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Au lycée des loups garous

Anatole Sganou gît – oui, on peut dire ça comme ça – sur le canapé de la salle de repos des lycéens garous.
Que faisait-il ? Et bien comme souvent, rien.
Sarah, autre transfuge du pensionnat des louveteaux, a bien sûr une idée sur la question :
– Mon cher Anatole, il faut absolument que tu sortes de ton apathie. Un tel manque d’activité est peu compatible avec ta future charge d’Alpha. Haut les coeurs !
Seul un très vague grognement lui répondit. L’enthousiasme de Sarah, portée par sa petite voix aigrelette, n’était pas pour motiver Anatole. Elle s’assit à ses côtés.
– Je sais ce qui te manque. L’écriture ! Pourquoi avoir cessé de tenir ton journal ? Je suis sûre que tu aurais des dizaines de faits passionnants à relater.
– Sarah, on t’a déjà dit que tu étais agaçante ?
– Depuis ce matin, tu es la troisième personne à me le dire. Maintenant, si tu as un peu de temps, je pourrais te dire avec précision combien de personnes me l’ont affirmé depuis le début de ce mois.
– Broumpf.
– Tu as motivé, révélé des dizaines de louveteaux pendant tes quatre années de collège. Ton journal a été le témoignage des heures les plus sombres du pensionnat. Maintenant que les jours s’éclaircissent, tu dois rester notre porte parole.
– Justement, dit Anatole en changeant un peu de position, il ne se passe plus rien. J’ai l’impression de tourner en rond dans ce que je raconte.
– Il est tout de même des phénomènes assez étranges, des pannes électriques,des portes qui claquent. Je suis certaine qu’il y a matière à enquêter.
Anatole en était nettement moins sûre.

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Armistice

Cette petite fille avait quatre ans quand la guerre a commencé, huit quand elle s’est terminée.

Elle a vu son père venir en permission, une fois.

Elle a pris le train, avec sa mère et sa petite soeur Suzanne, pour voir son père à l’hôpital.

Elle a vu son père revenir – handicapé mais vivant.

Chaque jour, elle a vu Aimée, sa grand-mère maternelle se faire un sang d’encre pour ses trois fils, Clovis, Célestin, Marcel. Pourtant, elle avait l’espoir qu’ils reviennent tous les trois du front. Ils sont revenus – vivants. Ne racontant à leur nièce que le meilleur, les copains, les chansons qu’ils avaient apprises dans les tranchées.

Le cousin de sa mère était professeur de hautbois. Comment il vécut ses quatre ans, je ne sais, je sais seulement qu’il revint, avec la légion d’honneur et la croix de guerre.

Un peu plus loin, une autre femme, Augustine, s’inquiétait pour ses quatre fils.

Le premier fut blessé.

Le second mourut le 14 septembre 1914, dans la Marne. Il faisait partie du 5e régiment d’infanterie.

Le troisième fut prisonnier à Münster.

Le quatrième fut porté disparu, puis « retrouvé », prisonnier lui aussi.

Alors, le jour où l’on célèbre les cent ans de l’armistice, je ne veux pas oublier que la guerre ne s’est pas arrêtée ce jour-là pour les survivants, qu’ils en porteraient les séquelles durablement. A l’heure où l’on se demande s’il faut célébrer tel ou tel maréchal, je préfère penser aux simples soldats, qu’ils se soient nommés Georges, Louis, Cyrille, Henri, François ou Jules.

 

 

Journal d’un louveteau garou – 6 novembre 2018

Cher journal

Et oui, cela fait longtemps que je n’ai rien écrit, parce qu’il ne se passe quasiment rien. Mais alors, rien. Le lycée, à côté du pensionnat des louveteaux, est d’un calme olympique. Il faut dire que nos professeurs sont tous absolument rasoirs. Ordinaires. Normaux. Si les rumeurs se confirment que le pensionnat ouvre une section lycée, j’y retourne tout de suite.

Valère, mon cher petit frère, affirme que le pensionnat est beaucoup plus calme depuis que ma « génération » a mis les voiles vers des cieux plus cléments. Tant d’outrecuidance me confond.

J’ai lu le programme de leur sortie scolaire. Les crédits manquent, c’est atroce, et les jeunes louveteaux devront user leurs coussinets s’ils désirent visiter des musées ou assister à des spectacles. D’un autre côté, mêler le sport à la culture, c’est bien, et ce n’est pas comme si nous n’avions pas l’habitude de marcher. Puis, madame Cobert aurait dit : « plutôt qu’un bus qui tombe en panne en rase campagne, il vaut mieux pas de bus du tout. » A nouveau, elle a réussi sa mission : les 6e sont terrifiés. Il faudrait qu’elle forme les professeurs de notre lycée, ils ne font peur à personne, ils nous endorment ! J’ai l’impression qu’ils n’ont pas changé leur méthode depuis la dernière guerre inter meute, et elle remonte tout de même à très très longtemps ! Il faut que je vérifie mes cours d’histoires de la meute, d’ailleurs.

Sur ce, je te laisse,

Anatole Sganou.

PS : un louveteau a dû copier à tous les temps et à tous les modes : « je ne dois pas mordre les fesses d’un camarade de classe en plein cours, même si mon camarade affirme que cela ne lui a pas fait mal ».
PSS : comme tout est calme et que tout se passe bien, ceci est, pour un temps, la dernière page du journal d’un louveteau garou.

Ecriture (à nouveau) Nanterry

C’est un texte que j’ai écrit sur mon ancien blog. J’ai eu envie de le poster à nouveau, sur celui qui est mon blog depuis six ans déjà.

La nuit était depuis longtemps tombée sur la petite ville normande, en ce bel été de 1906. Charles-Marie patrouillait, un bougeoir à la main. Non qu’il soupçonnât qu’un sinistre individu osât s’introduire dans sa demeure – qui  oserait cambrioler la résidence du député-maire de la ville ? mais il ne pouvait trouver le sommeil, comme chaque soir depuis bien trop longtemps et la marche trompait son ennui.

Il passa devant la chambre d’Edouard. A sa respiration, il pouvait être sûr que son fils dormait sur ses deux oreilles. Puis, il arriva devant la chambre de Claire, et les interrogations revenaient le tourmenter. Avait-il eu raison d’accepter cette proposition ? N’était-ce pas trop incongru pour être vrai ?

Il se souvint, six mois plus tôt. Une séance à l’Assemblée, ni plus ni moins ennuyeuse qu’une autre. Les débats avaient dégénéré, les voix s’étaient enflammées, et à la fin de la séance, il était presque tombé dans les bras de son voisin, dont il avait ainsi fait la connaissance.

Il se nommait Hugo de Nanterry. Il sut plus tard que le nom complet était « comte Hugo de Nanterry de Saint-Fargeau de Chenoncelle » « Nous sommes en République, lui avait-il répondu, et si auprès d’électeurs simples, le titre peut faire de l’effet, je n’oublie pas quelles sont mes convictions ». Ils avaient discuté, de leurs terres d’élection, de leurs épouses, qui fermaient les yeux sur leur passion dévorante, et de leurs enfants. Il se trouvait justement que le comte de Nanterry en avait trois, dont précisément un fils célibataire, Antoine. Pourquoi les deux familles ne se rencontreraient-elles pas ?

Charles-Marie descendit l’escalier, entra dans le salon et contempla le portrait de sa mère, posé sur le guéridon, entouré de fleurs coupées toujours renouvelées – le jardin est assez vaste. Ambitieuse, madame Liénart l’avait été pour son unique enfant survivant. Elle n’avait pas baissé les bras quand la maladie avait emporté son mari. Non, Charles-Marie ne se contenterait pas d’administrer le vaste domaine, il deviendrait médecin, il en avait la vocation, lui qui avait attrapé dans sa jeunesse toutes les maladies possibles et avait accepté chaque diagnostique, chaque traitement avec le même œil serein. Elle était morte après avoir vu toutes ses ambitions heureusement récompensées : son fils unique médecin, heureusement marié et père d’une petite fille.

Que lui conseillerait-elle maintenant ?

–          Si tu ne peux enquêter, réfléchis : que peuvent-ils cacher pour vouloir que leur fils unique, élevé près de Paris, s’unisse à la fille d’un député-maire de province ?

La famille au grand complet avait été invitée deux fois dans leur château, au plan assez spécial, il est vrai.

–          Notre ancêtre Louis-Alexis, dragon sous Louis XIV, n’avait pas que ce seul défaut : il se croyait un brillant architecte et avec la dot d’Emeline, sa première femme, a bâti l’aile Nord.

–          Votre famille n’a-t-elle pas eu des soucis pendant la Révolution ?

–          Philippe, notre ancêtre en 1789, était marié à une femme de tête, qui a su la garder. Ils ont été parmi les premiers aristocrates à gagner Calais. Là, ils ont retrouvé Jeanne, sœur de notre aïeule, qui avait imploré son mari de partir avant qu’il ne soit trop tard. Ils ont traversé la Manche sur une goélette, ont passé maintes années d’exil en Angleterre, et se sont vus leurs biens restitués sous Louis XVIII.

Charles-Marie devait bien s’avouer qu’il ressentait une certaine fascination pour ses histoires, ses portraits, et Antoine était sympathique. Il était intelligent, cultivé mais d’une timidité !!!

–          J’aurai aimé être avocat, je poursuis mes études en ce sens, je crois que je suis trop timide pour plaider.

Charles-Marie s’était pourtant crispé quand il avait dû s’asseoir à la même table que l’abbé, tout juste sorti de son presbytère.

–          Il ne manquerait pour rien au monde le saint-Honoré d’Eulalie, notre cuisinière. Un petit péché de gourmandise ne peut lui faire du mal.

–          Je suis athée.

–          Moi aussi, m’avait répondu le comte de Nanterry, et ne me demandez pas en quelles circonstances je le suis devenu. Je ne vais à la messe, je ne reçois l’abbé, qui est presque sourd, que pour faire plaisir à Elisabeth.

La comtesse Elisabeth de Nanterry. Comme elle paraissait jeune, plus que sa fille aînée qui, venue avec son mari le comte Odon de Vaudreuil, complétait la tablée. Hugo de Nanterry lui avait donné le bras pour l’escorter jusqu’à la table. Charles-Marie n’avait pas besoin de l’ausculter pour savoir qu’un mal la rongeait. Pâle, mince, éthérée, elle semblait prête à partir pour un autre monde. Antoine n’avait pas caché sa santé fragile, et, de sa voix douce et sensible, avait ajouté qu’il avait été cause de bien des angoisses pour ses parents.

Oui, c’était peut-être cette santé chancelante, cette minceur et (il fallait aussi le reconnaître) ses étonnants cheveux roux qui avaient écarté les prétendantes du jeune comte de Nanterry. Charles-Marie baîlla, crut que le sommeil était arrivé et remonta dans sa chambre aussi silencieusement qu’il en était sorti.

Plumes et écailles – 5

Vous souvenez-vous d’Axelle, la kiné des dragons qui a désormais une infirmerie à son nom ? La revoici aujourd’hui, en pleine forme.

Non, alors là, il ne faut pas exagérer, toutes les catastrophes ne peuvent pas m’être imputées. Ce serait profondément injuste.
Elle est froide ? Je pense bien qu’elle est froide, on est en octobre !
J’ai admis avoir oublié de fermer le robinet qui permet de remplir la piscine de rééducation des dragons. Mais, quand même, je trouve bizarre qu’avec un simple robinet, l’ensemble du terrain adjacent ait été inondé. Mathématiquement, c’est quasi impossible.
Oui, j’ai bien remarqué qu’avant d’être submergé, le terrain était bétonné et légèrement en dessous du niveau des autres terrains. Tout de même.
Oui, le bâtiment aussi est inondé, forcément. Je reste cependant persuadée que le système d’évacuation a un gros soucis !
Cependant, monsieur de Saint-Georges, dites-vous bien que ce n’est pas tous les jours que vous aurez l’occasion de parcourir ce lieu avec des cuissardes pêcheur.
Ah, vous avez aussi envoyé des plongeurs pour colmater la fuite ? Si, si, j’y aurai pensé, un jour, enfin, si j’étais chef d’escadre, ce qui ne m’arrivera jamais.
Quant à monsieur Roissy, mon supérieur hiérarchique, il ne fait jamais de bourdes, lui, peut-être ? Non, parce que la dernière, franchement, elle était savoureuse ! Non, je ne la raconterai pas, j’userai de mon devoir de réserve à ce sujet, et je sais que, si je la raconte, la vengeance de monsieur Roissy sera terrible, du style me confisquer mon stock de thé à la cannelle ou ne pas renouveler notre commande de macarons au chocolat.
Bon, d’accord, il se trouve que sa maison se trouve pile sur le chemin par lequel l’eau va être évacué. Est-ce si grave ? Il a quatre dragons domestiques, il n’aura pas trop de mal à les laver, non ?
Sinon, je crois qu’avec autant d’eau, on pourrait presque créer une équipe de natation synchronisée dragonne !

Plumes et écailles – 4

Ne me parlez plus jamais des les championnats du monde d’acrobatie dragonne, jamais ! Je me suis ennuyée à un point qui était difficilement envisageable. Ce n’était plus des jeux, c’était presque une déclaration de guerre tant chaque équipe poussait l’art de la voltige et de l’acrobatie à la perfection. Pas d’accrochage, de dérapage, des synchronisation parfaite. Les juges ont été très occupés à déterminer qui étaient premier, deuxième, troisième, etc… tant les dragons poussaient leur art à la perfection. Ils ont utilisé la vidéo pour être certains. Ils ont été tellement longs que je me suis dit qu’ils regardaient les vidéos uniquement pour leur plaisir personnel.

Bien sûr, sous la direction de Roissy, notre chef kiné, j’ai massé quelques dragons. Sauf qu’il ne me fait vraiment pas confiance !
– Axelle, tu as plus d’incidents en un mois que je n’en ai eu dans toute ma carrière. J’exerce depuis vingt ans.
Je me suis bien gardée de lui dire qu’il devait avoir du sang de dragon dans les veines puisque je l’ai déjà vu cracher du feu voici quatre mois. Il prétend que j’ai eu une hallucination.
– Axelle, les hallucinations, c’était le prix à payer pour ton troisième incident conséquent de l’année ! Je te rappelle que tu en es désormais à ton quatrième. Un conseil : reste très loin de l’épreuve d’atterrissage.

N’importe quoi !
Bien sûr, après avoir préparé les dragons, je me suis installée à proximité de la roseraie des Saint-Georges. Qu’est-ce que vous voulez qui m’arrive ?

************

Si quelqu’un veut me raconter ce qui m’est arrivé, je suis preneuse. Monsieur de Saint-George vient demain. Pour la cérémonie officielle de baptême de l’infirmerie. Elle se nommera « Alexandrielle Beaucaire ». Mon nom complet. Il tient à ce que cela soit fait de mon vivant. Je n’aurai pas aussi mal, je crois que je rirai.

Plumes et écailles – 3

Je suis sortie de l’infirmerie, c’est merveilleux ! Par contre, mon compagnon de chambrée a été transféré dans l’unité des soins post-traumatiques. Non, parce que, franchement, il est suicidaire ! A peine remis, il a de nouveau accusé madame de Saint-Georges d’être une espionne.
– Quoi que je fasse, vous m’accuserez quand même. Sachez seulement que le jour où le véritable espion sera identifié, je vous contraindrai à astiquer une à une les écailles de mon dragon.
Il a visualisé ce que cela donnerait, il a viré au rouge, au blanc, au vert, et c’est là qu’il fut expédié en soins post-trauma.

Je suis d’autant plus contente d’être sortie que les championnats du monde d’acrobatie dragonne débutent aujourd’hui ! Les incidents étant nombreux, je suis ravie d’avoir été réintégrée dans l’équipe des kinés de dragons de combat. Ils ont besoin de se détendre, les chers petits.

Un regret : monsieur de Saint-Georges ne participe pas. Ce n’est pas qu’il ne le ferait pas, c’est que Chimney préfère se réserver, et bien, pour les combats.
Voici la liste des épreuves :
– voltige en solo ;
– voltige en duo ;
– voltige en trio :
– voltige en équipe ;
– acrobatie en forêt ;
– acrobatie en montagne ;
– acrobatie nocturne ;
– atterrissage en ville ;
– atterrissage urbain ;
– atterrissage fleuri. Pour cette dernière épreuve, madame de Saint-Georges prête généreusement sa roseraie. Autant dire que les candidats sont extrêmement prudents !