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Les aérostats d’Amélie Nothomb

Présentation de l’éditeur :

« La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir. »

Mon avis :

Tous les ans, c’est une tradition, on m’offre le nouvel Amélie Nothomb, tous les ans ou presque (l’an dernier a fait exception) je le lis et rédige la chronique dans la foulée.
Je pourrai la faire très courte, et dire que ce roman brasse les thèmes chers à Amélie Nothomb : je me retrouverai alors devant une jolie phrase toute faite qui n’exprimerait pas grand chose.
Ce roman est pour moi d’abord celui d’un enfermement. Nous avons Ange, qui porte un prénom épicène, et qui est étudiante en philologie à Bruxelles. Elle vit en collocation avec Donate, son aînée de trois ans. Les règles de vie de celle-ci, qu’elle impose à sa jeune colocataire, sont d’une maniaquerie rare. J’hésite pour les qualifier : utiliserait-elle un vieux manuel de savoir-vivre qu’elle suivrait à la lettre, y compris dans la manière dont un bac à légumes doit être rempli ? Serait-elle une vieille fille en puissance ? Plus simplement, serait-elle atteinte d’une phobie propre à l’hygiène ? Le lecteur ne le saura pas vraiment, il ne pourra que l’imaginer, s’il a envie de s’attarder sur ce personnage assez secondaire, finalement. Enfermement, oui, parce qu’Ange ne quitte ce petit appartement, qui la satisfait, que pour étudier – si elle aime ses parents, elle ne leur rend pas visite très souvent. Enfermement à nouveau, quand elle rencontre Pie, à qui elle doit donner des cours de lecture parce qu’il est dyslexique. Le cours aura lieu chez les parents de Pie, Gégoire et Carole Roussaire, enfermé dans la salle de séjour. L’une des missions qu’Ange s’assignera est de faire sortir Pie de ce lieu, de lui faire découvrir non seulement Bruxelles, mais aussi ce qui entoure sa maison : Pie apparaît presque comme une princesse de conte de fées qu’il aura fallu délivrer de la vacuité de ses parents. La maison est belle, ils ne l’habitent pas réellement. Ils possèdent une immense bibliothèque, remplie de livres non lus, Carole Roussaire collectionne les porcelaines, de manière virtuelle. Ange est la seule personne à venir régulièrement dans leur maison, dont elle n’aurait dû connaître que deux pièces, le séjour et le bureau de Grégoire, où elle reçoit ses émoluments.
Lire, manger, boire, vomir, aimer, détester : six verbes pour caractériser ce roman (oui, je suis assez sensible quand je lis que des personnes vomissent, que ce soit sous le coup de l’émotion, ou pour avoir fait des excès). Parce qu’après l’enfermement, ce roman est celui de la lecture. N’est-ce pas pour donner le goût de lire à Pie qu’Ange a été engagée ? (Pour soigner véritablement la dyslexie, il en faut un peu plus). S’il ne fallait retenir qu’une citation de ce roman, ce serait celle-ci, pour moi :
Nous vivions une époque ridicule où imposer à un jeune de lire un roman en entier était vu comme contraire aux droits de l’homme. Je n’avais que trois ans de plus que Pie. Pourquoi avais-je échappé au naufrage ?
Donner envie de lire est compliqué, je l’expérimente depuis vingt ans. Comme Ange, j’ai des parents qui lisent, et qui m’ont lu des histoires (mes parents lisent toujours abondamment). Alors pourquoi faire lire est-il si difficile ? Je n’exposerai pas ici mon propre questionnement sur le sujet, et les réponses que je tente d’y apporter. Je note cependant que, dans ce roman, Amélie Nothomb montre que l’échange autour de la lecture est important, laisser l’autre dire ce qu’il pense du roman, même si l’on ne pense pas la même chose : « Aimer un roman ne signifie pas nécessairement qu’on aime les personnages. » Il s’agit aussi de ne pas se limiter dans sa lecture, de lire des romans d’époque et de style variés : Stendhal, Homère, Raymond Radiguet, Kafka sont lus, et pas forcément décortiqués comme peuvent le faire certains lecteurs (dont je ne fais pas partie). La littérature pousse-t-elle à l’action ? Pas nécessairement, et heureusement  : même s’il s’identifie à Hector puis à Nemours, Pie n’a besoin ni de l’un ni de l’autre pour changer le cours de sa vie, et faire qu’elle n’ait pas la vacuité de celle de ses parents. Pas de morale dans l’histoire : la littérature n’a que faire de la morale.
Et la jeunesse ? Un état d’esprit plus qu’un âge mesuré, quantifié. Ange n’était pas jeune, elle l’est devenue.

Maboul kitchen de Nadine Monfils

édition Pocket – 224 pages

Présentation de l’éditeur :

Avec l’aide de quelques zinzins triés sur le volet, Mémé s’envole vers son rêve : ouvrir un palace à Saint-Amand-sur-Fion. Après avoir épousé le proprio, un vieux solitaire rencontré à l’asile, elle passe son voyage de noces à Etretat pour le charme de ses falaises. Une fois veuve et héritière, à la tête du domaine avec une équipe de pétés du bulbe et un cuisinier maboul, la vieille monte une arnaque pour financer les travaux de la baraque en ruine. Sa stratégie pour plumer les gens ? Une vierge qui s’illumine et attire la foule criant au miracle. Lourdes peut aller se rhabiller. Le miracle qu’elle vise, elle, c’est de rassembler assez de fric pour se payer un relooking à faire pâlir Pamela Anderson. Son but, inexorable : reconquérir Jean-Claude Van Damme. Mais ça pourrait bien virer au boxon et à l’Auberge Rouge…

Mon avis :

Si vous aimez les intrigues reposantes, si vous aimez tout ce qui reste bien dans les clous du bon goût, ne lisez surtout pas ce livre : il n’est pas fait pour vous ! Mémé Cornemuse arrache tout sur son passage – a-t-elle vérifié qu’elle n’est pas une descendante d’Attila ? On peut se poser légitimement la question !

Toujours en mouvement, mettant tout en oeuvre pour parvenir à ses fins, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Par contre, épuiser tout le monde, engager une équipe aussi barrée qu’elle ou presque, c’est tout à fait dans ses cordes : il faut dire qu’elle les a trouvés dans un asile et ils sont prêts à tout pour que leurs talents personnels s’épanouissent (mention spéciale pour le cuisinier). Mémé a un objectif : reconquérir JCVD (grand philosophe, pour ceux qui ne le connaîtrait pas, d’un tout autre niveau que BHL) et pour cela, elle envisage un ravalement de façade digne de feue la baronne de la Tronche en biais (pour ceux qui ne connaissent pas ce personnage, je vous invite à le découvrir). Gare à ceux qui auraient l’idée ô combien absurde de se mettre en travers de son chemin – il en est qui ne vont pas tout comprendre de ce qui va leur arriver. Ils l’auront, pour certains, bien cherché – se confronter à l’inventivité extrême de Mémé, à ses ressources inépuisables pour se tirer des situations les plus embarrassantes est véritablement risqué.

Il est bon de le rappeler : Mémé est d’une fidélité à toute épreuve envers la Belgique, le grand amour de sa vie (avec JCVD). Gare à ceux qui en douteraient – et ce n’est pas incompatible avec un voyage de noces à Etretat (il y a de belles falaises). Et si cette enquête est « officiellement » la dernière, j’aimerai bien revoir Mémé Cornemuse – qui semble assez en forme à la fin de l’ouvrage, finalement….

Les enquêtes du commissaire Léon, Tomes 7 et 8 : Les Bonbons de Bruxelles ; Les Jouets du diable

édition Belfond – 312 pages

Présentation de l’éditeur :

Les bonbons de Bruxelles Dans le train qui l’emmène à Bruxelles, le commissaire Léon rencontre Madeleine, une étrange vieille dame qui lui montre une lettre d’amour écrite par l’homme de sa vie, Augustin, mort depuis longtemps. Puis elle disparaît, sans laisser de trace… Pourtant, alors qu’il arpente le marché aux puces, Léon découvre une valise remplie de lettres adressées à Madeleine et signées Augustin. Convaincu que le hasard n’existe pas, il se lance à la recherche de la vieille dame. Mais il semblerait qu’elle soit morte depuis fort longtemps… Les jouets du diable Après des années d’internat, Lily revient à Paris chez ses parents, où l’attend un terrifiant secret sur lequel va enquêter le commissaire Léon. Mais quand tout s’emboîte tel un puzzle diabolique sous le sourire de Satan, l’enfer n’a pas d’issue, sauf si on trouve la clef de l’humour…

Mon avis (sur le tome 7) :

Non, le commissaire Léon ne prend pas de vacances. Il semble que ses deux précédentes excursions (voir les tomes 4 et 6) lui aient servi de leçons. Il accompagne sa mère à l’enterrement de son oncle Jef, et cela lui permet de se rendre à Bruxelles. Surtout, il rencontre une vieille dame, qui lui parle de son défunt amour, dont elle a été séparée. Vieille dame qui, apparemment, enfin, selon ses proches, serait morte dans l’incendie de l’asile où elle avait été enfermée à la demande de sa famille, parce qu’elle avait eu le tort d’aimer un homme marié. Morte, brûlée vive, comme Zelda Fitzgerald.
Où est la réalité, où est le merveilleux ? Comme dans le silence des canaux, la frontière est fine entre les deux, sans que l’on sache jamais si les indices qui parsèment le chemin du commissaire Léon ne sont pas de simples coïncidences.
Comme dans ses précédents volumes, l’autrice nous montre les violences qui sont faites aux plus vulnérables, et la quasi-impossibilité de s’en protéger. Elle montre aussi la fascination que les tueurs en série exercent sur certaines femmes, leur capacité à les manipuler.
Un roman qui, pour une fois, ne se termine pas à Montmartre.

Mon avis (sur le tome 8) :

Dans cette huitième enquête, rien ne va pour le commissaire Léon : son quartier semble être en train de perdre son âme, et sa mère a décidé de s’offrir une seconde jeunesse.
Non loin de là, Lily rentre du pensionnat, où elle a été confinée pendant des années par ses parents. Ceux-ci ne se sont jamais remis de la mort de son frère aîné, charmant bambin qu’elle n’a jamais connu. Et pendant ce temps, un tueur s’en prend à des prostituées rousses.
L’autrice reprend des thèmes qui lui sont chers, à savoir le poids du désamour des parents sur le destin de leurs enfants, et le choix de ne pas aller au-delà des apparences – ou plutôt, de vouloir les sauver à tout prix. J’ai entendu une personnalité artistique dire qu’il fallait cesser de blâmer les parents quand les enfants devenaient violents, mais quand les enfants n’ont reçu de leurs parents que mépris, indifférence, voire dégoût, n’ont-ils pas une part de responsabilité s’ils ne peuvent trouver un équilibre physique, psychique ?
Encore une fois, le commissaire Léon pèse de toute sa volonté et de toute son humanité pour mettre un tueur hors d’état de nuire

Toute la violence des hommes de Paul Colize

Merci à Be polar et à HC éditions pour ce partenariat.

Présentation de l’éditeur :

Une jeune femme est retrouvée dans son appartement bruxellois, tuée de plusieurs coups de couteau. Tout accuse Nikola Stankovic, artiste marginal, dernière personne que la victime a appelée avant sa mort. Il apparaît sur les caméras de surveillance juste après le meurtre, la police retrouve ses vêtements maculés de sang et découvre des croquis de la scène de crime dans son atelier.

Sous ses airs d’enfant perdu, Niko est un graffeur de génie que la presse a surnommé le Funambule après l’apparition d’une série de fresques anonymes ultra-violentes dans les rues de la capitale. Muré dans le silence, sous surveillance psychiatrique, le jeune homme nie tout en bloc. Pour seule ligne de défense, il ne répète qu’une phrase : « c’est pas moi ».

Mon avis :

La guerre en ex-Yougoslavie, en avez-vous entendu parler ? Si vous êtes de ma génération, oui, sans doute, vous en avez entendu parler alors que vous étiez au collège. Peut-être même vous êtes vous étonnés que les américains, auto-proclamés sauveurs du monde, ne soient pas intervenus là-bas. L’ONU pas vraiment non plus, d’ailleurs. Ah, oui : il n’y avait pas de pétrole. Paul Colize nous en (re)parle dans ce roman, à travers le personnage de Nikola Stankovic, graffeur de son état, et surtout, unique suspect d’un meurtre sordide.

Je ne sais même pas pourquoi j’utilise le mot « suspect » : mis à part son avocat, tout le monde le croit coupable. La presse s’en est donnée à cœur joie, au mépris de ce que l’on appelle la présomption d’innocence. Le seul fait sur lequel police et justice débattent, c’est de savoir si oui ou non Niko est responsable de ses actes. A se demander aussi comment l’on a pu penser passer de la recherche d’un coupable au fait qu’il soit décrété pour tous coupable. Ce ne sont pas là les méandres de la justice, ce sont plutôt ses idées fixes, qui emmènent les justiciables droits dans les murs. Les murs du palais de justice, les murs de la prison, les murs de l’hôpital psychiatrique qui se referme inexorablement sur Nikola.

J’ai connu Paul Colize grâce à un roman bourré d’humour L’avocat, le nain et la princesse masquée. Je découvre ici un auteur d’une rare noirceur. Il expose sans fard ce qui attend ceux qui ont le malheur d’être internés. Leur avenir ? Entre quatre murs, dans une camisole chimique. La thérapie par la parole ? Cela dépend qui la pratique. Un retour à une vie en dehors des murs ? Prévoir quelques années, au mieux. Une quelconque liberté entre les murs ? Pas vraiment. Il faut dire que certains patients doivent être isolés, tels des bombes humaines qui ne demandent qu’à exploser – comment en sont-ils arrivés là ? Comment la société en est-elle arrivée là ? L’auteur n’apportera pas de réponses pour eux, il nous amènera pourtant à nous interroger face à cet état des lieux désastreux. Il nous montrera cependant comment Nikola en est arrivé là – dans cet établissement. C’est encore, aussi, une question de murs.

Nikola est graffeur, un excellent graffeur, même. Attention : pas un artiste consensuel et « joli », un artiste qui veut être vu et qui choque ceux qui voient son œuvre, en respect pour cet homme qui a pris des risques insensés et dégoût profond. Un véritable artiste ne suscite pas l’indifférence, il nous interroge. Ses oeuvres, qu’elles soient recouvertes ou non, font partie de la vie, du paysage urbain de ceux qui l’auront vu. Lui transpose, finalement, les tourments qui sont les siens depuis des années, tout ce qu’il a vu de la face sombre de l’humanité, donnant à voir que la violence est toujours là, quoi que l’on en dise.

Toute la violence des hommes est un roman particulièrement prenant, riche de sens et de questionnement.

 

 

Les enquêtes du commissaire Léon, tome 5 et tome 6 : Clair de lune à Montmartre et le fantôme de Fellini de Nadine Monfils

Présentation de l’éditeur :

Tu parles d’une maison de repos… De repos éternel, oui ! Juste en face du cimetière de Montmartre, avec une vue imprenable sur l’avenir. « Au Clair de lune », les pensionnaires devraient vivre une retraite bien méritée : pas la mort en bas d’un escalier, la tête dans un pot de fleurs ! À l’enterrement de Mémé Pigeons, ex-pilier de comptoir du Colibri, le commissaire Léon flaire le sac de noeuds de vipères. Et ce n’est que le début d’une longue série. Mais si cette pétée de Ginette, la mère du commissaire, s’en mêle, c’est la cata !

Mon avis :

J’ai lu Clair de lune à Montmartre dans le train qui m’emmenait à Paris pour voir Montmartre. Logique, pratique.
L’enquête n’est pas de tout repos pour le commissaire, qui doit découvrir qui assassine les pensionnaires d’une maison de retraite, certains plus attachants que d’autres. Il reçoit l’aide inattendue et pas vraiment voulue de sa mère, qui se fait fort de devenir pensionnaire de cette maison de retraite pas vraiment accueillante et d’aider son fils unique à démasquer le coupable. Il faudrait, en même temps que le fils entre dans la police, assurer aussi un statut à part à la mère de celui-ci, qui ne ménage pas sa peine et ne manque surtout pas d’idées pour démasquer le meurtrier. Je n’oublie pas Babelutte, qui vit des moments particulièrement difficiles depuis que le commissaire a développé une passion pour le tricot.
Si l’enquête est saignante, à tout point de vue, la vue de Montmartre est magnifique.J’ai aimé m’y promener à travers ces pages comme je m’y suis promenée dans la réalité. J’ai donc enchaîné avec le tome suivant Le fantôme de Fellini

Voici le résumé : Jeannot, le patron du Colibri, bistrot montmartrois, a gagné un voyage pour 6 personnes à Rome. Évidemment, tout ne se passera pas comme prévu… Une bonne dose d’exotisme teintée d’humour noir et de suspense.

Mon avis : Combien de fois faudra-t-il le dire ? Un policier ne doit jamais partir en vacances, ja-mais. Même quand il est invité par ses meilleurs amis. Même quand il s’agit de visiter la ville éternelle en plein jubilée. Même quand on part sur les traces de Gelsomina. Ja-mais vous dis-je, parce que les ennuis ne font que commencer, et les cadavres décapités aussi. le commissaire passe aussi un temps fou non pas à visiter Rome, mais à chercher au poste de police ses amis, surtout Irma, la travelo-ménagère qui a un léger souci avec la langue italienne. Ne parlons pas de ceux qui trouvent des cadavres avec une facilité déconcertante, même le Pin’s sera concerné.
Une enquête sanglante, et quelques regrets pour le commissaire Léon.

 

Il neige en enfer de Nadine Monfils

édition Pocket – 288 pages

Présentation de l’éditeur :

Arnaud Rastignac, richissime industriel, meurt dans un accident de voiture, laissant une famille de fêlés… Sa femme passe sa vie à coudre des paillettes partout, le pépé dans son fauteuil roulant ne pense qu’à se taper la bonne, la belle-fille ressemble à Miss Piggy ; Alice l’aînée, fait de la magie noire et Mômo, complètement zinzin, promène son lapin empaillé… Lou la seule qui ait bien tourné, est hôtesse dans un bar à Pigalle. Elle a pour fidèle client le commissaire Léon. S’il avait su dans quel panier de vipères il mettait les pieds, il serait resté chez sa maman à tricoter un paletot pour son chien !

Mon avis :

Que diable allait-il faire dans cette galère ? C’est véritablement la question que Babelutte peut se poser quand il voit ce qu’il advient du commissaire, qui semble avoir perdu la tête. D’ailleurs, le narrateur, avec quelques anticipations, nous avertit que le commissaire va en voir des vertes et des pas mûres. Il n’est pas le seul.

Si je voulais être politiquement correcte, je vous dirai que la famille Rastignac est dysfonctionnelle. Comme je ne le suis pas, je vous dirai que c’est à peine une famille. Le grand-père se réjouit du désordre qu’il a réussi à mettre. Son fils ? Nous le connaîtrons à peine. Sa belle-fille ? Elle mit au monde quatre enfants, pour être sûre que son mari reste avec elle. Elle s’afficha à son bras pour prouver la solidité de leur union et de leur richesse. Elle n’a aucune tendresse pour son fils handicapé, et a réussi à faire fuir sa fille cadette. Tout n’est pas irrécupérable chez elle : elle aime sa petite fille Violette, d’un amour qu’elle n’a pas donné à ses propres enfants. Par contre, il n’est rien à sauver chez Alice, la fille aînée, absolument rien : étroitesse d’esprit, complexe de supériorité, elle aurait été tout à fait à sa place pendant la seconde guerre mondiale – version collabo. Oui, ce personnage m’a totalement hérissée. Reste Jean-François, le fils aîné. Il est père, et se rend compte un peu tard qu’il aime sa fille, qu’il se cache derrière sa paternité pour ne pas assumer qui il est vraiment. Non, parce que jusqu’à ce que la petite fille soit enlevée, il ne la voyait que comme un fardeau dont il regrettait l’existence, il ne s’est jamais dit que sa fille s’était aperçu de son absence d’amour et qu’elle en souffrait. Quant à Muriel, sa femme, elle n’est peut-être pas l’épouse idéale – qui pourrait l’être avec un mari comme Jean-François ? mais elle aime sa fille, véritablement. Reste Louise, la dernière fille,  qui est hôtesse dans un bar à Pigalle, et a fui cette famille depuis longtemps – question de survie.

C’est par elle que le commissaire Léon va entrer dans cette famille, où les meurtres, les accidents, les enlèvements se succèdent à grande vitesse. Sont-ils en train de s’entretuer ? Ou bien une personne, extérieure à leur famille, et qui ne leur veut pas du bien, est-elle au commande ? Vaste question que le commissaire doit résoudre, pour sauver ceux qui peuvent encore l’être. Non, parce que, pour une personne qui prend garde à elle, qui est pourtant très menacée – je veux parler de Louise – il en est d’autres qui font absolument n’importe quoi, comme Jean-François. Ce que j’appelle « n’importe quoi », ce n’est pas comme Muriel qui veut sauver sa fille, c’est qu’il veut mener la vie qu’il souhaite, et qu’il aurait pu mener bien avant, s’il avait eu du cran – pas grand chose à sauver chez Jean-François.

Je m’aperçois que je ne vous ai pas encore parlé de Momo. Il est l’enfant « différent », celui que l’on ne montre pas, parce qu’il n’est pas comme les autres, celui que l’on n’aime pas vraiment, et que son frère et sa soeur méprisent, rudoient. J’ai employé le singulier pour « soeur » parce que Louise est la seule à ne s’être jamais moquée de lui : le fait qu’elle a reçu autant d’amour et d’attention que lui, c’est à dire très peu, y est sans doute pour beaucoup.

Il neige en enfer est l’histoire de personnes qui sont passés à côté de leur vie parce qu’elles ont préféré l’argent, la respectabilité, le confort, à l’amour – quand elles étaient capables d’en éprouver, et ça, ce n’est pas le cas pour toutes. C’est l’histoire de personnes qui, au lieu d’aller de l’avant et de construire leur vie, sont restées engluées dans le passé. C’est une histoire violente, également, qui montre cependant qu’une reconstruction est possible – mettre des paillettes dans sa vie, c’était déjà possible dans ce roman.

 

 

Une enquête du commissaire Léon : Le silence des canaux de Nadine Monfils

édition Pocket – 256 pages

Présentation de l’éditeur :

Le commissaire Léon est parti en vacances. Oh pas loin ! Il a loué un bateau, pris son tricot, ses pelotes de laine, ses aiguilles et son chien Babelutte et il navigue au fil de l’eau sur le canal de l’Ourcq. Et voici le premier mort… suivi de bien d’autres. Comme si le criminel s’amusait à suivre le commissaire Léon à la trace et à semer des cadavres sous ses pieds. Et quels cadavres ! Chacun a le visage proprement découpé au bistouri et arraché. Et puis il y a cette petite fille qui vit dans une cabane avec sa grand-mère ; cette péniche abandonnée remplie d’instruments de torture ; la maison du Diable avec ses chats de pierre… On se croirait dans un conte de fées. Mais un conte de fées noir, noir !

Mon avis :

Curieuse coïncidence… Mais faut-il accorder du crédit à ce que disent les fantômes ?

Le plus difficile pour le commissaire ? Partir en vacances sans sa mère ! Il faut dire qu’elle est inquiète : il part en croisière sur un paquebot. Pas tout à fait cependant : il a loué un bateau et navigue sur le canal de l’Ourcq. Mais une maman s’inquiète toujours. Le commissaire Léon, lui, laisse le commissariat et Montmartre entre de bonnes mains, et emmène chien et tricot pour un bon moment de détente. Enfin… presque. Les policiers ne peuvent pas réellement prendre de vacances, c’est bien connu, et il semble qu’un tueur se plait à parsemer le canal de l’Ourcq.

Dans ce roman, j’ai retrouvé des thématiques qui me semblent chères à l’autrice : l’importance de la famille, et de l’amour qui est donné, ou refusé aux enfants, et les conséquences pour eux. J’ai aimé l’atmosphère qui se dégageait de ce roman, qui est loin d’être un roman policier traditionnel. J’ai eu l’impression, parfois, d’être à deux doigts de basculer, comme Alice (ou Violette, dans le tome précédent), de l’autre côté du miroir. Oui, nous sommes dans un conte de fée noir, sanglant, et il faut toute la ténacité du commissaire, le fait aussi, qu’il veuille bien mettre ses vacances entre parenthèses et suivre son intuition, pour empêcher que le pire n’ait lieu. Il reste cependant à définir ce qu’est ce « pire », et se dire que ce qui est déjà survenu est du domaine de l’horreur.

 

La nuit des coquelicots de Nadine Monfils

Présentation de l’éditeur :

Après une grosse fête, trois amies rentrent à Neuilly en voiture. Elles continuent à chahuter, mais dans un moment d’inattention elles renversent une petite fille sur la route, un bouquet de coquelicots à la main. La vie de ces trois femmes va basculer dans le cauchemar, et c’est au commissaire Léon qu’il revient de dénouer les fils de cette diabolique affaire.

Mon avis :

Sanglant, saignant, et rappelons-nous : les coquelicots sont les premières fleurs à repousser sur un champ de Bataille.
Ici, au départ, il n’y avait pas de bataille, non, seulement trois amies qui revenaient d’une soirée entre filles, soirée trop arrosée. Elles ont renversé une petite fille. Elles n’ont pas prévenu les secours, non, elles ont prévenu la police, plus tard, parce qu’elles sont de bonnes personnes, des personnes qui avaient peur de voir leur vie détruite par cette accident, des personnes qui n’ont pas pensé, qui ne pensent toujours pas à la douleur de la famille de cette petite fille.
Des mois ont passé, chacun réagit à sa manière. Le mari de Maura n’est plus qu’indifférence envers sa femme, il utilise les services d’une prostituée, qu’il paie pour pouvoir l’humilier et coucher avec elle, Catherine vit une relation torride et violente avec un homme qui n’en a strictement rien à faire d’elle, pas même qu’elle soit la fille du maire de Neuilly, un copain de régiment du commissaire Léon. Héléna, la troisième personne présente dans la voiture, vit entre sa mère et sa fille, mère qui a élevé sa fille plus qu’elle-même.
Et la famille de la victime ? La mère est internée en hôpital psychiatrique, elle est persuadée que sa fille va revenir, un bouquet de coquelicots à la main, et le lecteur de se dire que c’est peut-être mieux ainsi pour elle. Le père est parti, retourné dans son pays, ne supportant plus de porter cette famille à lui tout seul. La fille aînée, Lara (oui, comme dans le docteur Jivago) vit chez Jacob, son grand-père, résigné, ayant déjà presque quitté ce monde tant il se réfère à Dieu.
De l’autre côté, nous avons le sympathique petit monde du commissaire Léon, avec Irma, l’inénarrable travelo ménagère, Nina Tchitchi, surnommée « Charlotte aux fraises » par Babelutte, le seul chien policier gay, qui doit subir les caprices vestimentaires tricotés de son maître. Un univers drôle, lumineux, qui se trouve pourtant confronté à l’horreur.
Oui, les agressions, les crimes, tous plus sanglants les uns que les autres, vont se succéder autour de ses trois femmes, qui avaient pourtant juré de ne plus se revoir, de ne plus se parler, après l’accident, qu’elles ont tout fait pour occulter. Ce ne sont pas des coquelicots qui seront répandus, mais des mares de sang, dans un objectif qui se dessine lentement : les faire souffrir le plus possible. Tant pis pour les victimes.
Ce deuxième volume des aventures du commissaire Léon est très sombre, très violent, et nous questionne en même temps, notamment sur les relations parents/enfants. Prenons Héléna, par exemple : elle n’apprécie pas que sa mère ait été très amis avec des jeunes gens très très gays, qui l’adoraient, et pourtant Clara, par son ouverture d’esprit, ses goûts littéraires, en ressort bien plus lumineuse que sa fille. Héléna admet aussi ressentir nettement moins d’amour pour sa fille Carole que quand celle-ci était bébé – parce qu’elle était bébé, justement, et parce qu’un bébé, on en fait ce qu’on veut. Un garçon aurait été tellement mieux.
Ce ne sont pas des zones d’ombre, ces fameuses zones d’ombre dont certains critiques font leur chou gras, non, ce sont littéralement des abîmes, des pulsions inavouables, qu’ils cherchent pourtant à satisfaire. Oui, nous basculons dans un univers bien glauque, et au milieu, seule Lily, la petite fille aux coquelicots, et Loulou, le fils de Maura, sont des innocents victimes de jeux d’adultes.

Les nouvelles enquêtes de Nestor Burma Crime dans les Marolles par Nadine Monfils

Présentation de l’éditeur :

« Guy Marchand, mon acteur fétiche, beau comme une Ford Mustang, même à l’âge d’être l’ermite des tarots. Le sourire c’est comme le charme, ça ne vieillit jamais. La pétillance dans le regard non plus. Puis la voix…Signoret et Trintignant, ou encore Jeanne Moreau…Ça te fait une valse à mille temps, rien qu’en te disant bonjour. Tu parles que j’en ai entendu parler ! Il y a quelques années, cette terrible histoire avait défrayé la chronique. On l’avait surnommée Beast, la bête, parce que le criminel avait fait un carnage. La nuit du 16 juin, un jeune homme, Léo Straum s’était réveillé dans l’entrepôt de textiles de ses parents, situé dans le quartier des Marolles, rue des Capucins, avec son père, sa mère et sa sœur éventrés et lardés de coups de couteaux. Une vraie boucherie. Les murs étaient éclaboussés de sang et le gars ne se souvenait plus de rien. »

Mon avis :

J’aime beaucoup le personnage de Nestor Burma, j’aime les romans de Nadine Monfils et le hasard faisant bien les choses, j’aime aussi Guy Marchand, et le voir dans une enquête de Burma aux côtés de Burma ne manque pas de saveur.

Grâce à ces deux compères, nous plongeons dans le milieu bon enfant et fantasque du cinéma belge. Oui, bon enfant, n’a-t-il pas donné au cinéma de grandes vedettes – je ne résiste pas au plaisir de citer JCVD ? Ce récit est un hymne à l’amitié, entre Guy et Nestor, mais aussi entre Nestor et Mansour, toujours prêt à aider son patron et à le faire profiter de son humour. Oui, l’humour est constant, brillant, inventif.

Petit extrait : Je crois que les geeks restent de grands ados. Il y a un truc hyperintelligent dans leur cerveau qui côtoie une caisse à jouets mal refermée. 

Et il en faut, de l’humour, pour nous raconter, ou plutôt pour écrire cette version de l’affaire Léo Straum. Celui-ci s’est réveillé, entouré des cadavres de ses parents et de sa soeur. Il ne se souvient de rien, et aujourd’hui, sa petite amie demande à Nestor de prouver l’innocence de son amoureux. Nestor ne peut résister, il enquête. Seulement, enquêter, c’est à double tranchant, puisque prouver l’innocence signifie trouver le ou les véritables coupables, et faire toute la lumière sur une affaire aussi dramatique n’est pas sans conséquence. C’est une question de courage, aussi, et l’on s’aperçoit, à la lecture que, pour des personnes qui osent vivre leur vie comme ils l’entendent – je pense  nouveau Nestor, Guy, qui ne s’embarrassent pas du qu’en dira-t-on, c’est sans intérêt- il en est d’autres, tellement d’autres qui, pour beaucoup de (mauvaises) raisons, ne s’autorisent pas à vivre leurs véritables désirs, leurs amours, et c’est bien dommage.

Une oeuvre forte et tendre à la fois.

 

Cachemire rouge de Christiana Moreau

Présentation de l’éditeur :

Trois destins liés par un fil rouge, celui d’un précieux cachemire tissé de manière ancestrale. Toscane. Alessandra est fière de la qualité des pulls et étoffes qu’elle vend dans sa boutique de Florence. Une fois par an, elle va s’approvisionner en Asie. Jusqu’à ce coup de foudre pour le cachemire rouge filé par une jeune fille, Bolormaa. Dans les steppes de Mongolie, celle-ci mène une existence nomade avec sa famille, en communion avec la nature. Mais, lorsqu’un hiver glacial décime leur troupeau de chèvres, elle doit quitter ses montagnes pour travailler à l’usine en Chine. C’est là qu’elle rencontre XiaoLi. Bientôt, dans l’espoir de se construire un avenir meilleur, les deux amies font le choix du départ. De l’Asie à l’Europe, du Transsibérien jusqu’en Italie, elles braveront tous les dangers pour prendre leur destinée en main et tenter de réaliser leur rêve.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les éditions Préludes et Netgalley pour leur confiance. Ayant beaucoup aimé le premier roman de Christiana Moreau, je n’avais pas osé demander le second en partenariat. Il a suffi d’un commentaire sur mon blog pour que je me lance, et je ne le regrette pas.

Oui, ce roman est différent du premier, mais il nous parle à nouveau de destin de femmes. L’une est une bergère, une nomade devenue ouvrière, tout comme XiaoLi, qui a tenté l’aventure de la migration avec elle, la seconde dirige une boutique à Florence qui conçoit et vend pulls, étoffes de grande qualité face à l’afflux de produits bas de gamme, la troisième est une galeriste qui privilégie la créativité. La narration alterne entre elles, donnant la priorité à Bolormaa, tout simplement parce que c’est elle qui a le parcours le plus intense, le plus riche de ce roman. Grâce à elle, nous assistons à la transformation d’une culture. C’est la fin, presque la fin, du nomadisme traditionnel en Mongolie. Les jeunes rêvent d’une vie meilleure, et se retrouvent dans des usines, logeant dans des appartements très modernes – enfermés dans des cités, pour résumer. Bolormaa tente de conserver une partie des traditions, grâce à sa créativité. Pour s’en sortir, elle tente le voyage jusqu’en Italie, espérant retrouver Alessandra, qui lui avait laissé sa carte. Compliquée, le voyage ? Bien sûr ! Il est question d’un voyage clandestin, avec des passeurs, une traversée de la Russie, le remboursement des dettes contractées par le voyage, remboursement sans fin qui fait de l’Italie une petite Chine, bien à l’abri des regards. Que le voyage est simple, par contre, quand il est effectué par une commerçante européenne !

Le commerce est le point central, pour ne pas dire le problème. Cette « petite Chine » prospère dans une feinte indifférence des autorités, loin de toute sécurité. Des travailleurs ? Plutôt des esclaves, qui doivent satisfaire des demandes, des commandes toujours plus grandes.

Vision désespérante du XXIe siècle ? Non, pas uniquement, plutôt un bel hymne à l’amitié féminine (alors que le cinéma nous montre davantage des amitiés masculines), qui appelle à la solidarité, à l’envie de protéger l’autre, mais aussi à l’envie de se dépasser.