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Un gentleman en Asie de William Somerset Maugham

Présentation de l’éditeur :

Entre l’automne 1922 et le printemps 1923, Somerset Maugham traverse la Birmanie à dos de poney ; il poursuit sa route en voiture, train ou bateau à travers le Siam, la Cochinchine et l’Annam, jusqu’à Haiphong.
L’Extrême-Orient deviendra sa terre de prédilection. Il s’improvise anthropologue, consigne ses observations des peuples et des sites avec malice et perspicacité. Il relate ses rencontres avec des exilés ou des voyageurs excentriques, nous fait partager ses découvertes, notamment celle de l’art khmer, et ses réflexions sur les religions d’Orient. Regard d’un esthète sur l’Asie mystique et sensuelle, critique incisive et drôle de la société coloniale, ce récit de voyage nous permet de retrouver les paysages mystérieux et colorés chers à Somerset Maugham et son art du portrait, de la dérision.

Mon avis :

Je n’avais pas lu de récit de voyage depuis très longtemps, sans doute parce que j’étais arrivée à saturation après avoir consacré une année de mes études universitaires à l’analyse des récits de voyage. Je dois dire que cet auteur ne faisait pas partie de ceux qui avaient été proposés lors des nombreux exposés que j’ai entendus cette année-là. Pour ma part, j’avais choisi Théophile Gautier, son Voyage en Espagne, auteur auquel je suis restée fidèle.

Pour des raisons personnelles, j’ai mis du temps à lire ce livre. Cela tient seulement à des raisons personnelles, à des circonstances de la vie, parce que j’ai trouvé cette lecture agréable. Bien sûr, nous sommes dans les années 20, celles du siècle dernier, et je me suis dit que cent ans tout juste séparent ce voyage de ma lecture. Oui, Somerset Maugham traverse l’Asie, et il rend compte des rencontres qu’il fera tout au long de ce périple plus qu’il ne tient un journal de bord de voyage. Lui qui commence son récit en parlant des récits de voyage qu’il a lu, tient avant tout à être lu (ce qui est normal) non à rester dans les mémoires comme une sommité dont l’ouvrage prendrait la poussière sur une étagère.

William Somerset Maugham contera des sentiments, des émotions qu’il a ressenties, sans s’épargner lui-même – parfois, il est des coups de colère que l’on ne s’explique pas et qu’il regrette aussitôt, parce que sa colère n’était pas justifiée. Attention : ne pas s’épargner ne signifie pas s’auto-flagellé en mode « regardez-moi comme je suis honnête ». Non : il s’agit de ne rien cacher, y compris de ses propres humeurs parfois disproportionnées.

Il parlera des autochtones, et s’interrogera, très lucidement, sur le devenir de ces pays quand ses habitants seront à nouveau les maîtres chez eux. Nous avons beau être en 1922, Somerset Maugham pense déjà à la fin du colonialisme. Il nous parle de tous ces européens qui sont venus vivre dans ces pays – anglais, italiens, français. Certains ne voient cela que comme une étape dans leur vie, prenant compagne, ayant enfants mais ne se mariant pas, pour ne pas s’attacher à ce pays qu’ils souhaitent quitter, et ne pensant pas un seul instant à emmener leur compagne en Europe – égrenant les raisons pour lesquelles c’est impossible selon eux. D’autres savent qu’ils y passeront toute leur vie, ou même reviennent en Asie après un retour au pays natal, parce que celui-ci n’est plus celui qu’ils ont quitté et qu’ils avaient fantasmé pendant de longues. Ces rencontres sont, à chaque fois, intimement liées aux lieux traversés, visités.

Une belle découverte.

Derrière l’épaule de Françoise Sagan

édition Plon – 234 pages

Présentation de l’éditeur : 

En relisant ses livres, Sagan retrouve le fil de sa vie mouvementée (amis, voyages, maisons, amours…).
Comme si sa biographie se confondait avec la liste de ses romans, l’idée est venue à Françoise Sagan de se promener dans le paysage de son oeuvre. Idée amusante et parfois cruelle qui l’entraîne dans une flânerie mélancolique à travers « profils perdus », « chagrins de passage », « lits défaits » et « bleus à l’âme ».
Au hasard de la lecture, surgissent des moments de temps retrouvé : « le charmant petit monstre » de Cajarc, les années Saint-Germain-des-Prés, ses amours, ses maisons, ses voyages.
Voyages autour d’elle-même, en somme, pages confidentielles traversées de fous rires qui nous rapprochent encore d’un écrivain que nous admirons. Mieux : d’une personne que nous aimons.

Mon avis : 

Le livre se présente presque comme un défi, non pour le lecteur, mais pour l’autrice : revenir sur la genèse, l’écriture et la publication de chacun de ses romans. Oui, dans cet ouvrage, elle ne nous parle ni de ses pièces de théâtre (j’en ai lu une) ni de ses nouvelles. Elle présente chacun des romans en respectant l’ordre chronologique de parution.

Qui n’aurait eu envie, en effet, de se retrouver derrière l’épaule d’un écrivain pour savoir comment il procédait ? Françoise Sagan reconnaît qu’elle ne se souvient pas forcément de tout, qu’elle n’a pas vraiment envie de se relire, elle qui a tant d’autres livres à lire. Dans ses pages, toutes très agréables à lire, elle accorde plus de place à des romans qui ont été des succès qu’à ceux qui en ont eu un moindre, ou ceux qu’elle-même estime peu réussis, comme son troisième roman Les merveilleux nuages.

Il ne s’agit pas pour elle de se jeter des fleurs, ni de s’auto-flageller non plus. Sagan chroniqueuse a la même plume que Sagan romancière. Pudique, elle évoque cependant celui qui fut son compagnon de vie avec une infinie tendresse : son frère Jacques. Elle n’oublie pas non plus ses fantasques amis, comme Jacques Chazot, ou Bernard Franck. Pudique, toujours, quand elle évoque les grandes douleurs de sa vie, qu’elles soient physiques (après son accident de voitures de ) ou morale (la douleur ressentie après la perte d’un ami). Pudique, oui, mais elle n’oublie pas une bonne dose d’auto-dérision : On ne peut pas lire pendant deux mois les romans d’un seul auteur, même si ce sont les vôtres. Surtout si ce sont les vôtres… Elle fut en son temps un véritable phénomène d’édition, phénomène que d’autres maisons d’édition tentèrent de transformer, en lançant de nouvelles Françoise Sagan, enterrant un peu vite la véritable Sagan.

Lucide, aussi : elle sait bien, en terminant ce livre, que le prochain ouvrage qu’elle rédigera sera le dernier, et la vie lui donnera raison.

Regarde les lumières, mon amour d’Annie Ernaux

Présentation de l’éditeur :

Pour Annie Ernaux, l’hypermarché est un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Sa fréquentation est très loin de se résumer à la seule corvée des courses. Dans le journal de ses visites au magasin Auchan des Trois-Fontaines, la romancière livre les sentiments mêlés, attirance mais aussi interrogations, que suscite en elle ce haut lieu de l’abondance. Grâce à ce relevé libre de ses sensations et de ses observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, arrive enfin à la dignité de sujet littéraire.

Mon avis : 

J’ai lu ce livre voici quatre jours, j’ai pris des notes, et me voici bien ennuyée en rédigeant cet avis. En effet, la première pensée qui me vient est « trop court ». J’aurai vraiment aimé que l’autrice développe son analyse, tout simplement parce que nombreuses sont celles qui auraient mérité d’être plus poussées.

L’on pourra me répondre qu’au début, Annie Ernaux souhaite simplement tenir un journal. Certes. Mais est-ce réellement suffisant ? Elle s’interroge, j’en demeure d’accord, sur les conditionnements sociologiques qui viennent très tôt (p. 18) : les jouets pour garçon d’un côté, ceux pour les filles de l’autre. 99999999999999999999999999999999999999999999999999999999GHRrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr (merci Azuro). Oui, un supermarché veut vendre « bêtement », si j’ose dire, mais faire bouger les choses, c’est bien aussi.

Annie Ernaux revient à deux reprises sur le rayon librairie, sur son classement des meilleures ventes, sur le fait qu’elle ne peut pas y trouver tous les livres qu’elle veut. Faut-il vraiment rappeler que nous sommes dans un rayon comme un autre de supermarché, que le but, c’est de vendre, et qu’ici, comme ailleurs, le but est d’inciter à acheter davantage ? Non, on ne découvrira pas un auteur rare dans un supermarché, c’est plutôt, aussi, si le rayon librairie est au beau milieu du magasin, l’occasion d’un achat coup de coeur.

Elle s’interroge aussi, sur le langage qu’elle utilise, sur le fait que prendre un petit garçon noir qui joue dans un carton pourrait être vu comme du néo-colonialisme. Pour ma part, prendre la photo d’un petit garçon que je ne connais pas, sans même demander l’accord de ses parents, me dérange quelle que soit sa couleur de peau ! Elle remarque, aussi, la diversité des voiles que portent les femmes, dans les rayons du supermarché. Elle s’intéresse un peu aux caissières, à qui elle dit qu’elle n’est fidèle à personne quand on lui demande sa carte de fidélité (pour ma part, je dis oui ou non, selon que je l’ai ou pas). Ne pas oublier qu’elles n’ont pas le choix – et qu’il serait aussi intéressant qu’elle se questionne plus finement sur cette profession essentiellement féminine.

Ah, pardon, pas partout : la téléphonie, l’informatique, c’est masculin. Et quand un homme fait les courses, il faut nécessairement qu’il téléphone pour demander conseil à sa femme. Oui, je sais, c’est un rapprochement rapide, mais j’imagine bien l’homme passer faire dépanner son portable parce qu’il a un souci avec ses courses puis appeler sa femme juste après ! Cela peut sembler pour certains un cliché, mais c’est tout de même très fréquent.

 

Petit traité du racisme en Amérique par Dany Laferrière

Présentation de l’éditeur :

Dans ce livre, le premier qu’il consacre au racisme, Dany Laferrière se concentre sur ce qui est peut-être le plus important racisme du monde occidental, celui qui dévore les Etats-Unis. Les Noirs américains  : 43 millions sur 332 millions d’habitants au total – plus que la population entière du Canada. 43 millions qui descendent tous de gens exploités et souvent martyrisés. 43 millions qui subissent encore souvent le racisme. Loin d’organiser une opposition manichéenne entre le noir et le blanc, précisément, Dany Laferrière précise  : «  On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. »

Mon avis : 

Merci à Netgalley et aux éditions Grasset pour ce partenariat.

J’entends déjà chuchoter face au titre de cet essai littéraire et poétique. « Le racisme n’existe pas, ni en France, ni aux Etats-Unis ». Variante : « il n’existe plus ». Oui, il est des personnes qui vivent au pays des Bisournours. A contrario, d’autres diront : « non, encore un livre sur ce sujet, on en parle suffisamment. » Pour faire court : non.

J’ai qualifié ce texte de littéraire et poétique, parce que c’est en tant qu’auteur que Dany Laferrière se penche sur la question, avec sensibilité et délicatesse. J’ai dit « poétique », parce que certains textes sont de véritables poèmes en vers libre, quand ils ne se rapprochent pas du haikus, pour montrer une servitude toujours renouvelée, même après l’abolition de l’esclavage. Dany Laferrière le rappelle « pour garder des êtres humains en état d’esclavage, il faut penser à tout » notamment au fait que les esclaves devaient « rester ignorant(s) ».

Si l’auteur montre le racisme de la société américaine, la place dévolue aux « afro-américains » alors que les blancs sont américains, tout simplement, et qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’employer un autre terme, l’espoir est là aussi, et vient des femmes, celles qui se sont battues, par leurs actes ou par leur texte, pour la liberté et l’égalité. Je pense à Harriet Tubman. Je pense à Harriet Beecher Stowe, à la case de l’Oncle Tom – non, tout le monde n’était pas raciste au XIXe siècle, oui, certains se levèrent contre l’esclavage. Je pense à Maya Angelou, à Toni Morrison, dont le talent a été unanimement reconnu et qui se sont battues pour atteindre ses sommets – parce que des suprémacistes blancs pensait qu’un Noir « ne peut être qu’un esclave ». En contre-exemple, je pense à Margareth Mitchell, elle aussi citée, et à son non moins célèbre roman, qui célèbre une certaine idée du Sud des Etats-Unis – et de l’esclavage.

Dany Laferrière nous parle aussi de ceux qui ont perdu leur vie à cause de leur rêve. Je pense, bien sûr, à Martin Luther King. Je pense aussi à Tupac Shakur, que la jeune génération continue à admirer. Je pourrais citer d’autres personnalités, mais le mieux est encore de terminer par une citation :

« En fait, on meurt d’une chose ou d’une autre, la seule raison, c’est qu’on est mortel, mais la bonne question, c’est pourquoi on vit ? »

 

ça n’arrive qu’aux autres de Bettina Wilpert

édition Nouvel atila – 192 pages

Présentation de l’éditeur :

Été 2014. Coupe du monde de football. Anna rencontre Jonas à l’université. A l’occasion d’un anniversaire très alcoolisé, ils passent la nuit ensemble. Anna dira qu’elle a été violée. Jonas qu’il s’agissait d’un rapport consenti. Deux mois plus tard, une plainte est déposée. Ce texte écrit à la manière d’un podcast interroge les acteurs du drame, mais aussi leurs amis, colocataires, frères et sœurs, pour tenter de percer la zone grise trop souvent invoquée.

Mon avis :

Ce roman – j’ai plutôt envie de dire « récit » – parle d’un sujet d’actualité, les violences faites aux femmes, et les conséquences pour elle : le récit montre bien que les conséquences sont toujours pour les femmes, physiques, psychiques, mais aussi sociales – ce n’est pas le violeur présumé qui est mis au ban de la société. Le pari était risqué de présenter une victime comme pas vraiment sympathique. Pour employer un langage de journaliste, ce n’est pas une « bonne » victime. Au contraire, le violeur présumé (encore du langage juridique pour moi) est présenté comme sympathique, sa famille, ses amis, en sont sûrs, il ne peut être un violeur de par l’éducation qu’il a reçu (féminisme), de par sa fidélité envers ses compagnes successives. Il ne correspond pas aux clichés autour du violeur telle que la société le montre donc il ne peut pas l’être. Puis, penser qu’il puisse être un violeur, c’est remettre en cause tout un système de pensée pour ses proches, et cela, ce n’est pas possible pour eux.
Le style adopté est froid, journalistique. L’utilisation du présent de narration rend le récit intemporel, comme si, finalement, la victime ne pouvait jamais sortir de ce qu’elle avait vécu.Il se dégage aussi le constat que la justice n’est jamais en faveur des femmes, que les lois sont des lois, mais qu’elles sont largement perfectibles. Déprimant ? Oui.
L’alternance des points de vue entre les personnages, qui nous permet non pas d’avoir une vision juste de l’histoire, mais de connaître les sentiments ambigus des personnages, comme Hannes, le meilleur ami d’Anna – jusqu’à ce qu’elle accuse Jonas de viol. Croire Anna reviendrait à remettre en cause trop de choses, notamment la bonne conscience de la majorité des personnages présentés.

Les presque soeurs de Cloé Korman

édition Seuil – 255 pages

Présentation de l’éditeur :

Entre 1942 et 1944, des milliers d’enfants juifs, rendus orphelins par la déportation de leurs parents, ont été séquestrés par le gouvernement de Vichy. Maintenus dans un sort indécis, leurs noms transmis aux préfectures, ils étaient à la merci des prochaines rafles.
Parmi eux, un groupe de petites filles. Mireille, Jacqueline, Henriette, Andrée, Jeanne et Rose sont menées de camps d’internement en foyers d’accueil, de Beaune-la-Rolande à Paris. Cloé Korman cherche à savoir qui étaient ces enfants, ces trois cousines de son père qu’elle aurait dû connaître si elles n’avaient été assassinées, et leurs amies.
C’est le récit des traces concrètes de Vichy dans la France d’aujourd’hui. Mais aussi celui du génie de l’enfance, du tremblement des possibles. Des formes de la révolte.

Mon avis :

Livre que je n’aurai jamais lu si je ne l’avais pas reçu. Voilà, c’est dit : je lis très peu de livres sur la seconde guerre mondiale et la déportation, ma propre histoire familiale (trois ans de camp de travail pour mes grands-parents polonais catholiques) me suffit amplement.

Nous avons à faire avec un récit minutieux, qui fait suite à une enquête non moins minutieuse, qui nous emmène dans des lieux marquants de l’histoire de la déportation des juifs en France, des lieux oubliés, des lieux dont on ne parle pas, ou peu. Je pourrai presque dire qu’il nous parle de la vie quotidienne dans les camps de transit, dans les centres de « tri », et l’autrice ne nous cache jamais ce que ces mots recouvrent.
Le récit fait des aller et retour entre le présent, celui de l’enquête de l’autrice, interrompue par le confinement, et le passé, le parcours des trois soeurs, les cousines de son père, et des trois « autres » soeurs, qui elles, ont survécu. Le récit reste toujours fluide, précis sans être froid, émouvant sans jamais sombrer dans le pathos. Il donne à voir les enfants, les adultes, à redonner des noms, des visages, des morceaux de vie, à des êtres qu’allemands et français (l’autrice ne gomme jamais le rôle des français dans ce récit) ont voué à l’extermination.

Il donne aussi la parole à celles qui ont pu survivre, parce que des personnes, autour d’elles, se sont organisées pour faire tout leur possible pour les sauver. Mention spéciale à Andrée, qui aura tout supporté de l’état français, même après la guerre.

Pour moi, ce fut une des rencontres les plus percutentes de cette rentrée littéraire : quelle soit notre situation, il est des sujets qu’il ne faut pas passer sous silence. L’autrice elle-même était enceinte quand elle a retracé le parcours des cousines de son père, et pourtant, elle ne s’est pas arrêtée aux croyances de certains (= ne pas penser à des événements tragiques pendant une grossesse).

Les résistants de Dieu Chrétiens, juifs et musulmans unis contre le nazisme en France occupée par Jean-Paul Lefebvre-Filleau

Mon avis : 

Merci aux éditions du Rocher et à Netgalley pour ce partenariat.

J’ai mis du temps à lire ce livre, j’ai mis du temps à chroniquer ce livre et, en me relisant, je me dis qu’elle est vraiment brève eu égard à mon ressenti. J’avançais vraiment chapitre par chapitre, prenant le temps de digérer ce que je lisais. Il faut dire que je ne pense pas que l’on puisse aller vers ce livre, lire ce livre si l’on n’est pas intéressé par le sujet, pas forcément celui de la religion  : je suis croyante, ce n’est pas un secret, et anticléricale, cela n’en est pas un non plus.

Ce livre est une somme, qui commence par la montée du nazisme en Allemagne et nous emmène après la seconde guerre mondiale, nous montrant ce que sont devenus ceux qui sont évoqués dans ce livre – ceux dont le destin ne s’est pas terminé brutalement, violemment, cruellement avant ou pendant la guerre. La bibliographie est particulièrement étoffée, et indispensable pour toutes celles et ceux qui auraient envie d’en savoir plus sur telle ou telle personne, elles sont extrêmement nombreuses.

Et si ce livre parle des résistants, il parle aussi des collaborateurs, et je ne parle pas ici de ceux qui ont fermé les yeux, détourné le regard, non, je parle de ceux qui étaient convaincus de la justesse de leur cause. Relire leurs discours, les articles publiés à l’époque est édifiant aussi. Lire ce qu’on fait toutes les personnes qui se sont levés contre le nazisme aussi. Le livre ne parle pas que de la France, il parle aussi abondamment de la Pologne – pays auquel je suis attachée, puisque sans la seconde guerre mondiale, je ne serai pas là à écrire cet avis. 15 % des polonais sont morts, est-il précisé. Cela l’est très rarement.

Oui, des catholiques se sont élevés contre le nazisme, des prêtres, des évêques aussi. Cependant, pour moi, ce sont avant tout des personnes qui ont agi avec courage et conviction, ce n’est pas leur religion que je retiens. Dans le chapitre sur le STO (l’un des derniers, de mémoire), l’on déplore que les ouvriers se soient détournés de la religion – tout comme certains, en 1940, disaient que la défaite de la France avait été causée parce que la France s’était détournée de Dieu. Je me répète : il est des prêtres qui sont très bien, mais pour moi, ce n’est pas parce qu’ils sont prêtres qu’ils sont des hommes bons, ils le sont, par leurs actes, point.

La Bretagne, terre de sacré des alignements de Carnac au renouveau des chapelles par Aliette Armel

Présentation de l’éditeur :

Depuis toujours, la Bretagne affirme une singularité qui la rend attachante aussi bien pour ses habitants que pour ses visiteurs. Ses paysages sculptés avec vigueur par les éléments, son histoire marquée par un désir d’indépendance, ses menhirs, dolmens, cathédrales et chapelles surgissant de tous les horizons, ses saints invoqués sans relâche font de cette presqu’île un monde à part. Réputée dès les époques les plus anciennes pour son sens du sacré et ses rituels qui rassemblaient des foules venues de loin, la Bretagne a aussi su donner au christianisme, qui l’a marquée en profondeur, une figure originale en y intégrant les coutumes les plus anciennes. Ce livre suit un itinéraire personnel. De l’Armor à l’Arcoat, du Morbihan à la côte de Granit rose, le lecteur chemine sur le sentier des douaniers ou au cœur de la forêt, explore des lieux peu connus ou redécouvre les plus célèbres avec un éclairage nouveau : le rocher de l’Impératrice à Plougastel-Daoulas, le cairn de Barnenez – « Parthénon mégalithique » selon André Malraux –, l’oratoire de Saint-Guirec à Ploumanac’h, l’île Maudez, la Vallée des Saints, les abbayes de Landévennec et de Kergonan, la forêt de Brocéliande, Tréguier – ville de saint Yves –, Plougrescant et sa chapelle au clocher penché…

Merci aux éditions Elidia et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

La Bretagne, terre de sacré est un livre qui, je le crains, peinera à trouver son public. Oui, je commence par un constat qui peut sembler déprimant mais ne l’est pas tant que cela, c’est un constat. Il n’est pas si fréquent de s’intéresser à un lieu pour sa dimension sacrée. Le tourisme religieux existe, je ne dis pas le contraire, même si je trouve que l’alliance de « tourisme » et de « religieux » ressemble fort à une oxymore.
Il ne s’agit pas ici de tourisme, non, mais véritablement de montrer des lieux qui, pour certains, sont très connus, plus par leur aspect légendaire que par ce que l’on sait réellement d’eux. Je pense à la forêt de Brocéliande et aux alignements de Carnac. J’ai découvert non seulement des lieux – ce qui était le sujet le plus important – mais aussi les êtres qui ont marqué ces lieux, êtres légendaires pour certains, êtres bien réels et plus assez connus. Lire ce livre, c’est aussi et surtout lire l’histoire de la Bretagne et de ceux qui l’ont façonné, pour lire aussi toute la spiritualité d’un lieu, loin des clichés.
Un livre pour tous ceux qui veulent sortir des sentiers battus.

Une datcha dans le Golfe d’Emilio Sánchez Mediavilla

Présentation de l’éditeur :

Lire ce livre s’apparente à boire un verre dans un bar avec un inconnu, un inconnu intéressant. Ce premier récit est l’histoire d’un journaliste qui a vécu à Bahreïn mais qui n’était pas censé y aller. Il nous raconte son voyage, d’abord avec l’étonnement d’un premier regard, puis avec la profondeur d’un excellent chroniqueur : des détails les plus simples (et pourtant invraisemblables), comme chercher une maison à louer, jusqu’aux détails plus précis de l’implantation chiite dans les pays du Golfe.
La voix de l’auteur, sérieuse et profonde quand il faut, mais aussi candide, drôle et subjective, se balade entre la finesse du regard et humour, loin de l’attitude du vaillant reporter de guerre qui a tout vu et tout vécu. C’est pourquoi on a envie de le suivre, parce qu’on se sent proche de lui, et on l’écoute nous décrire les subtilités géopolitiques du Moyen-Orient mais aussi les visites rocambolesques de Michael Jackson et Kim Kardashian à Bahreïn, les manifestations et répressions de 2011 et les menus des restos des expatriés, la construction des îles artificielles faramineuses et le sort de la moitié de la population, composée d’esclaves modernes.
En prenant ce qu’il y a de mieux dans le récit de voyage et dans le reportage, ce récit nous émerveille en nous montrant l’une des meilleures qualités d’un livre de non-fiction : il rend passionnant un sujet auquel nous ne nous serions jamais intéressés si on n’avait pas rencontré ce type sympa et intéressant au bar.

Merci à Netgalley et aux éditions Métailié pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce titre fait presque rêver. Il m’a communiqué une idée d’exotisme et de secret : que vient faire une datcha, résidence secondaire russe, dans le Golfe ?

L’auteur Emilio Sánchez Mediavilla nous parle de lui, de sa compagne Carla, des raisons qui les ont faits s’installer à Bahreïn : elle est là pour le travail, envoyée par sa société, lui, journaliste, l’a accompagnée, tout simplement, et déjà, les démarches pour pouvoir vivre avec sa conjointe, pour pouvoir louer un appartement, ont de quoi nous étonner, nous, occidentaux. Il a du temps, il travaille à domicile. Il parle des rencontres qu’ils ont faites, des amitiés qu’ils ont nouées, et qui furent pour lui une des portes d’entrée pour connaître Bahreïn, son présent et son passé.

En refermant ce livre, j’ai éprouvé de la colère, non envers l’auteur et son essai, dont l’écriture renoue avec le genre du récit de voyage, mais parce que j’ignorai tout ce qui est narré dans ce livre. Je ne me rappelle pas avoir lu ou vu quoi que ce soit sur les événements survenus lors des manifestations de 2011, sur la répression, les actes de torture, les exécutions, la fuite des dissidents ou de ceux présentés comme tels. Nous ne savons rien, ou presque rien. Rien ne se passe non plus de la part des puissances mondiales (comme au Yémen, me souffle-t-on).

Pourquoi ? Est-ce à cause du poids financier de ce petit pays ? De la puissance de la monarchie qui est à sa tête ? De la complaisance des grandes sociétés qui, comme pour ce qui se passe dans la Formule 1, feignent de se renseigner mais ne veulent surtout pas perdre leurs avantages financiers ? Faut-il voir aussi le travail (si, si) fait par la monarchie bahreïnienne pour donner une image lisse de son pays ? Après tout, elle ne réprime pas l’homosexualité – même si elle n’apprécie pas du tout les homosexuels. Elle accueille fréquemment des stars occidentales, qui disent tout le bien qu’elle pense de ce pays – pensons à Kim Kardashian ou à Michael Jackson, qui vécut un an dans ce pays, sous la protection d’un des princes de Bahreïn (oui, même Emilio Sánchez Mediavilla avait du mal à y croire, et pourtant, c’est bien vrai).

Bahreïn est un petit pays, au vue de sa superficie. Il est très grand au vue des terres inoccupées par la populations, toutes celles qui appartiennent à la famille régnante. Pour des expatriés, qui vivent plutôt bien, qui peuvent avoir des loisirs, découvrir la culture et le poids de la religion dans ce pays, combien de travailleurs immigrés mal traités, combien d’esclaves modernes ? Difficile à chiffrer.

Une datcha dans le Golfe est un livre à découvrir : il vient de recevoir le prix Nicolas Bouvier – Étonnants voyageurs 2022.

Mes archives criminelles par Jacques Pradel

Présentation de l’éditeur :

Voix (et plume) incontournable depuis plus de 30 ans des faits divers et affaires criminelles, qu’il sait conter comme personne, Jacques Pradel s’est replongé dans ses dossiers et archives. Pour la première fois, il livre aux lecteurs le récit des affaires qui, intimement, l’ont le plus marqué, passionné, bouleversé, intrigué. Des affaires très connues, pour certaines, Assassinat de John Lennon ou du producteur Gérard Lebovici ou mystérieuse disparition de la Joconde, et d’autres à (re)découvrir. Mémoire vivante de la part sombre des hommes, Jacques Pradel revisite l’Histoire, rappelant que le crime n’est pas une idée neuve. Il nous amène au coeur de tragédies ayant endeuillé des villages français, dans des ambiances qui rappellent les films de Chabrol. Et quand il dépasse les frontières hexagonales, il nous embarque dans des histoires tortueuses dignes d’Agatha Christie.

Mon avis :

Je lis beaucoup de romans policiers. Je m’intéresse aussi aux faits divers, aux affaires criminelles, et c’est pour cette raison que j’ai lu ce livre de Jacques Pradelle. Je le reconnais, je n’ai pas lu le premier texte (Crime à Uruffe), parce que cette affaire, je la connaissais, je savais toute son horreur et je n’avais pas envie de me replonger dedans. Pour ceux qui la découvriraient, je dirai que ce n’est pas en découvrant cette atrocité que mon anticléricalisme viscérale s’arrangerait. J’ai en revanche lu toutes les autres, y compris celle que je connaissais déjà, comme l’affaire Yves Dandonneau (qui a donné de son côté naissance à un livre). Je reconnais, aussi horrible que cela puisse paraître, que des coupables peuvent être attachants, comme Olivier et Maud, puisqu’ils ont avoué eux-mêmes leur crime, crime que personne ne soupçonnait. Aucun attachement, par contre, pour les meurtriers de Sault-au-Cochon, au Québec : la justice fut intraitable avec eux, ce qui pourra choquer les âmes sensibles. De mon côté, je note l’absence d’a-priori et la patience des enquêteurs.

Bien sûr, il est des affaires extrêmement connus, comme l’affaire Violette Nozière ou l’assassinat de John Lennon, même si elles ne sont pas du tout lié. Violette est devenue célèbre à cause du crime qu’elle a commis, et je pense qu’elle a dû être soulagée de retrouver l’anonymat. John Lennon reste célèbre par-delà la mort, alors que le nom de son assassin… je ne me donne pas la peine de le retenir. Il en est qui le sont moins et qu’il est étonnant de découvrir. Il faut cependant avoir vraiment le coeur bien accroché pour les lire.

Je terminerai par une citation : A propos des auteurs de ces crimes souvent machiavéliques, ceux ou celles qui m’intéressent – et souvent me fascinent è ,e sot pas les tueurs en série, les braqueurs et autres professionnels du crime, qui vont au hold-up comme on va à l’usine… Ce sont, comme chez Simenon, les « criminels d’occasion ». Ceux-là me touchent, parce qu’ils sont le reflets de nos propres failles. Qu’aurions-nous fait das la même situation ? Qu’est-ce qui a poussé ces gens ordinaires, ces gens qui nous ressemblent tellement, dans lesquels chacun peut reconnaître un père, une mère, un voisin ou un collègue de travail, à franchir la ligne jaune du passage à l’acte ? 

Merci aux éditions du Rocher et à Netgalley pour ce partenariat.