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Meurtre à Tombouctou de Moussa Konaté

Présentation de l’éditeur :

Le commissaire Habib, assisté de son adjoint Sosso et de Guillaume, un agent du Renseignement français, est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un jeune Touareg non loin de Tombouctou. Tandis que la famille accuse un clan rival et que notables et autorités locales tentent de l’écarter, Habib parcourt la ville et, tout en découvrant ses étranges coutumes, se fraye un chemin vers la vérité.

Mon avis :

C’est la toute première enquête du commissaire Habib que je lis, et j’en ressors un peu dubitative, pour la simple et bonne raison que l’aspect policier me paraît passer un peu au second plan, alors que nous découvrons largement le pays, ses villes, mais aussi ses peuples.

Mais reprenons depuis le début, ce sera plus simple : un jeune Touareg a été tué non loin de Tombouctou. Un tireur fou s’en prend à un ressortissant français – et le mot « attentat » est prononcé. Un officier français spécialiste de la lutte anti-terroriste est même dépêché sur les lieux. Il n’est pas le seul, puisque le commissaire Habib et son adjoint Sosso le sont également. Seulement, je n’ai pas souvent eu l’impression qu’ils enquêtaient, plutôt qu’ils se laissaient porter par les événements, et qu’ils devaient lutter contre les groupes d’anciens qui font pression pour que l’enquête officielle cesse et qu’ils mènent la leur – à leur manière. Il doit faire aussi avec le poids des traditions dans les sociétés Touareg, qui doivent faire face à la modernité, au désir de vivre autrement de certains membres de la famille. Ils doivent faire face aussi avec la montée de l’islamisme, bien réelle.

Alors oui, je suis un peu déçue par la lecture de ce roman, parce que j’ai l’impression que beaucoup de faits n’ont pas été suffisamment exploités, comme celles des amitiés de la victime. Quant à la piste du terrorisme, elle tourne rapidement court. La résolution de l’énigme m’a même laissé un goût amer, une fois le coupable identifiée.

Une découverte, oui, mais je n’ai pas forcément envie de relire tout de suite un livre de cet auteur.

Feu pour feu de Leye Adenle

Western tchoukoutou de Florent Couao-Zotti

édition Gallimard – 176 pages

Présentation de l’éditeur :

À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique « Saloon du Desperado » son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs.

Mon avis :

Cela vous est-il déjà arrivé ? Vous rangez votre bibliothèque, tranquillement, et là, vous tombez sur un livre dont vous ne savez pas vraiment comment il est arrivé là. Vous avez beau demander à vos proches « ce n’est pas toi ? Non ? Toi non plus ? Mais alors qui ? » vous en êtes toujours au même point, et cela ne vous aide pas vraiment. Surtout, le titre de ce roman est vraiment original, et l’auteur est pour vous un parfait inconnu, vous êtes donc sûre de ne pas avoir acheté ce livre, c’est forcément un cadeau.

Ce livre est donc un western, classique : une personne, assoiffée de vengeance, s’en prend aux trois méchants qui l’ont laissée pour morte trois ans plus tôt. Qu’a fait la police ? Et bien justement, l’un des trois méchants est un inspecteur de police, Boni Touré, très bien placé pour modifier les actes de manière à ce que personne ne se rende compte de son application dans la mort de Naffissatou. Les deux autres ? Nous avons un homme d’affaires, Ernest Vitou qui tient avec son épouse un saloon qui rapporte gros, et un vacher sans véritables scrupules. Classique, donc. Petit détail, qui a son importance : l’action se passe au Bénin, et non aux Etats-Unis. Les cow boys solitaires et vengeurs sont des femmes, qui n’enfourchent pas leur monture, mais une moto, et leurs adversaires doivent se contenter de splendides deux chevaux, qui ne démarrent pas toujours alors qu’ils en auraient bien besoin.

Reposant, ce livre ? Non, pas vraiment. Bien sûr, le lecteur qui connaît les règles du genre a une petite idée de la manière dont l’intrigue se terminera – les vengeances se terminent toujours ou presque de la même manière, avec un poor lonesome cow boys (ou girl) qui s’en va vers le soleil couchant. Il reste cependant à savoir de quelle manière Kalamity Djane (telle est le nom que la vengeresse a choisi) parviendra à se débarrasser de ce trio, plus préoccupé par découvrir comment elle est arrivée là que sur les moyens de se protéger. Quant à leur culpabilité, bien réelle, ou leur complicité, ce ne sont pour eux que des mots, absolument pas une réalité.

Alors oui, il est agréable de voir une femme prendre sa revanche sur des hommes bien incapables de comprendre réellement ce qu’ils ont fait de mal, des hommes bien incapables de sortir de leur routine pour se poser les bonnes questions. À Natingou City, rien ne sera comme avant, si ce n’est un poète sur les hauteurs de l’Atakora, Ebénézer Dassagoutey, qui chantera son amour pour l’amante perdue.

Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi

Présentation de l’éditeur :

Flic à Libreville, Jean-Marc a perdu sa mère et sa sœur dans un accident de la circulation alors qu’il avait douze ans. Le chauffard, fils d’un ministre, n’a jamais été poursuivi. Jean-Marc est entré dans la police à cause de ce drame. Pour se venger, se faire justice lui-même, condamner à sa manière ce meurtrier. Mais, fatigué des magouilles de ses collègues de la PJ et des crimes, viols et disparitions quotidiens, il a demandé à être muté à la Sûreté urbaine de Libreville. Un service pas plus reluisant, mais où il a le temps de préparer une vengeance qui le fait tenir au quotidien. Chaque soir, il s’arrête devant la villa du chauffard, en attendant le jour où il fondra sur lui comme un prédateur. Mais pour le moment, tel un Dexter à la mode gabonaise, il nettoie les rues de Libreville des voyous, violeurs, politiciens véreux et génocidaires rwandais qui y sont planqués…

Mon avis :

Libreville, Gabon. Jean-Marc Oussavou est policier parce que justice n’a pas été rendue quand il était adolescent, et il ne désespère pas de pouvoir faire rendre justice, d’une manière ou d’une autre, à d’autres personnes. Un soir, il fait une rencontre. C’est banal, une rencontre, c’est simple, une rencontre. Elle est charmante, elle s’appelle Svetlana, elle est maman d’un petit garçon, Louis. Tout irait bien, si ce n’est que Svetlana a été assassinée voici deux ans, et que Jean-Marc doit se rendre à l’évidence (même si je me rends bien compte en vous écrivant que cette évidence n’est pas facile à croire) : c’est un fantôme qui est monté dans sa voiture. Heureusement, Jean-Marc n’est pas aussi superstitieux qu’on pourrait le penser, et il n’est pas effrayé, non, pas trop, il se demande simplement pourquoi Svetlana l’a choisi, lui, pour lui faire justice.

Que dire ? Nous sommes dans une affaire louche : la jeune femme a été tuée alors qu’elle quittait son travail au casino, casino dont les propriétaires ne sont pas des hommes à la réputation irréprochable. Des témoins, des amis ? Pas vraiment. Enfin, si, mais c’est compliqué. Pourtant, Jean-Marc persiste et enquête.

« Votre affaire est bien une patate chaude », lui dit-on. Certes. Dans un pays où la police est largement corrompue, où les couples ne durent pas, où les mères célibataires sont nombreuses, où le travail est précaire, une enquête pour une affaire quasiment classée ne pèse pas lourd, et peut vous entraîner plus loin que Jean-Marc, aidé par Roger Massambat et soutenu par Marie, sa compagne, ne l’avait pensé.

Un polar vif, enlevé, aux dialogues percutants et au récit précis, bref, une lecture intéressante, hors des sentiers battus.

 

Adieu Oran d’Ahmed Tiab

Edition l’aube noire – 248 pages.

Présentation de l’éditeur :

« Ils se tenaient, terrés en silence au fond de la remise qui ­sentait le gasoil et le cambouis. Ils se serraient les uns contre les autres, partageant la peur, les yeux grands ouverts dans ­l’obscurité. Le vieux venait juste de passer avec sa longue tige de bambou. Il avait fouetté l’air, écorchant au passage quelques cuisses décharnées, frôlé des épaules hâves et éraflé des joues creuses. Il ne fallait pas pleurer. »
Ambiance glaçante sous le soleil algérien. Disparitions d’enfants, cadavres parmi les membres de la communauté chinoise installée à Oran… Il se passe des choses étranges dans les bidonvilles qui entourent la ville, sans parler du traitement inhumain réservé aux migrants et du système de plus en plus corrompu et étouffant. Le commissaire Fadil ne peut pas reculer, il le doit à ces enfants que le monde a choisi d’oublier.

Mon avis :

Le commissaire Fadil et moi, c’est une rencontre qui a failli ne jamais se faire : j’ai commencé le premier tome, et je l’ai reposé. Ce n’était pas le bon moment. Depuis, j’ai lu tous les romans le mettant en scène jusqu’à ce jour.
Nous suivons deux trajectoires dans ce roman, comme dans chaque roman d’Ahmed Tiab. Kemal Fadil s’en fait pour sa fiancée, qui a décidé d’aider les migrants en allant les soigner – oui, l’accueil des migrants, la place que l’on veut bien leur faire est aussi un souci de l’autre côté de la Méditerranée. Oui, Fadil tremble pour elle, parce qu’il sait que les rues ne sont pas sûres, que certains quartiers sont bien excentrés, et que la vie d’un migrant, encore plus d’une migrante, ne vaut pas grand chose, pour ne pas dire rien.
Et justement, des immigrés sont retrouvés morts. Pardon, ce ne sont pas des immigrés, ce sont des expatriés, et cela fait toute la différence. Ces travailleurs chinois méritent toute la considération des autorités, au point qu’ils ne laissent pas le soin aux médecins de faire l’autopsie et aux policiers algériens de mener l’enquête. Bref, rien ne va, d’ailleurs, rien ne va vraiment dans ce pays, où la révolte gronde, où les différences ne sont pas acceptées, où les enfants sont trop souvent laissés pour compte. Pas les enfants des villes – encore que, qui sait vraiment ce qui se passe dans les méandres d’Oran – mais les enfants nés dans les petits villages, issus d’une famille très nombreuse, avec un père débordé et une mère épuisée, chassée, partie avec un autre ou morte. Il est facile de faire miroiter aux parents un avenir meilleur pour leurs enfants, ou juste un peu d’argent pour que leurs enfants leur soient confiés.
Pas de répit, pas de pitié dans cette enquête, dans laquelle Fadil doit jouer serré et risque de perdre gros. D’ailleurs, gagnera-t-il vraiment ? A vous de le lire.

Gymnopédie pour une disparue d’Ahmed Tiab

édition L’aube – 320 pages

Présentation de l’éditeur :

Boris Sieger est un employé de mairie attaché à sa vie ordinaire. Parfois, il passe la nuit avec le fils de sa vieille concierge. C’est à peu près tout ce qui constitue sa vie sociale jusqu’au jour où il croise Oussama, dit Oussa – c’est plus facile à porter -, un atypique jeune de banlieue parisienne. Boris se découvre grâce à lui un possible frère… parti faire le djihad. Son existence suscite en Boris de nombreuses questions, à commencer par la plus douloureuse : où est-elle passée, cette mère qui l’a abandonné quand il n’était qu’un enfant ? Où est-elle, cette disparue de Honfleur, la ville d’Erik Satie, dont les Gymnopédies semblent rythmer toute cette intrigue ? C’est le début du voyage pour Boris et Oussa, périple qui les mènera jusqu’à Kémal Fadil, un commissaire oranais.

Mon avis :

J’aime toujours autant les enquêtes du commissaire Kémal Fadil et je me réjouis qu’il m’en reste encore deux autres à lire.
Comme les deux précédents tomes, cette enquête se scinde en deux parties, qui finissent par se rrejoindre. Nous avons d’un côté la France, avec Boris. Il mène une vie extrêmement ordinaire, à quelques détails près : il ne connait pas son père, sa mère l’a laissé à une amie quand il était enfant et n’est jamais venu le chercher. Aujourd’hui, grâce à un ami, il découvre qu’il a un frère jumeau – parti faire le djihad. Oui, l’auteur s’inspire de l’actualité. Il ne faut pas oublier que nous la vivons, cette réalité, nous en faisons partie et, parfois, il ne faut pas chercher très loin dans son entourage pour connaître quelqu’un dont l’enfant est parti ou a tenté de partir pour la Syrie. Cela n’arrive pas qu’aux autres.
Boris, lui, passe d’abord par la Normandie avec son pote Oussa, sur les traces de la disparition de sa mère. Ils y rencontreront Mary, qui les aidera dans leur recherche et les accompagnera jusqu’en Algérie.
Là bas, c’est à des crimes rituels que nous assistons. Un tueur en série sévirait-il là-bas ? Mais ni Fadil ni aucun de ses hommes n’a de formation pour ce genre d’affaires ! Heureusement, dans une société qui ne l’est pas, Kémal est ouvert d’esprit, et n’hésite pas à consulter une psychiatre, camarade de faculté de Moss, le légiste héroïque. Oui, on soigne encore ceux qui sont atteints de troubles psychiques à l’ancienne. Ne parlons pas de placebo, plutôt d’obscurantisme et de violence. Si les auteurs français alertent sur les manques de moyens de la psychiatrie en Europe, Ahmed Tiab alerte sur les dégâts que cause son absence de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne vous parle même pas de la place des femmes, grande sacrifiée, quoi qu’il arrive.
Si vous ne connaissez pas encore cet auteur et son enquêteur fétiche, n’hésitez pas !

Le désert ou la mer d’Ahmed Tiab

édition de l’aube – 256 pages.

Présentation de l’éditeur :

De jeunes gens miséreux dans les rues de Niamey. Des cadavres de migrants africains échoués sur les plages d’une Oran devenue tombeau des désespérés. Ahmed Tiab s’interroge?: comment les premiers deviennent-ils les seconds??L’enquête mènera le commissaire Kémal Fadil au coeur d’une organisation de trafic d’êtres humains entre Maghreb et Europe. Sa route croisera l’histoire de son propre pays, toujours en proie à ses vieux démons, et celle d’une jeune femme, qui a laissé le sien – le Niger – derrière elle. Lui essaie de démanteler une filière mortifère, avec l’aide de ses collègues marseillais. Elle se bat pour survivre et fuit une existence sans avenir.

Mon avis :

Ce tome 2 a des allures de tome 1, tant il nous montre les origines, finalement, de cet enquêteur, et comment il a rencontré sa compagne.
Nous suivons en effet deux récits dans ce livre, qui ne se rejoigne qu’à la fin, celui de Kémal Fadil et de sa future compagne, Fatou, partie depuis le Niger pour rejoindre cet Eldorado qu’est l’Europe. Nous découvrons de l’intérieur les causes du départ, les conditions dans lesquels elle et les autres migrants voyagent, les conséquences, aussi, pour les femmes, qui risquent bien plus que les hommes dans ce voyage. Pourquoi partir alors ? Parce que rester serait pire encore que tout ce qu’ils endurent. Nous voyons, au début du récit, des corps de noyés, anonymes, nous découvrons ceux qu’ils ont été, plein d’envie d’une vie meilleure, nous ressentons la colère du commissaire, bien décidé à mener l’enquête, bien décidé aussi à découvrir pourquoi Bakhti est mort – un simple SDF un peu fou pour presque tout le monde, un être humain à part entière pour Fadil.
Le titre a son importance, bien sûr, et celui-ci est tragique.
Un roman qui m’a donné envie de poursuivre les enquêtes de Kémal Fadil.

Le français de Roseville d’Ahmed Tiab

édition l’Aube noire – 242 pages.

Présentation de l’éditeur :

Oran, Algérie. Le commissaire Kémal Fadil est appelé sur un chantier de rénovation du quartier de la Marine, où viennent d’être retrouvés des restes humains datant vraisemblablement des années 1960. Il semble qu’il s’agisse d’un enfant qui portait autour du cou un crucifix. L’enquête ne s’annonce pas simple?! En réalité, elle avait été commencée bien plus tôt, menée par des policiers français… Cinquante ans plus tard, la vérité historique est toujours aussi compliquée à dire.
Ahmed Tiab nous propose une immersion dans l’Algérie d’avant l’Indépendance, mais aussi dans l’Oran d’aujourd’hui, et conduira son enquêteur jusqu’à Marseille.

Mon avis :

Première enquête de Kémal Fadil et nouvelle découverte pour moi lors de ce mois du polar.
Kémal est commissaire. Il vit avec sa mère, paraplégique depuis un accident de voiture qui a coûté la vie à son père, dans un appartement relativement confortable. Attention ! Sa mère est en fauteuil roulant ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas parfaitement lucide. L’accident lui a fait perdre ses jambes, il lui a rendu sa liberté. Libre, d’ailleurs, elle l’a toujours été, il suffit pour son fils de regarder les photos de sa mère, jeune – même si elle ne lui dit pas tout de son passé, dont nous découvrons une partie au fil de l’intrigue.
Ce sont des travaux dans Alger qui mettent à jour deux squelettes, un homme, un peu plus grand que la moyenne, et un enfant, avec un crucifix autour du cou. J’ai pensé à une autre enquête en lisant ce livre, qui, mettant à jour des corps, font aussi remonter les heures les plus noires d’une ville : on ne laisse pas des corps sans sépultures sans raison.
D’ailleurs, de ces années-là, il est tant de choses qui sont, et seront sans doute toujours passées sous silence. Tant de personnes « disparues » dont on ne saura jamais ce qu’elles sont devenues. Pour deux d’entre elles, ici, nous le saurons, cependant, grâce à une grande partie du roman qui se passe dans les années cinquante/soixante et montre comment on en est arrivé là, comment la tragédie qui nous est contée est arrivée.
Puis, il y a le présent, et ce que l’on appelle la légende familiale. Il faut vivre avec, et parfois très bien, quand on a héroïsé un grand-père, un oncle. Le patriarcat n’a jamais aussi bien son nom que quand un père décidait de façon expéditive ce qui était bon ou non pour sa progéniture. Il faut aussi, pour les enquêteurs, faire des choix, révéler ce qu’il est important de révéler, ne pas dire le reste.
J’ai lu plusieurs romans qui nous parlent de l’Algérie, et je trouve important d’en parler. J’aimerai que des auteurs en fassent autant pour l’Indochine.

 

Coin perdu pour mourir de Wessel Ebersohn

Présentation de l’éditeur :

Le fils d’un politicien important meurt après avoir mangé des champignons vénéneux. Un domestique noir, qui a manifestement perdu la raison, est inculpé. Mais Yudel Gordon, le psychiatre de la prison, refuse cette version des évènements. Pour prouver l’innocence du simple d’esprit, il se rend dans une ville reculée de province afin d’interroger des parents et des amis de la victime, ainsi que la presse locale. Il doit alors faire face à un milieu hostile, effrayant, meurtrier.
Longtemps interdit en Afrique du Sud, Coin perdu pour mourir a pour héros Yudel Gordon, un psychiatre attaché à l’autorité judiciaire, découvert dans « La nuit divisée » et retrouvé dans « Le cercle fermé ».

Précision : c’est grâce à Belette, the cannibal lecteur que j’ai découvert cet auteur.

Mon avis :

Nous sommes au moyen âge. Nous voyons des seigneurs fouettés leur serfs. Ah, pardon, je me suis trompée. Nous sommes aux Etats-Unis, nous voyons de riches propriétaires terriens battre leurs esclaves. Nouvelle erreur : nous sommes en Afrique du Sud, dans les années 70 finissantes, et les blancs ont le droit de fouetter leurs employés si c’est mérité. Il est toujours bon de se rappeler certains faits qui ont eu lieu pas si loin de nous, dans le temps et dans l’espace.

Un crime a été commis. Le fils d’un riche propriétaire terrien, homme politique en vue, a été empoisonné, l’un des domestique, noir, estampillé « fou » depuis longtemps, a été arrêté et déclaré coupable. Un expert est nommé pour déterminer s’il est vraiment fou. Il s’agit de Yudel Gordon, psy et juif. Là, c’était la version officieuse de son rôle. La version officieuse, c’est qu’il doit trouver qui a vraiment tué Marthinus junior. Personne ne pense que le domestique simple d’esprit ait pu préméditer son crime – et il en faut, de la préméditation, pour cuisiner des champignons empoisonnés. Et si ses investigations permettent en plus de trouver le petit groupe qui a commis quelques exactions contre une communauté religieuse, ce serait encore mieux – et encore plus dangereux.

En effet, le danger est partout, absolument. Ce n’est pas que Yudel ne peut compter sur personne, c’est qu’il sait que ceux qui l’aident courent autant de risque que lui. Au gré de ses déplacements, il est si facile de subir une agression, surtout avec des policiers assez acquis au patriarcat. Cela n’a pas que des désavantages, quand on sait, comme Yudel, s’en servir quand c’est possible :

Quand on vivait, comme eux, dans une société patriarcale, quand on y avait grandi, on écoutait la voix de l’ordre établi, on emboîtait le pas au membre du Parlement, au dignitaire de l’Église, à son officier supérieur ou au premier venu installé une marche plus haut sur l’échelle sociale.
On ne remettait jamais en question le point de vue de ceux du dessus, et on n’oubliait jamais sa place dans la hiérarchie.

Puis, il y a agression et agression. Il y a toujours, d’ailleurs, pas besoin de se rendre dans l’Afrique du Sud des années 70 pour savoir que les moines auraient dû aller « ailleurs », plutôt qu’ici, et que tout se serait bien passé pour eux. De même, après sa mort, tout le monde encense le jeune Marthinus – les domestiques n’ont pas le choix. Ils ont bien vu ce qu’ils ont vu, ils ont, pour certains, subi ce qu’ils ont subi, ils savent qu’ils ne peuvent rien y faire. Qui écouterait leur plainte ? Marthinus père est un membre très représentatif de la société patriarcale, qui ne voit ses enfants que pour leur dire tout ce qu’il a fait pour eux, tous les sacrifices qu’il a accomplis, à quel point son fils l’a déçu. Oui, les deux enfants n’ont manqué de rien matériellement, ils n’ont jamais reçu d’affection. Yudel est bien le seul à analyser et à comprendre comment les deux enfants, adultes, sont devenus ce qu’ils sont, comment le père se voile la face sur ce qu’il a fait – après tout, être loin de son foyer pour assurer la sécurité matérielle de sa progéniture grâce à sa carrière, est le meilleur moyen d’éviter de s’occuper personnellement de ses enfants. Oh, oui, il a demandé à son frère de s’occuper d’eux – il a permis à son neveu de développer un racisme et un sadisme décomplexés. Que vaut la vie d’un homme ? Ça dépend.

Qu’il soit juif faisait de lui une créature à part – pas un homme, mais un juif. Tuer un Afrikaner était un crime. Tuer un Juif, rien de plus qu’un vulgaire homicide. Mais N’Kosana était noir. Le tuer ne correspondrait à aucun crime défini.

Yudel ne sera pas ménagé au cours de cette enquête, y compris au moment du dénouement. Qui a dit que le boulot de psy était facile ?

Karnak café de Naguib Mahfouz

éditions Actes Sud – 114 pages

Présentation de l’éditeur :

Le Caire, vers le milieu des années 1960. Au café Al-Karnak que gère une ancienne danseuse, le narrateur fait connaissance avec trois étudiants, Hilmi, Ismaïl et Zaynab. Le premier est l’amant de la gérante, et les deux autres, amis d’enfance, s’aiment tendrement. Tous les trois se considèrent comme des enfants de la révolution de 1952 et défendent ardemment ses principes et ses réalisations. Mais un jour ils cessent de fréquenter le café et, à leur retour, les clients apprennent qu’ils ont été arrêtés par la police politique qui les suspectait, contre toute évidence, d’appartenir au mouvement des Frères musulmans.

Mon avis :

Je n’avais pas lu cet auteur depuis très longtemps, et franchement, ce fut une lecture rapide. Rapide, mais pas forcément facile à comprendre. Nous avons une unité de lieu – le café Karnak – mais le temps est assez étendu, puisque le dernier chapitre prend place trois ans plus tard. Le ton est assez désabusé, les jeunes étudiants qui fréquentent le café se disent des enfants de la révolution, et pourtant, eux aussi seront les victimes de la répression, avec des conséquences sur leur vie toute entière. Le narrateur est un peu en retrait, il est le témoin, pas l’acteur de ce qui se passe. Il a connu la propriétaire du café dans une vie antérieure, c’est à dire qu’elle était danseuse, et lui son admirateur.

Il est question d’amour, aussi, un peu, dans une société où s’aimer n’est pas vraiment facile. Il est question aussi des conséquences des arrestations successives des étudiants, et qu’il leur faudra bien vivre avec ce qui s’est passé.

Karnak café est un roman pour ceux qui connaissent déjà un peu l’oeuvre de Naguib Mahfouz et l’histoire de l’Egypte.