Archives

La ritournelle du démon de Seishi Yokomizo

 

Présentation de l’éditeur :

Une enquête de l’inspecteur Kosûke Kindaïchi.
A Onikobe, au mois d’Août, c’est la fête des morts, avec son cortège de rites et de cérémonies.
Un meurtre fait surgir les fantômes du passé, les légendes et les rivalités ancestrales. On reparle alors d’un crime qui n’a jamais été élucidé et l’on a tort de ne pas préter attention aux histoires de Ioko Yura et de l’interrompre quand elle se met à chanter cette comptine que les petites filles de son village fredonnaient en jouant à la balle. Lorsqu’elle retrouvera son jeu d’enfant devant les villageois médusés, il sera trop tard: deux autres crimes réalisés en tous points comme dans le ritournelle auront plongé le village dans l’horreur et la stupéfaction…
Kindaïchi dénouera un à un les fils de cet écheveau compliqué enfoui dans la mémoire du village, les croyances locales, les rancoeurs et les superstitions.

 

Mon avis : 

Comme vous le savez sans doute, il ne faut surtout pas, pour un policier, partir en vacances. Le crime, lui, n’en prend pas. Ici, la situation est différente, puisque Kindaïchi sait pertinemment qu’il part en ce lieu pour tenter de résoudre une énigme, un meurtre et une disparition qui ont eu lieu il y a bien longtemps.

La veuve et les deux enfants de la victime sont toujours à Onikibe, dignes. La jeune fille, née après la mort de son père, dissimule pourtant son visage : une gigantesque tache de naissance la défigure. Elle est la moins belle, à cause de sa disgrâce (dû au choc subi par sa mère pendant sa grossesse ? Des superstitieux le croient) des jeunes filles de sa génération. Pire, aux yeux de sa mère : une célèbre chanteuse originaire du village revient pour la fête des morts. Elle est la fille illégitime de celui qui a fui et qui a été soupçonné du meurtre. Nul cependant ne mettra en doute la beauté, le talent et la sensibilité de la jeune artiste, qui sera amenée à interpréter des chants plus souvent qu’elle ne l’aurait cru.

Elle n’est pas la seule à revenir, l’une des ex-femmes d’un notable est, dit-on, également de retour. Elle a été vue, y compris par Kindaïchi lui-même. Elle semble semer la mort derrière elle, au rythme de la ritournelle du démon. Ce chant, mis à part une vieille femme, personne n’y a fait allusion. Et l’inspecteur ne fait pas vraiment attention à ce qu’elle lui dit alors que ses arrière-petits-enfants arrivent. Elle ne peut poursuivre, il n’insiste pas, ce n’est qu’une ritournelle, et c’est vrai qu’il faut avoir de sombres desseins pour suivre un chant macabre à la lettre. Ce n’est pas sans rappeler la comptine des Dix petits nègres.

Ce roman nous plonge dans un Japon qui n’existe plus, dans une société à la fois moderne, par certains côtés, et traditionnel. Plus qu’un roman policier, nous lisons le récit d’une tragédie que rien ni personne ne semble avoir pu empêcher.

 

Fû, Hana et les pissenlits de Kazuo Iwamura

Mon avis :

Fû (le vent) et Hana (la fleur) sont deux petits lapins qui partent explorer un champ, avec l’autorisation de leur maman. Ils y découvrent des pissenlits, sur lesquels se posent une coccinelle, un papillon puis une abeille qui leur parlent.  Non, les deux petits lapins ne sont pas en fuite, ne font pas bêtises, ils explorent et découvrent ainsi ce que l’on pourrait appeler tout simplement le phénomène de pollinisation.

Les dessins sont très doux, dans des tons pastels, avec de légers traits de crayon apparents pour transporter les jeunes lecteurs dans un univers poétique. Ils laissent suffisamment de place à l’imagination pour permettre d’inventer d’autres histoires, à partir d’eux.  Cet album doux et tendre est encore une réussite signée Kazuo Iwamura – je ne pense pas que cela étonne qui que ce soit.

 

Ce n’est pas un hasard de Ryoko Sekiguchi

Présentation de l’éditeur :

Si un poète écrit sur une catastrophe à la veille d’un événement désastreux, ce n’est pas un hasard.
Si le récit d’une catastrophe débute immanquablement par la veille, ce n’est pas un hasard. Chronique tenue du 10 mars au 30 avril 2011, sur la superposition des images, la mémoire des villes, le hasard, la temporalité de la description et les noms propres qui surgissent, fantomatiques, lors d’une catastrophe.

Un mois au Japon en compagnie de Lou et Hilde

Mon avis :

Ce livre a été écrit par une poétesse, traductrice d’autres poètes japonais, qui écrit aussi en français. Elle se partage entre le Japon et la France, mais s’est rendue également dans des endroits sensibles de la planète.
Elle tient le journal de la catastrophe, pas seulement la catastrophe naturelle, mais la catastrophe nucléaire. Elle écrit avant, pendant, mais pas vraiment après puisqu’au moment où se clôt le livre, la catastrophe et ses conséquences sont loin d’être terminé. Une auteur qui lui est proche n’écrit-elle pas sur la troisième génération après Hiroshima ?
Ryoko Sekiguchi  nous livre son ressenti, au jour le jour, les comparaisons qu’elle ne voulait pas faire mais qu’elle a été amené à faire,  à cause de l’évolution de la situation. Elle montre comment les japonais ont réagi, qu’ils vivent au Japon, ailleurs que sur le site de la catastrophe, ou à l’étranger. Elle n’épargne pas le gouvernement, non plus que les journalistes, à la télévision ou dans la presse écrite, qui prennent des libertés avec la vérité (voir la mauvaise traduction des paroles des survivants).
L’auteur met en lumière ce qui émerge après une catastrophe de cette ampleur, que ce soit le meilleur ou le pire. Celui-ci n’apparaît pas majoritairement au Japon, ces réactions, qu’il faut bien qualifier de racistes, vont du couple mixte dont le mari ne veut plus jamais se rendre dans le pays d’origine de sa femme (combien de divorce à venir ?) ou de l’homme qui ne veut plus s’asseoir à côté d’une japonaise – au cas où.
Ryoko Sekiguchi s’interroge aussi sur les conséquences littéraires de cette catastrophe. Elle invite, et elle n’est pas la seule, Kenzaburo Oé, le premier à avoir parlé d’Hiroshima, à écrire sur ce sujet. Elle pense que d’autres pourraient relever le défi. Elle se demande aussi comment commencer sa carrière d’écrivain après cette catastrophe.
Une chronique sur le vif à méditer.

La fleur de l’illusion de Keigo Higashino

Un mois au Japon en compagnie de Lou et Hilde

Présentation de l’éditeur :

Lino vient de perdre son cousin Naoto. Personne ne comprend pourquoi ce dernier a mis fin à ses jours : il ne montrait aucun signe de dépression et son groupe de musique était aux portes du succès. À l’occasion du drame, la jeune femme se rapproche de son grand-père. Elle découvre alors ses extraordinaires cultures de fleurs. Fascinée, elle lui propose de tenir un blog pour présenter son travail. Le grand-père accepte mais à une condition : ne rien poster sur une certaine fleur jaune qu’elle a vue chez lui. Quelques jours plus tard, Lino rend visite à son aïeul et retrouve son corps sans vie.
S’apercevant que le pot contenant l’énigmatique fleur jaune a disparu, elle décide de mettre en ligne une photo du cultivar. Rapidement, un certain Gamo Yosuke, qui se prétend botaniste, la contacte, lui conseille de supprimer la photo et de lui apporter la fleur. Chez lui, elle fait par hasard la connaissance de son jeune frère Sota, qui ne comprend pas pourquoi son aîné s’intéresse à cette fleur et s’est fait passer pour un botaniste alors qu’il travaille dans la police. Lino et Sota se mettent à enquêter ensemble pour découvrir ce qui se cache derrière cette mystérieuse fleur.

Mon avis :

Ce roman est un polar ample, qui étend son intrigue sur un demi-siècle. Il ne faut cependant pas que le lecteur potentiel soit effrayé : les personnages ont un passé (ce que trop souvent oublient des romanciers « moyens ») et il peut très bien influer sur leur présent.
La fleur de l’illusion est un roman qui nous parle de la société japonaise. Celle des années soixante, celle des années 2000 mais aussi celle du futur et des défis qu’elle aura à relever. Il faut bien que quelqu’un y pense. Il est des sociétés où l’on revendique des droits, il en est d’autres où l’on pense que l’on a aussi des devoirs. Les deux ne sont pas incompatibles.
Cette enquête est comme un vaste puzzle, dont chaque pièce compte, y compris celles qui passent inaperçues de prime abord. La recherche de la vérité peut faire mal, cependant il est important de faire confiance à ceux que l’on aime, leur laisser choisir leur destin en tout connaissance de cause.
La fleur de l’illusion, un très beau roman policier contemporain.

Asie2logopolarssharon2

En scène ! de Curvie

Présentation de l’éditeur :

La vie de la petite Kanade Ariya bascule le jour où elle assiste au spectacle de danse de sa voisine Lisa. Fascinée par la grâce de la jeune fille, Kanade n’a plus qu’un rêve en tête : devenir ballerine !

Mon avis :

Et oui, encore une fois, je vous parle d’un manga ! Note : si vous connaissez une petite fille passionnée de danse et de manga, et que vous n’avez toujours pas trouvé de cadeau de Noël, ce livre est fait pour elle. Note (bis) : je l’ai beaucoup apprécié parce qu’il traite de la danse classique autrement.
Quand je rencontre un livre sur la danse, ou sur la musique, c’est trop souvent la même chose : l’auteur vous parle du bonheur de danser, de chanter, de la communion vécue par les danseurs, les musiciens, du plaisir immédiat, naturel, consubstantiel si j’ose dire. Il ne vous parle pas (et là, je prêche pour ma paroisse) des heures de répétition, de cette tonalité qui ne va pas du tout à votre voix, et de ce fichu morceau en sol bémol (donc plein de bémol) que vous en connaissez pas mais qu’il faudra chanter quand même.
Fait essentiel pour la danse : ce manga nous parle bien de l’apprentissage, qui est tout sauf inné. Des pointes, qu’il ne faut surtout pas chausser trop tôt. De la jambe d’appui, très sollicitée qui peut donc devenir douloureuse plus facilement – sans oublier les précieuses articulations. Il ne fait pas l’impasse sur le trac avant un spectacle, sur la nécessité d’assurer techniquement – tout en étant le personnage, Giselle, Belle au bois Dormant, Kitri ou fée clochette.
Il est des danseuses qui ont un don. Il en est d’autres, comme Kana, qui n’en ont pas. Aux yeux de ses professeurs, elle n’est qu’une gamine ordinaire. Seulement, Kana a un avantage sur d’autres élèves, y compris sur Lisa, sa voisine : elle est passionnée. Elle a un grand sens de l’observation, et cherche tous les moyens de se perfectionner,en intégrant mieux la manière d’exécuter les pas, en compensant le fait qu’elle ne chausse encore que des demi-pointes (ce qui n’a pas que des inconvénients), en regardant des videos aussi, toujours pour des raisons techniques, non pour s’approprier le personnage, Kana y parvient très bien, même si elle n’est, au début qu’une souris parmi d’autres.
J’espère que le personnage de Kana pourra vivre sa passion de la danse jusqu’au bout – à voir dans le second tome, que je vais me procurer bientôt.

Love whispers, even in the rusted night

Présentation de l’éditeur :

Mayama et Yumi sont deux amis qui se connaissent depuis le collège. Séparés au moment de leur entrée au lycée, ceux-ci se retrouvent quelques années après par hasard. Alors que Mayama est à l’université, Yumi travaille dans un restaurant en tant que livreur. Malgré ces années passées sans donner de nouvelles, aucun n’a oublié l’autre, notamment Mayama qui a toujours été captivé par la joie de vivre apparente de Yumi. Désormais installé avec son petit ami, ce dernier semble cependant vouloir dissimuler certaines choses à Mayama, qui compte bien découvrir ce que cache le sourire de son ami « Derrière le masque que je te montre se cache un homme au sourire brisé qui espère qu’un jour, peut-être, il trouvera le bonheur ».

Merci à Babelio et aux éditions Taifu Comics pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce livre est à réserver à un public averti. Parfois, cet avertissement cache une histoire presque anodine, voire une bluette. Ce n’est pas le cas ici. Et j’ai bien du mal à recommander ce livre même s’il traite d’un sujet rarement évoqué : la violence conjugale dans les couples homosexuels.

Qui se soucie d’un homme qui arrive au travail avec des traces de coups, des bleus ? Pas grand monde, si ce n’est pour dire que cela risque de faire fuir la clientèle. Puis, c’est bien connu, les hommes sont bagarreurs, ils aiment à échanger des coups, et parfois, ou plutôt souvent, c’est Yumi qui en a les séquelles. Il n’est que Mayama pour se poser des questions, et forcer Yumi à y répondre.

Ils ont été amis, au collège. Déjà à cette époque, comme le montreront des retours en arrière, il y avait des choses qui n’allaient pas dans la vie de Yumi.  Plutôt que de savoir pourquoi son petit ami Kan est devenu violent depuis qu’il travaille (encore qu’une critique du monde du travail au Japon serait bienvenue), je me demande pour quelles raisons Yumi s’est mis à accepter cette violence quotidienne, pourquoi il a si peu d’estime de soi. Non, il n’attend pas non plus que Kan change, il reste, sans aucun espoir, si ce n’est que les bleus disparaissent vite ou qu’une mèche de cheveu parvienne à cacher sa cicatrice.

Les images sont crues, et même en noir et blanc, les chairs sanguinolentes se devinent. Les scènes de sexe ne sont pas en reste non plus – même si Yumi a eu du mal à accepter l’amour de Mayama, il n’a aucun mal à accepter ses faveurs. Un final assez fréquent dans ce genre de manga. S’il est une leçon à retenir, c’est que les victimes de violence s’en sortent pas toute seules. Dans un même genre, j’ai préféré Cut de Toko Kawai, qui est pour moi un modèle difficile à dépasser.

Asie2

 

Les dimanches de monsieur Ushioda de Yasushi Inoué

Présentation de l’éditeur :

Président d’une grande entreprise japonaise, Monsieur Ushioda souhaiterait pouvoir connaître le dimanche un peu de tranquillité et se consacrer à des sujets d’intérêt personnel. Hélas…
Que ce soit son épouse, ses amis ou des inconnus, il semble que le monde entier se ligue pour le déranger sous les prétextes les plus futiles – et les plus contraignants. Jusqu’au jour où…

Mon avis :

J’ai beaucoup aimé ce roman qui nous montre un autre aspect du Japon. Au début, nous pouvons nous croire dans un roman strictement réaliste. Après tout, monsieur Ushioda est arrivé là où il en est à force de travail, il est hautement respecté, au point d’être demandé pour des conseils ou pour être témoin lors de mariage où il ne connait pas les mariés. J’ai découvert ainsi que la fonction de témoin est vraiment essentiel dans un mariage japonais. Donc, monsieur Ushioda n’a pas une minute à lui, même le dimanche, faisant au passage une satire de l’usage du téléphone – que dirait-il de nos jours ? Il écrit aussi des articles, sorte de billets d’humeur, dans un journal, et ses avis très tranchés suscitent des réactions enflammées, parfois.
Puis, peu à peu, le récit glisse vers un autre registre, par le biais des arbres, décidément très importants eux aussi au Japon. Monsieur Ushioda entre en relation avec des défenseurs des keyakis, et se prend de passion pour ces symboles du Japon – sur ce pour quoi les japonais se sont battus pendant la guerre. Et là, pendant une centaine de pages, ce sont des moments de profondes émotions qui nous attendent.
Le dernier tiers du roman voit monsieur Ushioda changer – et nous montrer sa définition de l’amour et du soin que l’on porte aux autres. Ces dimanches lui procurent de l’apaisement – j’espère qu’ils vont en procureront aussi.

Asie2