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La terre qui demeure de Claude Michelet

Présentation de l’éditeur :

Jean Bordare est de cette race, sèche, noueuse, nerveuse, cette race qui est attachée à la terre depuis des siècles et qui se transmet, de génération en génération, le goût du travail, et l’amour presque charnel pour les quelques hectares qu’elle cultive… Mais on entend déjà, non loin de la vallée des Aulnes, le ronflement des bulldozers. Certains, dit-on, viendraient chercher de l’uranium, d’autres, investir bientôt dans de futures habitations… En ces années 1960, au nom du progrès, le paysage rural va définitivement changer. Dans la vallée, Bordare est le seul paysan à ne pas vouloir vendre ses terres, même à prix d’or. Il est seul contre tous pour que sa terre demeure…

Merci à Netgalley et aux éditions Presse de la cité pour ce partenariat.

Mon avis :

Pour moi, et pour beaucoup d’autres sans doute, Claude Michelet est l’auteur des Grives aux loups, saga paysanne dont je garde encore le souvenir vingt ans après l’avoir lu. Voici ici son premier roman qui, à l époque, n’a pas trouvé d’éditeur. Trop dur, trop âpre, pas assez dans l’air du temps, pas encore assez abouti, voici peut-être des causes de sa non-parution. Il est aujourd’hui édité et permet de découvrir le chemin parcouru.

L’action se passe dans les années 60, et pourtant, j’ai eu l’impression qu’elle aurait pu se passer bien plus tôt dans ce siècle. Prenez Bordare, le personnage principal. Il est conçu d’un seul bloc, cultivant lui même sa terre à l’ancienne. Il vit avec Louise, sa femme, sans geste de tendresse, sans effusion aucune. Ils n’ont pas d’enfants, elle n’a pas pu lui en donner. Avec eux vit Ernestine, la mère de Jean, et le moins que je puisse dire est que ce personnage, par sa hargne, se rapproche des personnages de La Terre d’Emile Zola. Pour l’amour maternelle, vous repasserez. D’ailleurs, les mères qui sont décrites dans ce roman sont des mères qui préfèrent l’autorité à la bienveillance. Oui, l’apprêté est sans doute le mot qui convient le mieux pour décrire les relations entre les différents personnages – sans oublier quelques conflits pas toujours réglés, ou tout prêts à ressurgir entre les uns et les autres. La terre, c’est une chose, « sa » terre en est une autre.

C’est une vision autre qu’apportent les gens de la ville – et la spéculation immobilière avec eux. Ce n’est plus la terre, ce sont de futurs terrains, de magnifiques lotissements à venir. L’union fait la force, de quel côté qu’elle vienne. Personnage charnière, Garnac est celui par qui non pas l’apaisement arrive – ce n’est pas toujours évident – mais la volonté de s’en sortir autrement de cette « crise » interne au village. Face à celui qui est prêt à tout pour garder sa terre (Bordave), se place celui qui veut aussi la garder, mais en rusant, si j’ose dire – déjà, l’art de trouver des appuis dans la loi.

Roman de la transition, roman d’un changement d’époque, la terre qui demeure nous montre une époque que l’on a oubliée. A vous de voir si vous souhaitez la découvrir.

 

 

Avez-vous déjà changé d’avis sur un livre lu?

Cela ne m’arrive pas souvent, mais là, j’ai envie de revenir sur un avis que j’ai eu du mal à rédiger, et, avec  le recul, je n’en suis toujours pas satisfaite. Je ne voulais pas trop parler de moi, et bien tant pis, je vais le faire.

Il s’agit de Arabe de Hadia Decharrière.

D’abord, que signifie être arabe ? Avec le recul, je vois trop dans ce mot un terme générique, presque donné par quelqu’un d’extérieur. Un peu comme quand on dit fe moi que je suis « slave » alors que mes grands-parents étaient polonais.

Puis, Maya, l’héroïne… Elle fait partie de ces jeunes femmes qui sont agaçantes parce qu’elles ont tout, elles le savent, et ma fois, elles s’en servent. Ce n’est pas interdit, loin de là, seulement se réveiller en parlant arabe et en pensant arabe, en se pensant arabe est la première épreuve de toute sa vie.

Puis (bis, je ne prétends pas à l’excellence stylistique), Maya se retrouve confrontée à des femmes qu’elle identifie comme « arabe », par leur prénom, leur apparence physique. Seulement, celles-ci ne s’identifient pas comme telles, et n’ont pas vraiment envie d’être identifiée comme telle. Que des personnes qui ne vous connaissent pas se permettent de plaquer sur vous une étiquette, et bien c’est fortement agaçant. Je le sais, cela m’arrive parfois : « puisque vous vous appelez R**, alors vous devez …Compléter avec les clichés que vous voulez, que ce soit de ce que je cuisine, de ce que je pense, ou de la profession que j’exerce. Etre professeur de français avec des grands parents qui n’étaient pas français semble pour certains impossible – je n’ai pas vraiment envie de leur laisser développer leur pensée. Sauf que mon père ne s’est jamais vécu autrement que français. Viennent aussi les considérations du genre : « pourquoi vos grands-parents sont venus en France ? » question parfois posée d’un air offusqué. Je suis française et je n’ai pas à m’en justifier quel que soit mon apparence physique/mon nom/mon prénom. Je n’ai pas besoin de satisfaire la curiosité non plus. Maya se découvre « autre », mais les « autres » n’ont pas forcément envie de ressembler aux clichés que ce personnage a sur elles.

Je ne sais pas si cela ira mieux en le disant, mais au moins, c’est dit.

 

La meute de Sarah KOSKIEVIC

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Présentation de l’éditeur :

Vous allez les aimer. Vous allez les détester. C’est LA MEUTE.
Elles n’ont ni le même âge, ni les mêmes passions – si ce n’est ce lien invisible qui les unit. Elles n’ont rien à faire ensemble. Et pourtant, elles traversent les décennies côte à côte, chacune à son rythme. Elles ont dû se résoudre à admettre que leur amitié n’est ni évidente, ni facile mais qu’en bien des points, elle surpasse toute les histoires d’amour. Elles sont six : Olivia, Romane, Elly, Isadora, Louise et Rosalie. Vous allez les aimer. Vous allez les détester. C’est LA MEUTE.

Mon avis :

Un livre dur, finalement, parce qu’il faut vraiment le lire jusqu’au bout.
Je me suis totalement perdue dans sa chronologie. Nous nous perdons sur une dizaine d’années, au fur et à mesure que les membres de cette meute se sont connues, sont devenues amies, avec Liv (diminutif d’Olivia, elle n’allait tout de même pas s’appeler Olive, comme l’épouse de Popeye). Je me suis aussi perdue avec ses nombreux personnages, toutes connaissant Paris sous le bout des doigts, détestant ma station de métro préférée (Cluny-Sorbonne !). Elles boivent, elles fument, elles se droguent, elles traversent la vie uniquement reliées par leur amitié, par le fait qu’elles espèrent pouvoir toujours s’appuyer les unes sur les autres en cas de coups durs, qui peuvent arriver, justement. Elles finissent par se ranger, parfois, avoir un enfant, par accident, un vrai métier, professeur des écoles, tout plaquer, tout recommencer ailleurs. Avec elles, on est dans un tourbillon, et parfois, franchement, je me suis désintéressée de leurs problèmes, de leurs états d’âme, de leur amour des fringues et du maquillage, du règne de l’apparence parce que le monde est dur, pour les femmes, plus dur aussi pour celles qui s’affirment et veulent vraiment mettre à exécution ce qu’elles veulent faire.
Un roman qui se lit à cent à l’heure, comme le rythme de l’écriture, et qui se referme, sonné.

Merci à Netgalley et aux éditions Stock pour cette découverte.

Zacharie Blondel voleur de poules de Philippe Cuisset

Edition Kyklos – 182 pages.

Présentation de l’éditeur :
Après la Commune de Paris, de nouvelles lois vont réprimer les populations potentiellement dangereuses. La politique d’épuration sociale, déjà violente sous le Second Empire, se durcit sous la IIIe République. Déportation, transportation et relégation remplissent les bagnes de métropole ou d’Outre-Mer. Les travaux forcés, vantés par d’honorables ministres républicains, doivent aboutir à une forme de rédemption laïque que les bagnards sont censés porter jusqu’aux antipodes. Mais cette image colonisatrice d’une France modernisée, industrielle et triomphante, n’est qu’une façade. En réalité, on nettoie le territoire de cette intarissable veine de misère, on rassure les honnêtes gens, on offre ainsi aux puissantes exploitations agricoles et minières une main d’oeuvre à bas prix. L’administration pénitentiaire signe avec la direction de la Société Le Nickel des « contrats de chair humaine ». Charles Zacharie Blondel, petit agriculteur ruiné, braconnier et voleur de poules, condamné à la relégation à l’Île des Pins, fut victime au bagne de Nouvelle-Calédonie de ce tout premier avatar du néo-esclavagisme colonial.

Mon avis :

Avez-vous déjà vu un registre de lever d’écrou ? Moi oui. Et l’on se rend compte qu’au XIXe siècle, l’on pouvait être emprisonné pour trois fois rien, deux fois zéro. Ainsi Zacharie Blondel. Une demi-douzaine de condamnation en une dizaine d’années. Pour des menus larcins : il est un « voleur de poules », pas un brigand de grand chemin. Veuf, il a trois enfants. Endetté, il a perdu sa ferme. Lors de son dernier procès, il est condamné à huit mois de prison – et à la relégation, c’est à dire à la déportation à l’île des Pins, en Nouvelle Calédonie. Oui, le rêve d’une république exemplaire n’est pas récent, disons que l’exemplarité a changé de sens. Au XIXe siècle, il s’agissait de vider les belles rues de tout ce qui pouvait faire tâche, de tout ce qui pouvait déranger, non de fermer les prisons en ouvrant les écoles, mais de déplacer le problème, et par la discipline, le travail, transformer ses hommes. Enfin, pas vraiment. Les mater, les tuer à la tache pour le développement de la colonie néo-calédonienne, faire le commerce de la chair (pas l’esclavage, rien à voir, le commandant du bateau vous le dira) et leur promettre, éventuellement, de devenir des colons libres, un jour. De revenir en France. A condition de pouvoir (se) payer le voyage de retour de quatre mois. Huit mois de voyage aller-retour pour une peine de huit mois – voilà ce que va subir Zacharie. Vous avez dit disproportion ?
Le livre est divisé en trois parties, comme les trois actes d’une tragédie. Comme dans une tragédie ordinaire, banale, quotidienne, Zacharie est impuissant à modifier son destin, d’autres ont décidé pour lui. Les recours, l’appel, rien à faire. Le voyage, qu’il faut terminer sans se rebeller et en bonne santé. Le travail au bagne – survivre sans blessure, en se rendant compte que ce que l’on fait ne sert à rien. La mort, au bout du chemin, parce que l’espoir est abandonné depuis longtemps, parce que survivre est impossible aussi.
Le livre est court, parce qu’il est sans précision inutile. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous plonge pas, littéralement, dans les geôles des prisons, dans la puanteur du bateau, dans la flore calédonienne. La mort est là toujours, les morts sont dans les pensées, comme la femme de Zacharie, morte à 36 ans de tuberculose, ou ces morts dont il découvre les tombes en Nouvelle-Calédonie. Les annexes nous permettent de découvrir les documents d’époque, et participent à la sortie de l’oubli de ce simple voleur de poules – un parmi tant d’autres, à avoir été brisé par la justice.
Merci au forum Partage-lecture et aux éditions Kyklos pour cette découverte.

Arabe de Hadia Decharrière

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Présentation de l’éditeur :

Maya est une jeune femme française de vingt-huit ans, fille unique de pharmaciens à Cannes. Un matin sans en saisir la cause, Maya se réveille en parlant et comprenant parfaitement l’arabe. Une découverte qui va bouleverser sa vie, celle de son entourage et la pousser à réfléchir sur son identité, ses origines, ses goûts, ce qu’elle est et croit être. En attendant les résultats médicaux qui doivent éclaircir ce mystère, Maya s’interroge sur ce don et sur l’identité nouvelle qu’il lui confère.

Mon avis :

J’en ai mis, du temps, à rédiger cet avis. Ou plutôt, j’en ai laissé passer, du temps, entre la fin de mon hypnotique lecture et la rédaction de mon avis, tout simplement parce que j’avais peur de parler beaucoup trop de moins dans ce livre, et pas assez du livre en question.
Maya se réveille en parlant parfaitement arabe, en pensant arabe, en étant parfaitement imprégnée de la culture arabe. Pourquoi ? Il y aura une explication rationnelle, j’ai presque envie de vous rassurer tout de suite. Je ne la révélerai pas, bien sûr, disons simplement qu’elle fait partie du champ des possibles, et non du fantastique.
Ce n’est pas tant le fait qu’elle pense parfaitement en cette langue qui questionne, c’est le choix de cette langue, de cette appropriation culturelle, en quelque sorte, et de ce qu’elle peut renvoyer, questionner, sur notre société actuelle. On juge, on est jugé, sur sa langue, son nom de famille, son prénom. On peut aussi se reconnaître entre soi, aussi, ou se rejeter.
Elle nous montre une culture, un ressenti d’une incroyable richesse. Elle nous parle aussi du sort des femmes arabes, de leur rapport à la féminité, ou plutôt, de leur obligation de refouler leur féminité. Voire pire encore. Par la langue, Maya prend conscience de ce que d’autres femmes vivent, pas si loin d’elles.
Arabe est un livre qui interroge, questionne, sur ce qui fait notre identité, sur le regard que l’on porte sur les autres, sur les clichés qui sont véhiculés aussi.

Le crime de Rouletabille de Gaston Leroux

Mon avis :

Rouletabille est un héros connu – logiquement. Le mystère de la chambre jaune, le parfum de la dame en noir sont des classiques. Mais qu’en est-il des enquêtes suivantes ? Et bien, le plus souvent, elles sont tombées dans l’oubli, ou plutôt dans le domaine public, et c’est ainsi que j’ai pu lire Le crime de Rouletabille, sa septième aventure.

Dans celle-ci, nous retrouvons aussi Sainclair, le narrateur de ses deux premières aventures, rudement éprouvés. Il avait épousé une jeune fille pure et innocente. Il a été dupé, trompé, il est aujourd’hui divorcé et a du mal à s’en remettre. Bref, il n’a plus vraiment confiance en la gente féminine. Son ami Rouletabille, lui, est marié à la belle et fidèle Ivana. Sauf que :
– Ivana est l’assistante d’un scientifique spécialisé dans la tuberculose aviaire :
– le scientifique ne peut pas s’empêcher de tenter de séduire toute jeune femme qui lui plait.
Ivana se prête au jeu de la séduction, mais Rouletabille est au courant, il sait que c’est parfaitement innocent et que Ivana ne fait cela que pour le bien de la science.

Si vous ajoutez à cela que le scientifique est marié, et que sa femme a toujours fermé les yeux sur les infidélités qu’elle connaît pourtant, vous comprendrez qu’il y a quelque chose qui ne va vraiment pas, et c’est ce que pointe Gaston Leroux dans ce roman, bien plus moderne qu’il n’y paraît – il date de 1922. Oui, Thérèse Boulenger est un ange, qui est prête à tout par amour pour son mari, par amour pour la science, rien ne doit détourner son mari de son objectif, surtout pas… Non, pas Ivana, la tendre épouse de Rouletabille, mais Theodora, flamboyante maîtresse de Boulenger, avec laquelle il a rompu parce qu’elle devenait trop dangereuse pour sa santé. Théodora est un être flamboyant, je l’ai déjà dit, plus profonde qu’elle n’en a l’air au début du roman, en tout cas, elle m’a tout de suite été sympathique, parce qu’elle n’est pas hypocrite du tout. Oui, elle a des amants, oui elle est entretenue, et alors ? Elle ne prétend pas être ce qu’elle n’est pas, elle ne force personne à être son amant, et elle a probablement un rôle à jouer plus important qu’on ne le pense.

Non parce que Thérèse Boulenger…. Elle représente tout ce que l’on demande à une bonne épouse : se taire, se dévouer, se sacrifier, être irréprochable aux yeux du monde. Elle va même plus loin (trop loin ?) puisqu’elle « choisit » la jeune femme qui devra tempérer, chastement, les ardeurs amoureuses de son époux bien-aimé. Elle n’est pas sans rappeler certaines femmes qui ont bel et bien existé – je pense à l’impératrice Sissi, qui aurait pris soin que la maîtresse de l’empereur soit à ses côtés après la mort de l’archiduc Rodolphe. Thérèse Boulenger aurait probablement été saluée comme un modèle d’amour conjugal, elle l’est sans doute, encore, aux yeux de certaines femmes qui pensent que leur rôle est de se sacrifier entièrement au profit de leur mari, de le mettre en valeur (j’ai lu un roman sur le sujet il y a cinq/six ans, le titre m’échappe). Ce n’est pas le cas pour moi, qui ai un certain recul face à cette femme que tous ou presque voient comme un ange – mais vivre avec un ange, parfois, c’est insupportable parce qu’un ange, c’est immatériel. Recul, oui, tant elle codifie chaque chose, chaque fait qu’Ivana doit accepter du scientifique, Ivana qui est mariée et qui ne cache rien à Joseph Rouletabille, ni à madame Boulenger – ce qu’elle accepte de faire est à ce prix.

Je vous ai déjà dit, un jour, que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Et bien c’est le cas, puisqu’un premier drame survient, très vite étouffé. La raison d’état ! Puis, le coupable pas vraiment présumé est mort, la victime est presque vivante, alors n’allons pas plus loin. Une bonne intention de plus conduit à un drame bien plus définitif, qui verra notre cher Rouletabille emprisonné, et Sainclair, son ami, contraint d’assurer sa défense. Ce n’est pas facile, parce que Sainclair est sans doute le seul à croire en l’innocence de Rouletabille, veuf à peine marié – et à l’époque, l’on reprocha à Gaston Leroux d’avoir fait disparaître madame Rouletabille si rapidement.

Rien n’est impossible au reporter, qui a plus d’ami fidèle que le lecteur ne le pense, des amis près à l’aider, à rechercher ce que la police n’a pas vu ou n’a pas voulu voir. Le roman se termine par un grand classique : la scène du procès, dans lequel des vérités bonnes à dire seront assénées. La jalousie n’est jamais bonne conseillère, il est des personnes qui savent ne pas y céder, même s’ils la ressentent (Rouletabille), il en est d’autres qui s’y abandonnent. Gaston Leroux, dans cet ouvrage qui est plus qu’un roman policier, l’a finement analysé.

 

 

Sa majesté des fèves d’Eve Borelli

Présentation de l’éditeur :

Lucien, dernier fabricant de fèves de France, désespère : l’âge d’or des féviers est révolu, il vient de mettre la clef sous la porte et pour couronner le tout, sa petite amie plie bagage.
Heureusement, sa sœur Cristalline ne l’entend pas de cette oreille. Pour une lanceuse de disque de son niveau, la défaite n’est pas une option. Elle met donc au point un plan follement insensé pour sauver son frère : destination Londres pour rencontrer la reine Élisabeth, grande adepte de galettes des rois et devenir son févier officiel !

Merci à Netgalley et aux éditions Fayard pour ce partenariat.

Mon avis :

Il est des road trip qui sont totalement ratées, je serai sympa, je n’en parlerai pas. Il en est d’autres qui sont très réussis, et Sa Majesté des fèves en fait partie.
Le personnage principal est un personnage entièrement à part, ne serait-ce que par son métier : il est févier. Il est surtout un févier au chômage, avec une compagne qui ne le comprend pas – j’aurai pu mettre « plus », j’ai un doute qu’elle l’ait jamais comprise. Elle pense qu’il lui suffirait de se « bouger », de retrouver un travail – n’importe lequel – et que tout irait mieux tout de suite. En tout cas, leur couple en a sévèrement pâti, au point qu’il a disparu, complètement. Lolitta a tout de même la prévenance d’avertir Cristalline, soeur aînée de Lucien, que celui-ci ne va pas bien. Cristalline arrive aussitôt, et le livre aurait pu s’arrêter là, n’était l’obstination de la soeur aînée qui a appliqué le précepte suivant : quand on est chassé par la porte, on passe par la fenêtre.

Cristalline est rôdée : protéger son petit frère, cela fait des années qu’elle le fait ! Elle a donc un projet un peu fou, pour ne pas dire complètement fou : faire présenter son frère à la reine d’Angleterre ! Bien sûr, le fils de Cristalline et son caniche sont du voyage. Comme si cela ne suffisait pas, deux autres personnes vont faire la route : une danseuse un peu cabossée par la vie, et un cleptomane presque repenti – mais c’est dur.

Prendre la route avec eux, c’est accepter l’inattendu, accepter de partir avec quelqu’un qui refuse absolument l’ordinaire et le raisonnable – je veux parler de Cristalline, pas de Lucien, de quelqu’un qui donne à son fils tout l’amour que sa propre mère n’a pas su ou pu lui donner. Parce qu’il est avant tout question d’amour dans ce roman, celui que l’on donne, que l’on est prêt à donner, que l’on reçoit, ou que l’on ne reçoit pas, même si l’autre, en face, vous affirme que si, c’est bien de l’amour, même si cela ne ressemble pas du tout à ce que vous, vous appelez de l’amour.

Il est question de famille, aussi, légèrement dysfonctionnelle parfois. De ce que l’on est prêt à faire pour la protéger, pour ne pas peiner l’autre, même s’il peut pour le reprocher. Parfois, heureusement, ce n’est pas aussi lourd. Prenez Maguelonne, la jeune danseuse au prénom au moins aussi rare que celui de Cristalline, n’a pas souvent du manque d’amour de ses parents, elle découvre aujourd’hui l’autre versant de l’enfance de sa mère, par le biais de sa cruelle tante, au prénom si royal (Victoria) qui lui a légué sa maison. On dit que les anglais sont excentriques, alors les anglais d’adoption.

Sa majesté des fèves est un vrai roman feel-good, qui permet, mine de rien, d’aborder des thèmes plus profonds qu’on ne le pensait.