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Le cartographe des absences de Mia Couto

 

Présentation de l’éditeur :

En 2019, un cyclone a entièrement détruit la ville de Beira sur la côte du Mozambique.
Un poète est invité par l’université de la ville quelques jours avant la catastrophe. Il retrouve son enfance et son adolescence dans ces rues où il a vécu dans les années 70. Il va faire un voyage “vers le centre de son âme” et y trouver son père, un grand poète engagé dans la lutte contre la colonisation portugaise.

Mon avis :

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Je découvre Mia Couto alors que j’ai déjà un de ses titres dans ma PAL mais que je ne l’en ai pas encore tiré.

Diogo, le personnage principal, se lance sur les traces d’Adriano, son père. Il n’était pas là pour cela, non, il était là pour une célébration universitaire banale et ennuyeuse. Officiellement. Parce que lui sait pourquoi il est là, pourquoi il est parti de chez lui (à moins qu’il n’ait été mis dehors). Il ne savait pas en revanche que quelqu’un, Liana, s’aventurerait à le remettre sur le chemin de son passé, en lui donnant et en lui restituant des écrits de cette époque.

Nous faisons un voyage entre passé et présent, sur les traces d’un pays colonisé qui souhaite son indépendance, à une époque où le racisme est omniprésent, dans chaque parole, chaque acte, où l’on se débarrasse très facilement de ce qui pose problème et de ceux qui posent problème. Nous découvrons le passé à travers les yeux de Diogo, alors adolescent. Nous le découvrons aussi grâce à Oscar Campos, ce policier qui a interrogé les proches d’Adriano, sa femme, sa mère, mais aussi sa voisine, qui excellait dans les commérages et la délation : la place des femmes est au foyer, pour mieux voir tout ce qui se passe autour. Nous découvrons le présent avec Adriano, toujours, qui lit ou relit les écrits de cette époque, et Liana, qui veut tout savoir sur sa mère et sur sa disparition. Autre disparu : Sandro, le cousin de Diogo, celui qu’Adriano et Virginia ont élevé comme leur fils. Il a dû faire la guerre, comme tous les jeunes gens de cette époque, cette guerre qui disait son nom, guerre qu’il ne voulait pas faire. Des secrets entourent ce personnage, dont on parlera beaucoup. En fait, les personnages absents, les personnages cherchés ou recherchés ont plus d’importance dans ce récit que ceux dont nous suivons les traces, au milieu d’un pays dont je ne connais ni l’histoire, ni la géographie.

Récit, mais pas seulement, parce que les personnages écrivent l’histoire en même temps que nous la lisons, parce que leurs écrits peuvent être sujets à caution, parce que les personnages eux-mêmes peuvent cacher des informations, pour des raisons qui ne regardent qu’eux, parce que regarder son passé en face, démêler les mensonges, les non-dits, remettre en cause ce que l’on a cru vrai pendant des années n’est pas facile.

Les impatientes de Djaïli Amadou Amal

09

Présentation de l’éditeur :

Trois femmes, trois histoires, trois destins liés.
Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis que Hindou, sa soeur, est contrainte d’épouser son cousin.
Patience ! C’est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?
Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

Mon avis :

Je rédige cet avis dans un double cadre : celui d’une lecture commune avec le challenge plumes féminines, et celui, plus professionnel, d’une lecture dans le but de faire étudier ce livre à mes 3e l’an prochain. Note : je suis sûre que ce livre aurait intéressé mes 3e de l’an dernier, et ceux de l’année dernière, la thématique du mariage forcé et des violences faîtes aux femmes étant des thématiques qui les touchaient – et j’espère les touchent encore.

Le premier fait qui m’a frappé quand j’ai commencé la lecture de ce livre est la manière dont les familles sont compartimentés : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les pères n’ont que peu ou pas de contact avec leurs filles, leurs fils, par contre, ont tout loisirs de tisser des liens avec eux. La mission d’un père est de marier sa fille, et pour la marier, il n’écoutera pas les femmes, il n’écoutera pas sa fille, non, il écoutera les autres hommes de sa famille, n’hésitant pas à choisir un mariage avantageux pour lui, pour les siens, et certainement pas pour les siennes. Pour un homme, une fille mariée est un problème en moins, c’est désormais le problème d’un autre homme : « Depuis notre enfance, ils n’attendent que ce moment où ils pourront enfin se décharger de leurs responsabilités en nous confiant, vierges, à un autre homme.« .

Le second fait qui m’a frappé, c’est la violence. Elle est multiple. La violence physique est la plus évidente, il suffit de lire ce que subira Hindou lors de sa nuit de noces, qui n’est autre qu’un viol brutal mais autorisé, ce qu’elle a déjà subi avant (lire ce qu’elle raconte à Ramla) et ce qu’elle subira tout au long de son mariage avec de lourdes conséquences pour elle. Je reste très sobre en écrivant ainsi, parce que ce que raconte Djaïli Amadou Amal, qui a elle-même été mariée de force à 17 ans, n’est pas résumable, il faut lire ses mots.

Je pense à la violence affective et psychologique en second lieu. Depuis leur naissance, les filles sont élèves, façonnées, endoctrinées pour être obéissantes, pour être patientes, pour accepter de tout subir pour l’honneur de sa famille, au sens très large du terme. Les mères elles-mêmes exercent une pression sur leur fille, ou, pour mieux dire, un chantage affectif : L’amour n’existe pas avant le mariage, Ramla. Il est temps que tu redescendes sur terre. […] Tu feras ce que ton père et tes oncles te diront. D’ailleurs, as-tu le choix ? Epargne-toi des soucis inutiles, ma fille. Epargne-moi aussi, car ne te leurre pas, la moindre de tes désobéissances retombera invariablement sur ma tête. 

Ramla a beau être différente, elle ne pourra échapper au mariage forcé, elle qui rêvait d’un mariage d’amour avec le jeune homme qu’elle aimait. Elle est différente parce qu’elle ne veut pas de la vie que beaucoup d’autres jeunes filles veulent – un riche époux, un bel intérieur, de beaux vêtements. Elle veut étudier, elle étudiera d’ailleurs jusqu’à son mariage, elle transmettra même un peu de son savoir à Safira, la première épouse de son mari, à qui elle apprendra à lire – avec l’accord de leur époux. Ne pas oublier que la polygamie est parfaitement légale là-bas, et que la vie dans la concession, est lourdement codifiée pour les épouses.

Les co-épouses ne sont pas, ne peuvent pas devenir des amies, cela, je le savais déjà depuis que j’ai vu Epouses et concubines de Zhang Yimou. ou lu Vent d’Est, vent d’Ouest  de Pearl Buck. On me répondra que ce n’est pas la même époque, que ce n’est pas la même culture, et pourtant, la rivalité est bien là, rivalité qui s’étend aussi aux enfants des épouses. Cette rivalité est permanente, perpétuelle, tout est mis en oeuvre pour pourrir la vie de l’autre, même si cette autre, c’est à dire Ramla, ne voulait pas devenir co-épouse, a toujours aspiré à une autre vie. Safira est autant à plaindre que Ramla parce qu’elle aussi souffre, elle souffre de voir son mari prendre une seconde épouse, elle souffre de devoir le partager, de ne rien avoir su, sauf par la rumeur publique. Elle se bat pour conserver sa place, pour ne pas être délaissée, pour ses enfants aussi – et elle utilise pour cela toutes les armes à sa disposition.

C’est un livre relativement bref, certes, il n’est pourtant pas facile à lire, il tient autant du témoignage que du récit, témoignages de ces femmes que l’on n’entend pas, que l’on ne voit pas, dont on ne parle pas non plus. Il est bon que des voix s’élèvent pour leur donner la parole.

Puissions-nous vivre longtemps d’Imbolo Mbue

Présentation de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un petit village d’Afrique de l’Ouest en lutte contre la multinationale américaine qui pollue ses terres et tue ses enfants.
C’est l’histoire d’une génération d’anciens qui a cru en la promesse d’une prospérité venue d’Occident.
C’est l’histoire d’une jeunesse qui décide de se révolter, quitte à user de la violence et à prendre les armes.
C’est l’histoire de Thula, la belle et courageuse Thula, prête à tout pour sauver les siens au risque de tout sacrifier.

Merci aux éditions Belfond et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je le dis d’entrée de jeu, j’ai eu du mal à lire ce livre, j’ai eu du mal à aller au bout de ce livre. Ce qu’il raconte est en effet dur, tragique, parfois insoutenable, d’autant plus insoutenable que l’histoire est cruellement possible.
A chaque chapitre son ou ses narrateurs. Ils alterneront tout au long du récit, parce que certains faits ne pourront être racontés par n’importe qui. Le narrateur peut être un, comme Thula ou Bongo, son oncle, ou Sahel, sa tante. Il peut être choral, comme ce groupe d’enfants qui a le même âge que Thula, ce groupe de survivants, à la maladie, au massacre.
C’est l’histoire d’une multinationale américaine qui s’est installée dans ce village – dans d’autres villages aussi – avec la bénédiction de Son Excellence, qui dirige ce pays d’Afrique de l’Ouest. C’est l’histoire d’une multinationale qui engrange de grands bénéfices, et néglige tout ce qui peut assurer la sécurité des habitants du village. Les terres deviennent stériles, l’eau polluée. Les enfants tombent malades, et parfois, trop souvent même, ne guérissent pas. Le petit frère de Thula aura la chance de revenir à la vie. Un parmi tant d’autres qui seront mis en terre avant leurs parents et leurs grands-parents.
C’est l’histoire d’années qui se transforment en décennies de lutte. Ce sont des tentatives pour faire bouger les choses, pour que réparations soient faites, dans tous les sens du terme. C’est l’histoire de choix, aussi, partir, rester, accepter l’argent, accepter le travail. C’est constater aussi que les employés de la compagnie, s’ils ont accepté de travailler pour la compagnie, ne sont pas forcément mieux lotis.
C’est l’histoire de traditions que les grands-parents, les parents essaient de transmettre. C’est l’histoire du capitalisme qui s’implante tranquillement en terre africaine, c’est l’histoire aussi du colonialisme, de l’esclavage, qui ont laissé des traces sur la terre et dans les mémoires.
Ce n’est pas un livre facile, je l’ai déjà dit, mais c’est un livre important, à lire et à partager.

Lagos lady de Leye Adenle

Présentation de l’éditeur :

Mauvaise idée de sortir seul quand on est blanc et qu’on ne connaît rien ni personne à Lagos ; Guy Collins l’apprend à ses dépens, juste devant le Ronnie’s, où il découvre avec la foule effarée le corps d’une prostituée aux seins coupés. En bon journaliste, il aime les scoops, mais celui-là risque bien de lui coûter cher : la police l’embarque et le boucle dans une cellule surpeuplée, en attendant de statuer sur son sort. Le sort, c’est Amaka, une splendide Nigériane, ange gardien des filles de la rue, qui, le prenant pour un reporter de la bbc, lui sauve la mise, à condition qu’il enquête sur cette vague d’assassinats. Entraîné dans une sombre histoire de juju, la sorcellerie du cru, notre journaliste à la manque se demande ce qu’il est venu faire dans cette galère, tandis qu’Amaka mène la danse en épatante femme d’action au milieu des notables pervers.

Mon avis :

Il était dans ma PAL depuis quatre ans, depuis Quai du polar 2016. J’ai même lu la suite, Feu pour feu, avant de lire celui-ci. Ce « changement d’ordre » n’a pourtant pas nui à ma compréhension du tome 2. Paradoxe ? Oui, puisque les deux intrigues se suivent.

Le personnage principal, de prime abord, est Guy Collins. Il est journaliste, du moins, il essaie de le rester, et se retrouve pris dans une affaire qui le dépasse assez rapidement. Aussi l’apparition d’Amaka dans l’intrigue et dans sa vie est comme une bouffée d’oxygène pour lui – et tant pis si Amaka s’intéresse à lui parce qu’elle le prend pour un reporter de la prestigieuse BBC. Amaka n’est pas une « bonne fée » que pour lui. Elle vient en aide à celles que personne ne voit, ces femmes, ces jeunes filles qui sont des proies faciles, mais qui savent qu’elles peuvent toujours compter sur Amaka. Prendre des précautions, faire attention, relever les plaques d’immatriculation, la vie d’une prostitués à Lagos, c’est être constamment sur ses gardes pour espérer survivre.Quand je parle de « proie », je parle aussi du « matériel » nécessaire pour la sorcellerie, le « juju », qui a besoin d’organes humains pour sa pratique. Oui, au XXI siècle, cela existe encore – les hommes de pouvoir se soucient plus du pouvoir, justement, que des femmes ou des enfants. N’oublions pas la corruption et la drogue, et nous arrivons à un portrait presque complet de ce qui se passe à Lagos.

La police ? Elle est difficile à cerner (elle l’est davantage dans le second tome) parce qu’elle doit aussi enquêter, même si elle semble en retrait, et si ces méthodes sont très éloignées de ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Oui, il faut des résultats, c’est un leitmotiv quel que soit le pays évoqué. La manière dont le résultat est obtenu est ce qui diffère. Quant à la vérité, on repassera.

Un polar qui bouscule.

 

Une heure de ténèbres de Michèle Rowe

Présentation de l’éditeur :

Nuit noire sur le Cap. Le monde entier se mobilise contre le réchauffement climatique en éteignant les lumières pendant une heure. à la faveur de l’obscurité, une vague de violence déferle aux abords de la ville. Une mère et son bébé sont portés disparus.
Prise d’otages ? Règlement de comptes ? Banale délinquance ? Chargée de l’enquête, Persy Jonas, inspectrice native des townships, fait alliance avec Marge Labuschagne, psychologue et ex-profileuse issue des quartiers blancs sécurisés, dont tout, pourtant, la sépare. Ensemble, elles vont devoir élucider une affaire aux ramifications beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Mon avis :

Pendant 560 pages, plongez-vous au coeur de l’Afrique du Sud, et croyez-vous, ce n’est pas forcément facile à suivre. Il ne s’agit pas tant de la construction du livre que de la complexité de la société sud-africaine. Prenons Annette, le premier personnage avec lequel nous faisons connaissance. Elle est mère au foyer, son petit dernier, Callum, a huit mois. Elle et sa famille ont emménagé dans un quartier ultra-sécurisé, qui offre toutes les protections possibles et imaginables à ceux qui y vivent. Certes, il ne faut pas oublier de fermer les portes à clef. Certes, il faut que le gardien garde l’oeil ouvert. Certes, il ne faut pas que l’on tombe sur cette « heure pour la planète », cette heure où, pour mieux faire prendre conscience du réchauffement climatique et des dépenses engendrées, tous doivent éteindre les lumières. Quand elles furent rallumées, la vie d’avant n’avait pas vraiment repris.
C’est peu de dire que les enquêteurs sont sur les dents. C’est plutôt qu’ils doivent parvenir aussi à régler les conflits internes afin d’enquêter. Ce peut être des conflits intimes, comme celui entre Persy et Tucker, coéquipiers et amants, le tout sous la direction de Dina, métisse et femme de Tucker. Persy est née dans les townships – et oui, sa couleur de peau peut poser problème. Tucker est blanc, et il a l’impression que la nouvelle politique le défavorise, qu’il ne montera jamais en grade puisqu’il est un homme, puisqu’il est blanc. Et pourtant, il est un excellent enquêteur, méticuleux, soigneux, précis – un policier qui veut que ceux qu’il arrête soient condamnés. Comme si ce n’était pas le cas de tout le monde.
Des policiers, il en est d’autres, qui ont une certaine vision de leur mission, une certaine manière de nettoyer les rues de ceux qui gênent – SDF, prostituées, drogués, personnes qui ont réussi à survivre envers et contre tout. Ce qui m’a frappé dans ce roman est le logement – ou comment se loger est extrêmement difficile, et devient un marqueur de votre position sociale. Persy ? Elle a eu la chance de trouver un logement, petite maison dans la cour d’une autre maison. Elle n’est pas la seule à sous-louer ainsi, elle a seulement la chance d’avoir un logement décent, ce qui est pas le cas de tous, surtout pas de Mandisa, qui grandit entre sa soeur aînée, le bébé de celle-ci, son frère et sa mère, femme de ménage dont elle a l’impression qu’elle préfère la famille de blanc qu’elle sert à la sienne. Il peut en naître, des drames, sur une incompréhension mutuelle.
Une enquête, puis deux enquêtes. Deux disparitions, puis une troisième, et l’arrivée dans l’enquête de Marge Labuschagne. Elle a déjà travaillé avec Persy, elle la connait en fait depuis très longtemps, du temps où Marge était profileuse, et Persy, diminutif de Perséphone, une petite fille dont le frère avait disparu, avant que ce soit sa mère qui lui fasse faux bond – définitivement. Marge connaît les failles de Persy, ses douleurs, elle est sans doute la seule. Et Marge ? Elle aussi n’a pas eu l’existence « facile » que certains pourraient croire et, à 53 ans, elle entend bien garder son indépendance, tant pis pour ce qu’en pense son fils aîné (le portrait de son père, dont elle est divorcée), sa belle-fille, totalement azimuthée, et sa capricieuse de belle-petite-fille. Marge est psy, et elle est aussi apte à réviser ses jugements quand elle se trompe. S’occuper des autres, c’est bien, être capable comme elle le fait de se remettre en cause, c’est encore mieux, ce qui prouve toute la richesse de ce personnage. Bien sûr, lle est aussi apte à enquêter, même si ce n’est pas sa tâche, même si cela peut provoquer quelques catastrophes en cascade quand on approche de trop près de certaines vérités.
Une heure de ténèbres est un roman très intéressant, et, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas l’impression que l’auteure ait écrit d’autres livres depuis.

La proie de Deon Meyer

édition Gallimard – 576 pages

Présentation de l’éditeur :

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour ce partenariat.

Mon avis :

J’aime beaucoup le personnage de Benny Griessel, parce qu’il est un personnage qui évolue. Oui, il reste un policier qui veut toujours aller au bout de ses enquêtes. Oui, il est un alcoolique, mais il fait ce qu’il faut pour ne pas replonger, et il sait très bien que le risque est là, toujours. Sa fille a terminé ses études, son fils est en plein dedans et Benny vit toujours avec Alexa. Vaughn est toujours son coéquipier qui, comme leur colonel en son temps, s’est mis au régime et veille à ce que personne ne soit au courant.

Ce qui évolue aussi est la situation de l’Afrique du Sud, et elle n’évolue pas de façon positive. La corruption est partout, y compris dans la police. Ne parlons même pas des hommes politiques. Le choix est simple : faire avec ou lutter contre, le second choix n’est pas forcément les plus aisé, et demande une attention constante. Prenez Benny Griessel et Vaughn Cupido, ils sont amenés à enquêter sur un meurtre, ce qui est leur métier. Dès le début, pourtant, les complications sont là : le temps qu’il a fallu pour trouver le corps, pour l’identifier. Les témoins ? Encore faut-il les retrouver, vu le temps qui s’est écoulé. L’autopsie ? Le lecteur découvre tout au long du récit à quel point faire des analyses, avoir leur résultat, ce qui nous semble presque de la routine à force de regarder les séries télévisées françaises ou américaines, peut devenir ici un long parcours du combattant, vu le manque de personnel et de moyens. Plus simplement (vraiment ?), il est difficile de mener une enquête quand des instances supérieures vous mettent des bâtons dans les roues ou, miracle ! résolvent le mystère à votre place, et tant pis si cela contredit les indices, les témoignages…. presque rien, au final. Oui, il faut s’accrocher quand on veut que la vérité triomphe.

Alors que ces évenements se déroulent en Afrique du Sud, à Bordeaux, nous trouvons Daniel, dont nous apprendrons petit à petit le passé. Il se contente de peu, Daniel, il exerce un métier peu connu mais qui lui convient parfaitement. Le week-end, il se balade en moto. Il est discret, Daniel. Et puis un jour paf ! la mouche dans le lait : il croise une jeune femme qui se fait agresser dans la rue Il ne peut pas ne pas agir – et c’est là que l’on comprend que Daniel n’est pas un simple restaurateur de meubles. Avec  lui, nous nous retrouvons pris dans un engrenage qui nous dépasse très rapidement, tant il implique pas seulement le passé de Daniel, mais aussi une connaissance des conflits qui ont traversé le continent africain, et même le monde : la guerre froide semble bien oubliée aujourd’hui, et pourtant, elle a laissé des traces profondes dans les coulisses de la politique internationale. Daniel s’est battu pour ses idéaux, ses amis aussi, et si lui a choisi de mettre de la distance entre son pays, son passé et lui, d’autres ont vécu en direct les désillusions, les désenchantements. Ils ont pourtant gardé l’envie…. de quoi ? D’en découdre ? d’un monde meilleur ? De se venger aussi ? Il est difficile de trancher, si ce n’est que les dommages collatéraux seront nombreux.

Plus qu’un roman policier, nous avons là un roman politique, sur les lendemains désenchantés de la société sud-africaine, une société qui pense avoir vaincu ses vieux démons, pour en créer de tout neufs.

Le sel de tous les oublis de Yasmina Khadra

édition Julliard – 256 pages.

Présentation de l’éditeur :

Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins.
Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.

Merci aux éditions Julliard et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

J’admets que j’ai eu du mal à voir où l’auteur voulait en venir avec ce livre. D’abord, le sujet implicite semble évident : il s’agit de dresser un portrait de l’Algérie d’après l’indépendance, de montrer ce qu’il advenait des vainqueurs, mais surtout de ceux pour qui rien n’avait réellement changé, sauf peut-être l’identité de ceux qui les persécutent. Puis, il faut bien faire avec Adem, le personnage principal. Il est quitté par sa femme, et lui abandonne tout, part sur les routes, fait des rencontres qui ne changent finalement pas grand chose à sa vie. S’amende-t-il, s’améliore-t-il, s’interroge-t-il sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il fait ? Non. Et pourtant, il en fera, des rencontres extraordinaires, il en rencontrera, des personnages chaleureux, positifs, qui eux aussi ont traversé les épreuves, et ont su donner un sens à leur vie. Lui reste égal à lui-même, non pas muré dans sa douleur, mais buté dans son orgueil, sa volonté de rester seul au milieu des autres. Si la fin du récit se teinte de fantastique, elle ne lui apporte aucune rédemption, comme s’il avait raté chaque moment ou presque où sa vie aurait pu prendre un nouveau tournant.

Meurtre à Tombouctou de Moussa Konaté

Présentation de l’éditeur :

Le commissaire Habib, assisté de son adjoint Sosso et de Guillaume, un agent du Renseignement français, est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un jeune Touareg non loin de Tombouctou. Tandis que la famille accuse un clan rival et que notables et autorités locales tentent de l’écarter, Habib parcourt la ville et, tout en découvrant ses étranges coutumes, se fraye un chemin vers la vérité.

Mon avis :

C’est la toute première enquête du commissaire Habib que je lis, et j’en ressors un peu dubitative, pour la simple et bonne raison que l’aspect policier me paraît passer un peu au second plan, alors que nous découvrons largement le pays, ses villes, mais aussi ses peuples.

Mais reprenons depuis le début, ce sera plus simple : un jeune Touareg a été tué non loin de Tombouctou. Un tireur fou s’en prend à un ressortissant français – et le mot « attentat » est prononcé. Un officier français spécialiste de la lutte anti-terroriste est même dépêché sur les lieux. Il n’est pas le seul, puisque le commissaire Habib et son adjoint Sosso le sont également. Seulement, je n’ai pas souvent eu l’impression qu’ils enquêtaient, plutôt qu’ils se laissaient porter par les événements, et qu’ils devaient lutter contre les groupes d’anciens qui font pression pour que l’enquête officielle cesse et qu’ils mènent la leur – à leur manière. Il doit faire aussi avec le poids des traditions dans les sociétés Touareg, qui doivent faire face à la modernité, au désir de vivre autrement de certains membres de la famille. Ils doivent faire face aussi avec la montée de l’islamisme, bien réelle.

Alors oui, je suis un peu déçue par la lecture de ce roman, parce que j’ai l’impression que beaucoup de faits n’ont pas été suffisamment exploités, comme celles des amitiés de la victime. Quant à la piste du terrorisme, elle tourne rapidement court. La résolution de l’énigme m’a même laissé un goût amer, une fois le coupable identifiée.

Une découverte, oui, mais je n’ai pas forcément envie de relire tout de suite un livre de cet auteur.

Feu pour feu de Leye Adenle

Western tchoukoutou de Florent Couao-Zotti

édition Gallimard – 176 pages

Présentation de l’éditeur :

À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique « Saloon du Desperado » son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs.

Mon avis :

Cela vous est-il déjà arrivé ? Vous rangez votre bibliothèque, tranquillement, et là, vous tombez sur un livre dont vous ne savez pas vraiment comment il est arrivé là. Vous avez beau demander à vos proches « ce n’est pas toi ? Non ? Toi non plus ? Mais alors qui ? » vous en êtes toujours au même point, et cela ne vous aide pas vraiment. Surtout, le titre de ce roman est vraiment original, et l’auteur est pour vous un parfait inconnu, vous êtes donc sûre de ne pas avoir acheté ce livre, c’est forcément un cadeau.

Ce livre est donc un western, classique : une personne, assoiffée de vengeance, s’en prend aux trois méchants qui l’ont laissée pour morte trois ans plus tôt. Qu’a fait la police ? Et bien justement, l’un des trois méchants est un inspecteur de police, Boni Touré, très bien placé pour modifier les actes de manière à ce que personne ne se rende compte de son application dans la mort de Naffissatou. Les deux autres ? Nous avons un homme d’affaires, Ernest Vitou qui tient avec son épouse un saloon qui rapporte gros, et un vacher sans véritables scrupules. Classique, donc. Petit détail, qui a son importance : l’action se passe au Bénin, et non aux Etats-Unis. Les cow boys solitaires et vengeurs sont des femmes, qui n’enfourchent pas leur monture, mais une moto, et leurs adversaires doivent se contenter de splendides deux chevaux, qui ne démarrent pas toujours alors qu’ils en auraient bien besoin.

Reposant, ce livre ? Non, pas vraiment. Bien sûr, le lecteur qui connaît les règles du genre a une petite idée de la manière dont l’intrigue se terminera – les vengeances se terminent toujours ou presque de la même manière, avec un poor lonesome cow boys (ou girl) qui s’en va vers le soleil couchant. Il reste cependant à savoir de quelle manière Kalamity Djane (telle est le nom que la vengeresse a choisi) parviendra à se débarrasser de ce trio, plus préoccupé par découvrir comment elle est arrivée là que sur les moyens de se protéger. Quant à leur culpabilité, bien réelle, ou leur complicité, ce ne sont pour eux que des mots, absolument pas une réalité.

Alors oui, il est agréable de voir une femme prendre sa revanche sur des hommes bien incapables de comprendre réellement ce qu’ils ont fait de mal, des hommes bien incapables de sortir de leur routine pour se poser les bonnes questions. À Natingou City, rien ne sera comme avant, si ce n’est un poète sur les hauteurs de l’Atakora, Ebénézer Dassagoutey, qui chantera son amour pour l’amante perdue.