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Les morts de Bear Creek de Keith McCafferty

édition Gallmeister – 384 pages

Présentation de l’éditeur :

Sean Stranahan, peintre amateur, guide de pêche et détective privé à ses heures perdues, se sent de plus en plus chez lui dans le Montana dont il connaît désormais les rivières comme sa poche. Mais les âpres paysages des Montagnes Rocheuses livrent parfois de macabres trouvailles – comme les cadavres de ces deux hommes exhumés par un grizzly affamé. Le shérif Martha Ettinger fait appel aux talents d’enquêteur de Sean, décidément très convoités : le même jour, il est embauché par un club de pêcheurs excentriques pour retrouver une précieuse mouche de pêche volée. Les deux affaires vont se téléscoper sur une piste escarpée menant vers quelques-unes des personnes les plus puissantes de la vallée de la Madison.

Mon avis :

Si vous souhaitez vous reposer, je vous déconseille fortement le Montana. Il faut dire que le roman commence sur les chapeaux de roue : un homme est porté disparu depuis trois jours, une équipe de recherche se porte donc à son secours. Soyons clair : sa femme a eu beau donner l’alerte, elle est persuadée que son mari est en fait avec une de ses maîtresses, tranquillement, dans un motel quelconque, et elle se fera une joie de lui voir arriver un accident de chasse (ou plus si affinité). Ce qui n’était pas prévu dans ses recherches, c’était que l’équipe trouverait deux cadavres exhumés par une femelle grizzly affamée. Je vous rassure tout de suite : elle et ses deux oursons vont très bien, Harold, un tout petit peu moins (liste des blessures assez impressionnantes). Comme les deux hommes ont difficilement pu s’enterrer tout seul, l’enquête débute, et elle n’est pas franchement facile (voir les scènes d’autopsie).

Et Sean Stranahan dans tout cela ? Il aurait pu se contenter de rester guide de pêche – efficace quand il ne se prend pas une mouche dans l’oreille – et même détective privé pour un club de pêcheurs riche et motivé. Il aurait même pu se contenter de tenter d’avoir une vie sentimentale, sous les sarcasmes de son ami Sam. Non, vu le manque flagrant de personnel au bureau du shérif, celle-ci se voit contrainte d’embaucher Sean. L’enquête pourrait, finalement, prendre son temps : les deux morts le sont depuis quelques temps. Et bien non : un troisième crime pourrait avoir lieu prochainement, il faut donc garder toujours une cadence soutenue, être attentif à tout, et à tous, même ce qui peut sembler totalement insignifiant. Oui, certains viennent dans le Montana pour se ressourcer, pour s’accorder un congé dans une vie trop bien réglée. D’autres cherchent autre chose, et c’est bien qu’un roman policier questionne sur des sujets peu fréquemment abordés dans ce type d’oeuvres.

Dernier point : n’abandonnez ni vos chiens, ni vos chats, eux ne vous abandonneront pas, même si vous êtes aux prises avec un grizzly.

Les disparus de la lagune de Donna Leon

Présentation de l’éditeur :
Le commissaire Brunetti, surmené par des dossiers compliqués, s’offre une retraite solitaire dans une superbe villa de l’île de Sant’Erasmo, loin de sa femme Paola et de son patron. Il a bien l’intention d’y passer ses journées à ramer sur la lagune vénitienne et à déguster des plats locaux. Mais soudain, le paradis vire au cauchemar quand le gardien de la villa, Davide Casati, disparaît lors d’un violent orage.
Mon avis :
Un roman pour les fidèles du commissaire, qui suivent son parcours pas forcément depuis le début, mais au moins depuis quelques enquêtes. En effet, Brunetti est à bout, c’est l’affaire de trop, pour lui, pour l’un de ses hommes, alors pour l’empêcher de faire une bêtise, il simule un malaise et se retrouve illico à l’hôpital. Hypertendu, il se voit prescrire par la doctoresse, pas dupe (les électrocardiogrammes mentent rarement) deux à trois semaines de repos, loin de tout et surtout de la police.
Grâce à sa femme, il emménage dans une villa qui appartient à un membre de sa famille. Là, il retrouve Casati, le gardien de la villa qui a bien connu son père. Là, il peut profiter du calme, ramer avec le vieil homme presque toute la journée, parler le dialecte vénitien. Les journées s’écoulent, calmes, paisibles, et Guido peut faire le point sur ce qu’il veut faire, vraiment.
Seulement, la lagune ne peut empêcher les tragédies de survenir : Davide Casati est porté disparu au cours d’une tempête. Parce que c’est son devoir, Guido participe aux recherches, il en prend presque la tête, et, après la macabre découverte du cadavre de Davide, endosse à nouveau son uniforme de commissaire.
Faire toute la lumière sur ce qui s’est passé, et en même temps renouer les fils de sa vie, voici la tâche de Brunetti, qui s’interroge sur les recherches de Davide, sa préoccupation principale étant la disparition des abeilles, et le deuil de sa femme.
Enquête apaisante ? Non, pas vraiment. Désespérante serait plus juste à sa conclusion. Plus qu’à une enquête policière, l’on peut penser plutôt à une fable, dans le sens de La Fontaine, dans laquelle des personnes finissent par payer, et plus cher que prévu, leur inconséquence.

Ohio de Stephen Markley

édition Albin Michel – 546 pages

Présentation de l’éditeur :

Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit. Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11-Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacune et chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

Merci aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce n’est pas un roman, c’est une bourrasque. Il fait partie de ses oeuvres qui nous montrent un portrait des Américains que l’on ne trouve pas dans les médias.
Passé/présent. Le présent, c’est quatre camarades de lycée qui se retrouvent dans leur petite ville parce que chacun a des choses à y faire. Ce qui n’était pas prévu, c’est ce retour au pays pour ces quatre adultes, c’est leurs chemins qui s’entrecroiseront, et provoqueront parfois des étincelles.
Le passé, ce sont les années lycées, c’est le 11 septembre, qui aura un impact sur leur vie. Si les Etats-Unis ont l’habitude de faire la guerre, c’était la première fois que la guerre entrait sur leur territoire, et nombres de jeunes américains, poussés par le patriotisme, s’engagèrent pour défendre leur pays. Et les auteurs américains de se pencher sur les conséquences des guerres successives menées hors du sol américain : Corée, Vietnam, et maintenant, guerre du Golfe. Il y a des morts – dont un des leurs, son enterrement est la scène d’ouverture du roman. Lui était convaincu du bien fondé de son engagement, et la plupart de ses camarades étaient de son côté, à commencer par Dan Eaton. Lui a survécu, après avoir vécu le pire. A contrario, nous avons Bill Ashcraft qui a manifesté très rapidement son opposition. Et où cela l’a-t-il mené ? A des errances, à des addictions, à un retour à New Canaan, pas sous le meilleur motif. Désabusé ? Oui, totalement. Son parcours donne véritablement le ton au récit, entre demi-teinte, renoncement, et découragement.

Presque tout autre pourrait être le parcours de Stacey, et pourtant, elle nous montre aussi une vision bien sombre de l’Amérique. Si elle a pu s’en sortir – une des rares personnes originaires de New Canaan à avoir eu un parcours scolaires hors pair – c’est grâce à son énergie, mais aussi grâce à des parents aimants, des parents qui n’ont pas laissé leur foi les empêcher d’aimer leur fille. Oui, il est encore des êtres humains capables de rejeter les autres, et même leurs propres enfants, sous prétexte qu’ils aiment une personne du même sexe qu’eux. Aime ton prochain comme toi même… C’est raté.

Cinq parties, cinq jeunes gens à l’honneur, et le plus bouleversant fut pour moi Dan, dont nous découvrirons la suite du parcours dans ce qui tient lieu d’épilogue. C’est de lui, finalement, dont j’ai le moins envie de parler, tant il m’a touché par sa capacité à aller jusqu’au bout des choses pour ceux à qui il tient. Il n’est pas question de résilience, non, Dan ne s’est pas remis de ce qu’il a vécu, il vit toujours avec, en permanence, fragilisé à vie par ses missions là-bas, loin de l’Ohio.

Les années lycée ne sont pas tendres pour certains, elles ne sont même pas tendres pour celles et ceux qui ont été les stars du lycée. Ce ne sont même pas les notes qui permettent de se distinguer, mais l’apparence, la plastique, les résultats sportifs. Rien n’est plus facile que d’obtenir une bourse parce que l’on est un excellent footballeur. Rien n’est plus facile que de perdre cette bourse, parce que l’on n’est pas au niveau à l’université, parce que l’on a été plusieurs fois blessé, parce que le corps ne suit pas. Certain(e)s ne se remettront jamais de ce qu’ils ont vécu ces années-là, et si je regarde tous ces jeunes adultes, je me dis qu’aucun corps n’est sorti indemne, certains allant jusqu’à l’automutilation pour surmonter leur mal-être. Corps blessé, corps mutilé, explosé, emporté, dissimulé. il est facile de disparaître. Il est facile d’être toujours un peu présent grâce à ses réseaux sociaux qui se développèrent tant pendant la décennie qui est représentée dans ce roman.

Ohio ? Une œuvre forte, prenante, jusqu’à la dernière page.

Les incurables de Jon Bassoff

édition Gallmeister – 240 pages

Présentation de l’éditeur :

1953, quelque part au fin fond de l’Amérique. Le Dr Freeman, neurologue visionnaire mais violemment contesté, est chassé de l’hôpital psychiatrique où il exerce. Il enlève son dernier patient, voué à lui servir d’assistant, et part sur les routes défendre sa méthode thérapeutique révolutionnaire : la lobotomie transorbitale. Armé d’un pic à glace et d’un marteau, Freeman est persuadé qu’aucune dépression, aucune catatonie, aucune psychose ne lui résistera. Jusqu’à ce que, dans une petite ville de l’Oklahoma, sa propre santé mentale soit mise à rude épreuve par une galerie de personnages délirants. Un prêcheur qui prend son fils pour le Messie, une jeune prostituée démente et une fratrie de gros bras manieurs de machettes se chargeront de lui rappeler qu’une foi aveugle ne peut mener qu’au désastre.

Mon avis :

Livre inspiré par des faits réels. Je l’ai appris alors que j’avais presque terminé ma lecture. Si cela fait froid dans le dos ? Bien sûr. Plus encore quand, comme moi, on chercher sur le web des articles sur le sujet. Si, finalement, on peut se plaindre aujourd’hui de la prédominance des tranquillisants et autres calmants pour soigner les troubles psychiques, ils sont nettement moins… définitifs que le traitement vanté par le docteur Freeman et ses pairs.

Justement, au moment où s’ouvre ce roman, les psychiatres découvrent de nouveaux traitements, se penchent vers des traitements qui existent depuis quelques temps (la thérapie par la parole) et se disent que la lobotomie transorbitale n’est peut-être pas la panacée qu’elle semblait être. Surtout, elle n’est ni sans risques, ni sans conséquence (Rosemary Kennedy en est l’exemple le plus douloureusement célèbre). Seulement voilà : que ce soit par les médicaments ou par la parole, le traitement prend du temps, et le temps, c’est ce que certains ne veulent pas prendre. Il est tellement « tentant » de guérir quelqu’un du jour au lendemain – pas tant pour lui, mais pour ses proches qui ne demandent que cela, un peu de tranquillité, retrouver quelqu’un de sage, de posé, à plus forte raison s’il s’agit de « quelqu’une » – qui fera les courses, le ménage, sinon ? Mais ceux qui dirigent l’hôpital où exerce le Dr Freeman ont pris leur décision, plus de lobotomie, et le bon docteur, sûr de son bon droit, s’en va sur les routes des Etats-Unis pour apporter dans tous les états la bonne méthode pour guérir. Il emmène avec lui son tout dernier patient en date qui, grâce à lui, n’a plus envie de tuer.

Les années passent, et nous retrouvons le docteur dans une petite ville de l’Oklahoma, concentré de tout ce qui peut se faire de pire. Ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar éveillé que cette petite ville. Freeman n’est pas le seul à vouloir faire changer les choses, il trouve aussi un rival, en la personne d’un prêcheur et de son fils, pauvre gosse trimbalé par son père qui lui a littéralement farci le cerveau, oubliant simplement de lui donner une instruction correcte et de l’amour. Un fou ? Au sens courant du terme, au sens médical, il faudrait affiner le diagnostique. Malheureusement, le lecteur chercherait en vain dans cette bourgade une personne lucide, positive, remplie d’espoir. Des morts violentes ? Il y en a déjà eu, et ô surprise, il y en aura sans doute d’autres. Des dingues ? Un gros paquet. Des désespérés ? Aussi. Des personnes mono-obsessionnelles ? Également. C’est comme si l’on avait un concentré de toutes les désespérances humaines, de toutes les violences aussi – la justice ? Il suffit de voir qui incarne la loi pour savoir qu’elle ne peut pas vraiment être rendue. Et au milieu, Freeman et ses certitudes, Freeman qui n’a pu sauver son fils, décédé accidentellement, Freeman, qui n’a pu sauver sa femme non plus, Freeman, qui se rengorge de toutes les lettres de remerciements qu’il a reçues, de toutes ses personnes qu’il a aidées, sauvées, qui, grâce à lui, ont eu une vie meilleure, et tant pis pour tous les autres. Qui est le plus fou dans l’histoire ? Qu’est-ce qui est le plus fou dans le déroulement de cette intrigue ? Difficile de trancher.

Glory d’Elizabeth Wetmore

Twisted tree de Kent Meyers

Présentation de l’éditeur :

Twisted Tree, dans le Dakota du Sud, a tout de la petite ville silencieuse, au coeur de la nature sauvage qui s’étend à perte de vue. Mais l’infinie solitude des grands espaces rend chacun prisonnier de ses obsessions : sur l’autoroute 1-90, un tueur en série assassine la jeune Hayley Jo. Dans un troublant jeu d’écho, les âmes tourmentées des habitants se racontent alors tour à tour, dévoilant les minuscules tragédies de cette communauté du Midwest. De Sophie Lawrence, qui fait mine de s’occuper de son beau-père invalide pour mieux se venger de lui, à Shane, qui se recrée une vie au fil des lettres adressées à sa mère, douze voix se font entendre, comme autant de pièces décisives pour reconstituer le puzzle complexe des relations humaines.

Mon avis :

Le Dakota du Sud fait partie de ses états dont on parle peu, qui est le sujet de peu de romans – du moins, de peu de romans traduits en français. Chacun des chapitres de ce livre est consacré à un personnage. Il ne s’agit pas de nouvelles, non, il s’agit plutôt de morceaux d’un puzzle qui, une fois tous lus et assemblés, créer un portrait d’une communauté, des éléments dévoilés dans un chapitre éclairant des faits racontés dans un autre chapitre.

Au coeur de l’intrigue se trouve Hayley Jo Zimmermann. Elle est morte, assassinée par le tueur en série de l’autoroute 1-90. Il l’a choisi parce qu’elle est anorexique. Au cours du premier chapitre, nous découvrons comment il choisit ses proies, comment il les isole peu à peu, perfectionnant sa technique à chaque fois. Son scénario est tellement bien rodé qu’il ne supporte pas quand une de ses victimes change le texte qu’il avait prévu pour elle. L’anorexie est une maladie terrible et, malheureusement, il existe des sites pro-ana, ceux qui soutiennent les anorexiques en les confortant dans leur maladie. Problème, pour Hayley Jo : il y a ceux qui ne savaient pas, et on ne peut pas le leur reprocher, et il y a ceux qui savaient, et n’ont rien dit. Hayley Jo était donc seule, totalement seule, à l’exception des personnes qu’elle côtoyait sur le forum, et qui ne pouvaient pas l’aider.

Quelles sont donc ces personnes qui vivent à Twisted Tree et qui vont devoir survivre à l’assassinat de la jeune fille ? Nous avons les parents d’Hayley, bien sûr que nous croisons de loin en loin. Nous avons Angela Morrisson, mère de la meilleure amie d’Hayley Jo, Laura. Nous la découvrons jeune mariée, jeune mariée qui a failli ne pas se marier, et qui ne s’est mariée, finalement, que parce qu’elle n’a pas osée, soutenue par personne, faire marche arrière. Elle ne s’y fait pas, elle ne parvenait pas à vivre dans cette ferme éloignée de tout, ferme où elle ne faisait pas grand chose non plus, regardant la télévision ou attendant le retour de son mari, qui communique peu avec elle, ou imparfaitement, d’où leur incompréhension mutuelle. Nous découvrons Sophie, qui a un passé complexe et prend soin de son beau-père, ou plutôt se venge de lui, nous découvrons qui connaît tous les habitants de la ville, qui scanne leurs courses jour après jour et en déduit ainsi leur situation, leurs états d’âme.

Dis ainsi, le roman pourrait passer pour uniquement réaliste. Il nous entraîne aussi sur la voie des légendes indiennes, du passé de la ville, d’événements déjà sanglants qui nimbent le récit d’un halo pourpre. Oui, il peut se passer des événements atroces dans une toute petite ville, et l’enquêteur n’a pas vraiment envie d’approfondir certains faits – surtout quand le coupable ne fait aucun doute, tout en laissant tout de même derrière lui suffisamment d’énigmes pour écrire un roman à lui tout seul. Et les serpents ! Nous les retrouvons d’un chapitre à l’autre, non seulement parce qu’ils font partie des animaux sauvages dans cet Etat, mais encore parce qu’ils apparaissent comme une anormalité, presque des créatures légendaires qui auraient investi les lieux – à chacun de déterminer ce qu’ils pourraient symboliser, dans un contexte où la religion tient une place importante. Prenons le personnage de Caleb, ancien prêtre redevenu éleveur, qui lui aussi se souvient très bien d’Hayley Jo, et se retrouve à exercer à nouveau, bien malgré lui – parce que tout le monde, finalement, peut apporter du réconfort à quelqu’un qui en a besoin.

S’il est un chapitre que j’ai beaucoup aimé, c’est le tout dernier. Ce n’est pas parce que l’on saura ce qu’il est advenu du tueur, c’est parce que le dernier chapitre est rempli d’humour et est un bel hymne à l’amitié.

Sulbime royaume de Yaa Gyasi

Présentation de l’éditeur :

Gifty, américaine d’origine ghanéenne, est une jeune chercheuse en neurologie qui consacre sa vie à ses souris de laboratoire. Mais du jour au lendemain, elle doit accueillir chez elle sa mère, très croyante, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même et reste enfermée dans sa chambre toute la journée. Grâce à des flashbacks fort émouvants, notamment sur un frère très fragile, nous découvrons progressivement pourquoi la cellule familiale a explosé, tandis que Gifty s’interroge sur sa passion pour la science si opposée aux croyances de sa mère et de ses ancêtres. ​

Merci à Netgalley et aux éditions Calmann-Lévy pour ce partenariat.

Mon avis :

Sublime royaume est un roman qui nous offre un voyage dans le temps et dans l’espace avec Gifty. Elle est une jeune femme entre deux mondes, à la fois croyante et chercheuse en neurologie. Paradoxal ? Oui, et tout le roman nous montre comment elle vit avec cette opposition. Gifty a grandi dans une famille désunie. Sa mère a choisi de quitter le Ghana pour les USA, son père l’a suivi, avant de repartir – parce qu’elle voulait vivre dans un pays où son fils pourrait s’épanouir. Gifty ? Elle n’était pas encore née, elle n’était même pas prévue, ni désirée, même si elle a été nommée Gifty.

Le Ghana, finalement, elle en entendra peu parler, jusqu’à ce qu’elle y aille en vacances, jeune adolescente, alors que sa mère était tombée malade : en rencontrant sa tante, en découvrant la culture, les coutumes du pays dans lequel son frère est né (et pas elle), elle s’est rendue compte de ce que sa mère aurait pu devenir si elle était restée dans son pays natal. Quant à la communauté ghanéenne, si elle existe bien en Alabama, en revanche, elle est reste dispersée, et ses membres m’ont semblé peu liés entre eux. Et ce qui m’a frappé – même si le commentaire jaillit en cours de chronique, comme le sujet jaillit lui-même – c’est le racisme, sous-jacent, intégré, voire exprimé sans aucun complexe. Gifty l’a vu à travers son frère – le bon Afro-américain est celui qui fait gagner son équipe, celui qui a des compétences sportives hors-normes. Gare à lui s’il perd, s’il fait perdre : le rejet, la violence verbale n’en sont que plus violents.

Tout tourne en fait autour de ce que Gifty est incapable de dire, de raconter : l’addiction de Nana, sa mort par overdose. Son frère n’a pu se sortir de sa dépendance, en dépit de tout ce que sa mère avait mis en oeuvre. Les recherches de Gifty portent sur les mécanismes de la dépendance. Oui, il y a un lien de cause à effet entre les deux, mais pourquoi Gifty devrait-elle le dire ? Elle peut l’écrire, en attendant. Elle ne pourra en parler réellement qu’à quelqu’un qui n’exige pas de confidences, contrairement à ce que d’autres ont fait, comme si une confidence entraînait nécessairement une autre confidence, si possible intime et sensible, comme si l’amitié et l’amour entraînaient de tout savoir, de tout connaître sur l’autre et sur les siens. Avoir une relation réellement adulte, c’est aussi accepter les sentiments de l’autre.

Comment guérir de la douleur de ne plus vouloir vivre ? C’est la question à laquelle Gifty doit répondre pour sa mère. Ce n’est pas qu’elle cherche le soutien de la religion, c’est qu’elle sait à quel point la religion est importante pour sa père. Gifty s’est posé des questions sur la foi, sur sa foi, elle qui a été confrontée sa vie durante au poids de la religion. Le discours tenu par les membres de la communauté, par certains pasteurs est réactionnaire, clivant, totalement contraignant pour les jeunes filles et les femmes. Les pasteurs que rencontrera Gifty sont figés dans leur conviction. Il est une seule exception : le pasteur John. Sa propre vie de famille l’a forcé à être plus humain avec les membres de sa communauté, lui dont la fille Mary, comme beaucoup d’autres, fut la cible de commérage après sa grossesse à 17 ans. Humain, oui, simplement, et il fut une des rares personnes à soutenir réellement Gifty, une des rares personnes à qui elle put faire confiance.

Sublime royaume, c’est avant tout le portrait d’une jeune femme qui s’est construit avec sa double culture, avec ses recherches autour de sa foi, avec sa volonté d’étudier, de progresser, de concilier son travail et les soins à sa mère. C’est le portrait d’une Amérique qui n’est pas vraiment le lieu de tous les possibles – mais qui peut encore le croire ?

PIle ou face de James Patterson et Candice Fox

édition l’Archipel – 384 pages.

Merci à Netgalley et aux éditions de l’Archipel pour ce partenariat.

Mon avis :

Je n’ai pas lu le tome 1. J’ai une bonne excuse : je ne savais même pas qu’il existait ! C’est donc en pleine action que je découvre l’inspectrice Harriet Blue, inspectrice qui ose faire ce que d’autres n’envisageraient même pas en rêve, c’est à dire mettre son poing dans la figure du procureur et l’étendre quasiment KO par terre, et ce, aux yeux de tous. L’inspectrice n’en est pas à son coup d’essai, seulement celui-ci lui coûte assez cher : elle est envoyée neuf jours au fin fond de l’Australie, sous peine de sanction. Elle ne peut donc plus assister au procès de son frère, Sam, dont elle ne cesse de clamer l’innocence. Elle part donc, très en colère (contre elle-même, contre le système, contre tout) tandis que deux de ses collègues poursuivent l’enquête dans le but d’innocenter Sam. Plus facile à dire qu’à faire, puisque la majorité des enquêteurs (et des australiens) est persuadée de sa culpabilité et qu’ils n’ont pas vraiment cherché d’autres suspects, quand bien même une autre étudiante a disparu.

Non, Harry ne fera pas contre mauvaise fortune bon coeur, et c’est là qu’elle arrive dans une charmante bourgade de 75 habitants, donc une policière. Autant vous le dire tout de suite, j’ai véritablement un coup de coeur pour l’énergique Vicky Snale, pleine de bienveillance et de lucidité. Son compagnon est Jerry, un authentique cochon de cent cinquante kilos. Oui, pourquoi prendre un chien quand on peut cohabiter avec un cochon grogneur et ronfleur, je vous le demande un peu ? 75 habitants, mais beaucoup de trafic, de violence, et une pincée de racisme aussi. Tout le monde se connaît, tout le monde sait qui fait quoi, et cela n’empêche pas vraiment la violence de se produire. Il est pourtant des personnes sympathiques, enfin, il en est surtout une, et celle-là, Harry la laissera tranquille, pensera même plutôt à la protéger de son mieux – pour ne pas ajouter un échec de plus à cette mission qui semblait pourtant presque reposante.

Oui, même dans une bourgade isolée, on peut trouver quelqu’un fasciné par les tueurs de masse (à distinguer des très connus tueurs en série). On peut aussi trouver des gens qui restent dans ce trou perdu parce qu’ils n’ont pas le choix, par flemme, parce qu’ils se disent qu’il est trop tard. On peut aussi en trouver qui sont prêts à tout pour partir – un peu trop, d’ailleurs. Harry aide, enquête (toujours pas contente d’être là), reste en liaison avec ceux qui tentent d’aider son frère, et qui eux aussi paient de leur personne pour faire éclater la vérité.

Des rebondissements, du suspens, un duo d’enquêtrices d’un côté, un duo d’enquêteurs de l’autre qui s’entendent bien malgré leurs différences, parce qu’ils ont tous le même but : protéger les innocents, découvrir la vérité, servir la justice. Bref, un bon moment de lecture policière.

Ce qui a dévoré nos coeurs de Louise Erdrich

Présentation de l’éditeur :

À travers toute son oeuvre, Louise Erdrich a imposé son regard insolite et son univers poétique parmi les plus riches talents de la littérature américaine. On retrouve dans ce nouveau roman l’originalité narrative, la prose lumineuse et la force émotionnelle d’une oeuvre qui ne cesse de se renouveler et de surprendre. Chargée de procéder à l’inventaire d’une demeure du New Hampshire, Faye Travers remarque parmi une étonnante collection d’objets indiens du XIXe siècle un tambour rituel très singulier. Émue et troublée cet instrument, elle se prend à l’imaginer doté d’un étrange pouvoir: celui de battre au rythme de la douleur des êtres, comme en écho à la violente passion amoureuse dont il perpétue le souvenir.

Mon avis :

Cette chronique est quasiment un exercice de style, parce que j’ai lu ce livre voici plusieurs mois, et que je le chronique seulement maintenant. Il faisait partie de ces livres que j’ai lu pendant le quart d’heure lecture dans mon collège, livre qui a fait dire à quelqu’un à qui je résumais le livre « cela ne m’étonne pas que vous ne dormiez pas après cela ».

Mais que contient donc ce livre pour avoir suscité un tel commentaire ? Il est question d’amour et de mort, il est question de passion. Il est question aussi de légendes indiennes qui parviennent jusqu’à nous, et la première partie du roman ne semble finalement qu’une longue introduction. Faye Travers et sa mère sont chargées de faire l’inventaire des objets contenus dans une maison dans le New Hampshire. Jusqu’ici, rien que de très banal pour Faye, elle ne fait qu’exercer son métier. Seulement, dans cette maison se trouve un tambour rituel qui lui « parle ». Avec lui, elle remonte le fil du temps, le fil de sa légende, la manière dont celui-ci a été confectionné – et le titre de prendre tout son sens.

Ce qui a dévoré nos coeurs est avant tout l’histoire d’une passion destructrice, d’une passion qui aura des conséquences sur plusieurs générations. L’enquête de Faye la mènera sur la trace des Ojibwées d’autrefois, et de partir à la rencontre des Ojibwées d’aujourd’hui – la mère de Faye est d’origine Ojibwée. Le récit m’a semblé parfois se teinter de fantastique, ou bien entrer dans le domaine du conte, de la légende – ou les conséquences de l’histoire d’amour passionnelle entre Anaquot et Simon Jack, jusqu’à la tragédie.

Ce qui a dévoré nos coeurs, c’est aussi des descriptions, le lecteur est véritablement plongé dans la nature qui entour les protagonistes du récit, du New Hampshire au territoire Objibwées. C’est aussi, et encore, la recherche de l’apaisement, après tant de douleurs ressenties.

 

 

Le club des policiers yiddish de Michael Chabon

Présentation de l’éditeur :
Le district de Sitka, en Alaska, est le nouvel Israël. Y vivent deux millions de Juifs parlant le yiddish. L inspecteur Meyer Landsman, de la brigade des homicides, est chargé de faire régner la paix dans cette communauté désobéissante et encline aux mystères. Ainsi, dans un hôtel minable, Landsman découvre un junkie assassiné qui s avère être le fils du plus puissant rabbin de Sitka, le chef des verbovers, des Juifs ultra-orthodoxes. Des ordres venant de l étranger exigent la clôture de l enquête mais Landsman s obstine : ce mort lui plaît et il refuse de laisser son assassinat impuni… Le rabbin aurait-il commandité le meurtre de son fils ? Dans quel but ? Et quels liens entretient la communauté verbover avec d étranges commandos parlant hébreu ?
Mon avis :
Il m’a fallu deux cents pages pour rentrer dans ce roman – sur 541. Autant vous dire que, pour l’apprécier, ce n’est pas, mais alors, pas du tout gagné. Disons que ce livre n’est pas tout à fait mon genre. Je n’ai rien contre l’Alaska, je n’ai rien contre les romans policiers qui s’y déroulent, je ne suis pas très fan d’uchronie et je ne connais quasiment rien à la culture juive. Aussi, suis-je totalement passée à côté des différentes communautés qui vont et viennent dans ce roman, de leur croyance, de leurs superstitions, de leur attente du Messie ou de leur volonté de conquérir Israël. Oui, nous sommes dans une uchronie, et après les échecs survenus en 1948, les juifs vivent dans une colonie en Alaska. Hélas ! Cette colonie n’a qu’un temps, et il est fortement question d’une rétrocession. La police des lieux sait que leur temps est compté – deux mois, pour résoudre toutes les affaires en cours, dont la toute dernière, la douzième, qui concerne l’assassinat d’un junkie dans l’hôtel où vit, depuis son divorce, l’inspecteur Meyer Landsman. Dire qu’il se laisse aller, tout au désordre de sa vie, est une manière d’évoquer pudiquement sa déprime chronique. Et quand cette affaire se retrouve close par sa supérieure hiérarchique, qui se trouve être son ex-femme, il n’a pas l’intention de se laisser faire. Oui, enquêter sans arme, sans plaque, en quasi solitaire – il ne veut pas entraîner Berko son cousin et collègue, marié, deux enfants, bientôt trois, et heureux dans sa vie personnelle, dans sa disgrâce. Si ce n’est que tous les deux ont des choses à régler avec leur passé : le père de Meyer s’est suicidé, celui de Berko est bien présent, ancien agent très manipulateur, qui a eu un enfant – Berko donc – avec une jeune indienne, morte lors d’émeutes fomentées par des verbovers. J’écris ceci en essayant d’être la plus claire et concise possible, face à une culture que je ne maîtrise pas du tout, à des termes qui m’ont souvent forcée à utiliser le lexique inclus en fin de volume, à lire des scènes, aussi, qui sont totalement étrangères à ma mentalité. Si j’avais un fils, je ne le renierai pas s’il était gay. Je n’ai aucun souci à fréquenter des femmes qui préfèrent les femmes – et je trouve d’ailleurs terriblement réducteur de réduire une personne à ses préférences amoureuses.
Coups bas, violence, complot, attentat. Volonté de faire taire ceux que l’on soupçonne d’en trop savoir, et de le regretter, parfois, après – comme si les regrets pouvaient rendre la vie à une personne. Meyer et Berko découvriront des faits qui les bouleverseront et leur feront prendre des décisions radicales mais justifiées. Il est fort heureusement des personnages positifs, comme la femme de Berko, ou Bina, l’ex-femme de Meyer, sans illusion sur elle-même, mais confiante en les capacités de Meyer d’aller au bout des choses, lui qui est aussi sans illusion sur les extrémistes de tout bord.
A lire si vous aimez les échecs (moi non) et les uchronie policières.