lucide, sur son propre cas également, et ce que l’on apprend de son devenir dans l’épilogue m’a fait plaisir – pour elle. Un personnage secondaire, certes, mais merveilleusement campé.
En ce qui concerne le docteur qui l’accompagne, ce sera sans moi par contre. En quoi est-il docteur d’ailleurs, en psychologie ? Et bien il ne l’est pas beaucoup, et sa connaissance des êtres humains en général et des femmes en particulier en fait quelqu’un de fort peu recommandable. La décision qu’il a prise aura de lourdes conséquences, mais pas celle à laquelle il s’attendait – à quoi s’attendait-il, d’ailleurs, lui qui considère les enfants Tucker comme des monstres à mettre à l’asile plutôt que comme des êtres humains, lui qui méconnaît totalement les spécificités de cette région américaine ?
Roman noir ? Oui, mais il comporte quand même des plages lumineuses, de l’espoir, et c’est en cela que l’épilogue est important à mes yeux.
Un roman à découvrir pour voir l’Amérique autrement.