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Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

Présentation de l’éditeur :

Par une froide journée de janvier, une femme disparaît dans l’une de ces banlieues trop propres et trop calmes que le cinéma américain nous a révélées. Le mari semble accepter cette absence et se résigner. Quant à Katrina, leur fille unique, elle croit régler avec un soin méticuleux et lucide ses comptes avec l’image d’une mère destructrice et détestée en secret. Mais alors pourquoi ces rêves obsédants qui hantent ses nuits ? Et comment une mère peut-elle ainsi s’évanouir dans le blizzard et tout abandonner derrière elle ?

Mon avis :

En lisant ce roman, j’ai irrésistiblement fait des rapprochements. Le premier, je l’ai fait avec les deux romans que j’ai déjà lus de Laura Kasischke, à savoir Esprit d’hiver et La vie devant ses yeux : ce sont des récits qui nous parlent des relations mère/fille. Ici, la mère de Kat disparaît, un jour, comme cela, elle se volatilise, laissant tout derrière elle, sauf un mot pour expliquer pourquoi elle est partie. Le second rapprochement, c’est avec Aquarium de David Vann, où il explore les liens mère/fille, dans une atmosphère pesante, poisseuse, à la limite de la rupture. En effet, si l’on regarde la vie de Kat (elle déteste son prénom Katrina), la vie avant la disparition de sa mère, la vie d’après, on peut dire qu’elle reste dans le froid, la froideur, comme si la disparition de sa mère l’avait anesthésiée. De manière caricaturale (très caricaturale), on pourrait dire qu’elle a, malgré la disparition de sa mère, tout pour être heureuse : ses études se passent bien, elle n’a pas de conflit avec son père, elle a un petit ami, Phil. Ceci posé, le roman se déroule sur quatre années, alors nous pouvons assister à l’évolution de Kat, à ses séances de psychanalyse. Et parfois, je me suis dit que Kat sait des choses, mais que cette anesthésie qui s’est répandue en elle l’empêche non de se poser les questions, mais d’entendre les réponses, comme nous le prouvera le dénouement.

Il faut dire aussi que ses relations avec sa mère étaient tout sauf simples, et je ne parle pas d’une crise d’adolescence traditionnelle. La mère de Kat manque d’amour, elle n’a pas la vie amoureuse qu’elle souhaiterait, cette desperate housewife avant l’heure, elle qui se rend compte que ses études auraient peut-être dû lui permettre une autre voie que celle qu’elle a prise – mais qui pour la guider pendant ses années d’université. Elle est devenue mère de famille, mère à qui sa fille unique, et bien disons le mot ne « convient » pas, et qu’elle n’aide pas à s’épanouir, ni même à grandir sereinement. Puis, Kat a le contre-exemple, juste à côté, une mère très attachée à son enfant, trop peut-être puisqu’elle l’étouffe littéralement. D’ailleurs, Kat n’est-elle pas devenu la petite amie de Phil parce qu’il était le « boy next door », parce qu’il était aussi seul, si ce n’est plus qu’elle et parce que les rendez-vous étaient assez faciles à fixer ! Le départ de Kat pour l’université change leur relation, ou plutôt lui fait prendre conscience, avec sa psy (autre mère de substitution ?) que leurs relations ont changé depuis déjà bien longtemps.

C’est presque à une quête de la mère que nous assistons, dont le dernier avatar est la nouvelle compagne de son père qui servira, malgré elle, d’élément déclencheur ultime. Kat s’est tout de même interrogée sur sa mère, ses désirs, ce qui aurait pu la pousser à quitter cette petite ville de l’Ohio, si parfaite, si banale, avec ses maisons si proprettes, si identiques les unes aux autres.

Pour conclure, je vous dirai que ce roman est particulièrement marquant, qu’il laisse vraiment des traces au lecteur. La preuve ? Je rédige cet avis, sans notes, alors que j’ai lu ce livre voici trois semaines.

 

Nuits appalaches de Chris Offutt

Présentation de l’éditeur :

À la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens

Mon avis :

Le Kentucky. Ses paysages magnifiques. Ses collines. Ses nuits appalaches.
Dis ainsi, cela sonne comme le prospectus d’une agence de voyage qui essaie de vous fourguer un billet pour ce coin mirifique des États-Unis.
Autant vous dire que si vous vous pointez là-bas, c’est un peu cuit. Le Kentucky, c’est un peu l’équivalent de Trou-paumé-les-bruyères pour la France, en pire : violence, alcoolisme, d’où le désœuvrement des jeunes qui les pousse à faire pas mal de bêtises et à en payer les conséquences.
Tucker, lui, a choisi une autre voie : malgré son jeune âge, il s’est engagé dans l’armée, a combattu en Corée, a été décoré, et à son retour, il ne faut vraiment pas lui casser les pieds, lui qui goûte le bonheur de revoir vivant la beauté des nuits appalaches. Il croise Rhonda, une toute jeune fille, violentée par son oncle le jour même de l’enterrement de son père – ne cherchez pas l’aide des autorités, il est l’adjoint du shérif. Je vous le dis, il ne fallait pas l’embêter, et il règle le problème, qui restera « en famille » : il épouse Rhonda.
Dix ans passent, dix années qui verront le couple Tucker/Rhonda uni, mettant au monde cinq enfants, dont quatre handicapés, sans que les médecins trouvent une explication, si ce n’est que c’est la faute à pas de chance, ou que Tucker et Rhonda sont peut-être incompatibles, comme deux ingrédients qui n’iraient pas ensemble. Oui, les médecins ont de ces formules, parfois, dans le but d’être immédiatement compréhensibles, ce qui les rend encore plus opaques. Le couple n’a qu’un seul objectif, prendre soin de sa famille, et Rhonda ne désespère pas de donner un jour un fils « normal » à son mari – seule Jo, leur fille aînée, a été épargnée, et elle sert de deuxième maman à ses frère et sœurs. Tucker gagne relativement bien sa fille, en temps de trafiquant d’alcool. Oui, à cette époque, l’alcool est encore interdit dans certains états, et le vendre comporte des risques, tout en assurant la subsistance des familles. D’ailleurs, quand les services sociaux viennent rendre visite à Rhonda, elle ne dit pas la véritable activité de son mari, non, elle préfère dire, avec raison, que celui-ci travaille à l’usine, dans un état voisin.
Ah, les services sociaux, j’ai eu très envie de leur dire de se mêler de ce qui les regarde. Je ne parle pas de Hattie, qui a toujours soutenu les Tucker, mesurant ce qu’était véritablement les soins donnés aux enfants, sachant reconnaître l’amour et les bons traitement quand elle les voit. Hattie : une femme lucide, sur son propre cas également, et ce que l’on apprend de son devenir dans l’épilogue m’a fait plaisir – pour elle. Un personnage secondaire, certes, mais merveilleusement campé.
En ce qui concerne le docteur qui l’accompagne, ce sera sans moi par contre. En quoi est-il docteur d’ailleurs, en psychologie ? Et bien il ne l’est pas beaucoup, et sa connaissance des êtres humains en général et des femmes en particulier en fait quelqu’un de fort peu recommandable. La décision qu’il a prise aura de lourdes conséquences, mais pas celle à laquelle il s’attendait – à quoi s’attendait-il, d’ailleurs, lui qui considère les enfants Tucker comme des monstres à mettre à l’asile plutôt que comme des êtres humains, lui qui méconnaît totalement les spécificités de cette région américaine ?
Roman noir ? Oui, mais il comporte quand même des plages lumineuses, de l’espoir, et c’est en cela que l’épilogue est important à mes yeux.
Un roman à découvrir pour voir l’Amérique autrement.

 

L’année de la pensée magique de Joan Didion

Présentation de l’éditeur :

Une soirée ordinaire, fin décembre à New York. Joan Didion s’apprête à dîner avec son mari, l’écrivain John Gregory Dunne – quand ce dernier s’écroule sur la table de la salle à manger, victime d’une crise cardiaque foudroyante. Pendant une année entière, elle essaiera de se résoudre à la mort du compagnon de toute sa vie et de s’occuper de leur fille, plongée dans le coma à la suite d’une grave pneumonie.

Mon avis :

J’ai mis du temps avant de me poser devant l’ordinateur et de rédiger cet article. J’ai en effet lu le livre à une période un peu compliquée du point de vue professionnel et je ne voulais pas écrire cet avis sur un livre qui parle de deuil alors que j’en vivais un moi-même.

Avant de rédiger cet avis, j’ai jeté un coup d’oeil sur Babelio, et ouille ! je n’aurai pas dû, c’est la fameuse fausse bonne idée. Disons que les avis sont très différents du mien. Donc, je retourne au mien, c’est plus simple.

Il suffit d’un rien, de quelques minutes pour que le monde de Joan Didion s’écroule : son mari John Gregory Dunne meurt d’une crise cardiaque alors qu’ils allaient passer à table. Le décès sera officiellement prononcé à l’hôpital quelques minutes plus tard. Pourtant, la « cérémonie d’adieu » n’aura lieu que quelques mois plus tard : Quintana Roo, leur fille unique, est plongée dans le comas des suites d’une pneumonie. Pour Joan, il faut donc essayer de vivre et de préserver sa fille – ce à quoi elle échouera, puisque Quintana comprendra très vite, après sa sortie du comas, qu’il est arrivé quelque chose à son père.

Cette année, cette écriture nous parle du deuil à une époque où le deuil est caché, où il est impossible de le vivre, réellement. Montrer sa douleur est impossible, et comme le souligne Joan Didion sont loués ceux qui ne montrent aucun signe de douleur. Elle se plonge même dans un « manuel » de savoir-vivre du deuil, qui dit non comment se comporter en cas de deuil, mais comment les personnes qui entourent une personne endeuillée doivent se comporter pour l’aider. A méditer, parce qu’on n’y pense pas assez.

Cette année, c’est aussi l’occasion d’apprendre à vivre sans lui, sans ce compagnon d’une vie, ce compagnon d’écriture, celui qui relisait toujours ses textes, ses articles, celui qui l’épaulait. Celui aussi avec lequel elle n’était pas toujours d’accord, avec qui elle pouvait se disputer. Ce livre est un hommage, le récit de moments heureux, de moments magiques, le moyen de le faire revivre à travers ces pages.

Pas de pathos, pas de témoignages larmoyants : le but n’est pas de faire pleurer dans les chaumières, et pourtant, que de douleurs dans ses lignes, que de difficultés pour simplement poursuivre, accomplir les gestes de la vie, retourner au chevet de sa fille. L’année de la pensée magique est un livre dans lequel il restait encore un peu d’espoir à Joan Didion : sa fille mourra peu après sa parution, et elle lui rendra hommage à son tour dans un livre désespéré : Le bleu de la nuit.

Le chant des plaines de Kent Haruf

éditions Robert Laffont – 428 pages.

Présentation de l’éditeur :

Kent Haruf nous entraîne au cœur de cette Amérique profonde que l’on ne connaît pas assez.
Nous sommes dans un bled perdu du Colorado : dans le bruissement des éoliennes et le piétinement des troupeaux, des destins se croisent. Une lycéenne demi-indienne de dix-sept ans, enceinte d’un garçon parti sans laisser d’adresse, est jetée à la rue par sa mère. Un prof du lycée du coin tente de s’en sortir avec deux gamins sur les bras après la fuite de sa femme dépressive. Ce petit monde se retrouve bientôt dans la ferme des McPheron, deux vieux célibataires aux mains calleuses mais au cœur en or.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier le Picabo River Book Club et les éditions Robert Laffont grâce auxquels j’ai gagné ce livre.

C’est une histoire simple, finalement. Une histoire simple comme la vie qui passe, dans cette petite ville imaginaire du Colorado. Nous voici au coeur de l’Amérique que l’on voit peu, que l’on ne montre pas, celles des gens simples, qui vivent du mieux qu’ils peuvent, sans faire de bruits, sans chercher à faire parler d’eux. Des personnages ordinaires, saisis dans un long moment de leur vie. Prenez par exemple les frères Mc Pheron, Raymond et Harold. Orphelins trop tôt, ils ont toujours vécu dans leur ferme, se sont occupés de leur élevage, année après année, chaque jour rythmé par les soins à donner, les bêtes à vacciner, les veaux à mettre au monde. Ils sont généreux, pourtant, à leur manière discrète, comme lorsqu’ils donnent de l’argent aux deux fils de Tom Guthrie qui les ont aidés, à la hauteur de leur jeune âge, avec les bêtes. Ils vont faire bien plus que cela, en accueillant Victoria Roubideaux, une toute jeune fille, enceinte d’un garçon parti, comme ça, du jour au lendemain. Ne vous inquiétez pas, il ne lui est rien arrivé de grave. Simplement, il vit à Denvers, la grande ville, à la fois proche et lointaine. Pourquoi rester ? Pourquoi donner des nouvelles ?

Victoria, en tout cas, se retrouve seule. Oui, elle poursuit ses études – et il en faut, de la force, dans une petite ville où les commérages vont bon train. Elle n’a même pas pu compter sur le soutien de sa mère. Vous savez sans doute que j’adore ouvrir des parenthèses, faire de petites digressions – l’on oublie trop souvent que les mères célibataires, ou les filles-mères comme on les appelait souvent, suscitaient la réprobation, l’exclusion, y compris au sein de leur propre famille, alors que le géniteur était largement oublié, comme s’il n’était absolument pas responsable de ce qui s’était passé. Victoria peut compter sur l’aide, ferme et discrète, de Maggie, et des frères Mc Pheron, qui sont face à elle comme deux bons gros ours en train de s’occuper d’un ourson orphelin fragile et imprévisible.

Tout peut arriver dans une petite ville, les bonheurs, les conflits, les détresses aussi, comme celles de la femme de Tom Guthrie : la dépression n’épargne personne, et s’en sortir est compliqué, malgré tout l’amour et la bonne volonté des proches. Il est aussi difficile de définir le pourquoi de la dépression, et jamais l’auteur ne cherche à justifier, à condamner cette maladie qui a plongé dans l’ombre une femme, une mère, une soeur.

Ce n’est pas que l’écriture est simple, c’est qu’elle apparaît comme la douce mélodie des jours qui s’écoulent, les uns après les autres, saison après saison : nous sommes dans une petite ville, quasiment à la campagne, et l’on ressent bien le passage des saisons, l’automne, l’hiver. Une belle oeuvre, qui prend le temps de nous raconter les choses essentielles.

La mémoire des vignes d’Ann Mah

Merci à Netgalley et aux éditions Cherche-Midi pour ce partenariat dans le cadre du Challenge Netgalley.

Présentation de l’éditeur :

Pour faire partie des rares experts en vins certifiés au monde, Kate doit réussir le très prestigieux concours de Master of Wine. Elle fait pour cela le choix de se rendre en Bourgogne, dans le domaine appartenant à sa famille depuis des générations. Elle pourra y approfondir ses connaissances sur le vignoble et se rapprocher de son cousin Nico et de sa femme, Heather, qui gèrent l’exploitation. La seule personne que Kate n’a guère envie de retrouver, c’est Jean-Luc, un jeune et talentueux vigneron, son premier amour. Alors qu’elle se lance dans le rangement de l’immense cave, elle découvre une chambre secrète contenant un lit de camp, des tracts écrits par la Résistance et une cachette pleine de grands crus. Intriguée, Kate commence à explorer l’histoire familiale, une quête qui la mènera aux jours les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale et à des révélations très inattendues.

Mon avis :

C’est presque un exercice de style pour moi que de chroniquer un livre que j’ai sollicité dans le cadre du Challenge Netgalley et que je n’ai pas aimé lire. J’aurai dû le savoir : il n’était pas pour moi. La cause n’est pas que je n’aime pas le vin, que je n’y connais quasiment rien – volontairement – non : cela ne m’a jamais empeĉhé d’aimer les romans de Jean-Pierre Alaux. La cause est plus probablement à chercher dans deux points : la seconde guerre mondiale et les secrets de famille.

Le pluriel s’impose parce que les secrets sont multiples, engendrés les uns par les autres. La mère de Kate, qui a pris ses distances avec sa fille unique, a depuis longtemps pris ses distances avec sa propre famille : c’est avant tout par opportunité si Kate, qui prépare un prestigieux concours, se retrouve à loger chez eux. Puis, une amie de longue date a épousé son cousin Nicolas. Seulement, elle n’ose pas vraiment s’imposer par rapport aux traditions familiales : restons figés dans le passé, c’est tellement mieux. Oui, dans ce roman, il est aussi question de la place des femmes, et parfois, je me dis que certaines mentalités n’ont vraiment pas évolué, y compris chez les femmes elles-mêmes. Ne venez pas me dire : « c’est comme ça et puis c’est tout », le rôle d’une femme n’est pas de s’effacer derrière un homme.

Ce n’est pas que l’on ne se parle pas, dans ces familles, on se contente de communiquer, sans dire réellement, quand la parole n’est pas totalement occultée : on n’ose pas parler à l’oncle Philippe, et quand celui-ci prend la parole, c’est pour interdire de remuer le passé.

Le passé, c’est la seconde guerre mondiale, et ce n’est pas à moi, née en Normandie, que l’on m’apprendra que les souvenirs sont encore vivants, cuisants. Le passé se matérialise dans chaque chapitre par de larges extraits du journal intime d’Hélène, la grande-tante dont personne ne parle. Elle n’est qu’une demi-soeur, et sa belle-mère fait passer ses fils avant elle – constat. J’ai presque eu l’impression de lire une réécriture de Cendrillon, avec des demi-frères plus jeunes, dont l’un choisira de se retirer du monde. La guerre a permis de réveiller le meilleur et le pire chez les hommes, dit-on. J’aimerai aussi, de temps en temps, que l’on pense, dans les romans, à tous ceux qui se sont contentés de survivre, pendant toutes ses années, ceux qui se demandaient comment ils allaient réussir à nourrir et à vêtir leurs enfants, bref, cette majorité qui n’était ni résistante ni collabo, juste là, à subir. Oui, je m’égare, je m’égare, je digresse, parce que je n’ai pas aimé l’histoire du passé, même si elle a permis de rencontrer de belles figures de héros. Elle interroge aussi sur l’antisémitisme dans le passé – et Heather, amie de Kate, de se questionner sur ce qui se serait passée si elle avait vécu ses années-là. J’aurai envie de lui répondre que, malheureusement, l’antisémitisme existe toujours, ce petit coin de Bourgogne semble préservé.

A vrai dire, je n’ai pas raffolé du présent non plus. Je n’ai pas vraiment aimé la trajectoire amoureuse et professionnelle de Kate. Je me suis parfois demandé la raison de tous ses non-dits, la lenteur dans la progression de l’intrigue. Je ne déteste pas les romans qui se retrouvent à la croisée des genres, disons que la romance et le roman historique dur et réaliste n’a pas vraiment pris pour moi.

Secrets enterrés de Kate Watterson

Présentation de l’éditeur :

Mensonges et vengeances: une double enquête pour l’inspectrice Ellie McIntosh. À Milwaukee, dans le Wisconsin, des policiers se font mystérieusement abattre. Ellie doit découvrir pourquoi. C’est alors que son grand-père l’appelle à l’aide : il a découvert un squelette humain sur sa propriété. Mais pourquoi ne semble-t-il pas surpris ? Tandis qu’Ellie fouille dans un passé familial terrifiant, l’étau se resserre autour d’elle et de son coéquipier : seront-ils les prochaines cibles du tueur de flics ? Au même moment, la jeune femme doit prendre une décision qui va changer son destin et celui de son petit ami, le séduisant écrivain Bryce…

Mon avis :

– Ça va, demanda-t-elle. je crois que tu saignes.
– Je le sais, que je saigne ! J’arrive pas à croire qu’on m’a encore tiré dessus, putain !

Le ton est donné, si j’ose dire, dans ce dialogue entre Ellie McIntosh et son coéquipier Jason Santiago, et ceux qui ont des chastes oreilles, ne supportant pas la vue ou la prononciation d’un gros mot sont priés de passer leur chemin. Ils ne savent pas à quel point ils passent à côté de très bons romans.

Je rencontre pour la première fois cette enquêtrice, et j’ai très envie, du coup, de découvrir les enquêtes précédentes, ce que je ne vais pas manquer de faire. Elle exerce dans le Wisconsin, bourlinguant du Nord au Sud de cet état, mais officiellement en poste à Milwaukee. il ne fait pas bon être policier dans cet état, puisque deux d’entre eux sont tués, en étant personnellement visés. Témoin involontaire des faits, Jason Santiago, encore en convalescence après avoir failli être tué lors de la précédente enquête, ne peut que constater les faits : un policier des plus ordinaires, honnêtes, en couple avec une collègue depuis quatre ans, a été abattu lors d’un banal contrôle de police. Un autre policier avait été tué à son domicile, dans son sommeil. Meurtre ciblé : sa femme, qui dormait à ses côtés, et son fils de deux ans ont été épargnés : les tueurs du Midwest sont des pros.

L’enquête pourrait presque être simple, si ce n’est que les supérieurs ont un doute – un traitre se cache peut-être dans les rangs. Il y a donc deux enquêtes, l’officielle, avec ses charmants enquêteurs, et l’officieuse, discrète, que personne n’est censé connaître. En fait d’enquête officieuse, Ellie doit aussi faire face à la découverte d’un squelette dans le terrain de son grand-père. le corps, celui d’une femme, n’est pas récent, mais il n’est pas suffisamment ancien pour intéresser un archéologue. Ellie ne peut s’empêcher de penser que son grand-père en sait bien plus qu’il ne lui en a dit. Attention ! Savoir et être coupable sont deux choses différentes. Elle demande donc de l’aide à son coéquipier en convalescence, parce qu’elle manque de temps, parce qu’elle ne sait pas vraiment ce qu’elle va découvrir, et aussi parce qu’elle pense qu’il a besoin de s’occuper. Mais ça, c’était avant qu’un troisième meurtre de policier soit commis, et que lui-même ne voit sa chère voiture de collection couleur cerise exploser. Il passera d’autres moments très difficiles au cours de cette enquête, moments qui m’ont fait bien rire. Oui, Jason n’est pas « fou de joie » de ce qui lui arrive, oui, il a la délicatesse d’un tsunami – c’est lui qui le dit – et il use franchement les nerfs de ses supérieurs. Mais j’ai vraiment passé de bons moments en sa compagnie.

Tout finit toujours par se savoir, malgré les réticences des témoins, malgré les bâtons qui peuvent être mis dans les roues, malgré les complots ou tout ce qui peut mettre, involontairement le feu aux poudres. Tout se sait, et cela peut aussi apaiser les vivants. Les secrets de famille ne restent jamais totalement des secrets. Cependant, ils ne provoquent pas tous ce déchaînement de violence.

Les tueurs de flics sont comme les bombes humaines – ils se foutent de tout, sinon, ils ne commettraient pas ces actes.

Une enquête complexe, sans temps mort, que j’ai beaucoup appréciée.

Tu ne m’attraperas pas de Jennifer McMahon

édition Belfond – 314 pages

Présentation de l’éditeur :

Une enfant qui disparaît, une communauté traumatisée, des secrets qui refont surface… Dans la torpeur d’une bourgade du Vermont, un polar à l’atmosphère troublante, par une nouvelle venue au talent exceptionnel. Infirmière d’une quarantaine d’années, Kate Cypher pensait bien ne jamais revenir à New Canaan. Un coup de fil la prévient que la santé mentale de sa mère s’est subitement altérée et la voilà de retour, sur les traces d’un passé qu’elle avait soigneusement enfoui : son enfance dans une ville trop tranquille, où tout le monde se connaît, sa difficile intégration à l’école et son amitié miraculeuse avec Del, jeune fille débordante de vie et de fantaisie. Et puis le drame : le meurtre de Del, jamais élucidé. Une tragédie qui, étrangement, a toujours laissé à Kate un inexplicable sentiment de culpabilité… Et voici que trente ans plus tard, une autre jeune fille est retrouvée assassinée…

Préambule :

Ne pas traîner sur certains réseaux sociaux sur lesquels des membres expliquent doctement comment il faut rédiger une critique, ou plutôt qu’il ne faut pas rédiger une critique négative, parce que les auteurs s’en moquent, et qu’ils ne changeront pas leur livre. Je me doute (je ne suis pas naïve) cependant j’ai le droit d’aimer ou pas un livre et de le lire.

Mon avis :

L’action se passe au fin fond du Vermont, un état américain dans lequel il ne se passe jamais rien, ou presque. Kate est infirmière, et pensait ne pas revenir de sitôt dans cet état, dans lequel elle n’a pas que de bons souvenirs. Seulement, sa mère est tombée malade, il faut bien non que quelqu’un s’en occupe mais que quelqu’un prenne une décision : il est impossible de s’occuper d’elle vingt quatre heures sur vingt quatre, et même si les membres de la communauté sont proches, elle est sa seule parente.
La communauté. Non, ce n’était pas une secte, mais un rassemblement, né dans les années 70, de personnes qui souhaitaient une vie différente. Jean, la mère de Kate, a plaqué son mari pour les rejoindre, vivant dans un tipi ou, comme d’autres plus tard, dans une maison construite de ses mains (un thème récurrent dans l’oeuvre de l’auteur). Des membres de la communauté, il en reste peu, certains sont partis, d’autres sont morts, restent Raven, qui n’était qu’un enfant quand Kate a quitté la maison pour suivre ses études, Nicky, qui est ce qui ressemble le plus à un amour de jeunesse, et des souvenirs à la pelle.  Pas le temps de se poser : une adolescente a été assassinée, dans les mêmes circonstances que Del, avec qui Kate était scolarisée. Si j’emploie ce terme, c’est parce que Kate s’est tellement enferrée dans le mensonge qu’elle dit, toujours, par automatisme, qu’elle était à l’école avec Del, qu’elle prenait le bus avec Del, certainement pas qu’elle était amie avec elle. Pourquoi ? Parce que c’était inconcevable, à l’époque, de dire qu’elle était amie avec cette gamine orpheline de mère, maltraitée par son père, crasseuse, dont tous se moquaient (et là, pas besoin de dire « presque »). Kate a des regrets, sa vie d’ailleurs est jalonnée de regret, à force d’avoir gardé bien des choses pour elle, mais son regret principal, son regret le plus important est bel et bien celui qu’elle a envers Del – ce qu’elle a fait, ce qu’elle n’a pas fait.
A l’époque la police a enquêté, minutieusement, explorant des pistes que certains n’auraient peut-être pas osé explorer. De nos jours, la police enquête aussi, même si on la voit peu, finalement, c’est surtout Kate, partagée entre son passé et son présent, qui veut découvrir ce qui se passe, que ce soit pour soulager Opal, la fille de Raven dont la meilleure amie a été assassinée, ou pour lever ses propres doutes sur les actes de sa mère. Jean perd la tête, Jean vit dans le passé, parfois, souvent, mélange les deux, se souvient de la petite fille qui a été assassinée, mais se souvient de Del, pas de Tory, la nouvelle victime – finalement, on parlera assez peu d’elle, au début, comme si la non-élucidation de la mort de Del, les similitudes entre les deux morts empêchaient de penser totalement à elle.
C’est un thème fréquent que celui du retour à la région natale, et aux bouleversements que cela apporte dans une communauté qui n’a pas tant bougé que cela. Oui, des personnes ont changé, ont parfois un métier bien différent de ce que l’on pouvait penser quand ils étaient adolescents ou enfants. Kate, par son expérience d’infirmière aussi, a un regard que les autres n’ont pas, des réflexes aussi, que les autres n’ont pas – elle sait ce qu’Opal traverse. Là où certains pourront être rebutés, ce n’est pas tant quand on franchit un pas, un de plus, dans le sordide – nous étions déjà bien avancé dans ce domaine – c’est quand le fantastique fait son apparition, lentement, posément, presque banalement. Bien sûr, rares sont les personnes qui y croient. Pourtant, il est là, et bien là, mais pas du tout interprété par les personnages comme il devrait l’être. L’horreur vient des vivants, de ceux qui ont laissé mourir, pas des morts à qui il ne peut pas arriver grand chose de pire.
Un roman – un de plus – sur l’envers des rêves américains, quels qu’ils soient.