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Chouquette d’Emilie Frêche

Présentation de l’éditeur :

Quelle femme de soixante ans, aujourd’hui, peut sans grimacer s’entendre appeler « mamie » ? Pas Chouquette, qui a réglé le problème en recyclant le surnom de ses tendres années, au grand dam de sa fille Adèle, laquelle rêve pour son petit Lucas d’une vraie grand-mère. N’empêche, vraie ou fausse, c’est bien Chouquette qui doit jouer les baby-sitters de luxe auprès de son petit-fils, renvoyé de sa colo pour cause de varicelle, pendant qu’Adèle est partie sauver le monde au fin fond de l’Afrique. Et c’est bien Chouquette qui va se retrouver en tête à tête forcé avec Lucas… et la réalité.

Mon avis :

J’ai lu ce livre parce que j’ai vu l’affiche du film qui sortira prochainement avec Sabine Azéma. Je n’irai pas le voir, mais j’ai lu le livre : il est toujours amusant de lire une histoire très différente de ce que vit son entourage.
A 64 ans, Catherine ne supporte pas que son petit fils l’appelle « mamie », elle veut donc qu’il l’appelle « chouquette ». A 69, ma cousine a un petit-fils de 26 ans (et d’autres plus jeunes) : je crois bien qu’il l’appelle « mamie » et qu’elle n’est pas la seule sexagénaire de mon entourage dans ce cas.
Il faut dire aussi que l’héroïne n’a pas la même vie que les sexagénaires qui m’entourent : elle vit une vie de bohème, de baba cool attardée mais riche. Surtout, elle vit dans le dénie permanent : elle ne veut pas admettre que son mari l’a quitté depuis trois ans, et personne ne parvient, ou ne souhaite parvenir à le lui faire comprendre. Certes, au fond d’elle-même, Chouquette sait bien que Jean-Pierre ne reviendra pas, feindre de ne pas le savoir l’aide à ne pas se suicider. Oui, elle a beau être d’une génération qui a été féministe, ni elle, ni ses amis ne vivent sans être dépendantes, de toutes les manières possibles, d’un homme, qu’il soit leur mari ou leur amant. N’ayant pas trouvé sa place dans le couple formé par ses parents, et surtout face aux concessions perpétuelles que sa mère a faites pour préserver son mariage (la maîtresse du moment était de toutes les fêtes de famille), la fille unique Laurence a épousé un homme qui a l’âge d’être son père, suit une psychanalyse et a entrepris de sauver le monde en effectuant différentes missions humanitaires. Ce n’est pas que les relations avec sa mère sont houleuses, non, c’est plutôt que les deux femmes ne peuvent s’exprimer l’une envers l’autre que de manière exacerbée, et le plus souvent par téléphone interposé : plus facile d’hurler quand l’autre n’est pas en visu.
Et son petit-fils ? Et bien Chouquette fait ce qu’elle peut pour le surveiller, parfois de manière très personnelle, et drôle, aussi.
Il est question de la crise financière, mais les personnages ne semblent pas vraiment concernés par elle. On en parle, on ne la subit pas vraiment à bord d’un yacht ou auprès d’une piscine entouré de ses domestiques.
Chouquette est un roman divertissant, sans plus, alors que bien d’autres choses auraient pu être creusées.

Les belles vies de Benoît Minville

Présentation de l’éditeur :

Turbulents, pas vraiment délinquants, ils cumulent les bêtises plus ou moins graves, les rires et les bleus. Vasco est en CFA BTP, Djib passe en première S. Leur dernière rixe est pourtant celle de trop…
Afin de leur mettre du plomb dans la tête, leurs parents décident d’employer les grands moyens : ils envoient les deux ados dans la Nièvre, le temps d’un été chez un ami du père de Vasco, entrepreneur local qui propose ses services comme famille d’accueil pour la DDASS.
C’est dans cette campagne éloignée de tout, France profonde dont on parle peu, qu’ils vont rencontrer et se confronter à une autre forme de jeunesse : celle des enfants élevés par celle que tous surnomment « Tata », une femme qui accueille des enfants placés et donne sa vie aux autres.

Mon avis : 

Vous êtes invités aujourd’hui à un débat sur la littérature jeunesse, afin de la définir. Note : la littérature jeunesse est toujours définie par des adultes. Elle est définie en France par une loi de 1949. Elle est régie aussi par un nombre constant d’idées reçues, comme si la mission des livres était d’élever les enfants, de leur faire la morale ou de les faire rentrer dans les jolies cases toutes prêtes bien dessinées par les adultes. De plus en plus, et heureusement, il est des livres qui sont davantage des livres « de littérature » que de littérature jeunesse, des livres à mettre entre toutes les mains, y compris celles des adultes. J’attends d’ailleurs d’autres réactions d’adultes que la mienne – on ne sait jamais.
Djib et Vasco sont deux amis d’enfance qui ont fait et font encore des bêtises. Rien de très grave, je vous rassure tout de suite. Cependant, nous ne sommes pas dans le cadre de gentilles bêtises, mignons tours de malice destinés à faire sourire jeunes et moins jeunes lecteurs, non, de vraies bêtises qui peuvent avoir des conséquences sur leur avenir. Et l’on ne s’en rend compte qu’après les avoir faites.
Que faire, pour les parents, qui se sont toujours occupés de leur mieux de leurs enfants ? Prendre une décision radicale et dépayser les deux ados, en les envoyant au fin fond de la Nièvre, chez un ami du père de Vasco.
Là, le lecteur pouvait s’attendre à plusieurs écueils. Premièrement, non, la vie à la campagne, ce n’est pas merveilleux, avec le retour à des valeurs simples, etc, etc, où les ados passent leurs journées à aider aux travaux des champs, etc, etc… Non, Benoît Minville nous montre la campagne telle qu’elle est aujourd’hui, non telle qu’elle est rêvée. La délinquance, le racisme, les préjugés ou plus largement le mal de vivre ne sont pas réservés aux grandes villes, à la banlieue. Et les valeurs que l’on veut défendre dans la vie, c’est à nous de les choisir, où que l’on vive.
Et comme le dit « – Ce n’est pas une leçon de morale, ce n’est pas une leçon de vie. ce que je peux humblement vous conseiller, quand le torrent des émotions est trop difficile à endiguer, c’est de peser ce que vous avez comme bonheur et comme malheur, et d’essayer de les faire cohabiter. Il vous faut préserver des petits moments de joie dans le tragique de la vie, ils sont à vous. »
Oui, pas de leçon de morale, de comparaison entre les histoires de chacun. Vasco et Djib vont devoir apprendre à vivre avec les enfants, les ados que Tonton et Tata (ainsi sont-ils appelés) accueillent. Il ne s’agit pas là encore, comme j’ai pu le constater dans certains livres, de dresser un catalogue de toutes les situations qui peuvent amener un enfant à être placé, non. Chaque histoire est différente. Chaque enfant, adolescent mérite le même soin, le même accompagnement vers ce à quoi tend chaque famille d’accueil (et aussi la majorité des enfants) : le retour dans leur famille, dans un futur plus ou moins proche.
Ce livre raconte deux mois dans la vie de ses adolescents, deux mois qui ne changent pas tout, mais deux mois qui les font progresser dans la découverte et l’acceptation de soi. Un roman lucide, aussi : les liens qui se sont tissés au cours de cette été perdureront-ils ? Rien n’est moins sûr, mais rien n’est impossible non plus.
Mention spécial pour le personnage de Perrine qui, dans une situation difficile, agit. Oui, agit, dit les choses, et n’attend pas dans son coin sans rien faire. Je n’ai garde d’oublier Chloé non plus. Même si Djib et Vasco sont les personnages principaux de ce roman, les jeunes filles ne sont pas des figurantes.
Coup de coeur pour ce roman que j’ai vraiment envie de faire découvrir.

La dernière licorne de Tobby Rolland

Présentation de l’éditeur :

Un thriller ambitieux au rythme effréné. Une intrigue historique diaboliquement séduisante qui embarque le lecteur dans une course folle, de Bordeaux à Erevan en passant par le Vatican et Hong Kong, à la poursuite d’un secret qui n’est rien de moins que celui de l’humanité tout entière.

Merci à Netgalley et aux éditions Les presses de la cité pour ce partenariat.

Mon avis:

Installez-vous bien confortablement dans votre fauteuil, prévoyez de quoi vous hydrater et vous pouvez vous plonger dans les 594 pages de ce roman. N’hésitez pas cependant à faire des pauses à l’intérieur de ce livre que je qualifie tout de suite de thriller ésotérique : il se divise en neuf courses et il est bon de s’arrêter avant chacune d’elles, ne serait-ce que pour savoir où celle-ci nous entraîne.
En effet, quand nous lisons les premières pages, nous pouvons presque croire que nous allons nous retrouver dans un récit assez « confortable ». Certes, il est question d’un secret, transmis de génération en génération (grand classique) mais la petite Aman, qui fête son anniversaire, semble mener une vie simple, sereine, entourée des siens et de Leka, animal de compagnie inséparable de la petite fille. Dès le chapitre suivant, fini le confort, et il en sera de même tout au long de la lecture.
Le rythme est très soutenu, les personnages principaux ont peu de temps entre chaque péripétie pour se poser, pour réfléchir vers la nouvelle étape de leur périple, qui les mène de l’Europe aux portes de l’Asie – faites attention à ne pas vous perdre entre les différents lieux. De même, ne vous perdez pas dans les différentes temporalités : ainsi, un récit est enchâssé dans le récit principal. Il est nettement repérable mais il peut aussi créer un sentiment de flottement – le choix des prénoms n’est pas innocent.
Mais, me direz-vous, qui sont les personnages principaux ? En effet, les personnages secondaires sont nombreux, nettement caractérisés, mais disparaissent parfois très rapidement, alors que j’aurais aimé poursuivre un bout de chemin avec eux (preuve de la force avec laquelle ils ont été caractérisés). Ainsi, et l’erreur est humaine, j’étais persuadée que celle qui est devenue l’un des personnages féminins principaux du roman ne ferait qu’une apparition. Cécile avait tout du professeur d’université revêche que l’on a qu’une envie : renvoyer à ses recherches qui n’intéressent pas grand monde et surtout qu’elle y reste ! Erreur, erreur, il ne faut pas se fier aux apparences, ce que certains ont fait trop longtemps, dans de tout autre domaine.
Et les autres, me direz-vous encore ? Nous avons le charmant Zak Ikabi, qui paraît attirer les ennemis et leurs armes avec une facilité déconcertante. Chercheur ostracisé par ses théories pour le moins ésotériques (nous y revoilà), il prend des risques et en fait prendre aussi à ses proches. Ce n’est pas entièrement de sa faute, mais tout de même. Nous avons leurs adversaires, avec à leur tête Cortès. Pouvoir et destruction sont ces deux moteurs. J’ai rarement vu un personnage aussi négatif, il est impossible de lui accorder ne serait-ce qu’une once de sympathie, et pourtant, j’ai très souvent de la sympathie pour les « méchants ». Ses acolytes sont à l’avenant.
Ce livre est un thriller mais son sujet est tout de même assez difficile, bien loin des licornes des oeuvres de littérature jeunesse. J’aurai presque envie de vous recommander la lecture d’extraits de la Genèse, comme le fait Cécile au cours du roman, voire de l’épopée de Gilgamesh : quand on commence un parcours parfois ardu, il est bon d’avoir balisé le terrain avant.
La dernière licorne est un roman qui demande du temps pour être lu, même s’il est vrai que l’on a envie de s’avoir ce qui va se passer juste après.

Dans ce jardin qu’on aimait de Pascal Quignard

Présentation de l’éditeur :

Le révérend Simeon Pease Cheney est le premier compositeur moderne à avoir noté tous les chants des oiseaux qu’il avait entendus, au cours de son ministère, venir pépier dans le jardin de sa cure, au cours des années 1860-1880.
Il nota jusqu’aux gouttes de l’arrivée d’eau mal fermée dans l’arrosoir sur le pavé de sa cour.
Il transcrivit jusqu’au son particulier que faisait le portemanteau du corridor quand le vent s’engouffrait dans les trench-coats et les pèlerines l’hiver.
J’ai été ensorcelé par cet étrange presbytère tout à coup devenu sonore, et je me suis mis à être heureux dans ce jardin obsédé par l’amour que cet homme portait à sa femme disparue.

Merci à Netgalley et aux éditions Grasset pour ce partenariat.

Mon avis :

Curieux objet littéraire que celui-ci. Texte de théâtre ? (Je suis peu familière du théâtre contemporain) Poésie en prose ? Biographie théâtralisée ? Le tout, certainement, en un objet littéraire étonnant. Il faut s’approprier cette forme étonnante. J’ai apprécié la partie la plus poétique, tous les passages qui évoquent la nature et la musique. C’est d’ailleurs pour cette raison que la lecture de cette ouvrage m’intéressait puisque révérend Simeon Pease Cheney a noté, pendant vingt ans, les sons de la nature qu’il entendait, dans le jardin qu’avait aménagé sa femme Eva, trop tôt disparue.
Cependant, ces passages sont trop bref, et l’essentiel de la première partie du livre est consacré au rejet par le révérant de sa fille unique Rosamund. Les causes ? Elle est le portrait de sa mère morte. Elle est vivante alors que sa mère est morte en la mettant au monde. Simeon chasse donc sa fille unique, qu’il n’est jamais vraiment parvenu à aimer, pour ces raisons, pour ne se consacrer qu’au souvenir de son amour défunt. Oui, cela m’a mis très mal à l’aise. Même si l’amour que je porte à des personnes décédées est fort (et leur mort n’y change rien), j’ai vraiment du mal avec les personnes qui font passer les morts avant les vivants.
Rosamund reviendra pourtant, régulièrement, prendre soin de son père vieillissant. Le récitant ponctue les différentes scènes et jeux de scène (parfois difficilement compatible avec une scène de théâtre), devenant parfois plus narrateur que récitant.
Dans ce jardin qu’on aimait contient de belles pages, qui ne sont pas assez nombreuses à mes yeux.

Ker Shalom de Stanilas Mahe

Présentation de l’éditeur:

Eléonore, vivant retirée sur l’île d’Yeu, révèle à son petit-fils, Raphaël, qu’elle est juive. Désertant les bords de Loire, il met le cap sur Israël, bien décidé à comprendre cet héritage. Dans une université d’été sur les hauteurs du mont Carmel, il apprend l’hébreu et découvre les multiples facettes de ce qu’être juif veut dire. Le réveil identitaire de descendants de convertis ibériques échoués en Israël fait étrangement écho à sa propre quête. Rallié à la cause marrane, Raphaël n’oublie pas un seul instant les raisons intimes de son voyage initiatique : témoigner pour Eléonore, la juive cachée, oubliée…

Merci au forum Partage-Lecture et aux éditions Publishroom pour ce partenariat.

Mon avis : 

Ker Shalom est l’histoire d’un changement de cap. Raphaël est journaliste, il a 25 ans. Sa compagne Mona vient de lui présenter ses parents qui ont démontré leur catholicisme fervent. Bref, l’avenir semble tout tracé, si ce n’est que Raphaël se sent engoncé dans cette situation et ne veut pas que lui soit imposé un mode de vie qui ne serait pas le sien. Alors qu’il est en pleine réflexion, c’est le moment que choisit Eléonore, sa grand-mère, pour lui révéler le secret de ses origines : elle est juive.
Plutôt que de se tourner vers le passé de sa grand-mère et de sa famille, plutôt que de s’étendre sur les causes de ce secret, Raphaël va de l’avant et décide de se plonger dans le judaïsme contemporain. Il le fait d’une manière qui ne manque pas de panache (j’aime beaucoup ce mot, donc je le place) : au lieu de vacances au soleil, il se rend en Israël pour suivre un stage intensif d’hébreu pendant un mois.
Tout en étant acteur de sa formation – oui, Raphaël est bien là pour apprendre l’hébreu et pour en découvrir un peu plus sur lui-même – le jeune homme fait des rencontres, et découvre toute la diversité du judaïsme contemporain. Il croise des personnages attachantes, débrouillardes, avides de connaissance et de partager aussi  leur savoir, leur goût. Leur contradiction, aussi : difficile de concilier une foi sincère avec les contraintes de la religion.
Il est étonné, aussi par la vision négative que l’on peut avoir de la France en Israël, surpris, également, de découvrir l’histoire des communautés juives de France. Et oui, une rencontre avec une jeune doctorante peut aussi stimuler les recherches – journaliste un jour, journaliste toujours, et Raphaël de remonter ainsi, pour elle mais aussi pour lui-même, le parcours des juifs marranes à travers les continents et l’histoire. Ce n’est pas qu’au XXe siècle que les juifs ont dû dissimuler leur religion. Il leur a fallu concilier la nécessité de survivre
Même si le personnage principal est un homme, Ker Shalom est avant tout une histoire de femme. Mona, Eléonore, Esther, Gabriela sont les héroïnes de ce livre, présentées ici dans leur ordre d’apparition, non dans leur ordre d’importance. En effet, c’est véritablement Eléonore, la grand-mère de Raphaël qui donne son impulsion aux actes de son petit-fils. Tous les deux ont un lien privilégié, Raphaël respectant le désir d’indépendance d’Eléonore là où d’autres privilégieraient la sécurité, ou ce que l’on nomme tel. Quant à Gabriela, clandestine dans un pays qu’elle ressent pour sien, elle est touchante par la sincérité de son engagement, son besoin de faire reconnaître son identité.
Un petit mot sur le dénouement, que certains pourraient juger décevant. Ne faut-il pas aussi conserver une part de mystère et de secret ?

Cortex d’Ann Scott

Présentation de l’éditeur :

Los Angeles, aujourd’hui. La cérémonie des Oscars va commencer. Plus de trois mille personnes dans la salle. Soudain, une explosion. Au coeur du chaos, très vite, les rumeurs courent. Julia Roberts, Steven Spielberg, Al Pacino ? Qui est mort, qui est blessé ? Dans cet Hollywood qui pleure ses icônes, Angie, une jeune réalisatrice française, Russ, un vieux producteur californien, et Burt, un humoriste new-yorkais, se croisent pendant quelques jours. Entre amours perdues, sidération et passion du cinéma, chacun se demande : de quoi sera fait le futur, sans tous ces visages familiers qui ont façonné nos rêves ?

Merci aux éditions Stock et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis : 

Sept ans déjà que j’ai lu le dernier roman d’Ann Scott, A la folle jeunesse. Aussi ai-je eu envie de découvrir son nouvel opus quand j’ai découvert sa parution.
Au coeur de ce livre, un attentat au beau milieu de la cérémonie des Oscars. Et un questionnement qui en ressort. Non, pas se demander comment cela a pu arriver. Non, se demander si la douleur est plus grande quand les victimes sont connues de tous, ou presque, quand elles ont accompagné des années de nos vies, qu’elles ont été associées à des événements qui nous ont touchés, voire qu’ils ont aidé à nous consoler.
Vaste questionnement. Pour ma part, j’ai trouvé le ton du roman distancié, comme si les émotions devaient être tenues à distance et n’affleuraient pas réellement. Nous avons pourtant des blessés – graves – des morts, des discussions, aussi, sur la manière dont les choses auraient pu être faites pour sauver plus de personne – le genre de polémique que l’on entend constamment, finalement, dès que des personnalités se retrouvent parmi les victimes.
Trois personnages principaux émergent. La première, Angie, est une rescapée de l’attentat, elle doit affronter l’après, et rechercher l’homme qu’elle aime, qui était présent lui aussi. Quadragénaire, elle est seule, sans attache si ce n’est son art. La seconde, c’est Russ, veuf inconsolé et producteur émérite. Ces deux solitudes se rapprocheront – parviendront-ils à se soutenir, c’est une autre question. Le troisième est Burt – un solitaire, lui aussi, nous rappelant que, quoi qu’il arrive, nous sommes toujours seuls. Burt apparaît, réapparaît, et devra convenir que les mots peuvent faire bien plus de mal qu’on ne le pense – pour ceux qui en douteraient encore.
Ce que j’ai préféré dans ce livre est sa réflexion sur notre société et sur son évolution, ou plutôt sa quasi-régression. Il est bon de s’arrêter, de se poser, de prendre du recul, finalement.
Je terminera par cette citation, qui illustre bien ce propos :
En quoi pouvoir lire l’info en temps réel et être au courant des horreurs du monde à chaque seconde enrichit la journée ?

Dakota song d’Ariane Bois

Présentation de l’éditeur :

New York, 1970. Shawn Pepperdine, jeune de Harlem, assiste, horrifié, au meurtre de son meilleur ami. Pour échapper aux assassins, il trouve refuge dans les sous-sols du Dakota, l’immeuble le plus mythique de Manhattan.
Au coeur d’une ville en pleine ébullition, le Dakota reste, lui, immuable : un club très fermé, un château médiéval sur Central Park, un havre de paix des « rich and famous ». S’y côtoient Lauren Bacall, Leonard Bernstein et Rudolf Noureev. Ici, Polanski tournera les images du film Rosemary’s Baby.
Devenu le premier portier noir du Dakota, Shawn côtoie ses résidents : Nigel, Abigail, Nathan, Cherie, Becky, Andrew, Tyler et les autres.
Quand la plus grande star du monde, John Lennon, emménage à son tour, l’immeuble et sa communauté s’enflamment…

Merci à Netgalley et aux éditions Belfond pour ce partenariat.

Mon avis : 

Par où commencer cette chronique ? Je manque de temps en ce moment, comme beaucoup de collègues, et je veux partager le plaisir que j’ai eu à lire ce livre.
Les premières pages m’ont happée, par leur violence même, leur injustice. Shawn assiste au pire, et comme il ne peut plus rien faire pour son meilleur ami si ce n’est sauvé sa peau, il trouve refuge dans l’immeuble où travaille son oncle. Sauver sa peau, oui, mais aussi penser à sa mère, ses petites soeurs, que sa présence ne pourrait que mettre en danger.
Ce qui frappe dans cet immeuble ? Il est un monde clos, protégé, aux règles immuables. Cet immeuble fonctionne un peu comme ces vastes palais européens dans lesquels les domestiques effectuent des tâches pour le bien-être de leur patron, tout en restant le plus invisibles possibles. Un monde si protégé que les minorités sont exclues : engager un portier noir a été soumis au vote, certains habitants ne cachent pas du tout leur racisme, sous leur vernis si respectable.
N’entre pas qu veut dans cet immeuble, y compris quand un appartement se libère et qu’un artiste aussi connu que John Lennon souhaite y vivre. J’ai aimé le portrait qui est fait dans ce roman de cet homme, homme sincère, touchant, qui souhaite simplement rester un artiste et profiter de sa vie de famille, avec femme et enfant.
D’autres portraits sont tracés des habitants de cet immeuble. Presque tous sont attachants. Nous les suivons sur dix ans, chaque chapitre est consacré à un personnage et/ou à une période donnée. Surtout, les personnages changent, évoluent, en bien, en mal, certains se révèlent véritablement. Je pense notamment à Andrew, ce publicitaire beaucoup plus altruiste qu’il n’y paraît de prime abord et qui cache des plaies profondes. Je pense à ceux qui se relèvent après avoir subi coup dur sur coup dur. Je pense à ceux qui prennent leur vie en main, ceux qui osent. Vivre dans un monde protégé ne protège pas de la solitude, de ses douleurs et de ses peines. Cela protège encore moins de l’égoïsme, du racisme.
Reste l’espoir, la patiente, la ténacité – Shawn et les siens n’en manquent pas.
Dakota Song est un roman fort, dynamique, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.