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La proie de Deon Meyer

édition Gallimard – 576 pages

Présentation de l’éditeur :

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour ce partenariat.

Mon avis :

J’aime beaucoup le personnage de Benny Griessel, parce qu’il est un personnage qui évolue. Oui, il reste un policier qui veut toujours aller au bout de ses enquêtes. Oui, il est un alcoolique, mais il fait ce qu’il faut pour ne pas replonger, et il sait très bien que le risque est là, toujours. Sa fille a terminé ses études, son fils est en plein dedans et Benny vit toujours avec Alexa. Vaughn est toujours son coéquipier qui, comme leur colonel en son temps, s’est mis au régime et veille à ce que personne ne soit au courant.

Ce qui évolue aussi est la situation de l’Afrique du Sud, et elle n’évolue pas de façon positive. La corruption est partout, y compris dans la police. Ne parlons même pas des hommes politiques. Le choix est simple : faire avec ou lutter contre, le second choix n’est pas forcément les plus aisé, et demande une attention constante. Prenez Benny Griessel et Vaughn Cupido, ils sont amenés à enquêter sur un meurtre, ce qui est leur métier. Dès le début, pourtant, les complications sont là : le temps qu’il a fallu pour trouver le corps, pour l’identifier. Les témoins ? Encore faut-il les retrouver, vu le temps qui s’est écoulé. L’autopsie ? Le lecteur découvre tout au long du récit à quel point faire des analyses, avoir leur résultat, ce qui nous semble presque de la routine à force de regarder les séries télévisées françaises ou américaines, peut devenir ici un long parcours du combattant, vu le manque de personnel et de moyens. Plus simplement (vraiment ?), il est difficile de mener une enquête quand des instances supérieures vous mettent des bâtons dans les roues ou, miracle ! résolvent le mystère à votre place, et tant pis si cela contredit les indices, les témoignages…. presque rien, au final. Oui, il faut s’accrocher quand on veut que la vérité triomphe.

Alors que ces évenements se déroulent en Afrique du Sud, à Bordeaux, nous trouvons Daniel, dont nous apprendrons petit à petit le passé. Il se contente de peu, Daniel, il exerce un métier peu connu mais qui lui convient parfaitement. Le week-end, il se balade en moto. Il est discret, Daniel. Et puis un jour paf ! la mouche dans le lait : il croise une jeune femme qui se fait agresser dans la rue Il ne peut pas ne pas agir – et c’est là que l’on comprend que Daniel n’est pas un simple restaurateur de meubles. Avec  lui, nous nous retrouvons pris dans un engrenage qui nous dépasse très rapidement, tant il implique pas seulement le passé de Daniel, mais aussi une connaissance des conflits qui ont traversé le continent africain, et même le monde : la guerre froide semble bien oubliée aujourd’hui, et pourtant, elle a laissé des traces profondes dans les coulisses de la politique internationale. Daniel s’est battu pour ses idéaux, ses amis aussi, et si lui a choisi de mettre de la distance entre son pays, son passé et lui, d’autres ont vécu en direct les désillusions, les désenchantements. Ils ont pourtant gardé l’envie…. de quoi ? D’en découdre ? d’un monde meilleur ? De se venger aussi ? Il est difficile de trancher, si ce n’est que les dommages collatéraux seront nombreux.

Plus qu’un roman policier, nous avons là un roman politique, sur les lendemains désenchantés de la société sud-africaine, une société qui pense avoir vaincu ses vieux démons, pour en créer de tout neufs.

Le sel de tous les oublis de Yasmina Khadra

édition Julliard – 256 pages.

Présentation de l’éditeur :

Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins.
Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.

Merci aux éditions Julliard et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

J’admets que j’ai eu du mal à voir où l’auteur voulait en venir avec ce livre. D’abord, le sujet implicite semble évident : il s’agit de dresser un portrait de l’Algérie d’après l’indépendance, de montrer ce qu’il advenait des vainqueurs, mais surtout de ceux pour qui rien n’avait réellement changé, sauf peut-être l’identité de ceux qui les persécutent. Puis, il faut bien faire avec Adem, le personnage principal. Il est quitté par sa femme, et lui abandonne tout, part sur les routes, fait des rencontres qui ne changent finalement pas grand chose à sa vie. S’amende-t-il, s’améliore-t-il, s’interroge-t-il sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il fait ? Non. Et pourtant, il en fera, des rencontres extraordinaires, il en rencontrera, des personnages chaleureux, positifs, qui eux aussi ont traversé les épreuves, et ont su donner un sens à leur vie. Lui reste égal à lui-même, non pas muré dans sa douleur, mais buté dans son orgueil, sa volonté de rester seul au milieu des autres. Si la fin du récit se teinte de fantastique, elle ne lui apporte aucune rédemption, comme s’il avait raté chaque moment ou presque où sa vie aurait pu prendre un nouveau tournant.

Meurtre à Tombouctou de Moussa Konaté

Présentation de l’éditeur :

Le commissaire Habib, assisté de son adjoint Sosso et de Guillaume, un agent du Renseignement français, est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un jeune Touareg non loin de Tombouctou. Tandis que la famille accuse un clan rival et que notables et autorités locales tentent de l’écarter, Habib parcourt la ville et, tout en découvrant ses étranges coutumes, se fraye un chemin vers la vérité.

Mon avis :

C’est la toute première enquête du commissaire Habib que je lis, et j’en ressors un peu dubitative, pour la simple et bonne raison que l’aspect policier me paraît passer un peu au second plan, alors que nous découvrons largement le pays, ses villes, mais aussi ses peuples.

Mais reprenons depuis le début, ce sera plus simple : un jeune Touareg a été tué non loin de Tombouctou. Un tireur fou s’en prend à un ressortissant français – et le mot « attentat » est prononcé. Un officier français spécialiste de la lutte anti-terroriste est même dépêché sur les lieux. Il n’est pas le seul, puisque le commissaire Habib et son adjoint Sosso le sont également. Seulement, je n’ai pas souvent eu l’impression qu’ils enquêtaient, plutôt qu’ils se laissaient porter par les événements, et qu’ils devaient lutter contre les groupes d’anciens qui font pression pour que l’enquête officielle cesse et qu’ils mènent la leur – à leur manière. Il doit faire aussi avec le poids des traditions dans les sociétés Touareg, qui doivent faire face à la modernité, au désir de vivre autrement de certains membres de la famille. Ils doivent faire face aussi avec la montée de l’islamisme, bien réelle.

Alors oui, je suis un peu déçue par la lecture de ce roman, parce que j’ai l’impression que beaucoup de faits n’ont pas été suffisamment exploités, comme celles des amitiés de la victime. Quant à la piste du terrorisme, elle tourne rapidement court. La résolution de l’énigme m’a même laissé un goût amer, une fois le coupable identifiée.

Une découverte, oui, mais je n’ai pas forcément envie de relire tout de suite un livre de cet auteur.

Feu pour feu de Leye Adenle

Western tchoukoutou de Florent Couao-Zotti

édition Gallimard – 176 pages

Présentation de l’éditeur :

À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique « Saloon du Desperado » son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs.

Mon avis :

Cela vous est-il déjà arrivé ? Vous rangez votre bibliothèque, tranquillement, et là, vous tombez sur un livre dont vous ne savez pas vraiment comment il est arrivé là. Vous avez beau demander à vos proches « ce n’est pas toi ? Non ? Toi non plus ? Mais alors qui ? » vous en êtes toujours au même point, et cela ne vous aide pas vraiment. Surtout, le titre de ce roman est vraiment original, et l’auteur est pour vous un parfait inconnu, vous êtes donc sûre de ne pas avoir acheté ce livre, c’est forcément un cadeau.

Ce livre est donc un western, classique : une personne, assoiffée de vengeance, s’en prend aux trois méchants qui l’ont laissée pour morte trois ans plus tôt. Qu’a fait la police ? Et bien justement, l’un des trois méchants est un inspecteur de police, Boni Touré, très bien placé pour modifier les actes de manière à ce que personne ne se rende compte de son application dans la mort de Naffissatou. Les deux autres ? Nous avons un homme d’affaires, Ernest Vitou qui tient avec son épouse un saloon qui rapporte gros, et un vacher sans véritables scrupules. Classique, donc. Petit détail, qui a son importance : l’action se passe au Bénin, et non aux Etats-Unis. Les cow boys solitaires et vengeurs sont des femmes, qui n’enfourchent pas leur monture, mais une moto, et leurs adversaires doivent se contenter de splendides deux chevaux, qui ne démarrent pas toujours alors qu’ils en auraient bien besoin.

Reposant, ce livre ? Non, pas vraiment. Bien sûr, le lecteur qui connaît les règles du genre a une petite idée de la manière dont l’intrigue se terminera – les vengeances se terminent toujours ou presque de la même manière, avec un poor lonesome cow boys (ou girl) qui s’en va vers le soleil couchant. Il reste cependant à savoir de quelle manière Kalamity Djane (telle est le nom que la vengeresse a choisi) parviendra à se débarrasser de ce trio, plus préoccupé par découvrir comment elle est arrivée là que sur les moyens de se protéger. Quant à leur culpabilité, bien réelle, ou leur complicité, ce ne sont pour eux que des mots, absolument pas une réalité.

Alors oui, il est agréable de voir une femme prendre sa revanche sur des hommes bien incapables de comprendre réellement ce qu’ils ont fait de mal, des hommes bien incapables de sortir de leur routine pour se poser les bonnes questions. À Natingou City, rien ne sera comme avant, si ce n’est un poète sur les hauteurs de l’Atakora, Ebénézer Dassagoutey, qui chantera son amour pour l’amante perdue.

Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi

Présentation de l’éditeur :

Flic à Libreville, Jean-Marc a perdu sa mère et sa sœur dans un accident de la circulation alors qu’il avait douze ans. Le chauffard, fils d’un ministre, n’a jamais été poursuivi. Jean-Marc est entré dans la police à cause de ce drame. Pour se venger, se faire justice lui-même, condamner à sa manière ce meurtrier. Mais, fatigué des magouilles de ses collègues de la PJ et des crimes, viols et disparitions quotidiens, il a demandé à être muté à la Sûreté urbaine de Libreville. Un service pas plus reluisant, mais où il a le temps de préparer une vengeance qui le fait tenir au quotidien. Chaque soir, il s’arrête devant la villa du chauffard, en attendant le jour où il fondra sur lui comme un prédateur. Mais pour le moment, tel un Dexter à la mode gabonaise, il nettoie les rues de Libreville des voyous, violeurs, politiciens véreux et génocidaires rwandais qui y sont planqués…

Mon avis :

Libreville, Gabon. Jean-Marc Oussavou est policier parce que justice n’a pas été rendue quand il était adolescent, et il ne désespère pas de pouvoir faire rendre justice, d’une manière ou d’une autre, à d’autres personnes. Un soir, il fait une rencontre. C’est banal, une rencontre, c’est simple, une rencontre. Elle est charmante, elle s’appelle Svetlana, elle est maman d’un petit garçon, Louis. Tout irait bien, si ce n’est que Svetlana a été assassinée voici deux ans, et que Jean-Marc doit se rendre à l’évidence (même si je me rends bien compte en vous écrivant que cette évidence n’est pas facile à croire) : c’est un fantôme qui est monté dans sa voiture. Heureusement, Jean-Marc n’est pas aussi superstitieux qu’on pourrait le penser, et il n’est pas effrayé, non, pas trop, il se demande simplement pourquoi Svetlana l’a choisi, lui, pour lui faire justice.

Que dire ? Nous sommes dans une affaire louche : la jeune femme a été tuée alors qu’elle quittait son travail au casino, casino dont les propriétaires ne sont pas des hommes à la réputation irréprochable. Des témoins, des amis ? Pas vraiment. Enfin, si, mais c’est compliqué. Pourtant, Jean-Marc persiste et enquête.

« Votre affaire est bien une patate chaude », lui dit-on. Certes. Dans un pays où la police est largement corrompue, où les couples ne durent pas, où les mères célibataires sont nombreuses, où le travail est précaire, une enquête pour une affaire quasiment classée ne pèse pas lourd, et peut vous entraîner plus loin que Jean-Marc, aidé par Roger Massambat et soutenu par Marie, sa compagne, ne l’avait pensé.

Un polar vif, enlevé, aux dialogues percutants et au récit précis, bref, une lecture intéressante, hors des sentiers battus.

 

Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Edition l’aube noire – 248 pages.

Présentation de l’éditeur :

« Ils se tenaient, terrés en silence au fond de la remise qui ­sentait le gasoil et le cambouis. Ils se serraient les uns contre les autres, partageant la peur, les yeux grands ouverts dans ­l’obscurité. Le vieux venait juste de passer avec sa longue tige de bambou. Il avait fouetté l’air, écorchant au passage quelques cuisses décharnées, frôlé des épaules hâves et éraflé des joues creuses. Il ne fallait pas pleurer. »
Ambiance glaçante sous le soleil algérien. Disparitions d’enfants, cadavres parmi les membres de la communauté chinoise installée à Oran… Il se passe des choses étranges dans les bidonvilles qui entourent la ville, sans parler du traitement inhumain réservé aux migrants et du système de plus en plus corrompu et étouffant. Le commissaire Fadil ne peut pas reculer, il le doit à ces enfants que le monde a choisi d’oublier.

Mon avis :

Le commissaire Fadil et moi, c’est une rencontre qui a failli ne jamais se faire : j’ai commencé le premier tome, et je l’ai reposé. Ce n’était pas le bon moment. Depuis, j’ai lu tous les romans le mettant en scène jusqu’à ce jour.
Nous suivons deux trajectoires dans ce roman, comme dans chaque roman d’Ahmed Tiab. Kemal Fadil s’en fait pour sa fiancée, qui a décidé d’aider les migrants en allant les soigner – oui, l’accueil des migrants, la place que l’on veut bien leur faire est aussi un souci de l’autre côté de la Méditerranée. Oui, Fadil tremble pour elle, parce qu’il sait que les rues ne sont pas sûres, que certains quartiers sont bien excentrés, et que la vie d’un migrant, encore plus d’une migrante, ne vaut pas grand chose, pour ne pas dire rien.
Et justement, des immigrés sont retrouvés morts. Pardon, ce ne sont pas des immigrés, ce sont des expatriés, et cela fait toute la différence. Ces travailleurs chinois méritent toute la considération des autorités, au point qu’ils ne laissent pas le soin aux médecins de faire l’autopsie et aux policiers algériens de mener l’enquête. Bref, rien ne va, d’ailleurs, rien ne va vraiment dans ce pays, où la révolte gronde, où les différences ne sont pas acceptées, où les enfants sont trop souvent laissés pour compte. Pas les enfants des villes – encore que, qui sait vraiment ce qui se passe dans les méandres d’Oran – mais les enfants nés dans les petits villages, issus d’une famille très nombreuse, avec un père débordé et une mère épuisée, chassée, partie avec un autre ou morte. Il est facile de faire miroiter aux parents un avenir meilleur pour leurs enfants, ou juste un peu d’argent pour que leurs enfants leur soient confiés.
Pas de répit, pas de pitié dans cette enquête, dans laquelle Fadil doit jouer serré et risque de perdre gros. D’ailleurs, gagnera-t-il vraiment ? A vous de le lire.

Gymnopédie pour une disparue d’Ahmed Tiab

édition L’aube – 320 pages

Présentation de l’éditeur :

Boris Sieger est un employé de mairie attaché à sa vie ordinaire. Parfois, il passe la nuit avec le fils de sa vieille concierge. C’est à peu près tout ce qui constitue sa vie sociale jusqu’au jour où il croise Oussama, dit Oussa – c’est plus facile à porter -, un atypique jeune de banlieue parisienne. Boris se découvre grâce à lui un possible frère… parti faire le djihad. Son existence suscite en Boris de nombreuses questions, à commencer par la plus douloureuse : où est-elle passée, cette mère qui l’a abandonné quand il n’était qu’un enfant ? Où est-elle, cette disparue de Honfleur, la ville d’Erik Satie, dont les Gymnopédies semblent rythmer toute cette intrigue ? C’est le début du voyage pour Boris et Oussa, périple qui les mènera jusqu’à Kémal Fadil, un commissaire oranais.

Mon avis :

J’aime toujours autant les enquêtes du commissaire Kémal Fadil et je me réjouis qu’il m’en reste encore deux autres à lire.
Comme les deux précédents tomes, cette enquête se scinde en deux parties, qui finissent par se rrejoindre. Nous avons d’un côté la France, avec Boris. Il mène une vie extrêmement ordinaire, à quelques détails près : il ne connait pas son père, sa mère l’a laissé à une amie quand il était enfant et n’est jamais venu le chercher. Aujourd’hui, grâce à un ami, il découvre qu’il a un frère jumeau – parti faire le djihad. Oui, l’auteur s’inspire de l’actualité. Il ne faut pas oublier que nous la vivons, cette réalité, nous en faisons partie et, parfois, il ne faut pas chercher très loin dans son entourage pour connaître quelqu’un dont l’enfant est parti ou a tenté de partir pour la Syrie. Cela n’arrive pas qu’aux autres.
Boris, lui, passe d’abord par la Normandie avec son pote Oussa, sur les traces de la disparition de sa mère. Ils y rencontreront Mary, qui les aidera dans leur recherche et les accompagnera jusqu’en Algérie.
Là bas, c’est à des crimes rituels que nous assistons. Un tueur en série sévirait-il là-bas ? Mais ni Fadil ni aucun de ses hommes n’a de formation pour ce genre d’affaires ! Heureusement, dans une société qui ne l’est pas, Kémal est ouvert d’esprit, et n’hésite pas à consulter une psychiatre, camarade de faculté de Moss, le légiste héroïque. Oui, on soigne encore ceux qui sont atteints de troubles psychiques à l’ancienne. Ne parlons pas de placebo, plutôt d’obscurantisme et de violence. Si les auteurs français alertent sur les manques de moyens de la psychiatrie en Europe, Ahmed Tiab alerte sur les dégâts que cause son absence de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne vous parle même pas de la place des femmes, grande sacrifiée, quoi qu’il arrive.
Si vous ne connaissez pas encore cet auteur et son enquêteur fétiche, n’hésitez pas !

Le désert ou la mer d’Ahmed Tiab

édition de l’aube – 256 pages.

Présentation de l’éditeur :

De jeunes gens miséreux dans les rues de Niamey. Des cadavres de migrants africains échoués sur les plages d’une Oran devenue tombeau des désespérés. Ahmed Tiab s’interroge?: comment les premiers deviennent-ils les seconds??L’enquête mènera le commissaire Kémal Fadil au coeur d’une organisation de trafic d’êtres humains entre Maghreb et Europe. Sa route croisera l’histoire de son propre pays, toujours en proie à ses vieux démons, et celle d’une jeune femme, qui a laissé le sien – le Niger – derrière elle. Lui essaie de démanteler une filière mortifère, avec l’aide de ses collègues marseillais. Elle se bat pour survivre et fuit une existence sans avenir.

Mon avis :

Ce tome 2 a des allures de tome 1, tant il nous montre les origines, finalement, de cet enquêteur, et comment il a rencontré sa compagne.
Nous suivons en effet deux récits dans ce livre, qui ne se rejoigne qu’à la fin, celui de Kémal Fadil et de sa future compagne, Fatou, partie depuis le Niger pour rejoindre cet Eldorado qu’est l’Europe. Nous découvrons de l’intérieur les causes du départ, les conditions dans lesquels elle et les autres migrants voyagent, les conséquences, aussi, pour les femmes, qui risquent bien plus que les hommes dans ce voyage. Pourquoi partir alors ? Parce que rester serait pire encore que tout ce qu’ils endurent. Nous voyons, au début du récit, des corps de noyés, anonymes, nous découvrons ceux qu’ils ont été, plein d’envie d’une vie meilleure, nous ressentons la colère du commissaire, bien décidé à mener l’enquête, bien décidé aussi à découvrir pourquoi Bakhti est mort – un simple SDF un peu fou pour presque tout le monde, un être humain à part entière pour Fadil.
Le titre a son importance, bien sûr, et celui-ci est tragique.
Un roman qui m’a donné envie de poursuivre les enquêtes de Kémal Fadil.

Le français de Roseville d’Ahmed Tiab

édition l’Aube noire – 242 pages.

Présentation de l’éditeur :

Oran, Algérie. Le commissaire Kémal Fadil est appelé sur un chantier de rénovation du quartier de la Marine, où viennent d’être retrouvés des restes humains datant vraisemblablement des années 1960. Il semble qu’il s’agisse d’un enfant qui portait autour du cou un crucifix. L’enquête ne s’annonce pas simple?! En réalité, elle avait été commencée bien plus tôt, menée par des policiers français… Cinquante ans plus tard, la vérité historique est toujours aussi compliquée à dire.
Ahmed Tiab nous propose une immersion dans l’Algérie d’avant l’Indépendance, mais aussi dans l’Oran d’aujourd’hui, et conduira son enquêteur jusqu’à Marseille.

Mon avis :

Première enquête de Kémal Fadil et nouvelle découverte pour moi lors de ce mois du polar.
Kémal est commissaire. Il vit avec sa mère, paraplégique depuis un accident de voiture qui a coûté la vie à son père, dans un appartement relativement confortable. Attention ! Sa mère est en fauteuil roulant ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas parfaitement lucide. L’accident lui a fait perdre ses jambes, il lui a rendu sa liberté. Libre, d’ailleurs, elle l’a toujours été, il suffit pour son fils de regarder les photos de sa mère, jeune – même si elle ne lui dit pas tout de son passé, dont nous découvrons une partie au fil de l’intrigue.
Ce sont des travaux dans Alger qui mettent à jour deux squelettes, un homme, un peu plus grand que la moyenne, et un enfant, avec un crucifix autour du cou. J’ai pensé à une autre enquête en lisant ce livre, qui, mettant à jour des corps, font aussi remonter les heures les plus noires d’une ville : on ne laisse pas des corps sans sépultures sans raison.
D’ailleurs, de ces années-là, il est tant de choses qui sont, et seront sans doute toujours passées sous silence. Tant de personnes « disparues » dont on ne saura jamais ce qu’elles sont devenues. Pour deux d’entre elles, ici, nous le saurons, cependant, grâce à une grande partie du roman qui se passe dans les années cinquante/soixante et montre comment on en est arrivé là, comment la tragédie qui nous est contée est arrivée.
Puis, il y a le présent, et ce que l’on appelle la légende familiale. Il faut vivre avec, et parfois très bien, quand on a héroïsé un grand-père, un oncle. Le patriarcat n’a jamais aussi bien son nom que quand un père décidait de façon expéditive ce qui était bon ou non pour sa progéniture. Il faut aussi, pour les enquêteurs, faire des choix, révéler ce qu’il est important de révéler, ne pas dire le reste.
J’ai lu plusieurs romans qui nous parlent de l’Algérie, et je trouve important d’en parler. J’aimerai que des auteurs en fassent autant pour l’Indochine.