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Une datcha dans le Golfe d’Emilio Sánchez Mediavilla

Présentation de l’éditeur :

Lire ce livre s’apparente à boire un verre dans un bar avec un inconnu, un inconnu intéressant. Ce premier récit est l’histoire d’un journaliste qui a vécu à Bahreïn mais qui n’était pas censé y aller. Il nous raconte son voyage, d’abord avec l’étonnement d’un premier regard, puis avec la profondeur d’un excellent chroniqueur : des détails les plus simples (et pourtant invraisemblables), comme chercher une maison à louer, jusqu’aux détails plus précis de l’implantation chiite dans les pays du Golfe.
La voix de l’auteur, sérieuse et profonde quand il faut, mais aussi candide, drôle et subjective, se balade entre la finesse du regard et humour, loin de l’attitude du vaillant reporter de guerre qui a tout vu et tout vécu. C’est pourquoi on a envie de le suivre, parce qu’on se sent proche de lui, et on l’écoute nous décrire les subtilités géopolitiques du Moyen-Orient mais aussi les visites rocambolesques de Michael Jackson et Kim Kardashian à Bahreïn, les manifestations et répressions de 2011 et les menus des restos des expatriés, la construction des îles artificielles faramineuses et le sort de la moitié de la population, composée d’esclaves modernes.
En prenant ce qu’il y a de mieux dans le récit de voyage et dans le reportage, ce récit nous émerveille en nous montrant l’une des meilleures qualités d’un livre de non-fiction : il rend passionnant un sujet auquel nous ne nous serions jamais intéressés si on n’avait pas rencontré ce type sympa et intéressant au bar.

Merci à Netgalley et aux éditions Métailié pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce titre fait presque rêver. Il m’a communiqué une idée d’exotisme et de secret : que vient faire une datcha, résidence secondaire russe, dans le Golfe ?

L’auteur Emilio Sánchez Mediavilla nous parle de lui, de sa compagne Carla, des raisons qui les ont faits s’installer à Bahreïn : elle est là pour le travail, envoyée par sa société, lui, journaliste, l’a accompagnée, tout simplement, et déjà, les démarches pour pouvoir vivre avec sa conjointe, pour pouvoir louer un appartement, ont de quoi nous étonner, nous, occidentaux. Il a du temps, il travaille à domicile. Il parle des rencontres qu’ils ont faites, des amitiés qu’ils ont nouées, et qui furent pour lui une des portes d’entrée pour connaître Bahreïn, son présent et son passé.

En refermant ce livre, j’ai éprouvé de la colère, non envers l’auteur et son essai, dont l’écriture renoue avec le genre du récit de voyage, mais parce que j’ignorai tout ce qui est narré dans ce livre. Je ne me rappelle pas avoir lu ou vu quoi que ce soit sur les événements survenus lors des manifestations de 2011, sur la répression, les actes de torture, les exécutions, la fuite des dissidents ou de ceux présentés comme tels. Nous ne savons rien, ou presque rien. Rien ne se passe non plus de la part des puissances mondiales (comme au Yémen, me souffle-t-on).

Pourquoi ? Est-ce à cause du poids financier de ce petit pays ? De la puissance de la monarchie qui est à sa tête ? De la complaisance des grandes sociétés qui, comme pour ce qui se passe dans la Formule 1, feignent de se renseigner mais ne veulent surtout pas perdre leurs avantages financiers ? Faut-il voir aussi le travail (si, si) fait par la monarchie bahreïnienne pour donner une image lisse de son pays ? Après tout, elle ne réprime pas l’homosexualité – même si elle n’apprécie pas du tout les homosexuels. Elle accueille fréquemment des stars occidentales, qui disent tout le bien qu’elle pense de ce pays – pensons à Kim Kardashian ou à Michael Jackson, qui vécut un an dans ce pays, sous la protection d’un des princes de Bahreïn (oui, même Emilio Sánchez Mediavilla avait du mal à y croire, et pourtant, c’est bien vrai).

Bahreïn est un petit pays, au vue de sa superficie. Il est très grand au vue des terres inoccupées par la populations, toutes celles qui appartiennent à la famille régnante. Pour des expatriés, qui vivent plutôt bien, qui peuvent avoir des loisirs, découvrir la culture et le poids de la religion dans ce pays, combien de travailleurs immigrés mal traités, combien d’esclaves modernes ? Difficile à chiffrer.

Une datcha dans le Golfe est un livre à découvrir : il vient de recevoir le prix Nicolas Bouvier – Étonnants voyageurs 2022.

Reine rouge de Juan Gomez-Jurado

Présentation de l’éditeur :

Antonia Scott est spéciale. Très spéciale.
Elle n’est ni flic ni criminologue. Elle n’a jamais porté d’arme ni d’insigne, et pourtant, elle a résolu des dizaines d’affaires criminelles.
Avant de tout arrêter. Depuis un tragique accident, Antonia se terre dans un appartement vide et n’aspire qu’à une chose : qu’on lui fiche la paix.
C’était compter sans l’inspecteur Jon Gutiérrez. Missionné pour lui faire reprendre du service, il parvient à la convaincre d’étudier un dernier dossier, celui d’un assassin sans scrupule qui s’en prend aux héritiers des plus grandes fortunes d’Espagne. Sa particularité ? L’homme ne semble motivé ni par l’appât du gain, ni par le plaisir de tuer.
Un cas complexe auquel la police madrilène n’entend rien.
En un mot, le terrain de jeu favori d’Antonia Scott.

Mon avis :

Faites comme moi : ne lisez pas le quatrième de couverture. Je me suis simplement laissée porter par trois choses : le titre (la couleur rouge dans un titre me parle toujours), le genre et la nationalité de l’auteur. Il précise à la fin qu’il ne veut surtout pas lire un avis dans lequel on parlerait, on « spoilerait » le dénouement. Je ne le ferai pas, je dirai simplement que je l’ai lu, ce qui est la moindre des choses quand on commente un livre.

J’ai aimé, tout d’abord, le personnage de Jon Gutiérrez. Il est policier. Il est gay. Il est monogame, autant dire que sa vie amoureuse n’est pas des plus trépidantes. Il aime beaucoup sa maman et la cuisine de sa maman. Il a « merdé » dans son métier, comme d’autres avant lui, si ce n’est qu’il s’est fait prendre. Il n’y a pas mort d’hommes, je vous rassure, c’est simplement sa carrière qui est fichu. On lui offre cependant une planche de salut : faire reprendre du service à Antonia pour une affaire qui ne pourra que l’intéresser. Va-t-il y parvenir ? Oui. Sinon, le roman tournerait vite court.

J’ai aimé le personnage d’Antonia – brisée, il faut bien le dire. Elle consacre son existence au strict nécessaire, ni plus, ni moins. Et pourtant, elle vit « avec ».

J’ai aimé lire ce livre, tout simplement, j’ai aimé le temps que j’ai passé en compagnie de Jon, mon personnage préféré, mais aussi Antonia, qui en a beaucoup trop vu. Oui, elle a résolu des dizaines d’affaires criminelles, et, comme si elle était un être de chair et de sang, j’ai envie de lui souhaiter d’en résoudre encore des dizaines d’autres parce qu’elle accomplit sa tâche jusqu’au bout, pour les victimes avant tout, celles qui sont mortes, mais aussi celles qui ont été blessées, et celles dont on pourra empêcher la mort parce que le tueur aura été mis hors d’état de nuire. J’ai aimé les rebondissements que contiennent ce récit qui a su me surprendre jusqu’au bout.

Une réussite.

Des palmiers dans la neige de Luz Gabas

éditions Charleston – 888 pages

Présentation de l’éditeur :

« Elle va bien, elle est très forte, elle n’a pas eu le choix. » Un fragment de lettre, découvert par hasard, et toutes les certitudes de Clarence de Rabaltué s’effondrent. Bercée dès l’enfance par les récits de son père, elle croyait tout savoir de cette jeunesse passée sur l’île tropicale de Fernando Póo, en Guinée espagnole. De l’odeur enivrante du cacao, de la richesse de la végétation et du soleil écrasant… Mais elle ignore tout de cette mystérieuse « elle » et de son lien avec son père. Et s’il existait une tout autre vérité, loin de l’histoire familiale officielle ? Un passé fait de secrets, d’amours interdites, de conventions sociales bafouées et de danger… Clarence s’envole pour la Guinée, déterminée à remonter le temps jusqu’à cet hiver 1953 où tout a commencé. À la fois grande saga familiale et fresque épique, le récit traverse les océans, les générations et nous confronte à l’un des aspects les plus sombres de notre passé colonial.

Merci aux éditions Charleston et au forum Partage-Lecture pour ce partenariat.

Mon avis :

Lire ce livre, c’est me plonger dans un genre littéraire qui n’est pas mon genre de prédilection, dans une littérature (la littérature espagnole) que je fréquente peu. C’est aussi découvrir un univers qui est très éloigné du nôtre.

Pourtant, l’action débute quasiment de nos jours – en 2003. Nous découvrons une famille unie, autour de Clarence et de sa cousine Daniela. Elles ont toutes deux entendu les récits de Jacobo, le père de Clarence, et de Kilian, celui de Daniéla, leurs jeunes années en Guinée espagnole. Il faut une lettre, découverte par hasard, il faut le conseil de Julia, une amie de la famille, pour que Clarence souhaite percer ce secret de famille, et décide de partir à son tour pour la Guinée. Je dis bien « à son tour », parce que son père, son oncle, son grand-père avant elle avait fait le chemin. Et voilà le lecteur reparti cinquante ans en arrière, pour le tour premier voyage de Killian de Rabaltué vers la Guinée. Je me suis interrogée, forcément, sur ce qui pouvait pousser des jeunes gens à quitter leur village natal, les montagnes enneigées, leur famille, pour une autre contrée – censée faire tout de même partie de leur patrie. Le goût de l’aventure ? L’argent ? Le fait de devenir un homme loin des regards de ceux qui l’ont vu grandir ? Un peu de tout cela à la fois.

Je vois dans Des palmiers dans la neige le roman de la défaite des femmes, de prime abord. De Mariana, la femme d’Anton, la mère de ses six enfants – dont trois parviendront à l’âge adulte. Elle a dû tout gérer seule, jusqu’au bout. De Catalina, sa fille, dont la santé chancèlera à chaque coup du sort. De ces femmes laissées en Afrique, parce qu’il est celle que l’on épouse, et celle avec qui l’on satisfait ses appétits sexuels. L’autrice ne cautionne pas cet état de fait, elle montre comment les hommes voyaient les femmes – comment certains les voient encore. Il y aura toujours des femmes qui se sentiront supérieures aux autres parce qu’elles seront passées devant monsieur le maire et monsieur le curé, qui fermeront les yeux sur les frasques de leurs maris, parce que c’était il y a longtemps, parce que c’était loin, parce qu’elles ne se sentent pas concernées par ce qui peut arriver à d’autres femmes.

Le roman prend son temps, il pose les personnages, que ce soit dans le passé, ou dans le présent. Il nous montre comment l’on vivait en Guinée espagnole, comment l’on semblait croire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les espagnols avaient amené la civilisation, la religion, une nourriture abondante aussi aux habitants de ce pays qui, sans eux, n’auraient jamais aussi bien valorisé les terres de leur pays, ni autant travaillé. Quand je dis « travailler », oui, les ouvriers touchent un salaire, ne pourront jamais accéder à certains postes – parce qu’on ne les en pense pas capable, parce qu’ils ont réservés aux colons – mais leur condition de travail, l’usage de châtiments corporels, le non-respect de leur coutume, de leur croyance, nous rappellent que le souvenir de l’esclavage n’est jamais loin.

Alors oui, une histoire d’amour impossible prend place dans ce récit, elle n’est pourtant pas la part la plus importante de l’histoire. Elle a existé, mais ce n’est pas seulement elle qui provoquera la prise de conscience de Clarence, les profonds changements qu’elle effectuera dans sa vie. Révéler des secrets de famille peut être libérateur ou dévastateur. Je dirai même qu’il y a eu deux histoires d’amour « impossible », si ce n’est que pour la deuxième, les deux protagonistes ont fait le choix de la séparation, pour des raisons qui leur sont propres, non à cause de la pression de la société.

Des palmiers dans la neige, qui a été adapté au cinéma en 2015, est finalement un mélange des genres, entre roman historique et roman contemporain, sans oublier une touche de romance.

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Pepe Carvalho : Tout fout le camp de Carlos Zanon

Présentation de l’éditeur :

Le héros du romancier M. Vazquez Montalban, auteur de la série Une enquête de Pepe Carvalho, revient dans une Barcelone envahie par les touristes et en proie au mouvement indépendantiste. Il doit résoudre le double assassinat d’une fillette et de sa grand-mère, massacrées dans un appartement du quartier de l’Eixample, alors qu’un tueur en série rôde en ville, ciblant les prostituées.

Merci aux éditions Seuil et à Babelio pour ce partenariat.

Mon avis :

Reprendre un héros bien connu semble être devenu fréquent, surtout s’il est détective. Sherlock Holmes, Hercule Poirot y ont eu droit. Aujourd’hui, c’est au tour de Pepe Carvalho, sous la plume de Carlos Zenon, après avoir eu les honneurs d’une adaptation récente en bande dessinée. J’ai lu moi-même une demi-douzaine d’enquêtes originales de Pepe – parce qu’elles ne sont pas faciles à trouver, et parce que l’impulsion m’avait été donnée à la lecture, voici plus de vingt ans, d’une interview de Manuel Vasquez Montalban dans Point de vue – à quoi tient une découverte littéraire.

Verdict ? J’ai aimé, tout d’abord, le point de vue adopté par Carlos Zanon : faire de Pepe Carvalho un véritable détective, devenu héros de papier par la grâce d’un Ecrivain qu’il a rencontré, et qui aujourd’hui n’est plus. Cela ne l’empêche pas d’évoquer les enquêtes dont il a parlé avec lui, de se souvenir de certains personnages, puisqu’il a engagé la petite-fille de l’un d’entre eux. Biscuter est là, lui aussi, pas tout le temps, suffisamment pour se faire rabrouer régulièrement par Pepe.

Il faut dire que tout fout le camp, comme l’indique le titre. Le corps, d’abord. Pepe souffre, et fuit le médecin, même s’il ne digère plus rien, même s’il ne parvient guère à garder un peu de nourriture solide dans son corps. Il ne veut surtout pas savoir. Le coeur, ensuite. Charo n’est plus là, et Pepe ne fait rien pour renouer – non, pas leur histoire d’amour, renouer le contact, tout simplement. Il vit une histoire d’amour et de souffrance avec une femme mariée à un homme puissant, une femme qui souffre, dit-elle, par son mari, et ne fait rien pour mettre fin à cette histoire, une femme qui joue aussi avec Pepe, le fait attendre, promet, et lui seul sait qu’elle ne tiendra pas ses promesses. L’esprit aussi : la Catalogne est en ébullition, veut son indépendance, et Pepe, qui en a vu plus que tout autre, ne croit plus en rien, et surtout pas en cette séparation avec l’Espagne. Même si le catalan est la langue commune de bien des personnages, la langue des poésies lues aussi, la langue que l’on croise au détour d’une page, le castillan reste la langue principale du récit – comme une impossible séparation. Pepe, Biscuter, restent bien ancrés dans notre temps, leur temps, au point que Biscuter a postulé et a été retenu pour un concours de cuisine télévisé, un de ceux où l’on cherche des profils atypiques et où l’on humilie les candidats jusqu’à les amener – ou pas – jusqu’en finale.

Je vous rassure : Pepe est toujours détective. Il enquête toujours, et nous en voyons passer, des enquêtes, quotidiennement. Il a aussi des enquêtes au long cours, comme celles qui forment le nœud du récit. Nous avons des prostituées qui ont disparu. Banal, courant. Des prostituées qui font des passes à 6 € dans un lieu bien connu. Des prostituées dont on retrouve les cadavres enterrés dans la montagne,  corps retrouvés et pas forcément identifiés à la suite d’un glissement de terrains. Il faut arrêter le tueur, que tout le monde semble connaître, mais contre lequel personne n’a suffisamment de preuves pour le mettre hors d’état de nuire. Il est celle, aussi, qui croit encore, comme la mère de Ninata, qui se raccroche au moindre espoir, qui ne veut surtout pas croire, et tant pis pour les vêtements et l’Adn, et tant pis pour l’espoir qui lui a été instillé – pas par Pepe, il n’est pas cruel.

Il est aussi un vendeur à la sauvette qui a été jeté, balancé, par des policiers municipaux, lui qui croyait trouver la liberté n’a trouvé que la mort. Le responsable est en prison, et cela tombe presque bien, parce qu’il pourrait, sinon, être impliqué dans un double meurtre, celui d’une grand-mère et de la plus jeune de ses petites filles. Peut-être l’est-il quand même, après tout, tant la situation semble complexe, tant certains préfèrent se taire, alors que d’autres jettent de l’huile sur le feu. Pour quelle raison ? Pourquoi accabler la soeur survivante, Amélia ? Débrouiller les fils d’une intrigue complexe n’est pas pour effrayer Pepe, il craint simplement, et constamment, de ne pouvoir sauver ce qui ne peut être sauvé. Ce n’est pas vraiment de l’espoir, c’est plutôt de la lucidité.

Et pourtant, de l’espoir, il y en aura, à la fin du récit. Pepe est toujours là, heureusement.

Par delà la pluie de Victor del Arbol

Présentation de l’éditeur :

Les murailles de Tarifa abritent la dernière résidence de deux septuagénaires que rien ne destinait à se rencontrer. Ancien directeur d’une succursale de banque, Miguel est aussi mesuré et prévisible qu’Helena est impulsive et extravagante. La dis­parition tragique d’un pensionnaire les décide à solder leurs comptes avec la vie : ils se lancent sur les routes au volant d’une flamboyante Datsun de 1967 ; cap sur Barcelone, Madrid et Malmö.
Miguel veut sauver sa fille des griffes d’un pervers narcis­sique et retrouver un troublant amour de jeunesse.
Helena aimerait revoir son fils, installé à Malmö. Elle a connu, elle aussi, une passion dévorante mais son existence est un champ de ruines depuis la disparition de son père à Tanger lorsqu’elle était enfant : le suicide de sa mère, un mariage sans amour, la mort de tous ceux qui lui sont chers.
Chacun sera le miroir de l’autre dans sa quête de vérité pour pouvoir refermer les blessures traumatisantes de l’en­fance et trouver enfin la paix de l’âme.
Avec le talent qu’on lui connaît, Víctor del Árbol fait con­verger ces histoires vers un dénouement criant de vérité et d’émotion. Et si, au cours de ce saisissant road movie, on traverse les contrées arides de la maladie, de la prostitution ou du grand âge, on en sort convaincu que vivre est le plus beau des voyages.

Mon avis :

J’ai commencé ce livre à l’occasion d’un mois espagnol… mais pas celui de cette année. Cet après-midi, j’ai décidé d’en reprendre sa lecture et de le terminer. Par la même occasion, j’ai aussi décidé de ne plus lire de romans de Victor del Arbol avant longtemps – très longtemps, et cette fois-ci, je m’y tiendrai, puisque je n’ai plus de romans de cet auteur dans ma PAL.

Le premier point positif est que le roman est bien écrit, et qu’il contient de très belles pages.

Le second point négatif est qu’il traite de thèmes sensibles. Le premier, c’est la mémoire – et sa perte. Que devient-on quand plus personne ne se souvient de nous, de qui l’on a été ? Que faire quand les souvenirs s’en vont, et que l’on sait que chaque jour qui passe vous en arrachera un ? Miguel est le personnage qui est au centre de cette thématique. Il se souvient – presque constamment – de son père, mort pendant la guerre d’Espagne, il se souvient de sa femme, qu’il n’a pas rendu heureuse, de Carmen, qu’il a aimé, mais pour qui il n’a pas quitté sa femme, parce que sa vie était, selon lui, auprès d’elle et de leur fille. Sa fille. Il voudrait l’aider, lui qui a pensé faire de son mieux pour elle – et il a réellement fait ce qu’il pensait être bien pour elle, sauf qu’il s’est rendu compte, trop tard, qu’assurer tout ce qui concerne la sécurité matérielle est loin d’être suffisant. Oui, sa fille a un bon métier, elle n’est pas de taille face à Gustavo, qu’elle aime éperdument et qui s’emploie à la détruire. Son père essaie de la tirer de là : que peut-on, quand la principale intéressée ne s’aime pas assez elle-même pour s’en sortir, et surtout, quand personne autour d’elle, mis à part son père, ne semble s’apercevoir de ce qui se passe, ou détourne le regard. L’Espagne est pourtant un pays que l’on dit à la pointe de la lutte contre les violences faites aux femmes : cela ne se voit guère dans ce roman. Et là, nous sommes passés au second thème sensible : la filiation et la transmission. Il est des parents qui font de leur mieux, comme lui, comme Héléna, et les autres. Ils sont hélas les plus nombreux, quand ils ne choisissent pas de vivre leur vie, leur mort, tout en piétinant l’existence de leurs enfants, pour ne pas dire pire encore. Il est des pages qui sont véritablement dures à lire, parce que « piétiner » est un terme trop doux encore pour exprimer ce que subissent certains enfants, de la naissance à l’âge adulte. Dernier thème, qui rejoint les oeuvres de Camilla Lackberg et Lisa Marklund : la montée croissante du racisme et l’utilisation que les policiers, les hommes politiques (parfois, les deux catégories se recoupent) en font pour leur carrière. oui, ce n’est pas joli, parce que ce n’est jamais joli.

Les points négatifs, ce sont tout le reste.

Je ne vais, à nouveau, pas me faire que des amis.

Je ne supporte plus ces romans choraux, qui enlacent, entrelacent les destins de personnages, pour, finalement, trouver un moyen de relier tout le monde de manière parfois très artificielle. J’ai beaucoup de mal avec ses personnes, qui, sous un prétexte ou sous un autre, n’ont pas été capables de vivre leurs histoires d’amour pleinement. On ne refait pas le passé, certes, mais les conséquences ont été lourdes sur tous les descendants. Je n’ai garde d’oublier ceux qui se contentent de profiter des autres, indifférents au mal qu’ils provoquent. Et même si à la fin, des femmes osent, se rebellent, combien de vies gâchées avant d’y parvenir ? Beaucoup trop. Comme dans La veille de presque tout, c’est l’impression donnée par tous ces destins gâchés qui dominent. Là non plus, ce n’est pas une impression agréable. Même si la fin du roman est un tout petit peu optimiste – après tout ce que l’on a lu pendant quatre cents pages, c’est peu.

La veille de presque tout de Victor del Arbol

Présentation de l’éditeur :

L’inspecteur Ibarra a été transféré depuis trois ans dans un commissariat de sa Galice natale après avoir brillamment résolu l’affaire de la petite disparue de Málaga. Le 20 août 2010, 0 h 15, il est appelé par l’hôpital de La Corogne au chevet d’une femme grièvement blessée. Elle ne veut parler qu’à lui. Dans un sombre compte à rebours, le récit des événements qui l’ont conduite à ce triste état fait écho à l’urgence, au pressentiment qu’il pourrait être encore temps d’éviter un autre drame.
À mesure que l’auteur tire l’écheveau emmêlé de ces deux vies, leurs histoires – tragiques et sublimes – se percutent de plein fouet sur une côte galicienne âpre et sauvage.
Une fillette fantasque qui se rêvait oiseau marin survolant les récifs, un garçon craintif qui, pour n’avoir su la suivre, vit au rythme de sa voix, un vieux chapelier argentin qui attend patiemment l’heure du châtiment, un vétéran des Malouines amateur de narcisses blancs…

Mon avis :

Je sens que tout le monde a aimé ce livre. Et moi, non. Je crois que mon avis pourrait se résumer à tout ce que je n’ai pas aimé, alors je commencerai plutôt par ce que j’ai aimé : le personnage de Samuel. Il a  un chromosome en moins, et pourtant, c’est lui qui mène l’existence la plus pleine, se contentant de ce qu’il a, du temps qui lui reste à vivre, et ses parents font tout ce qu’ils peuvent pour qu’il vive bien – avec amour et patience.

Et pourtant, l’inspecteur Ibarra a de quoi mal vivre, constamment. Oui, le livre commence par une fin, celle de la résolution de l’affaire Amanda, une résolution dans la violence et le sang, une résolution  que le meurtrier attendait autant que le policier. Celui-ci en est sorti définitivement meurtri, par ce qu’il a fait, mais aussi par ce qui a été ravivé en lui par cette affaire. Il se moque d’être puni pour ce qu’il a fait – mais c’est impossible, le scandale serait trop grand, et certains savent parfaitement, avec beaucoup d’argent, comment étouffer un malencontreux accident.

Si le roman s’est concentré uniquement sur Ibarra, je crois que je l’aurai apprécié. Le problème est que c’est un roman choral, qui entrelace les destinées, et je suis franchement lassée de ce genre de narration. Parmi tous les autres personnages, les plus sympathiques, ceux à qui j’aurais pu aussi m’attacher, sont morts. Nous sommes constamment renvoyés dans le passé, de l’Argentine à l’Allemagne en passant par les Etats-Unis. Je n’ai rien contre le récit des heures noires de l’Argentine, ou de l’Allemagne, il y a trois ans et un jour, je chroniquai le magnifique Les jours de l’arc en ciel d’Antonio Skarmeta qui parle du Chili, de sa dictature, et trois ans après, je me souviens encore de l’émotion que j’avais ressentie. Là, je me dépêche d’écrire

Les survivants ont vécu le pire, sont à la recherche de réponses. Les parents ? Mis à part Germinal Ibarra et sa femme, aucun ne semble avoir été à la hauteur, avec peut-être même, pour certains, le regret d’avoir été parents – ou d’avoir engrossé une femme, ou de n’avoir su éviter une grossesse. il est aussi des faits qui me paraissent peu gros, comme si personne ne pouvait y avoir pensé plutôt, comme si certaines étrangetés n’inquiétaient pas.

Première lecture de cet auteur, et peut-être dernière : cela fait deux ans qu’un de ses livres est en pause.

Santa Muerte de Gabino Iglesias

Présentation de l’éditeur :

Santa Muerte, protegeme…
Austin, Texas. Tu t’appelles Fernando, et tu es mexicain. Immigré clandestin. Profession ? Dealer. Un beau jour… Non, oublie « beau ». Un jour, donc, tu es enlevé par les membres d’un gang méchamment tatoué qui ont aussi capturé ton pote Nestor. Pas ton meilleur souvenir, ça : tu dois les regarder le torturer et lui trancher la tête. Le message est clair. Ici, c’est chez eux.
Fernando croit en Dieu, et en plein d’autres trucs. Fernando jure en espagnol, et il a soif de vengeance. Avec l’aide d’une prêtresse Santeria, d’un chanteur porto-ricain cinglé et d’un tueur à gages russe, il se résout à déchaîner l’enfer.
Écartelé entre deux pays, deux cultures, deux traditions, Fernando est un héros des temps modernes. Quand toutes les frontières se brouillent, géographiques, morales, spirituelles, seul un nouveau genre littéraire peut dessiner le paysage.

Mon avis :

Court et percutant, à l’image de ses titres de chapitres qui nous annoncent le menu.

Santa Muerte, c’est d’abord le rapport entre Fernando et sa religion, la Santeria. J’ai été à la fois fascinée et horrifiée par le rapport que Fernando entretient avec sa religion. A une époque où l’on ne jure que par le matérialisme, j’ai trouvé intéressant ce jeune homme qui voue un culte sincère à la Santa Muerte, se réconforte en la priant, lui qui sait qu’il ne pourra jamais retourner dans son pays natal. Être immigré clandestin est une chose, avoir dû quitter son pays en catastrophe en est une autre. Oui, j’ai été émue par sa foi, par la neuvaine qu’il commence à réciter, par le lien très fort qui l’unit à Consuelo, la prêtresse de la Santeria, qui est une mère pour lui, avec laquelle il est indéfectiblement lié, bien au-delà de ce que l’on pourrait penser. J’ai presque envie d’ajouter : il suffit d’y croire.

Fernando menait une vie des plus ordinaires, finalement, cumulant deux métiers, dont celui de vendeur de drogue – ce sont des choses qui arrivent, dans l’économie souterraine. Il effectuait son travail en respectant les règles, il n’avait pas de soucis particuliers, jusqu’au jour où d’autres trafiquants décidèrent de récupérer le territoire de son chef Guillermo. Non, ne cherchez pas des négociations commerciales polies. C’est violent, c’est cruel, c’est le monde dans lequel Fernando se retrouve plongé, et il n’était pas vraiment préparé – même s’il en a vu d’autres.

Dans ce tourbillon de violence et de sang, Fernando se livre ensuite à sa vengeance, que personne ne pourra arrêter. Un échec ne l’arrête pas non plus, il s’obstine, il continue, telle une machine de guerre lancée à plein régime, dans un univers où tout, même le pire, peut survenir. Il peut compter sur lui, il peut compter sur la Santa Muerte, il peut compter aussi sur des tueurs prêts à surmonter tous les défis, à affronter toutes les horreurs – ou pas d’ailleurs. Il faut être fou, comme beaucoup d’autres, pour aller au bout, pour être fidèle, pour continuer quand même – après.

Merci aux éditions Sonatine et au PicaboRiverClub pour ce partenariat.

Elite – Au fond de la classe par Abril Zamora

Présentation de l’éditeur :

Paula souffre parce qu’elle ne peut parler à personne de son amour impossible.  Janine garde un lourd secret qui la mettrait en danger si elle le révélait.  Gorka,  son ami obsédé par le sexe, tombe amoureux de la personne qu’il ne faut pas et Mario, le redoublant habitué à harceler les autres, se retrouve pour la première fois victime de chantage. María Elena que tout le monde à Las Encinas surnomme Melena, la Mèche, parce qu’elle a perdu ses cheveux suite à des problèmes émotionnels, porte une triste histoire de famille, derrière sa façade glamour et pleine de fric. Tous ont de sérieux problèmes à affronter, mais à la fin de l’année scolaire,  lors de la fête du lycée, un drame survient… Marina est trouvée morte au bord de la piscine et l’inspectrice en charge de l’enquête reçoit un mystérieux journal  intime, bourré de phrases haineuses à propos de l’adolescente assassinée. Quelqu’un la détestait et tout indique que l’auteur de ce journal était dans la même  classe que la victime. Les cinq protagonistes, Melena, Janine, Mario, Paula et Gorka, se verront mêlés d’une manière ou d’une autre à l’affaire. L’auteur du journal a-t-il quelque chose à voir avec le crime ? Qui a anonymement apporté ce cahier rose à la police ? Pourquoi l’auteur détestait-il tant Marina ? Comment les choses en sont-elles arrivées là ? Pour assembler les pièces du  puzzle, il va falloir remonter au tout début de l’année scolaire.*

Merci à Netgalley et aux éditions Hachette pour ce partenariat.

Mon avis : 

Bienvenue. Bienvenue en Espagne dans le monde des adolescents privilégiés, qui ne manquent quasiment de rien. Mario, le beau gosse redoublant, a un ego surdimensionné par la faute de sa famille, qui lui a tout passé. Janine n’a pas vraiment de soucis, si ce n’est que sa famille, aimante, fait partie des nouveaux riches, et que Janine ne porte pas du 32 – la littérature espagnole est remplie de ses filles stigmatisées parce qu’elles ne sont pas anorexiques. Ménéla, Paula, Gorka, presque tous cachent un secret, et sont en tout cas tous mal dans leur peau. Nous les découvrons presque à rebours, après l’assassinat de leur camarade de classe Marina. Camarade… c’est beaucoup dire, et la police ne peut que constater l’étendue de la haine générée par la jeune fille. Son meurtre en est la preuve.

Une voix s’élève, une voix qui nous annonce le devenir de certains personnages, comme Gorka, par exemple. Plutôt rassurant pour lui, parce que, même s’il n’est pas parfait, il est capable d’apprendre de ses erreurs, et de se mettre en quatre pour ses ami(e)s, à l’opposé de Mario, de plus en plus imbuvable. Le lycée ne dure pas toute la vie, il ne faut surtout pas l’oublier – heureusement, ai-je envie de dire – et ceux qui ont développé des qualités, des compétences, pourront s’en sortir, et même mener une vie parfaitement heureuse. Les autres, ceux qui ont cru qu’ils seraient les rois toutes leurs vies, sans penser à l’avenir, sont plutôt mal partis.

Je ne connais pas la série – c’est ce que je dis à chaque fois – mais le portait de la jeunesse qui nous est donné est assez désespérant. Mais le déclic, l’espoir est possible – quand on a touché le fond, il est possible de remonter, encore faut-il avoir suffisamment de lucidité, de désir d’avancer, pour y parvenir.

Un roman bien écrit, bien mené, qui donne envie de parcourir un bout de chemin avec ses grands adolescents.

Le petit garçon qui voulait être Mary Poppins

édition Le cherche-Midi – 224 pages

Présentation de l’éditeur :

C’est l’histoire de Guille… C’est l’histoire d’un petit garçon débordant d’imagination qui voue un amour sans bornes à Mary Poppins. L’histoire d’un père un peu bougon, qui vit seul avec ce fils sensible et rêveur dont il a du mal à accepter le caractère. D’une institutrice qui s’inquiète confusément pour l’un de ses élèves qui vit un peu trop dans ses rêves. D’une psychologue scolaire à qui on envoie un petit garçon qui a l’air d’aller beaucoup trop bien. Quel mystère se cache derrière cette apparence si tranquille, et pourtant si fragile ?

Merci aux éditions Le cherche-Midi et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Une découverte, pour moi. Celle d’un auteur, de son univers, d’une sensibilité aussi. Je dois dire que sans cette sublime couverture, je serai peut-être passée à côté de ce livre, et j’aurai eu tort.

C’est un livre en forme de puzzle pour le lecteur, en forme de puzzle aussi pour les personnages qui doivent comprendre ce qui se passe – et le dénouement ne sera pas celui que l’on attendait. Il faut oser sortir des sentiers battus, il faut oser faire confiance aux enfants.

Et l’enfant, dans ce récit, se nomme Guille. Il est le fils d’un couple aimant, issu de deux cultures différentes, espagnole pour le père, Manuel, anglaise par la mère. La fantaisie n’est pas forcément du côté que l’on croit, et Amanda, la mère de Guille, hôtesse de l’air, a un amour immodéré pour les comédies musicales qu’elle fait partager à son fils. Les comédies musicales, et surtout Mary Poppins, le film mais aussi la version scénique, à laquelle on ne pense pas forcément en France : les comédies musicales ont finalement peu percé dans notre pays. Autant dire que son père, qui l’élève seul maintenant qu’Amanda a dû accepter un travail à Dubaï, ne le comprend pas vraiment, lui qui ne correspond pas à l’idée qu’il se fait d’un garçon, d’un fils. Il fait pourtant de son mieux pour s’occuper de lui, seul.

Guille est entouré de personnages féminins bienveillants : son institutrice, qui se préoccupe de lui au point d’envoyer voir la psychologue scolaire, même si tout semble aller bien. Repérer des petits indices qui semblent insignifiants est très important.

En contrepoint, nous avons l’histoire de Nazia, une petite fille d’origine pakistanaise qui est la seule véritable amie de Guille dans cette école, peut-être parce qu’elle aussi est différente. Ce que l’on perçoit de sa vie, du destin qui pourrait être le sien montre à nouveau à quel point il faut être attentif à tous ses petits signes – et ne surtout pas hésiter à parler.

Je le dis souvent : la parole ou l’absence de parole peut faire basculer une vie. Guille parle, et il est des personnes qui l’écoutent véritablement, qui vont aussi véritablement écouter et entendre ce qu’il a à dire. Les mots sont magiques, ne l’oublions pas.

 

 

D’Elizabeth à Teresa de Marian Izaguirre

Présentation de l’éditeur :

La mystérieuse Teresa Mendieta, gérante d’un hôtel situé sur la Costa Brava, a disparu sans laisser de traces. Philippe, son ancien maître d’escrime, tente désespérément de la retrouver et interroge ses proches, tissant au fil des témoignages le portrait d’une femme complexe.
Sa disparition pourrait-elle être liée au passé de l’hôtel et de ses premiers habitants ? Car Teresa a précieusement gardé un journal intime rédigé sous forme de lettres, celui d’Elizabeth Babel, une jeune anglaise muette et isolée, qui habita dans le même lieu cent ans plus tôt. Malgré le siècle qui les sépare, plusieurs secrets et expériences communes semblent étrangement unir les deux femmes…
Véritable hommage au pouvoir de l’écriture et de la transmission, D’Elizabeth à Teresa entremêle les destinées de deux personnages féminins inoubliables.

Merci à Netgalley et aux éditions Les escalles pour ce partenariat.

Mon avis :

Je serai presque rapide, je n’ai pas aimé ce livre parce que je n’ai pas aimé le destin de ses deux héroïnes. Simple et efficace manière d’écrire un avis. Je reconnais aussi que, si j’ai lu ce roman en deux sessions, il faut vraiment rester toujours concentré tant il est parfois difficile de savoir qui parle, ou à quelle époque nous nous situons. Et je ne parle même pas de la durée de l’action, qu’il est parfois difficile d’évaluer.

Prenons par exemple Elizabeth – la première par ordre chronologique, la seconde par sa place dans le récit. Elle est sourde, et à cette époque, la surdi-mutité n’était pas accompagnée, mais alors pas du tout de la même manière. Pourtant, l’on pressent que la vie d’Elizabeth aurait pu être différente, si elle avait intégrée la bonne école plus tôt, si elle avait appris la langue des signes – ou plutôt, si on lui avait fait intégrer cette école, si on lui avait fait apprendre cette langue. A la mort de son père, sa mère se remarie, et si son beau-père prend soin d’elle, dans cette famille recomposée (mot qui n’était pas employé à l’époque, il était cependant coutumier de voir des veufs, des veuves se remarier rapidement pour la sécurité de leurs enfants), elle se retrouve assez vite isolée, écrivant pour se faire comprendre, s’écrivant à elle-même pour conserver des faits marquants de sa vie. Elle ne s’invente même pas une amie imaginaire, amie qu’elle n’a jamais eu, sauf peut-être Gertrude, la fille de son beau-père, pendant un temps assez bref. L’attitude des autres, à cause de sa surdité, est révoltante. J’ai envie de dire : « point », parce qu’elle-même laisse passer les occasions de se révolter, d’écrire ce qu’elle pense. A travers elle, nous voyons, de loin, de très loin, la première guerre mondiale, puis la guerre d’Espagne, et à force de mettre de la distance avec les gens, avec le monde, je me suis aussi sentie d’être distante avec elle.

Pour Teresa, je serai presque tentée de dire : « même combat ». Teresa est « mystérieuse », nous dit le quatrième de couverture. Pas tant que cela. Son destin, après le premier tiers du livre, est reconstitué par son maître d’armes français. Au passage, je tiens à dire que je ne connais pas la ville de Perpignan, je n’y suis jamais allée, mais la vision qui est donnée de cette ville est pour le moins pessimiste. Pour revenir à Teresa, elle cache des choses, oui, mais sa « vie » sentimentale, sans attache, n’est pas un mystère, presque pas du moins, elle qui traverse la frontière pour retrouver son amant, marié. Enfant, elle a grandi auprès d’une mère qui ne pensait qu’à elle-même, négligeant sa fille, mais refusant que son père s’en occupe. Aurait-il fait mieux ? Disons qu’il aurait fait différemment. Teresa, en tout cas, sera stigmatisée du simple fait qu’elle est la fille de sa mère.

Je pourrai disserter, presque sans fin, pour savoir si Teresa et Elizabeth sont vraiment connectées. Est-ce vraiment utile de l’affirmer ? Ce qui est sûr est que Teresa, seule, sans mère pour sa soutenir, avec des proches que j’ai parfois trouvés franchement indiscrets (bienvenue dans l’obscurantisme), sans amis, met ses pas dans ceux d’Elizabeth, la seule personne qui lui parle, même si c’est à des décennies de distance.

A vous de voir si vous souhaitez vous laisser tenter.