Archives

Motel Lorraine de Brigitte Pilote

Présentation de l’éditeur :

Nous sommes en 1977. Sonia, diseuse de bonne aventure, fuit Montréal avec ses deux filles, Lou et Georgia, pour trouver refuge à Memphis, dans la chambre 306 du motel Lorraine, inoccupée depuis ce fameux 4 avril 1968 où Martin Luther King y a été assassiné. Elles partageront leur destin avec la sublime Alabama, Jacqueline Smith, femme de chambre au Lorraine, Grace DePriest, directrice de la chorale d’une petite église baptiste, ou encore Lonzie, le repris de justice devenu photographe pour son ami Aaron. Chacun à sa manière, ces personnages aux destins croisés incarnent le rêve d’égalité pour lequel le révérend King a donné sa vie.
Mais quel poids auront leurs ambitions et leurs gestes dans cette Memphis encore marquée par les divisions raciales ? Les secrets de chacun resteront-ils bien gardés ? Et enfin, pourquoi Sonia s’est-elle enfuie avec ses enfants ?

Merci à Netgalley et aux éditions Michel Laffon pour ce partenariat.

Mon avis :

Motel Lorraine n’est pas un roman facile à aborder. Ce « motel », d’abord, qui donne son nom au roman est un endroit connu, mais maudit, où échoue une mère atteinte du diabète avec complication et ses deux filles Lou et Georgia.
Nous sommes dans les années 70, pourtant le temps semble figé, avec ce Carnaval du coton, les riches d’un côté, les domestiques, les pauvres, les quasi-invisibles de l’autre. Maintenir les traditions, quoi qu’il en coûte. Ainsi, la riche Grace DePriest agit toujours comme une DePriest le ferait, et ne se révolte pas contre des décisions arbitraires, alors qu’enfant, elle savait très bien imposer ses choix, les autres dussent-ils en souffrir. Les bienfaits de l’éducation traditionnelle, qui corsète plutôt qu’elle ouvre au monde.
Roman polyphonique, Motel Lorraine donne la parole à tous, mais donne parfois l’impression que le récit n’avance pas, même que l’on retourne en arrière, puisque les mêmes événements sont vus selon plusieurs points de vue.
Et si l’important, finalement, était dans les non-dits ? Les ellipses sont plus importantes que le récit lui-même puisque nous découvrons les conséquences de ces actes passés. Il suffit de peu pour que le rêve se réalise – que l’on pense ou pas que Dieu y est pour quelque chose. Oui, la religion est très importante dans ce roman, la religion et la musique puisqu’elle n’a d’autres rôles que de célébrer Dieu. Le disco n’a pas vraiment droit de cité dans cette ville, pas si grande que cela, mais étonnante. De nos jours, l’on oublie trop facilement à quel point il est possible de se perdre et de n’être pas retrouver, même si l’on est proche, géographiquement, les uns des autres. Les liens peuvent être distendus entre les membres d’une même famille qui ont choisi des voies différentes. Il y a la famille que l’on a, celle que l’on a crée, et celles que l’on n’arrive pas à avoir. Et pourtant, l’on revient toujours à celle-ci. Reste à savoir ce que l’on est prêt à donner à ses enfants – lui donner un toit et une nourriture abondante n’est pas suffisant, même si on peut être amené à le croire si l’on a connu pire dans son enfance.
Les personnages sont nombreux, oui, mais ils sont surtout terriblement solitaires parce qu’ils n’ont pas envie de garder le rôle que l’on voudrait leur assigner ou parce que les règles qu’ils se fixent sont extrêmement rigides ? Motel Lorraine, ou le prix à payer pour réaliser ses rêves.

Publicités

Le mois le plus cruel de Louise Penny

Présentation de l’éditeur :

Un groupe d’habitants du petit village de Three Pines décide d’organiser une séance de spiritisme pour débarrasser leur commune du Mal. Mais lors de la séance, l’une des participantes meurt de peur. À moins qu’elle n’ait été assassinée ?

Mon avis :

Je ne lis ni ne chronique les enquêtes dans l’ordre, dépendant aussi de la disponibilité de la bibliothèque. Lire les enquêtes d’Armand Gamache n’est pas reposant, puisqu’il montre ce que tout le monde sait, mais ce que peu d’auteurs montrent : le mal peut se loger partout, même tout prêt. il peut se dissimuler sous les meilleures intentions. Comme le dit la psychologue du village, il faut bien distinguer, entre autre, la pitié de la compassion.

Qui a pu vouloir tuer quelqu’un que tout le monde aimait, appréciait ? Laquelle ou lequel des participants a pu commettre ce crime, empoisonner la victime et la faire mourir de peur ? Qui dissimule derrière la douleur, le chagrin, le désir de tuer, la volonté de se venger ?

Armand Gamache, qui n’est pas sans ressembler au commissaire Maigret, se penche dans les méandres de l’âme humaine. Si certains se livrent sans retenu, d’autres n’aiment pas forcément être confronté à ce qu’ils sont réellement. Question de sincérité et de franchise. Mon personnage préféré reste Ruth, qui ne craint rien, et surtout pas de dire ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent – la gentillesse, ce n’est pas pour elle, ni pour personne, à vrai dire dans le cadre de cette enquête.

Gamache doit aussi, encore, toujours lutter contre ses amis/ennemis : ses actes courageux, que d’autres nomment trahisons, le poursuivent,tout est bon pour le pousser à la faute ou pour l’abattre.

Le mois le plus cruel est un roman policier prenant, comme tous ceux mettant en scène Gamache et les siens.

logopolarssharon2

Défense de tuer de Louise Penny

Présentation de l’éditeur :

Au plus fort de l’été, le Manoir Bellechasse, un hôtel luxueux des Cantons – de – l’Est, accueille les membres d’une riche famille anglo – canadienne réunis pour rendre hommage à leur défunt patriarche. L’inspecteur – chef Armand Gamache, venu célébrer avec sa femme leur trente-cinquième anniversaire de mariage, constate rapidement le troublant comportement de cette famille aux apparences parfaites. Sous la surface trop lisse bouillonne une inavouable rancune longtemps refoulée. Dans les esprits comme dans le ciel, l’atmosphère s’alourdit. Bientôt une tempête s’abat, laissant derrière elle un cadavre étrangement mis en scène. Mais qui aurait l’audace de commettre un homicide sous les yeux de l’inspecteur ? Avec cette quatrième enquête de l’inspecteur – chef Armand Gamache, Louise Penny fait une nouvelle fois preuve d’une ingéniosité subtile et d’une véritable compréhension du psychisme humain. Instaurant un huis – clos tout aussi charmant que déstabilisant, elle laisse ses personnages évoluer jusqu’à ce que leur nature véritable se dévoile dans toute sa laideur. Plus que jamais elle s’impose comme un véritable maître du mystère.

Mon avis :

Les enquêteurs devraient le savoir : il ne faut jamais partir en vacances, ja-mais. Le crime est partout, et la présence d’un policier ou d’un détective est insuffisante pour l’empêcher. Plus sérieusement, ce quatrième tome correspond à un exercice de style bien connu, le policier qui reste un policier quoi qu’il arrive, même quand il est censé se reposer.
Autre thème bien connu : le meurtre dans un lieu clos. Dans cet hôtel luxueux, le personnel se connaît bien, fait de son mieux pour satisfaire ses clients, exigeants, et ne s’attend pas à ce que l’une d’entre elles soit victime d’un meurtre.

A ce thème classique s’en joint un autre : le règlement de compte familial. Ne pas se fier aux apparences : celui que l’on décrit comme le méchant de la famille est peut-être quelqu’un que l’on a appris à apprécier lors d’un précédent roman. Et celle qui semble n’éprouver qu’indifférence pour les siens ne parvient pas à exprimer les sentiments qu’elle ressent, parce qu’elle n’a pas été éduquée ainsi.

La rancoeur, la haine, la colère se mélangent pour devenir explosif, et c’est tout ceci que devra démêler l’inspecteur Gamache pour identifier le coupable. Pire : dans cet espace coupé du temps, les personnes, blessées depuis l’enfance, prennent toutes les armes qui sont à leur portée pour blesser plus encore. Au risque de perdre plus qu’ils ne pensaient avoir perdu. Gamache lui-même est au prise avec son passé, celui de son père, et avec son avenir, avec son fils et ses petits-enfants, et il s’en sort très bien, ou presque.

Défense de tuer est un bon et solide polar.

Les Hautes montagnes du Portugal de Yann Martel

Résumé

The Main de Trevanian

Présentation de l’éditeur :

Années 1970, Montréal. The Main, autre nom du boulevard Saint-Laurent, est la colonne vertébrale d’un quartier où prostituées, escrocs minables et clochards cohabitent avec les ouvriers et les nouveaux immigrants en quête d’un monde meilleur. Bourdonnant d’accents divers, mouvant et bruyant comme la foule qui s’ presse, the Main connait aussi son lot de crimes. Depuis trente ans, le lieutenant Claude La Pointe le parcourt en veillant jalousement sur “son” quartier. Accompagné d’un jeune policier qui s’étonne de ses méthodes peu orthodoxes, La Pointe enquête sur un meurtre commis au fond d’une ruelle de son territoire

Mon avis :

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître – le Main, année 70. Je vous parle aussi d’une vraie police de proximité, quand les policiers connaissaient vraiment les personnes de leur quartier, et non se contentaient de maintenir une distance prudente. Claude La Pointe les connait bien, les laissés-pour-compte du Main, les clochards, les prostituées. Il ne les juge pas – phrase facile à dire, presque passe-partout de nos jours, sauf quand, dans le cas de La Pointe, elle se double d’une profonde empathie pour ses personnes. En revanche, ne comptez pas sur lui pour en avoir pour ceux qui profitent du système, et profitent des faiblesses des autres, de leur ignorance, pour asseoir leur (toute petite) puissance.
La Pointe enquête à sa manière, et ce n’est pas le petit jeune bien propre sur lui, bien respectueux des lois qui changera quoi que ce soir. Monsieur est choqué ? Tant pis pour lui. La Pointe lui colle le nez la réalité de la justice – ce n’est pas aujourd’hui qu’il se trouvera un successeur.
La Pointe est un solitaire – par la force des choses. Veuf très tôt, trop tôt, il s’est construit une vie imaginaire, tout en conservant une vie matérielle assez agréable, et une vie sociale bien réelle, avec d’autres cabossés de la vie.
Rien n’est rose dans The Maine, mais rien n’est tout noir non plus. L’espoir est mince, il existe, il faut juste, parfois, oser, saisir sa chance, et savoir profiter de chaque jour, et pas forcément penser au lendemain. Après avoir vu des choses affreuses, après avoir entendu des confidences indicibles, il est bon aussi, de le raconter. Et si ma critique est brève, c’est aussi parce que The Main est un roman qui se lit plus qu’il ne se critique.

 

b93ab-102bans2bgallmeister2bchallenge

Violence à l’origine


Merci à Babelio et aux éditions Kennes pour ce partenariat. Merci aussi pour l’organisation de la rencontre avec Martin Michaud.

Mon avis :

Je découvre Martin Michaud avec la quatrième enquête de Victor Lessard, et j’ai depuis très envie de lire les trois opus précédents. Sergent détective de son état, il est divorcé, père de deux grands enfants. Il vit avec une collègue et, ma fois, leur relation est harmonieuse, puisqu’ils sont tous les deux aussi passionnés par leur travail.L’un avec l’autre, ils ont trouvé un équilibre : Victor a mené des enquêtes difficiles, douloureuses, dont le souvenir le hante encore et l’ont fait sombrer.
Il a à faire à un tueur comme il en existe rarement dans les romans policiers. Je dirai même que c’est un tueur qui défie le manuel du parfait petit profileur, non parce qu’il fait peu de victimes, mais parce qu’il a une fâcheuse tendance à varier les méthodes d’exécution. De plus, il ne semble pas y avoir de liens entre les différentes victimes – mot féminin, pour désigner ici des êtres masculins. Non que les hommes ne puissent être victimes de tueur en série, l’histoire nous le prouve assez. Simplement, leur mort nécessite plus de ruse et de force physique, surtout que les hommes qui ont été assassinés n’étaient pas des tendres, chacun dans leur domaine.
Victor Lessard enquête donc, et si, contrairement à d’autres enquêteurs, il travaille à vaincre ses démons, ses collègues ont tous une forte personnalité, un peu barré, à commencer par Jacinthe, au franc parler réjouissant, au régime rempli de transgression, toujours prête à aider les siens – et les résultats sont là.
Je ne peux pas parler de ce livre sans parler de sa construction. Il commence presque à la fin, au coeur de l’action. Il nous replonge dans le passé aussi, quelques trente ans plus tôt, au plein coeur de l’hiver alors que le récit principal prend place en été. Comme en un jeu de piste avec le lecteur, les retours dans le passé, bien mis en valeur dans le texte, nous aide à reconstituer le passé de personnages clefs pour le présent de l’enquête.
Le dénouement devrait également faire réfléchir. Lessard fait un choix, et l’on serait bien en peine de se dire si ce choix est conscient ou non. Ce qui est sûr est que Lessard n’est pas un enquêteur conformiste, ceux qui nous donnent des leçons de morale ou qui résolvent les problèmes très facilement (j’ai quelques séries françaises en tête, heureusement, nous en sommes loin !). S’il est intransigeant envers les autres membres de la police, il a aussi des faiblesses. La différence ? Elles ne sont pas à son profit personnel, bien au contraire.
Violence à l’origine est un roman qui nous questionne sur notre sens de la justice, mais aussi sur cette origine de la violence, questionnement que des auteurs français développent aussi dans leurs romans. Sur ce plan-ci, pas d’angélisme non plus, ni de diabolisation – mais des personnages, des actes, des réflexions, qui tranchent avec ce que l’on a pu déjà lire. Bref, Violence à l’origine est un roman hautement recommandable.

moispolar2016-logobelettemini_501337challengelpf2bannire

Enterrez vos morts de Louise Penny.

51Y7GKYwCTL._SX303_BO1,204,203,200_Présentation de l’éditeur :

Tandis que le Vieux-Québec scintille sous la neige et s’égaye des flonflons du carnaval, Armand Gamache tente de se remettre du traumatisme d’une opération policière qui a mal tourné. Mais, pour l’inspecteur-chef de la SQ, impossible d’échapper longtemps à un nouveau crime, surtout lorsqu’il survient dans la vénérable Literary and Historical Society, une institution de la minorité anglophone de Québec. La victime est un archéologue amateur connu pour sa quête obsessive de la sépulture de Champlain. Existerait-il donc, enfoui depuis quatre cents ans, un secret assez terrible pour engendrer un meurtre ?

Mon avis :

Il est parfois facile de présenter un livre derrière un écran, bien plus facile que si l’on était « dans la vraie vie » et que je doive défendre ce livre avec mes seuls mots, face à des personnes qui ne l’auraient pas lu, et n’auraient pas forcément envie de le lire après avoir entendu mon opinion, pour de très mauvaises raisons.
Enterrez vos morts est un coup de coeur absolu, un livre marquant, un livre que je n’ai pas eu envie de finir. Un livre à lire aussi avec des mouchoirs à porter de main. Même si Louise Penny ne donne pas dans le pathos, l’émotion est là, bien réelle.
« Alors, chaque nuit, Henri, l’agent Morin et lui allaient se promener. » Cette phrase a pour moi une perfection formelle rare, de par sa simplicité, de par tout ce qu’elle signifie en ayant l’air extrêmement simple. Elle fait sens, immédiatement, à la lecture. Peut-être fera-t-elle ricaner parce qu’elle est trop simple, parce que ce qu’elle raconte va à l’encontre de leur croyance. Oui, je fais dire beaucoup à une simple phrase. Et elle n’est pas la seule qui pourrait être analysée ainsi.
Louise Penny dédie son livre à ceux qui accordent des secondes chances et à ceux qui les saisissent. Enterrez vos morts est l’histoire d’une seconde chance – pour Gamache. Avez-vous déjà lu l’histoire d’un enquêteur qui pense s’être trompé, confie à un de ses hommes la reprise d’une enquête qu’il a lui-même mené parce qu’il pense être passé à côté de la vérité ? Non ? C’est pourtant ce que nous raconte ce livre, et pas seulement. Il nous raconte aussi la réalité de la vie au Quebec, avec les dissensions entre les communautés. Tous les québécois ne sont pas francophones, et les anglophones ont bien de la peine à exister, simplement.
Il parle d’un meurtre, aussi, celui d’un passionné, d’un monomaniaque dirait-on, une personne pour qui sa passion était toute sa vie au point de n’avoir que faire de ce qu’on pouvait penser de lui. Augustin a rendu fou tout ceux qui l’entouraient – et qui fut assez fou pour tuer ce doux dingue inoffensif ? Gamache et son ancien maître enquêtent, discrètement, parce que ce meurtre heurte bien plus de sensibilité par les recherches effectuées par la victime que par le crime lui-même. Il montre que l’équilibre au Québec entre les communautés n’est pas solide – du moins, c’est l’impression que j’ai eue, de France.
Et Three Pines, lieu de toutes les enquêtes de Gamache ? Nous retrouvons ce village qui n’est plus vraiment paisible depuis le crime qui a eu lieu six mois plus tôt.  Si Ruth la poétesse reste égale à elle-même, force est de constater que rien ne sera plus pareil dans ce village – même après le dénouement.
Enterrez vos morts est un magnifique roman, et pas seulement un roman policier.