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Dans la vallee de l’ombre de la mort de Kirk Mitchell

Présentation de l’éditeur :

Au beau milieu du carnage de la Guerre de Sécession, un tueur s’attaque à des femmes Dunkers, ces Baptistes allemands qui refusent de porter les armes pour l’un ou l’autre camp. Le colonel Simon Wolf, Juif Sudiste engagé dans l’armée du Nord, va traquer le meurtrier jusqu’au bout dans ce gâchis absurde où l’on entasse bras et jambes coupés dans un chariot et où le typhus finit le travail commencé par les armes parce qu’on a installé les latrines de l’hôpital près de la seule source disponible.

Mon avis :

Ce roman était depuis très longtemps dans ma PAL – trop longtemps. Dans la vallée de l’ombre de la mort a un titre magnifique, et c’est un roman historique passionnant. il se déroule pendant la guerre de Sécession et nous suivons le colonel Simon Wolf. Il est juif, il est chirurgien, il est engagé auprès de l’armée unioniste alors qu’il est originaire du Sud. Au cours d’une bataille – une parmi tant d’autres qui déchireront cette guerre – il est gravement blessé et est amputé du bras droit. S’il ne peut plus opérer, il peut quand même soigner, et reste dans l’armée. Il se retrouve mêler à une affaire de meurtres, affaire dans laquelle il est quasiment le seul à vouloir faire toute la vérité.

Est-ce un roman policier ? Non, pas tant que cela. Il s’agit plutôt d’une plongée dans la folie des hommes. Les règles de la guerre ? Tuer, même un ennemi désarmé. Les généraux ? Assoiffés de sang. Le personnage que j’ai trouvé le plus sympathique – en dehors de Simon, qui fait ce qu’il peut, y compris mettre sa vie en jeu, pour sauver autrui – est Mosby, militaire confédéré, plus respectueux de la vie humaine que Custer ou Sheridan. J’ai été soulagée, en faisant des recherches, de découvrir qu’il avait survécu à cette guerre. Quant à Custer, il n’en est ici qu’à ses premiers faits d’armes – malheureusement.

Les victimes sur lesquelles Simon Wolf enquête ? Ce sont des dunkers, des fermiers d’origine allemandes profondément pacifistes : ils refusent de porter les armes pour l’un ou l’autre camp. Nous faisons une plongée dans leur monde, à travers les yeux de Rebekka, une jeune veuve, mère d’un nourrisson, Hannes. Alors oui, leur mode de vie peut paraître très strict, cependant, leur pacifisme, leur absence de cupidité me les rendent sympathiques. Simon Wolf a bien du courage de s’obstiner à soigner, à enquêter, étant donné les moyens de l’époque, et quelques aberrations en prime.

Un superbe roman.

Tombes Oubliées par Lincoln Child & Douglas Preston

Présentation de l’éditeur :

Nora Kelly, de l’Institut archéologique de Santa Fe, est approchée par l’historien Clive Benton pour localiser le Campement perdu de l’expédition Donner, introuvable depuis 1847, afin d’y effectuer des recherches historiques… et mettre la main sur un trésor.
Benton a en effet trouvé le journal d’une victime de l’expédition, au cours de laquelle des pionniers, coincés par une tempête de neige dans la Sierra Nevada, n’ont eu d’autre choix que de s’entredévorer pour survivre…
Mais, outre de vieux ossements et quelques pièces d’or, ce qu’ils vont découvrir va faire grimper la température de plusieurs degrés. D’autant que la jeune agente du FBI Corrie Swanson, qui a rejoint Nora et son équipe, leur apprend que les fouilles en cours ont un lien avec des exactions commises de nos jours…
Dans le premier volet de cette nouvelle série, Preston & Child braquent le projecteur sur deux femmes, déjà croisées dans certaines des enquêtes de l’inspecteur Pendergast, du FBI, leur personnage fétiche

Mon avis :

Je tiens à préciser que j’ai eu la chance de lire ce livre en avant-première, alors qu’il n’était pas question de reconfinement, et, qu’hélas, ce livre paraîtra en plein reconfinement. Ou après. Je poste malgré tout mon avis, parce qu’il est important de lire et de partager.
Tout d’abord, j’ai aimé retrouvé Corrie Swanson, que j’ai découvert au fin fond du Kansas dans les croassements de la nuit. Je suis surtout heureuse de voir que les deux auteurs ont su développer leur personnage – devenue la collègue de Pendergast. Elle se voit attribuer sa première mission !
De son côté, Nora (qui connait aussi Pendergast, le monde est petit), est elle aussi plongée dans une nouvelle mission, d’un tout autre genre : localiser le Campement perdu, qui n’a pas été localisé depuis 1847. S’il y a peu de chance qu’il reste des témoins de cette époque, en revanche, le journal d’une des membres de l’expédition vient d’être retrouvé, et se trouve riche en enseignements. Soyons clair : ce n’est pas pour l’enseignement que la directrice de l’Institut archéologique de Santa Fe donne son feu vert pour avancer des capitaux en vu de retrouver le campement. L’histoire des pionniers américains, c’est bien. Retrouver leur or, c’est mieux.
Ce n’est pas exactement la petite maison dans la prairie qui nous attend à la lecture de ce roman. Les pionniers n’ont pas hésité à pratiquer le cannibalisme pour survivre. Ou plutôt pour tenter de survivre – quand on en arrive à cette extrémité, c’est que, déjà, plus grand chose ne va dans la caboche. Le récit est d’autant plus horrible qu’il a donné naissance à des légendes, qui, comme toute légende, sont basées sur des faits réels : Samantha, six ans pour toujours, chercherait sa jambe, qui a été prélevée sur son cadavre, pour être mangé. Bien que morte depuis cent cinquante ans, Samantha est un personnage essentiel de l’intrigue, qui révèle l’humanité des personnages – ou son absence. Oui, contrairement à ce que certains journaleux écrivent, chacun a droit de reposer en paix.
Même si certains faits sont sanglants, ils sont cependant très crédibles, et montrent une autre facette de la Conquête de l’ouest. Ce qui est toujours d’actualité, malheureusement, c’est la soif de l’or, que rien ne semble pouvoir désaltérer. J’ai aimé aussi l’aspect surnaturel qui nimbe ce roman : oui, certains faits ne trouvent son explication que si l’on croit aux fantômes, ou si l’on accepte d’y croire. Pourquoi pas ? Tant que l’on nous raconte de belles histoires…..
Un roman que j’ai aimé lire, des héroïnes que j’ai très envie de retrouver à nouveau. Que demander de plus ?

PicaboRiverBookClub

Des vies à découvert de Barbara Kiingsolver

Présentation de l’éditeur :

Dans ce nouveau roman, Barbara Kingsolver interroge la place des femmes dans la famille et dans l’histoire à travers deux héroïnes : Willa Knox, journaliste indépendante qui doit aider son fils en pleine crise existentielle et Mary Treat, scientifique émérite largement oubliée malgré sa proximité intellectuelle avec Darwin. Ce qui lie les deux femmes : un charisme irrésistible, un intense besoin de liberté et… une maison.

Merci aux éditions Rivages et à Babelio pour ce partenariat.

Mon avis :

Je n’avais à ce jour jamais lu de romans de Barbara Kingsolver, et je dois dire que j’ai été conquise par cette lecture.

Ce roman se lit avec passion, et nous suivons le destin de deux familles, à deux époques différentes, et le premier lien entre elles est le fait qu’elles vivent dans le même quartier, la même maison, à centre quarante ans d’écart. Le second lien est la place de la famille, justement, et de l’éducation que l’on veut bien donner aux enfants. Pour Willa (comme l’autrice) et Ianno, son mari, la question s’est à peine posée. Il est professeur à l’université, elle est journaliste, leur fils a fait les meilleures études qui soient dans la meilleure université possible. Pour Tig, leur fille, c’est plus compliqué : elle n’a pas terminé sa licence, et pourtant, c’est sans doute elle qui est la plus lucide de tous, celle qui est le plus apte à s’en sortir. En effet, le constat est assez dévastateur : pas de poste fixe pour Ianno, qui a passé sa vie professionnelle à courir après une titularisation qui n’arrivait pas, ou qui ne durait pas, les privant de tous les avantages. Leur fils ? Il est endetté pour les dix prochaines années. Son cas n’est pas isolé, et beaucoup de jeunes américains voient déjà leur avenir compromis parce qu’ils ont fait des études qui devaient leur permettre d’avoir un avenir. Cercle vicieux ? Oui.

A l’époque de Mary Treat, le problème était différent, rares étaient ceux qui avaient la chance de faire des études. Le professeur Thatcher Greenwood sait qu’il s’est haussé au-dessus de sa condition, et pourtant lui aussi peine à trouver un poste. Il en a décroché un, à Vineland, dans une petite ville absolument parfaite crée par un bienfaiteur. Les filles sont même majoritaires dans cet établissement. Image idyllique, pulvérisé par l’enseignement qu’on lui demande de prodiguer, un enseignement créationniste, qui vilipende Darwin (un nom à ne surtout pas prononcer) et tous ceux qui veulent expérimenter. Et si les filles sont très présentes, c’est parce que l’on a moins besoin d’elles pour les travaux de toutes sortes. Viendra pourtant le temps où elles retrouveront leur place – à la cuisine. Si elles sont issues d’une famille aisée, ou qui a été aisée comme celle de Rose Greenwood et de sa soeur Polly, leur préoccupation sera autre : bientôt leur corps sera encorseté, soumis au régime, à l’apprentissage des bonnes manières à avoir dans le monde où elles évolueront pour trouver un mari aussi aisé que leur famille, ou plus. Elles occuperont ensuite leur journée à des préoccupations futiles – comment Greenwood peut-il faire comprendre à sa femme que leur maison est plus importante que l’achat de nouveaux gants, ou que son souhait de pratiquer l’équitation ?

L’Amérique des années 2016 est loin d’être idyllique, même pour ceux qui paraissent privilégiés. L’assurance santé coûte cher, très cher, et pourtant, Nick, le beau-père de Willa ne peut être reçu par un médecin – à moins que Willa ne s’engage à le payer directement, à un coût exorbitant. Medicaid, l’obamacare, qui vient tout juste d’être promu ? Certains ont trop d’orgueil pour y avoir recours, d’autres s’y résignent, même si cela fait encore des dossiers à remplir, encore et encore, pour prouver que l’on est bien loin, finalement, du rêve américain. S’il est un personnage constamment réaliste, c’est Tig, la fille de Willa. Ce n’est pas qu’elle est en conflit avec sa mère, avec son père ou son frère, c’est qu’elle dit ce qu’elle a à dire, sans fioriture. Ses analyses sont toujours très justes, ne cherchant jamais à embellir la réalité, ne cherchant pas non plus à blesser, mais à mettre les gens en face de ce qui se passe, dans la famille, dans la société américaine, et dans le monde. Le programme peut paraître vaste : il l’est. Mais j’ai véritablement aimé la force de ce personnage que rien ne peut abattre et qui sait toujours réagir, quoi qu’il se passe.

De la même trempe était Mary Treat, l’une des plus importantes entomologistes et botanistes du XIXe siècle. Elle était une femme, et à ce titre, beaucoup aujourd’hui ne font pas attention à elle, comme si Mary ne pouvait pas être une scientifique, mais une muse pour scientifique, une amie, une confidente. Elle a su, tout en menant à bien ses travaux, être indépendante une fois séparée de son mari, en écrivant des articles scientifiques. Faire connaître la nature aux femmes, faire qu’elles n’aient pas peur des insectes, des araignées, qui font partie de la vie, qui sont nécessaire à l’écosystème qui, déjà à l’époque, était largement malmené, pillé même, comme le dénonçait aussi (et déjà) Mary Treat.

Des vies à découvert est un roman qui nous parle de précarité, de féminisme, d’engagement aussi, dans une société où un clown millionnaire se présentait à la présidence.

Le Vent et le lion de James McBride

Présentation de l’éditeur :

Un vendeur de jouets émerveillé face au plus précieux jouet du monde dont l’existence n’était jusqu’ici qu’un mythe ; une bande de gamins dont la musique transforme le quotidien d’un ghetto noir en Pennsylvanie ; un conte de la guerre de Sécession avec un Abraham Lincoln aux allures de Père Noël ; un zoo avec des animaux qui parlent et se moquent des humains, si maladroits… Ces miniatures ont en commun la part de magie qui peut surgir à tout moment de notre existence. Lumineuse et imprévisible, la vie bouillonne et prend toujours le dessus, surtout si l’on tend la main aux autres.

Mon avis : 

J’ai lu ce recueil de nouvelles dans le cadre du challenge Livra’deux pour Pal-addict, et si Julie27 ne l’avait pas proposé, il serait peut-être resté encore longtemps dans ma PAL.

Ce recueil est composé de plusieurs nouvelles, la plupart très longue (de trente à quatre-vingt pages) autant dire que le lecteur a le temps de s’imprégner de l’ambiance, de sympathiser avec les personnages, qui, si les thèmes des nouvelles sont différents, sont tous d’une grande richesse.

Je ne vous les présenterai pas dans l’ordre, non, je commencerai par « Papa Abe », une nouvelle qui se situe au milieu du recueil, assez courte, et qui apparaît presque comme un conte. Nous sommes en Virginie, pendant la guerre de Sécession finissante, des soldats creusent, déblaient, et leur seule distraction est le passage de dix-huit orphelins noirs pris en charge par une religieuse. Parmi eux, le petit Abe Lincoln, prénommé ainsi par on ne sait qui, cinq ans, qui peut facilement croire tout ce que les soldats lui disent, notamment que son papa s’appelle aussi Abe Lincoln et qu’il viendra demain le chercher. Cela semblerait presque anodin, sauf que la guerre de Sécession n’est pas finie, et qu’en Virginie, ces petits orphelins noirs peuvent apparaître comme autant d’esclaves en fuite : il est toujours bon de ramener le lecteur à la réalité de cette époque. Et si cette nouvelle est presque un conte, c’est parce qu’il peut se trouver quelqu’un pour prendre en charge cet enfant, tel un cow-boy solitaire d’un nouveau genre.

« Le banc des jérémiades » qui lui fait suite contient quant à lui une bonne dose d’humour noir et de fantastique. Figure extraordinaire et charismatique que celle du boxeur Rachman, qui ne doute jamais de lui – même quand il se retrouve ni plus ni moins que dans l’anti-chambre des enfers et provoque le gardien du lieu en un combat singulier. Son énergie irriguera littéralement tout le texte. Et non, je n’y chercherai pas une morale religieuse, plutôt le fait qu’il faut croire en soi, croire en autrui aussi, et ne pas hésiter à s’unir, même si l’adversaire paraît plus grand que vous.

« Le Five-Carat Soul Bottom Bone Band » est ma nouvelle coup de coeur. En quatre parties, elle nous fait découvrir ce quartier paumé d’une ville de Pennsylvanie, quartier dans lequel les habitants n’ont souvent pas l’électricité chez eux – parce que la dernière facture n’a pas été payée, l’avant-dernière non plus – où l’avenir n’est pas vraiment envisagé non plus. La figure pas si charismatique que cela du pasteur émerge – cependant, il sait être là quand il le faut, au tribunal quand il tente d’éviter la peine de mort à un jeune du quartier. Il sait aussi utiliser un discours bien rôdé sur les jeunes noirs qui se font tuer – et le narrateur de jeter un regard ironique sur la manière dont il prend la défense de ce « jeune », qui n’avait rien fait de bon dans sa vie, alors que le pasteur n’a pas pris la défense d’autres membres de la communauté victime de violences policières ou de violences conjugales. Le seul personnage véritablement sincère, le seul qui assurera au jeune homme un enterrement décent est le commerçant qui l’a tué, alors qu’il était en train de se faire cambrioler. Oui, James McBride lance un regard dépourvu d’angélisme sur sa communauté.

De même, « Monsieur P et le vent », la dernière nouvelle du recueil comporte cinq parties, et l’auteur nous en explique la genèse à la fin – et nous explique aussi pourquoi il n’a pas le temps de détailler chacune de ses sources d’inspiration. Il s’agit de la vie quotidienne, mais aussi la vie nocturne, secrète, des habitants malgré eux de ce zoo. Ne l’oublions pas, les lions, les singes et autres zèbres n’ont rien à y faire, quoi qu’en disent certains hommes politiques. Aussi, le dénouement, qui choquera certains, est pour moi le plus beau qui soit.

Je termine par la nouvelle qui ouvre ce recueil, « Un train nommé « Under Graham Railroad » et nous parle d’un train magnifique, un train offert à un enfant, Graham Lee, fils du général confédéré Robert E. Lee qui mourra avant d’avoir pu s’en servir, et depuis, ce train est devenu une légende pour les collectionneurs. Après la mort subite de Graham, peu après le départ à la guerre de son père, le train et une esclave ont disparu tous les deux. Le narrateur est justement un acheteur/négociateur, et, en trouvant ce train, il réalise le rêve de sa vie, et peut-être pas seulement le sien.

Le retour de Silas Jones de Tom Franklin

édition Albin Michel – 384 pages

Présentation de l’éditeur :

Dans le Mississipi des années 70, tout aurait dû séparer Larry Ott et Silas Jones : la classe sociale et la couleur de peau. Les deux adolescents sont pourtant devenus amis, jusqu’à ce que la disparition d’une jeune fille vienne bouleverser leurs existences. Vingt ans plus tard, Silas Jones revient sur les lieux de son enfance. Alors qu’il n’a aucune raison de reprendre contact avec Larry, une nouvelle tragédie les oblige à se confronter, ensemble, à un passé douloureux.

Mon avis :

C’est long, une vie. C’est long une vie pendant laquelle tout le monde vous a jugé coupable après la disparition d’une jeune fille. C’est ce que vit Larry Ott depuis plus de vingt ans, et pourtant, il est resté dans sa maison, dans son garage où plus personne ne vient. Il est resté, en dépit de l’hostilité même pas cachée de certains, il est resté, bien que la police pense très clairement qu’il est coupable. Il est resté, et Silas Jones est parti, puis revenu.

Il est parti parce qu’il avait un avenir pleine de promesses, l’université, le base-ball – le sport est toujours un moyen d’obtenir une bourse, la couleur de peau n’entre alors plus en ligne de compte. Les blessures ont changé tout cela, et si Silas revient, c’est en tant que l’équivalent de garde champêtre, quasiment. Est-ce son retour qui fait bouger les choses ? Une autre jeune fille disparaît, et le si calme Larry Ott est retrouvé une balle dans la poitrine, chez lui. Silas lui sauvera la vie, et ne pourra cependant empêcher, à nouveau, la police de le croire coupable – de cette balle dans sa poitrine, de la mort des deux jeunes femmes.

Le roman fait de constants aller retour entre le présent et le passé. Nous voyons ainsi l’enfance et l’adolescence de Larry et de Silas, comment ils ont tenté de se construire, sous l’égide du père de Larry. L’un blanc, l’autre noir, et une amitié rendue peu à peu impossible, pas tant à cause de leur couleur de peau qu’à celle de tous les secrets qui finissent par les enserrer.

Et le présent ? Ce sont de petits détails qui parfois font la différence – comme Silas qui, pendant que Larry est hospitalisé dans le comas, se rend chez Larry et nourrit ses poules, ramasse leurs oeufs, donne de leurs nouvelles au comateux Larry, se rend aussi au chevet de la mère de Larry, puisque lui ne peut plus le faire. Et tant pis si cela force Silas à se confronter à tout ce qu’il n’avait pas compris étant enfant. Il lui faudra du courage pour agir, et pour parler – parce que parler, révéler c’est aussi agir.

Faut-il mieux avoir eu un père maltraitant que de ne pas avoir de père du tout ? Tel est la question qui sous-tend le roman tout entier et ne trouve pas de réponses, si ce n’est que l’on peut lire les ravages que ce père – Carl Ott – trop présent ou trop absent a causé.

Les lumières de l’aube de Jax Miller

Présentation de l’éditeur :

30 décembre 1999, Welsh, Oklahoma. Lauria Bible et sa meilleure amie Ashley Freeman, 16 ans, passent la soirée ensemble chez les Freeman. Le lendemain matin, le mobil home familial est en feu et les deux jeunes filles ont disparu. Les corps des parents d’Ashley, sont découverts dans les décombres, deux balles dans la tête.

L’affaire est restée non résolue et les jeunes filles n’ont jamais été retrouvées.
Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ? Entre règlement de compte sur fond de trafic de drogue, vengeance, corruption et négligence policière, Jax Miller nous plonge dans les villes oubliées de l’Amérique profonde, loin des lois, là où les plus sombres secrets peuvent s’épanouir.

Merci aux éditions Plon et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Dur.
Rude.
Et insupportable.
parce que ce n’est pas un roman, c’est une histoire vraie sur laquelle Jax Miller a enquêté, une histoire qu’elle n’a pas résolue, qu’elle n’a pas eu la prétention de résoudre non plus. Non : elle a ajouté sa pierre à l’édifice, au milieu de ses personnes qui, depuis vingt ans, aimeraient connaître la vérité. S’il est une personne dont il faut absolument parler en premier, c’est Lorène Bible. Elle est la mère de Lauria, une des deux disparues. Elle n’a pas d’espoir, elle n’en a jamais eu, et c’est ce qui la fait tenir : ne pas espérer, car l’espoir est dévastateur. Depuis vingt ans, elle ne veut qu’une chose : ramener sa fille et Ashley à la maison. Ou, si vous voulez que je sois plus claire, elle veut pouvoir donner une sépulture à sa fille, à Ashley, elle sait très bien que les deux jeunes filles ne sont pas vivantes. Quant à savoir ce qui s’est véritablement déroulé, c’est une autre histoire.
L’histoire a commencé à l’aube, en 1999. Elle a plutôt commencé un an plus tôt quand Shane, le fils de la famille, a été abattu par un policier. Kathy, et surtout Danny, ses parents, veulent savoir dans quelles circonstances leur fils est mort – et il en sera question dans ce livre fort et tortueux. Ce matin-là, c’est leur mobil-home qui brûle. Tout, déjà, prend du temps. L’arrivée des enquêteurs, de bureaux différents, prend du temps. Le relevé des indices, si tant est qu’il est vraiment été fait correctement, prend du temps. Le corps de Kathy est tout d’abord trouvé, Danny est recherché, et c’est là que la toute première négligence apparaît, puisque Danny était déjà mort, lui aussi. Ce ne sont que les premières erreurs.
Dans cette ville perdue, abandonnée de l’Oklahoma, la drogue et la violence sont omniprésentes. La corruption policière aussi. Il ne reste quasiment rien des investigations qui auraient dû être menées – et si je dis « auraient dû », c’est parce que je ne suis même pas certaine qu’elles aient vraiment eu lieu. Jax Miller part à la recherche des témoins de l’époque, témoins qui se sont signalés, qui ont donné des pistes, et qui pourtant n’ont pas été réellement interrogés. Certains ne voudront pas être cités – par peur, par crainte de la vengeance, dans cette communauté où le nom de certains hommes fait encore peur, où il a fallu des années pour que certains osent parler. Alors oui, on peut se dire parfois que le rythme est lent, que l’on tourne en rond – mais parce que l’enquête tourne aussi en rond, parce que des pistes ont été ouvertes, puis ont été refermées parce qu’elles ne menaient à rien.
Alors oui, c’est encore possible de nos jours, que la somme des négligences, des corruptions, des peurs aussi empêche de savoir ce que deux jeunes filles sont devenues, empêchent de savoir pourquoi les parents de l’une ont été assassinées, que rien ne coule de source, que la plupart des témoins ont été fracassés par la vie, par l’abus de drogue, que d’autres crimes ont été commis, à cause de la drogue, à cause de dettes, à cause de guerre de terrotoire.
Ce n’est pas l’apaisement que nous avons là, quand nous refermons le livre, c’est un mince espoir que la jeune génération d’enquêteurs, qui ne veut pas incriminer ses aînés, fera enfin progresser les choses.

Les dynamiteurs de Benjamin Whitmer

Présentation de l’éditeur :

1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds. Expéditions punitives, lynchages et explosions précipitent l’adolescent dans l’univers honni des adultes, qui le fascine et le repousse à la fois. Au point de modifier sa nature profonde, et de l’éloigner insidieusement de Cora.

Merci au picabo river book club et aux éditions Gallmeister pour ce partenariat.

Mon avis :

Rude.
Mais beau.
La beauté de la noirceur et de la désespérance.
Nous sommes à Denver, nous sommes en 1895. Sam et Cora sont orphelins. Ce pourrait être le début d’un joli conte. Non. Ils veillent tous les deux sur d’autres orphelins, plus jeunes, qu’il est nécessaire de protéger contre les adultes – les clochards, les paumés, ceux qui eux non plus n’ont pas de toit sur la tête, n’ont pas de quoi se nourrir, n’ont pas de travail. « Protéger », ce n’est pas seulement donner un toit et de la nourriture (un peu), c’est surtout protéger contre toute la violence de cette ville, de ceux qui veulent prendre leur place – parce que l’usine désaffectée offre au moins un toit sur la tête. Tous les coups sont permis, et ce n’est pas une formule vide de sens. Au cours d’une de ses attaques, un homme mystérieux, défiguré, prend leur défense et récolte de nombreuses blessures. Cora le soigne, elle et Sam espèrent avoir trouvé un nouveau protecteur – oui, le pasteur les aide, parfois, notamment si l’un des orphelins est malade, il les aide mais il aimerait aussi les remettre dans le giron de la société, ces enfants qui sont déjà presque complètement perdus. Et si c’était plutôt le contraire, si l’arrivée de cet homme, dont ils apprendront petit à petit le passé, les entraînait vers des lieux plus sombres encore que ceux qu’ils ont visité ?

Oui, il ne faut pas chercher l’espoir, jamais, dans ce livre, et les commentaires du narrateur sont là pour nous avertir qu’une situation pire encore est toujours possible. A Denver, il ne s’agit pas, pour la police, de protéger et servir, il s’agit de faire le ménage pour que la ville soit montrable. Oui, les pauvres, les sans domicile, les laissez-pour-compte dérangent ceux qui ont envie d’une ville propre et de beaucoup de profits.

Si l’espoir s’enfuit au fil des pages, à la manière d’un vagabond du rail, l’amour est pourtant là, sincère, mais lui non plus ne change rien, ou presque rien à la noirceur de ce roman.

Les morts de Bear Creek de Keith McCafferty

édition Gallmeister – 384 pages

Présentation de l’éditeur :

Sean Stranahan, peintre amateur, guide de pêche et détective privé à ses heures perdues, se sent de plus en plus chez lui dans le Montana dont il connaît désormais les rivières comme sa poche. Mais les âpres paysages des Montagnes Rocheuses livrent parfois de macabres trouvailles – comme les cadavres de ces deux hommes exhumés par un grizzly affamé. Le shérif Martha Ettinger fait appel aux talents d’enquêteur de Sean, décidément très convoités : le même jour, il est embauché par un club de pêcheurs excentriques pour retrouver une précieuse mouche de pêche volée. Les deux affaires vont se téléscoper sur une piste escarpée menant vers quelques-unes des personnes les plus puissantes de la vallée de la Madison.

Mon avis :

Si vous souhaitez vous reposer, je vous déconseille fortement le Montana. Il faut dire que le roman commence sur les chapeaux de roue : un homme est porté disparu depuis trois jours, une équipe de recherche se porte donc à son secours. Soyons clair : sa femme a eu beau donner l’alerte, elle est persuadée que son mari est en fait avec une de ses maîtresses, tranquillement, dans un motel quelconque, et elle se fera une joie de lui voir arriver un accident de chasse (ou plus si affinité). Ce qui n’était pas prévu dans ses recherches, c’était que l’équipe trouverait deux cadavres exhumés par une femelle grizzly affamée. Je vous rassure tout de suite : elle et ses deux oursons vont très bien, Harold, un tout petit peu moins (liste des blessures assez impressionnantes). Comme les deux hommes ont difficilement pu s’enterrer tout seul, l’enquête débute, et elle n’est pas franchement facile (voir les scènes d’autopsie).

Et Sean Stranahan dans tout cela ? Il aurait pu se contenter de rester guide de pêche – efficace quand il ne se prend pas une mouche dans l’oreille – et même détective privé pour un club de pêcheurs riche et motivé. Il aurait même pu se contenter de tenter d’avoir une vie sentimentale, sous les sarcasmes de son ami Sam. Non, vu le manque flagrant de personnel au bureau du shérif, celle-ci se voit contrainte d’embaucher Sean. L’enquête pourrait, finalement, prendre son temps : les deux morts le sont depuis quelques temps. Et bien non : un troisième crime pourrait avoir lieu prochainement, il faut donc garder toujours une cadence soutenue, être attentif à tout, et à tous, même ce qui peut sembler totalement insignifiant. Oui, certains viennent dans le Montana pour se ressourcer, pour s’accorder un congé dans une vie trop bien réglée. D’autres cherchent autre chose, et c’est bien qu’un roman policier questionne sur des sujets peu fréquemment abordés dans ce type d’oeuvres.

Dernier point : n’abandonnez ni vos chiens, ni vos chats, eux ne vous abandonneront pas, même si vous êtes aux prises avec un grizzly.

Les disparus de la lagune de Donna Leon

Présentation de l’éditeur :
Le commissaire Brunetti, surmené par des dossiers compliqués, s’offre une retraite solitaire dans une superbe villa de l’île de Sant’Erasmo, loin de sa femme Paola et de son patron. Il a bien l’intention d’y passer ses journées à ramer sur la lagune vénitienne et à déguster des plats locaux. Mais soudain, le paradis vire au cauchemar quand le gardien de la villa, Davide Casati, disparaît lors d’un violent orage.
Mon avis :
Un roman pour les fidèles du commissaire, qui suivent son parcours pas forcément depuis le début, mais au moins depuis quelques enquêtes. En effet, Brunetti est à bout, c’est l’affaire de trop, pour lui, pour l’un de ses hommes, alors pour l’empêcher de faire une bêtise, il simule un malaise et se retrouve illico à l’hôpital. Hypertendu, il se voit prescrire par la doctoresse, pas dupe (les électrocardiogrammes mentent rarement) deux à trois semaines de repos, loin de tout et surtout de la police.
Grâce à sa femme, il emménage dans une villa qui appartient à un membre de sa famille. Là, il retrouve Casati, le gardien de la villa qui a bien connu son père. Là, il peut profiter du calme, ramer avec le vieil homme presque toute la journée, parler le dialecte vénitien. Les journées s’écoulent, calmes, paisibles, et Guido peut faire le point sur ce qu’il veut faire, vraiment.
Seulement, la lagune ne peut empêcher les tragédies de survenir : Davide Casati est porté disparu au cours d’une tempête. Parce que c’est son devoir, Guido participe aux recherches, il en prend presque la tête, et, après la macabre découverte du cadavre de Davide, endosse à nouveau son uniforme de commissaire.
Faire toute la lumière sur ce qui s’est passé, et en même temps renouer les fils de sa vie, voici la tâche de Brunetti, qui s’interroge sur les recherches de Davide, sa préoccupation principale étant la disparition des abeilles, et le deuil de sa femme.
Enquête apaisante ? Non, pas vraiment. Désespérante serait plus juste à sa conclusion. Plus qu’à une enquête policière, l’on peut penser plutôt à une fable, dans le sens de La Fontaine, dans laquelle des personnes finissent par payer, et plus cher que prévu, leur inconséquence.

Ohio de Stephen Markley

édition Albin Michel – 546 pages

Présentation de l’éditeur :

Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit. Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11-Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacune et chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

Merci aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce n’est pas un roman, c’est une bourrasque. Il fait partie de ses oeuvres qui nous montrent un portrait des Américains que l’on ne trouve pas dans les médias.
Passé/présent. Le présent, c’est quatre camarades de lycée qui se retrouvent dans leur petite ville parce que chacun a des choses à y faire. Ce qui n’était pas prévu, c’est ce retour au pays pour ces quatre adultes, c’est leurs chemins qui s’entrecroiseront, et provoqueront parfois des étincelles.
Le passé, ce sont les années lycées, c’est le 11 septembre, qui aura un impact sur leur vie. Si les Etats-Unis ont l’habitude de faire la guerre, c’était la première fois que la guerre entrait sur leur territoire, et nombres de jeunes américains, poussés par le patriotisme, s’engagèrent pour défendre leur pays. Et les auteurs américains de se pencher sur les conséquences des guerres successives menées hors du sol américain : Corée, Vietnam, et maintenant, guerre du Golfe. Il y a des morts – dont un des leurs, son enterrement est la scène d’ouverture du roman. Lui était convaincu du bien fondé de son engagement, et la plupart de ses camarades étaient de son côté, à commencer par Dan Eaton. Lui a survécu, après avoir vécu le pire. A contrario, nous avons Bill Ashcraft qui a manifesté très rapidement son opposition. Et où cela l’a-t-il mené ? A des errances, à des addictions, à un retour à New Canaan, pas sous le meilleur motif. Désabusé ? Oui, totalement. Son parcours donne véritablement le ton au récit, entre demi-teinte, renoncement, et découragement.

Presque tout autre pourrait être le parcours de Stacey, et pourtant, elle nous montre aussi une vision bien sombre de l’Amérique. Si elle a pu s’en sortir – une des rares personnes originaires de New Canaan à avoir eu un parcours scolaires hors pair – c’est grâce à son énergie, mais aussi grâce à des parents aimants, des parents qui n’ont pas laissé leur foi les empêcher d’aimer leur fille. Oui, il est encore des êtres humains capables de rejeter les autres, et même leurs propres enfants, sous prétexte qu’ils aiment une personne du même sexe qu’eux. Aime ton prochain comme toi même… C’est raté.

Cinq parties, cinq jeunes gens à l’honneur, et le plus bouleversant fut pour moi Dan, dont nous découvrirons la suite du parcours dans ce qui tient lieu d’épilogue. C’est de lui, finalement, dont j’ai le moins envie de parler, tant il m’a touché par sa capacité à aller jusqu’au bout des choses pour ceux à qui il tient. Il n’est pas question de résilience, non, Dan ne s’est pas remis de ce qu’il a vécu, il vit toujours avec, en permanence, fragilisé à vie par ses missions là-bas, loin de l’Ohio.

Les années lycée ne sont pas tendres pour certains, elles ne sont même pas tendres pour celles et ceux qui ont été les stars du lycée. Ce ne sont même pas les notes qui permettent de se distinguer, mais l’apparence, la plastique, les résultats sportifs. Rien n’est plus facile que d’obtenir une bourse parce que l’on est un excellent footballeur. Rien n’est plus facile que de perdre cette bourse, parce que l’on n’est pas au niveau à l’université, parce que l’on a été plusieurs fois blessé, parce que le corps ne suit pas. Certain(e)s ne se remettront jamais de ce qu’ils ont vécu ces années-là, et si je regarde tous ces jeunes adultes, je me dis qu’aucun corps n’est sorti indemne, certains allant jusqu’à l’automutilation pour surmonter leur mal-être. Corps blessé, corps mutilé, explosé, emporté, dissimulé. il est facile de disparaître. Il est facile d’être toujours un peu présent grâce à ses réseaux sociaux qui se développèrent tant pendant la décennie qui est représentée dans ce roman.

Ohio ? Une œuvre forte, prenante, jusqu’à la dernière page.