Archives

Ce qui gît dans ses entrailles de Jennifer Haigh

Présentation de l’éditeur :

La petite ville de Bakerton, en Pennsylvanie, s’est assoupie depuis la fermeture de ses mines de charbon. Mais l’équilibre tranquille de cette communauté bascule lorsqu’un grand groupe industriel propose aux fermiers de louer leurs terres pour en extraire un trésor enfoui : le gaz de schiste. Certains s’empressent de signer les contrats d’exploitation avant même de les avoir lus, d’autres choisissent de préserver leur propriété. Arrivent des ouvriers venus du Texas et un militant écologiste prêt à en découdre. Les habitants de Bakerton vont apprendre ce qu’il en coûte de se trouver au cœur de cette nouvelle ruée vers l’or.

Mon avis :

Ce livre est resté longtemps dans ma PAL, à cause de sa longueur, à cause du fait que je ne pensais pas accrocher à sa lecture. Je me suis trompée.
Nous voici en Pennsylvanie, où les fermiers louent leurs terres pour extraire le gaz de schistes et ainsi vivre mieux, du moins le croient-ils. D’autres, rares, choisissent de ne pas signer, pour préserver leurs terres. Il est toujours, et encore question de terres, et de se dire : que souhaitons-nous pour elles ? Beaucoup de fermiers n’ont pas réfléchi avant de signer, croyant aux belles promesses des entrepreneurs, pensant à une amélioration immédiate de leur situation, ne réfléchissant pas aux conséquences, surtout pas à celles promises par les petites lettres des contrats, qu’ils n’ont pas vraiment pris la peine de lire. Personne ne le fait de toute façon !
Vous l’aurez compris, il est question d’argent, il est question d’emploi, et la question est réellement cruciale. Trouver du travail, garder un travail, avoir un travail qui permette vraiment de bien gagner sa vie n’est pas facile. Les compagnies minières promettent de belles choses, notamment au sujet de l’emploi, si ce n’est qu’ils viennent avec leurs propres employés, n’embauchant jamais des travailleurs locaux. Alors oui, on peut un peu affirmer qu’ils font vivre les commerces locaux – mais si peu, leur monde fonctionnant quasiment en vase clos. Et les militants écologistes ne sont pas très loin. Heureusement ? Je n’en suis pas si sûre que cela. Certes, ils connaissent bien les mécanismes utilisés par les sociétés pour parvenir à leurs fins et maintenir les propriétaires sous leurs coupes, mais pourquoi mènent-ils ce combat, eux ? Certains (qui ne sont plus, d’ailleurs), c’est parce qu’ils ont vu les ravages sur eux-mêmes des « accidents » provoqués par les industries. Pour d’autres, il est des causes plus personnelles qui s’y mêlent – et tant pis si pour parvenir à ses fins, il faut fermer les yeux sur certains faits, qui semblent ne rien à voir avec le combat écologique, et tout avec la vie quotidienne de cette petite communauté.
Prenons Rich, par exemple, sa femme Shelby, ses deux enfants Braden et Olivia. Lui a signé, lui qui donne un coup de main au bar à son père tout en étant gardien de prison – ignorant, par ses horaires, le lien entre certains prisonniers. Il a épousé une femme plus jeune, constamment inquiète pour la santé fragile de leur fille, constamment fourrée chez la pasteure, dont le mari a succombé à une « longue maladie », qu’il pensait liée à l’accident « normal » survenu à la centrale quand il était enfant. Rich a aussi un frère, ancien toxico qui travaille au contact des toxicos. C’est peu dire que Rich ne comprend pas son frère, et pourtant, il voudrait tellement lui dire tout ce qu’il n’a pas su, pas pu lui dire.
Je n’ai garde d’oublier Mack et Rena, ce couple improblable, comme bien d’autres personnages dont nous découvrons le passé au cours de la riche construction de ce roman. C’est Rena, infirmière, qui est une de celle qui donne son impulsion aux revendications écologiques. Même si elle a parfois du mal, vu de l’extérieur de la communauté, à assumer son couple avec Mack – les couples de femmes ne sont pas si fréquents, surtout à leurs âges respectifs – elle sait pourquoi elle reste à ses côtés, et pourquoi elle exerce son métier.
Oui, les habitants de Bakerton n’en sont pas arrivés là par hasard, et les plongées dans le passé nous montre bien comment on en est arrivé là, et comment, éventuellement, on peut espérer s’en sortir. Ou pas. Lucide, Rich l’est presque devenu. Ce livre ne nous montre pas un combat écologique et son aboutissement, il nous montre plutôt que face à la cupidité de certains, tout ne devient qu’un éternel recommencement, exploitant sans relâche l’un ou l’autre trésor de cette terre, alors que les personnages sont trop souvent incapable d’exploiter ce qu’ils ont en eux.C’est peut-être cela aussi, le fond de ce roman : la différence entre la surface, et ce que les personnages cachent en profondeur – comme les terres de Pennsylvanie.

Canyons de Samuel Western

Présentation de l’éditeur :

Idaho, 1970. Ward, sa petite amie Gwen, et Eric, le frère jumeau de cette dernière, partent chasser sous un ciel d’azur. La vie semble sourire à ces trois jeunes gens insouciants à peine sortis de l’adolescence. Mais par un coup cruel du destin Ward tue accidentellement Gwen et anéantit ainsi à tout jamais leur avenir. Vingt-cinq ans plus tard, Ward, abîmé par l’alcool et hanté par le passé, recroise la route d’Eric. Sa rage intérieure a consumé son talent de musicien et fait le vide autour de lui. Le moment est désormais venu pour chacun d’affronter ses démons, et Ward invite Eric à une partie de chasse dans son ranch au pied des Bighorn Mountains. Les deux hommes se préparent alors à une nouvelle expédition : Ward espère y trouver sa rédemption, Eric sa vengeance.

Mon avis :

Les accidents de chasse sont fréquents, très fréquents, trop fréquents – en France. Aux Etats-Unis, aussi. Alors que Ward était parti chasser avec sa petite amie et le frère jumeau de celle-ci, ils ont fait quelques belles prises. Puis, il a bien fallu rentrer – en oubliant que l’un des fusils était encore chargé (accident fréquent aussi à l’armée). Le coup part, tiré par Ward, et tue Gwen instantanément.
Vingt-cinq ans passent. Même s’il a percé dans la musique, Eric a fini par sombrer. Dire qu’il ne s’est jamais remis de la mort de sa soeur est une évidence. Il fait tout pour tomber encore plus bas qu’il ne l’est déjà. Son job actuel ? Rafistoler les enregistrements de musiciens tout sauf bons. Pourtant, il se rend à une réunion d’anciens étudiants, et là, il tombe sur Ward, qui ne va pas tellement mieux que lui mais qui est marié, a trois enfants. Il l’invite à un concert – oui, Eric fait aussi des tournées, enfin, quand il peut – et la femme de Ward a une idée dont je vous laisse juge : inviter Eric à la chasse aux cerfs. Naïveté ? Inconscience ? Les deux sans doute, tant la chasse faisait partie de la vie quotidienne en Idaho, tant elle fait aussi partie de la vie quotidienne dans le Wyoming.
Vengeance ? Oui, sans aucun doute. Ce n’est pas qu’Eric n’a attendu que cela – ce serait vraiment facile de parler ainsi. Eric n’a jamais pu pardonner. Ward n’a jamais pu se pardonner. J’ai parfois l’impression qu’il est plus question de religion que de justice. La femme de Ward, mère de ses trois enfants (j’ai failli écrire « quatre », tant il me semble qu’elle souhaite avoir un autre enfant) y est pour beaucoup. Elle fait partie de ses personnages que j’ai très souvent croisé dans la littérature américaine : elle a une fois inébranlable. Elle appartient à une de ses nombreuses églises, comme il en existe tant aux Etats-Unis, et si elle s’est écartée de sa famille, elle souhaite élever ses trois fils avec les mêmes règles qu’elle a reçues, et qui lui ont permis de devenir la femme qu’elle est. J’hésite à la qualifier de profondément naïve, ou étonnamment confiante en la nature humaine – surtout qu’il ne doit pas être facile, tous les jours, de vivre à côté de Ward, toujours sur le fil de la dépression, toujours prompt à ne pas donner de seconde chance. Cependant, je me dis que certains développements sont parfois trop beaux pour être vrais – parfois seulement, comme si vingt-cinq ans plus tard, Ward et Eric terminaient autrement la partie de chasse.
Ce n’est pas tant que j’ai une impression mitigée sur ce livre que je m’interroge sur la construction du récit (mon côté professeur de français), sur le fait que certains personnages soient restés dans l’ombre (les parents de Ward, les parents d’Eric, même si les deux protagonistes trouvent des ressemblances entre leur mère respective). Le dénouement se veut apaisé…. comme s’il était le seul possible, comme si une vie « normale » n’avait pas véritablement sa place, comme si chacun avait compris ce que l’autre voulait faire. Déçue ? Ce n’est pas vraiment cela, plutôt le fait que je n’ai pas vraiment été surprise à la lecture de ce livre.Revenir en haut

 

Au nom du bien de Jake Hinkson

 

édition Gallemeister – 307 pages

Présentation de l’éditeur :

Pasteur respecté d’une petite ville de l’Arkansas, Richard Weatherford n’en est pas moins simple mortel, avec ses secrets et ses faiblesses. Car Richard a fauté avec un jeune homme, Gary. Alors le coup de fil qu’il reçoit à cinq heures du matin ne présage rien de bon : le silence de Gary lui coûtera 30 000$, sinon Richard devra dire adieu à sa réputation et – surtout – à sa femme Penny et à leurs cinq enfants qui jamais ne supporteront un tel scandale. Prêt à tout pour empêcher son monde de s’effondrer, le pasteur n’a que quelques heures pour tisser une immense toile de mensonges où piéger son entourage. Mais c’est tout le charme des petites villes : même si leurs habitants prennent des directions différentes, leurs chemins finissent toujours par se croiser… inéluctablement.

Mon avis :

L’action se passe quasiment de nos jours, oui, quasiment, puisqu’elle se situe pendant le second mandat de Barack Obama. En le lisant, je suis stupéfiée par l’obscurantisme de certaines personnes, pour ne pas dire l’obscurantisme de tous les personnages – je ne voudrais pas non plus exagérer. Dans la petite ville de l’Arkansas où se situe l’action, règne la prohibition. Certes, il est des personnes qui voudraient que la vente d’alcool soit à nouveau autorisée, elles sont cependant minoritaires. Le pasteur, bien sûr, est contre cette vente : il est marié, il est père de cinq enfants aux prénoms très bibliques qui m’ont rappelé la série WASP Sept à la maison : Matthew, Mary, Mark, Johnny et Ruth (trois prénoms en commun si vous faites des recherches). Pour Johnny, je vous rassure : c’est le diminutif de Jonathan. Ils font la fierté de leur père, en dénonçant notamment ce que leur apprennent leurs enseignants de science, très éloignés des enseignements religieux. Là, j’ai envie de dire « ouf » pour ses enseignants, qui me semblent réellement effectuer leur mission. Par contre, l’annonce que la jeune génération ne suit pas leur chemin m’inquiète plutôt : le sens critique, ce sera pour un autre monde.

Richard Weatherford règne vraiment sur cette petite communauté – même s’il craint le jugement de certains membres de sa paroisse. Il reçoit ses paroissiens à toute heure du jour, de la nuit parfois, et les aide – même si les conséquences ne sont pas celles attendues. Pensons à Randy, qui a arrêté l’alcool il y a huit ans : ses deux fils ont pourtant mal tourné, en dépit du soin qu’il a pris d’eux – ou des exigences nouvelles qu’il leur a imposées, traduisez comme vous voulez. Richard a cependant un problème assez important : il a eu une relation tendre avec un jeune homme, qui a aujourd’hui décidé de le faire chanter. Il faut bien gagner sa vie. Il faut bien partir et refaire sa vie ailleurs. Oui, Richard Weatherford peut passer pour un hypocrite, mais Gary n’est pas un amoureux qui souffrirait d’être dans l’ombre, c’est un homme qui entend bien profiter de la situation  !

Il est ambivalent, Gary, lui et son amie (petite amie ?) Sarabeth. Gary a souffert de dépression, ce qui a mis fin à ses études, et il entend repartir du bon pied, loin de cette petite ville – avec Sarabeth, cinquième roue du carrosse familial, et de l’argent. Il a vu le profit qu’il pourrait tirer du pasteur, de l’attirance qu’il a bien vu que celui-ci ressentait pour lui. Chacun prisonnier de ses contraintes, de ses désirs, de l’image qu’il veut donner de lui, entraine une succession d’actions aux conséquences imprévisibles – ou comment ajouter un problème en croyant en résoudre un. Tout peut facilement devenir un problème dans cette petite ville puritaine.

Et tout problème peut entraîner une solution. Certains ne reculent devant rien, et pourront dire que ce n’est pas leur faute. Il faut de tout pour faire et défaire un monde.

Au nom du bien – mais qu’est-ce que le bien ?

 

Les feuilles mortes de Thomas H Cook

Présentation de l’éditeur :

Eric Moore a toutes les raisons apparentes d’être heureux : propriétaire prospère d’un magasin de photos et d’une jolie maison dans une petite ville sans problème de la côte Est, il mène une vie de famille épanouie auprès de sa femme Meredith et de son fils Keith, un adolescent de quinze ans. Cet équilibre parfait va pourtant voler en éclats à jamais… Un soir comme les autres, ses voisins demandent à Keith de garder Amy, leur fille de huit ans. Au petit matin, Amy est introuvable. Très vite, l’attention de la police se porte sur Keith et ce dernier, pataud et mal dans sa peau, se défend maladroitement. Du jour au lendemain, Eric devient l’un de ces parents qu’il a vus, à la télévision, proclamer leur foi dans l’innocence de leur enfant. Alors que l’enquête de la police se recentre autour de Keith, Eric doit lui trouver un avocat et le protéger contre les soupçons croissants de la communauté. Mais est-il tout à fait sûr de l’innocence de son fils ? Si Keith était coupable, et s’il était prêt à répéter son geste… Quelle devrait être alors la responsabilité d’un père?

Préambule ( comme hier, vous pouvez passer directement à la chronique si vous le souhaiter) :

Ce livre est l’une des raisons pour laquelle je ne me réinscrirai pas dans le grand réseau de bibliothèque dans lequel je suis inscrite depuis des années. En effet, j’étais en train de le lire – après tout, lire dans une bibliothèque n’est pas choquant – quand j’ai été dérangée par un usager qui m’a dit en substance qu’il pouvait me déranger, puisque je ne lisais qu’un roman policier. Ce n’était pas très grave. » Depuis le temps que c’est arrivé, j’ai eu le temps de faire le récapitulatif du nombre de fois où un usager m’a interrompue (voire pire) au cours d’une lecture. Il est des interruptions sympathiques, et celles-ci ne me gênent nullement. Il en est d’autres qui sont au mieux méprisantes, au pire très agressives. Par contre, en dix ans de fréquentation de la petite bibliothèque voisine, je peux faire un compte rapide du nombre de fois où je fus dérangée/critiquée/vilipendée : jamais. Mes choix de bibliothéque pour l’année 2020 sont donc vite faits.

Mon avis :

Noir, sombre, désespéré, désespérant, profond, nous poussant à nous interroger, à repenser à la confiance en soi, en les autres, à ce que l’on veut dans la vie.
Notes brèves sur un roman intense.
L’écriture est rétrospective, et c’est le point de vue d’Eric que nous suivons. Il a tout pour être heureux, jusqu’à l’enlèvement de sa petite voisine qui l’amène à reconsidérer le monde dans lequel il vit, à regarder d’un autre oeil son entourage.
Mais le regarde-t-il vraiment d’un autre oeil ? N’a-t-il pas toujours regardé différemment son fils unique, qui n’est pas vraiment celui qu’il désirait, qu’il n’est pas du tout celui qu’il voulait, loin de l’image de ce fils idéal qu’il garde en tête – un fils qui serait le double de lui-même, non un fils qui aurait son identité à part entière.
Même raisonnement pour son frère : le connaît-il vraiment ? Et l’important, est-ce vraiment qui est son frère, ou plutôt ce qu’il est prêt à croire pour son frère ? C’est un peu comme si l’esprit d’Eric était une construction non de tout ce qu’il avait observé par lui-même mais de tout ce qu’il avait appris, de tout ce qui est admis dans la société. Ce n’est pas tant qu’il se voile la face, c’est qu’il voit tout à travers des clichés dont il ne se rend même pas compte que ce sont des clichés. Le plus tenace ne serait-il pas jusqu’où un père peut aller par amour pour son enfant ? Il nous pousse ainsi, nous lecteur, à nous interroger sur ce que nous, nous serions prêt à admettre pour l’amour d’un enfant, tant finalement les personnages suivent la voie d’un seul et unique raisonnement, sans être capable de se questionner, de changer de voie, ou de revenir en arrière, et se disant que la seule chose à faire, c’est celle qu’ils ont faites.
Les feuilles mortes n’est pas un policier hors du temps, cependant, dans une société où tout le monde nous dit ou presque qu’il est nécessaire d’aller vite, où tout le monde va trop vite, il nous rappelle qu’il est nécessaire de s’arrêter, de se poser, de réfléchir, même s’il y a urgence. Surtout s’il y a urgence.

L’empreinte d’Alexandria Marzano-Lesnevich

Présentation de l’éditeur :

Etudiante en droit à Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien tout à fait inattendu entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable.

Préambule (vous pouvez directement passer à la chronique si vous le désirez ) :

Après un mois de décembre mitigé, j’ai eu la chance de lire trois livres en avant-première excellents, dont les chroniques paraîtront le jour de leur sortie en librairie. De quoi me réconcilier avec la lecture de polar, et de vérifier cet adage : un très bon livre réhausse toujours la lecture d’un autre très bon livre.

Mon avis :

Autant vous le dire tout de suite, lire ce livre vous donne l’impression de vous prendre plusieurs baffes dans la tronche. C’est percutant, cela touche, cela fait mal aussi, et laisse des traces – j’ai presque envie de dire « forcément », vu les sujets qui sont traités.

D’un côté, nous avons le cas, j’ai presque envie de dire « clinique » d’une affaire judiciaire telle qu’on les montre aux étudiants en droit. Une affaire trop malheureusement banale : un homme a été condamné à mort pour avoir assassiné un jeune garçon de six ans. De l’autre, nous avons Alexandria, une des étudiantes en droit qui visionne la video de ce condamné à mort. Et là, elle qui est pourtant une farouche opposante à la peine de mort, viscéralement, depuis qu’elle est enfant, est pour le fait que cet homme soit exécuté. Pourquoi ? Bien sûr elle se pose la question, et de ce questionnement naîtra ce livre, à la fois quête d’elle-même, et recherche sur Rick Langley.

Je l’ai déjà dit, la lecture fait mal, parce que l’on peut se demander comment on en est arrivé à un tel gâchis, d’un côté comme de l’autre. Ce n’est pas que Rick a été abandonné, ce n’est pas que Rick est né sous une mauvaise étoile (il n’y avait en fait pas d’étoile du tout), c’est que rien ne semblait pouvoir lui venir en aide – y compris le psy qu’il a consulté étant enfant.

S’il est en effet un maître-mot, pour la famille de Rick comme pour celle d’Alexandria, c’est « silence ». Du passé, ne parlons pas, il est passé. Gardons les blessures pour nous. Faisons comme si l’on n’avait rien entendu, rien su. Alexandria a si bien intégré ce principe, qu’elle ne peut « parler » avec son propre frère, elle ne peut « dire », et même quand elle parle, elle ne se souvient pas forcément de ce qu’elle a dit. Et quand elle pose des questions, rares sont les réponses qui lui parviennent – réponse dont elle a intérêt à se souvenir, parce qu’un second récit est inenvisageable.

Le meurtre, le procès, les procès. Le fait qu’une punition est possible, que le crime est bien reconnu en temps que tel est important. C’est ce qu’ont les proches de Jeremy. Un procès, c’est ce que n’aura pas Alexandria, elle qui souffrira pendant des années à la suite des abus sexuelles qu’elle a subis, souffrances physiques puisqu’il était impossible de dire, de se construire, de construire sa vie enfin – elle qui prendra le chemin du droit, comme ses parents, avant d’en dévier pour enfin être ce qu’elle est – j’ai envie de dire « qui elle est ».

Sont entrelacés, liés, les deux enquêtes, avec un même dénominateur commun : la pédophilie. Dans l’enquête, l’autrice tient à montrer qu’il n’y a pas d’hérédité, de transmission : on ne devient pas pédophile parce qu’on a été abusé étant enfants. Elle montre, aussi, les réactions des juges, des avocats, des jurés, face à ce qui a été fait, face aussi à Rick qui tente d’expliquer ce qu’est la pédophilie, pour lui. L’autrice note aussi qu’en dépit de lois qui ont été votés, rien n’a véritablement progressé dans la lutte contre les violences faites aux enfants.

Au cours de cette minutieuse reconstruction, elle montre également ce qui n’a pas été approfondi au cours de l’enquête, les analyses qui n’ont pas été faites, le drame qui est survenu après ce meurtre, toutes les questions qui n’ont pas été posées. Elle cherche à comprendre sans jamais broder, expliquant d’ailleurs à la fin du livre sur quoi elle s’est appuyée, chapitre par chapitre.

Après un livre aussi fort, je me demande sur quel projet travaille l’autrice actuellement.

Refuge de Terry Tempest Williams

Présentation de l’éditeur :

Utah, printemps 1983. La montée des eaux du Grand Lac Salé atteint des niveaux records et les inondations menacent le Refuge des oiseaux migrateurs. Hérons, chouettes et aigrettes neigeuses, dont l’étude rythme l’existence de Terry Tempest Williams, en sont les premières victimes. Alors qu’elle est confrontée au déclin de ces espèces, Terry apprend que sa mère est atteinte d’un cancer, comme huit membres de sa famille avant elle – conséquence probable des essais nucléaires menés dans le Nevada au cours des années 1950. Bouleversée par la douleur de celle qu’elle accompagne dans la maladie, Terry se plonge dans une enquête sur les effets dévastateurs des retombées radioactives.

Mon avis :

Quand un individu a un cancer, toute sa famille l’a avec lui. (p. 238).

Cette phrase, par sa justesse, par le fait qu’elle dit si bien ce que nous sommes en train de vivre dans ma famille, je voulais qu’elle ouvre ce billet.

Cette oeuvre a été écrite en 1991, et traduite en français seulement vingt ans plus tard – de cela,  nous pouvons remercier les éditions Gallmeister, qui trouvent vraiment des oeuvres d’une rare beauté.

Terry, l’autrice, est aussi la narratrice de ce livre. Chaque chapitre porte le nom d’un de ses oiseaux qu’elle observe, dont la vie est menacée par la montée des eaux du Grand Lac Salé mais aussi par l’indifférence des hommes. Il faut pourtant trouver une solution à cette montée des eaux : les industries perdent de l’argent – oui, les hommes ne sont pas indifférents pour tout.

Ce n’est pas un livre facile à vivre, parce qu’il fait voir ce que c’est, au jour le jour, que l’accompagnement d’une personne qui souffre d’un cancer, d’une personne qui a en plus décidé de lâcher prise, de profiter de chaque jour, et qui sait que la mort est au bout du chemin. A la fin du livre, dans le texte écrit dix ans après sa parution, Terry Tempest Williams montre bien l’évolution de la manière dont la maladie est prise en charge : ne plus avoir « honte » de cette maladie, pouvoir en parler, échanger, est important (si les personnes en font le choix, bien sûr).

S’il faut qualifier la manière dont la mère de Terry est accompagnée par son médecin, je dirai que les mots « avec humanité » – le médecin respecte ses choix, y compris celui de ne pas mourir à l’hôpital. Il est des moments très durs à lire, il faut cependant se dire que chacune des réactions est profondément humaine, oui, je redis le mot, et qu’il est possible à chacun de flancher, de ne pas réagir comme on s’y attendait, et aussi de dire « oui, je n’aurai pas dû, j’ai fait une erreur ».

Bien sûr, il est des maladresses aussi, et Mimi, la grand-mère de Terry, n’hésite pas à corriger le médecin qui minimise (pour la rassurer ?) l’intervention qu’elle s’apprête à subir. Nous sommes au plus près de la vie et de la mort dans ce livre, et l’autrice nous livre les faits tels qu’ils sont, sans les embellir, sans sombrer dans le pathos, sans jamais faire croire que c’est facile – surtout pas facile à accepter.

Et il y a les oiseaux, qui l’aident à tenir, qu’elle observe, qu’elle cherche, qu’elle retrouve parfois, dans cette nature, dans ce refuge qu’elle connaît. Il est question de religions, aussi, la religion mormone. Jamais il n’est question de prosélytisme, mais du soutien qui leur fut apporté, moralement, physiquement.

Alors… si vous aimez le nature writing, ou si vous avez envie de découvrir ce genre, Refuge est véritablement à découvrir.

 

Les mangeurs d’argile de Peter Farris

Présentation de l’éditeur :

À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.

Mon avis :

Livre lu depuis deux mois déjà. Pourquoi ai-je tant tardé pour rédiger mon avis, alors que j’avais adoré les précédents romans de Peter Farris ? Justement : il m’a manqué quelque chose à la lecture, mais quoi ? C’est ce que j’ai eu du mal à cerner.

Première piste : les personnages que j’ai préférés sont que l’on voit le moins. L’oncle de Jesse, disparu depuis quelques années déjà : nous le découvrons au cours des retours en arrière, qui nous montrent comment on en est arrivé à la situation actuelle. Seconde piste : la construction du récit, justement, non linéaire, dans lequel les morts encore vivants, vivent une vie encore semée d’embûches. Prenons l’exemple de Richard « Richie » Pelham, le père de Jesse. Il est décédé accidentellement lors des premières pages du roman, et nous savons très bien que ce n’était pas un accident. Un autre le sait : Billy, vagabond vétéran de l’Irak – les États-Unis n’en finissent pas d’intervenir à l’étranger, et de créer des générations de jeunes adultes qui doivent porter de lourds traumas. Richie, lui, n’a pas fait la guerre, si ce n’est une guerre personnelle pour sauver son frère des affres de l’alcool, pour sauver sa jeune épouse des affres de la dépression, pour élever ensuite son fils unique. Mais il a fini par retrouver l’amour en la personne de Grace, avec qui il a une fille – ce qui ne le fait pas négliger son fils, loin de là.

Richie a beau être mort, son ombre bienveillante plane sur le récit. Oui, « bienveillante », parce qu’il a pensé à protéger les plus faibles – dont son fils – ce qui gênent les plans des …. Je cherche comment les appeler : des méchants ? des profiteurs ? de la mafia locale qui ne pense qu’à s’enrichir ? Choisissez. Les méchants sont réellement méchants, simplement méchants, rien n’est à sauver chez eux. Au premier rang, nous trouvons Grace, la seconde épouse de Richie, et son frère. Avec eux, nous pouvons nous interroger sur la place de la religion aux États-Unis. Quand j’ai lu les scènes consacrées aux prédications de Carroll, le frère de Grace, je me suis dit : « ce n’est pas possible ! Comment peut-on croire en de telles choses à notre époque ?  » Pour en arriver là, il faut vraiment être profondément désespéré, ne plus avoir foi en rien, surtout pas en la médecine – ou en la nature humaine. Nous nous retrouvons dans un milieu d’une rare pauvreté, et je ne parle pas seulement de pauvreté matérielle.

S’il est des personnages qui ne sont pas manichéens, ce sont bien Billy et l’agent qui le recherche – parce que c’est ce qu’il doit faire. Le chercher, pas le traquer et l’anéantir : lui reste humain, confronté à l’inhumanité de ce qu’a vécu Billy, à l’inhumanité de ce qu’il a accompli aussi.

Je continuerai à lire les romans de Peter Farris, lui qui explore la Georgie comme Jake Hinkson explore l’Arkansas, c’est certain. Je regrette simplement d’avoir moyennement apprécié ce livre.