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Tant qu’il le faudra de Cordélia

Présentation de l’éditeur :

Prudence est une jeune lesbienne dans le placard qui découvre la vie parisienne… David est un étudiant gay dont la vie tourne presque exclusivement autour de son engagement associatif et de son meilleur ami… Jade, militante féministe et anti-validisme, essaie de faire entendre sa voix sur les réseaux sociaux… Ina, déjà dans la vie active, doit jongler entre son travail, ses deux associations et ses activités d’autrice Wattpad… Ensemble et aux côtés de leurs amis, ils essaient, tant bien que mal, de s’entendre, pour publier HoMag, une revue LGBT+. Mais entre amour, études, travail et autres réalités du quotidien, la vie n’est pas toujours simple, pour celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule d’une société trop formatée. Suivez leurs vies, leurs errances, leurs luttes, durant toute une année scolaire, à travers un récit choral aussi ambitieux que stimulant.

Merci aux éditions Akata et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

J’essaie d’être brève : j’aurai aimé, étant adolescente, pouvoir lire des livres comme celui-ci, des livres qui montrent que les êtres sont divers, différents, qu’il n’y a pas un modèle à suivre absolument, que se « fondre dans le moule », que « faire comme le plus grand nombre » n’est pas une obligation. Être soi, c’est déjà assez compliqué comme cela. Hélas, ces livres n’existaient pas de mon temps. J’ai simplement eu la chance de naître dans une famille où ne pas être dans la norme était fréquent.
Prudence, David, Jade, Ina, Galahad, autant de prénoms, autant de personnages singuliers. Ce sont tous de jeunes adultes, ils sont tous différents. Leur point commun ? Ils sont engagés dans le milieu associatif, et s’investissent énormément pour publier HoMag, une revue LGBT. Nous les suivons, alternativement. Si Ina est déjà insérée dans la vie active, les autres sont encore étudiants. Cela ne rend pas leur vie facile pour autant, surtout s’ils n’osent parler à leurs parents, craignant leur réaction, se doutant que l’acceptation, ce n’est pas pour tout de suite, et c’est peut-être même pour jamais. Sans vouloir faire preuve de pessimisme, s’il est bon que de tels livres existent et même deviennent de plus en plus nombreux, c’est aussi parce qu’ils rappellent que notre société est loin d’être aussi ouverte et tolérante que certains veulent bien le penser. Mention pour ceux qui pensent que les LGBT+ ont réussi à avoir les mêmes droits que les hétéros. Si seulement c’était vrai ! J’ajoute que l’incompréhension peut aussi venir de militants homosexuels – la transphobie existe partout. Le fait que l’autrice en parle est intéressant, parce qu’elle a su créer des personnages qui sont loin d’être manichéens.
Moi qui, d’habitude, n’aime pas que les points de vue changent d’un chapitre à l’autre, cela ne m’a pas dérangé ici, j’ai trouvé que cela apportait vraiment de la richesse à la construction du récit.
Des regrets ? Oui. Depuis la sortie d’Alana et l’enfant vampire, j’espère vraiment le retour des salons du livre – pour des échanges « en vrai » avec l’autrice.

Qui a tué Louis Cadiou ? de Philippe Tranchart

édition Librinova – 238 pages.

Présentation de l’éditeur :

En octobre 1919, un procès d’assises bâclé a mis un point final à une affaire criminelle qui reste obscure. Dans les premiers jours de 1914, le patron d’une usine du Finistère travaillant pour le ministère de la Guerre disparaît. On a quelques raisons de penser qu’il a pris la fuite : Louis Cadiou faisait alors l’objet d’une enquête pour des malversations commises au détriment des poudreries nationales.
Mais un mois plus tard, on retrouve son cadavre dans des conditions rocambolesques. Le même jour, le directeur technique de l’usine est arrêté. L’affaire Cadiou a commencé, feuilleton échevelé aux rebondissements spectaculaires, peuplé de fous, de mythomanes, d’affairistes véreux et de politiciens corrompus, miné par la guerre des polices, et plombé par le souvenir tout récent de cuirassés qui explosent. Elle tiendra la Bretagne en haleine et quittera rarement la une de tous les journaux de France, avant que la Grande Guerre n’impose son actualité.

Mon avis :

Merci aux éditions Librinova et à Netgalley pour ce partenariat.
Je suis toujours admiratives des policiers, des juges, qui ont tout mis en oeuvre pour que la vérité éclate. Mais, parmi toutes les affaires criminelles qui ont passionné l’opinion publique, combien ne se sont jamais terminées ? C’est le cas de l’affaire Louis Cadiou, une affaire totalement oubliée de nos jours.
Dès que j’ai lu les dates auxquelles cette affaire avait débuté, je savais bien que d’autres assassinats viendraient faire sombrer celui-ci dans l’oubli. Je ne me doutais pas que l’affaire elle-même n’aboutirait jamais, au point que le procès semble une vaste mascarade.
L’enquête ? Une succession de bâton dans les roues mis par le procureur en personne. Entre mettre la pression sur le juge, gêner les policiers avec constance, cet ambitieux personnage s’est surpassé.
Je suis presque étonnée de l’exquise politesse de la justice. L’on tenait un coupable, Louis Pierre, ingénieur de son état. Il était donc inutile, totalement, de chercher quelqu’un d’autres, d’explorer les pistes qui pourtant, ne manquaient pas. Il ne fallait surtout pas déranger la famille, même si les allégations du frère de la victime était étonnantes, pour ne pas dire fantaisistes. Si un scénariste de séries télévisées écrivait de telles péripéties, ils feraient sourire. Dans la « vraie vie », personne ou presque n’a souligné l’invraisemblance de certains faits.
Le dossier aurait-il été trop sensible ? Avant le meurtre de Louis Cadiou, il y a eu des scandales liés à l’usine qu’il dirigeait. Oui, fabriquer de la poudre, livrer de la poudre défectueuse, avec des conséquences qui pouvaient être dramatiques, être une usine française fondée grâce à des capitaux allemands, rien de tout cela n’est anodin.
Je suis ressortie de cette lecture irritée par tout ce qui aurait pu être élucidée et ne l’a pas été. La vérité et la justice n’ont pas véritablement été servie. L’auteur n’y peut rien : les faits, relatés avec précisions, ne peuvent être changés.

Que Dieu lui pardonne de Laurent Malot

Présentation de l’éditeur :

Maya a dix-sept ans. Lorsqu’elle décide d’échapper à la violence de son père, elle trouve refuge à Fécamp, au pied des falaises. Elle se reconstruit et peut enfin se rêver un avenir : elle sera architecte.
Mais dans l’appartement mitoyen du sien, quatre enfants, de six à douze ans, sont la proie d’un homme tyrannique. Son combat, désormais, n’est plus seulement de sauver son âme, mais de les protéger.
Jamais elle n’aurait imaginé que les choses se passeraient ainsi. Elle va agir avec son cœur. Sans réfléchir. Que Dieu lui pardonne. Comme il pardonne aux lâches. Aux misérables.

Mon avis :

Livre tout sauf facile à lire. Livre dont j’ai tourné les pages très lentement, tant le sujet est éprouvant : la maltraitance, et le fait que trop de personnes ferment les yeux et se bouchent les oreilles face à elle. Les exemples ne manqueront pas dans ce récit, quand les personnes ne se cherchent pas des excuses, pour ne pas avoir agi, le bon vieux « on n’était pas sur » ou « cela ne nous regarde pas ».
Pourtant, l’auteur reste toujours sobre et juste dans son récit, sans pathos, sans misérabilisme. La réalité simple, vraie, crue. La douleur d’une jeune fille confrontée à ses propres souffrances, au silence des siens, et qui doit en plus prendre en charge la souffrance d’autrui – parce qu’elle ne sait que trop bien ce que eux, ressentent. Il y a la situation sur le papier. Il y a la vie quotidienne, les détails de chaque jour, les maltraitances qui ne sont pas que physiques. Le système judiciaire français ne sort pas grandi de cet ouvrage, tout simplement parce qu’il est montré tel qu’il est. Pour une condamnation « exemplaire », combien d’affaires n’auront jamais d’existence, parce que les victimes n’oseront pas parler, ou parce qu’elles parleront trop tard, parce que personne n’aura voulu les écouter, sauf pour les dissuader d’en parler davantage ou de porter plainte : ce sont elles/eux que l’on accuse d’avoir détruit leur famille, pas ceux qui les ont violenté(e)s.
Une oeuvre rude dont je suis sortie en manquant littéralement d’air.
Merci à Netgalley et aux éditions XO pour ce partenariat.

Vaisseau Humanité 2.0 de Christian Cogné

édition Kyklos – 256 pages

Quatrième de couverture :

Lors d’une manifestation à Damas en 2011, Jamal est arrêté par les agents de la Sûreté. Libéré par l’Armée syrienne libre dans son dernier lieu de détention à Idlib, il se met en quête de sa fille disparue. Jamal parcourt Damas, Palmyre, Alep. Lui, le metteur en scène reconnu pour son répertoire shakespearien interprète désormais des rôles improbables et affronte des événements tragiques qui tiennent lieu de théâtre.
Au cours de son périple, il retrouve Madj, un ancien codétenu apparemment fou, qui va le guider sous les puissants projecteurs du « Vaisseau Humanité ».
Un récit allégorique d’une humanité dangereusement en panne.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier le forum Partage-Lecture et les éditions Kyklos pour ce partenariat.

Parfois, je me demande comment un livre parviendra à trouver son public. En effet, parle-t-on encore dans les actualités, dans les journaux, de ce qui s’est passé ou de ce qui se passe encore en Syrie ? Non, pas vraiment.
Le personnage principal de ce récit, c’est Jamal. De la Syrie, il aura tout connu, lui qui fut un metteur en scène connu et reconnu, un amoureux des mots, de la poésie, de Shakespeare aussi. Tout connu, oui, surtout le pire, les années dans les geôles syriennes, et cette libération à laquelle il ne croit même plus quand elle arrive. Il est pourtant quelque chose qui l’a aidé à tenir, et c’est devenu son idée fixe : retrouver sa fille Nour.
Libéré ne veut pas dire être en sécurité – d’ailleurs, qui peut se targuer de l’être, en Syrie ? J’ai aimé toutes les rencontres qu’il a été amenées à faire au cours de son périple. Rencontres avec des lieus, victimes eux aussi, tel Alep ou Palmyre. Rencontres avec des hommes, des femmes. Certains sont des combattants, d’autres ont été obligés, par la force des choses, de devenir des combattants, à la fois pour survivre mais aussi pour que d’autres vivent. Il est aussi des personnages lumineux, des personnages qui gardent espoir, qui offrent de l’espoir, quoi qu’ils aient vécu – je pense à Aya, surtout.
Garder espoir, oui, même si cela paraît impossible sous les tirs des snipers, sous les bombes, garder espoir malgré l’obscurantisme qui recouvre tout de son voile noir. Je pense notamment au portrait qui est dressé de ces combattants étrangers, ceux qui sont venus d’Europe pour imposer une loi à un pays meurtri, un pays qui n’avait pas besoin d’un surcroit de fanatisme.
Si le sujet est tout sauf simple, l’écriture est cependant limpide et ose le mariage des genres, entre réalisme, fantastique et poésie.
Une oeuvre à découvrir.

L’île mystérieuse de Jules Verne

édition Folio – 928 pages

Présentation de l’éditeur :

L’Île mystérieuse raconte l’histoire de cinq personnages : l’ingénieur Cyrus Smith, son domestique Nab, le journaliste Gédéon Spilett, le marin Pencroff et l’adolescent Harbert. Pour échapper au siège de Richmond pendant la guerre de Sécession, ils décident de fuir à l’aide d’un ballon, mais échouent sur une île déserte qu’ils baptiseront l’île Lincoln. Après avoir mené une exploration de l’île, ils s’y installent en colons mais quelque chose semble veiller sur eux : qui ? quoi ? comment ? et pourquoi ? Comment vont-ils survivre entre la vie sauvage et les personnes qui les entourent.

Mon avis : 

Lire ou relire les classiques, ce n’est pas toujours facile. J’ai beaucoup de mal avec les « pavés » signés Jules Verne. Je pense souvent à la fonction première des oeuvres de Verne. Ce sont des romans d’aventures, ce sont aussi des romans pédagogiques, qui montrent les ressources de la nature. Les héros de cette histoire en auront bien besoin. Les héros sont des hommes et un adolescent. Pas de femmes : les femmes ne partent pas à l’aventure. Les femmes ne lisent pas de romans non plus. Ces cinq hommes se sont échappés, grâce à un ballon, du siège de Richmond, et ont atterri sur une île non répertoriée sur les cartes.

Oui, ils vivront des aventures pendant les quatre années qu’ils passeront sur l’île. Le lecteur aura droit aussi à de très longues descriptions des espèces animales et végétales qu’ils découvriront sur l’île. En effet, il faut bien survivre, vivre, se nourrir, puis se loger, se vêtir. Être sur une île ne signifie pas un retour à la vie sauvage, plutôt une civilisation de l’île. Là aussi, le lecteur aura de longues explications sur la manière dont les cinq personnages auront réussi à aménager chaque partie de l’île, voire à domestiquer certains animaux. Je ne cache pas que j’ai trouvé certaines explications particulièrement fastidieuses. Néanmoins, elles montrent une grande ingéniosité, une capacité à reconnaître et à utiliser toutes les ressources de la nature.

Très vite, il apparaît cependant qu’ils ne sont pas aussi seuls sur cette île qu’ils le pensent. Un « mystérieux » bienfaiteur se cache sur cette île. Mais où ? Il n’est pas le seul, ai-je envie de dire. Avec le personnage d’Ayrton, c’est à la fois le mythe du naufragé et du révolté qui est revisité. Il montre aussi que changer profondément est possible, pour peu qu’on le désire, forcément.

Une île, oui, et aussi un refuge possible pour des pirates, ce qui va considérablement accélérer le rythme du récit pendant la troisième partie du roman. Nos héros auront de la chance, et aussi, toujours l’aide de ce bienfaiteur dont ils partiront à la recherche, quand tout sera apaisé, d’un point de vue humain. On ne guérit pas d’une blessure en deux temps trois mouvements, on ne chasse pas des convicts en deux minutes, on ne répare pas les dégâts qu’ils ont causés en un coup de baguette magique. Qui est ce bienfaiteur, je ne le dirai pas, puisque certains connaissent déjà la réponse, et qu’un des personnages ici présents connaissait aussi ses aventures. Disons que c’est lever le voile sur des secrets, et offrir une belle conclusion romanesque à une autre oeuvre. Il pose aussi la question de la rédemption. Pour Spilett, pour Smith, elle est toujours possible, et ils se gardent bien de condamner.

Les oubliés de dieu de Ludovic Lancien

merci aux éditions Hugo et à Netgalley pour cette découverte.

Présentation de l’éditeur :

Un médecin généraliste est retrouvé massacré dans son cabinet aux Lilas, près de Paris. Son corps a fait l’objet d’un véritable carnage. L’œuvre d’un cannibale. Ou d’un monstre. Très vite, l’enquête dévoile sa double vie, terrifiante, et son penchant pour la tératologie : l’étude de ces hommes et de ces femmes que l’on qualifie abruptement de  » monstres « . Ceux dont l’existence même fut longtemps considérée comme une preuve de l’existence du diable. Ceux que le régime nazi a cherché à éradiquer via l’eugénisme et au nom de la  » mort miséricordieuse « . Ceux que l’on nomme parfois les  » oubliés de Dieu « . Chargé de l’enquête, le capitaine Gabriel Spanos va recevoir un appel d’un homme qu’il s’était juré d’oublier. Un homme qui, comme le médecin assassiné, a sans doute trop frayé avec ce que l’humanité a de plus sombre. Un homme qui sait mieux que personne que toutes les leçons du passé n’ont pas été retenues et que, comme Spanos va le découvrir, l’horreur se conjugue aussi au présent.

Mon avis : 

Ce n’est pas un livre à commencer le soir, vous êtes prévenu, parce que si vous le faites, vous risquez de vous retrouver comme moi, à vous coucher à deux heures du matin pour progresser le plus possible dans votre lecture puis le terminer ensuite dans la matinée. Oui, je suis une grande lectrice, pour ne pas dire une boulimique de lecture, et j’aime aller au bout des choses, j’aime constater aussi que je suis toujours capable de lire des livres conséquents, des livres qui questionnent.

Oui, ce livre commence par un crime horrible, atroce, duquel il ne faut pas détourner les yeux, un crime qui déjà, questionne : pourquoi torturer un médecin avant de l’assassiner, et pourquoi celui-ci n’a-t-il rien tenté, quand il le pouvait encore, pour se défendre ? Ce n’est pas que l’auteur nous montre tout, c’est qu’il ne cache rien non plus des réactions des policiers, des enquêteurs qui découvrent la scène de crime, de ceux qui officieront et se demanderont qui ? et pourquoi ?

Alors… ce n’est pas un livre pour ceux qui ne veulent pas voir la part sombre de la médecine, qui n’est pas prédominante, heureusement, mais qui a toujours existé. Je pense au secret de l’abbaye de Brigitte Aubert, qui parle aussi de tératologie et de l’expérimentation menée par certains médecins. Je pense, au sujet de l’expérimentation, à Home de Toni Morrison. Ce livre s’inscrit dans cette lignée, et nous montre ce que la médecine peut faire de meilleure pour aider les personnes atteintes de maladie génétique, mais aussi ce qu’elle peut faire de pire quand des personnes totalement barrées ont réussi à mener à bien des études de médecine.

Là, vous vous dites que j’en ai déjà beaucoup révélé sur l’intrigue, cependant je n’ai fait que vous parler de la victime, et de tout ce qu’elle cachait. Je n’ai même pas envie de parler de « part d’ombres », parce qu’il aurait encore fallu qu’il y ait quelque chose de solaire dans cette personne. Et le soleil, le positif, il faut le chercher ailleurs. Non, pas chez sa femme, qui préfère garder le silence sur ce qu’elle sait, très certainement. Je pense au capitaine Gabriel Stanos. Il enquête, même s’il est entièrement tournée vers la femme de sa vie, qui souffre d’un cancer en phase terminal. Alors enquêter, c’est jongler, pour être joignable tout le temps, si elle se trouvait mal, si elle avait besoin de lui – parce que sa femme lutte sans jamais lui faire de reproche sur son travail. Oui, on peut être policier, avoir trouvé un certain équilibre et voir cet équilibre s’effondrer à cause d’un coup du sort. La part d’ombre ? Il l’a laissé derrière lui, définitivement pense-t-il, il a en tout cas tourné la page, ou croyait l’avoir tourné, quand son enquête la lui remet pile sous les yeux. Il serait tentant de dire que cet part d’ombre n’était pas la sienne, ce serait mentir, tricher. Contrairement à d’autres, il a compris en quoi ce dont il faisait partie – parce qu’il n’était qu’un des participants, un parmi d’autres – était sordide.

Poids de la religion ? Aussi. Pourtant, cela semble totalement incompatible avec la science – si ce n’est que les « monstres » ont longtemps été, aux yeux d’un monde dans lequel la religion était omniprésente, les « oubliés de Dieu ». Il est tant de manière d’apprendre à quelqu’un à se détester lui-même. Il en est tant, aussi, pour tenter de réparer les dégâts. Encore faut-il qu’il en soit encore temps.

Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar

éditions Julliard – 308 pages

Présentation de l’éditeur :

Sixtine, jeune femme très pieuse, rencontre Pierre-Louis, en qui elle voit un époux idéal, partageant les mêmes valeurs qu’elle. Très vite, ils se marient dans le rite catholique traditionnel et emménagent à Nantes. Mais leur nuit de noces s’est révélée un calvaire, et l’arrivée prochaine d’un héritier, qui devrait être une bénédiction, s’annonce pour elle comme un chemin de croix. Jusqu’à ce qu’un événement tragique la pousse à ouvrir les yeux et à entrevoir une autre vérité

Merci à Netgalley et aux éditions Julliard pour ce partenariat.

Mon avis :

J’ai coutume de dire que chaque livre entraîne des résonances en nous, et que chaque avis est forcément personnel. Je suis issue d’une famille athée et catholique anticléricale. Déjà, enfant, j’étais révoltée contre certains propos tenus au catéchisme, alors quand je suis confrontée à la doctrine qui a cours dans la famille de Sixtine (prénommée ainsi sans doute parce qu’elle est la sixième de la famille), je suis révoltée et je leur conseillerai tout simplement de relire les dix Commandements – oui, aime ton prochain comme toi même est un précepte difficile, et aucun membre de ce versant traditionaliste du catholicisme ne le respecte. Ma remarque est abrupte mais le fond du problème est véritablement là : les dérives de l’extrémisme, quel qu’il soit.

Le lecteur suit les pas de Sixtine, de sa jeunesse à sa maternité – j’ai presque déjà envie de vous dire : à son émancipation. Sixtine a été une jeune fille élevée dans la stricte obédience des préceptes traditionalistes. Les études ? J’ai envie de dire « on oublie, c’est un détail ». L’important était de trouver un mari qui soit de la même obédience qu’elle, et de lui faire, dans la douleur, cinq à six enfants. Les trop rares bouffées d’oxygène lui ont été offertes par son père, dans sa jeunesse, père trop amoureux de sa femme pour oser lui dire que sa foi, son traditionalisme, son refus de toute forme de modernité étaient excessifs. Ce n’est jamais la religion catholique qui est attaquée dans ce livre. Le lecteur rencontre d’ailleurs de très belles personnes, qui vivent leur foi de manière lumineuse, dans l’amour et le respect de leur prochain, et qui, comme le prêtre qui baptisera l’enfant de Sixtine, ou celui qui la confessera, lui montre ce qu’est vraiment la foi : l’amour avant tout. Quand je lis certains développements, je me dis que, pour imposer autant de privations, autant de tourments psychologiques aux autres, il faut vraiment avoir peu d’amour pour soi, peu de confiance en soi, et une énorme crainte de vivre.

Et vivre, Sixtine va le faire. Elle ne va pas briser ses chaines subitement non. Il faudra un drame pour qu’elle continue à remettre en cause ce qu’elle avait toujours vécu – la remise en cause avait commencé un peu avant, quand Sixtine s’était retrouvée à n’avoir plus à penser qu’à elle. Il faut beaucoup de courage pour rejeter ce cocon de tradition, assez protecteur si l’on y réfléchit – justement parce qu’à aucun moment, il ne faut réfléchir, simplement accepter, sans se révolter, ce que d’autres ont décidé pour vous. Il faut beaucoup de courage pour ne pas céder à la tentation du retour en arrière, pour lever le voile sur des « secrets » que d’autres ont estimé ne pas être utiles de vous révéler.

Bénie soit Sixtine est un très beau roman, mais comme j’ai trouvé sa lecture étouffante, asphyxiante. J’ai vraiment eu besoin de « respirer » après l’avoir lu, tant cette oeuvre était prenante. C’est ce qui fait sans doute aussi que son écriture est réussie.

Bonne route, Sixtine.

La discrétion de Faïza Guène

Edition Plon – 256 pages

Présentation de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.
Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?
Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Merci aux éditions Plon et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Faïza Guène est une autrice qui a une manière unique d’emporter les lecteurs dans son univers, qui est aussi le nôtre, même si nous donnons parfois l’impression de passer à côté, à côté de ses personnes qui ont toujours fait de leur mieux, qui ont toujours travaillé, et se reprochent aujourd’hui les échecs, les errances de leurs enfants.
Est-ce vraiment des échecs, des errances, d’ailleurs ? Les quatre enfants de Yamina ont un travail – parfois, comme son fils, Omar, un de ses métiers précaires que l’on fait en attendant mieux, en se disant que c’est provisoire, un travail qui dépend (il est chauffeur Uber) de sa disponibilité et du jugement que les autres voudront bien laisser sur internet, ou un travail de fonctionnaire, en mairie, travail sous le regard des autres, de ceux qui sont prêts à vous dénoncer parce que vous avez parlé arabe avec une personne qui avait besoin de votre aide. Changer simplement « arabe » par « anglais », je suis sûre, comme d’autres dans ce récit, que « dénonciation » se transformerait en « félicitations ». Les enfants de Yamina ne sont pas, pas encore ou plus mariés : le mariage est la réussite d’une mère, et le divorce de sa fille aînée, le désir d’indépendance de sa cadette sont pour elle comme des échecs.
Et Yamina de se souvenir. De sa jeunesse, des « événements » en l’Algérie, l’indépendance, puis, tardivement, son mariage et son arrivée en France. Les vacances, ensuite, au pays, avec les enfants. Ne pas faire de vagues, jamais, être contente de ce que l’on veut bien lui accorder. Yamina ne remarque même pas les injustices dont elle est victime. Je pense notamment en début de roman à l’attitude du médecin envers elle, qui m’a fait grincer des dents. L’un de ses filles, Hannah se révolte par contre, et ne supporte pas cette fausse bienveillance, cette condescendance, comme si elle devait sans arrêt se justifier d’être là, d’être née en France, d’être ce qu’elle est. Se justifier aussi de n’être pas « comme eux », ceux qui ont commis des attentats – alors que personne ne devrait avoir à le faire, cela devrait être évident.
La discrétion – ou l’histoire d’une famille qui est comme les autres, mais une histoire que certains n’ont pas envie d’entendre, parce qu’elle est très éloignée des clichés.

La grâce et les ténèbres d’Ann Scott

Présentation de l’éditeur :

Musicien, Chris vit la nuit dans un appartement trop grand et presque vide où il tente de composer son premier album.
Inspiré par l’engagement de sa mère, climatologue, et de ses soeurs, l’une photographe de guerre, l’autre grand reporter, il cherche aussi à donner un sens à sa vie. Jusqu’au jour où il découvre un groupe d’anonymes qui lutte contre la propagande jihadiste sur les réseaux sociaux. Fasciné par leur courage, Chris se lance dans cette cybersurveillance d’un genre particulier. Peu à peu, il voit son quotidien submergé par cette bataille qui l’éloigne de sa musique et de lui-même.
Mais comment arrêter sans se sentir lâche ? Et comment retrouver la grâce sans laisser gagner les ténèbres ?

Mon avis :

Je commence la rédaction de mon avis en prévenant qu’il ne plaira pas à tout le monde. Tant pis. Je n’écris pas sur mon blog pour plaire. J’ai reçu ce livre en partenariat, et je remercie les éditions Plon et Netgalley pour cela. Et j’aimerai dire « pour raisons personnelles, j’ai bloqué après le chapitre 18 ». Seule une demi-douzaine de personnes peuvent comprendre pourquoi, mais c’est ainsi : après le chapitre 18, la lecture est devenue douloureuse, très, et comme un avis est personnel (logique), j’ai le droit personnellement d’avoir du mal. Mais j’ai beaucoup de choses à dire, à transcrire, sur l’ensemble de l’oeuvre.

Elle fait partie de celles qui, je l’espère, seront liées à une époque, celle de la lutte contre la propagande jihadiste, celle de la lutte contre le terrorisme. Ce ne sont pas des agents secrets, ce ne sont pas des personnes qui vont sur le terrain, ce sont des personnes qui, comme moi, sont assises derrière leur ordinateur. Elles traquent, sur les réseaux dits « sociaux » et qui ne le sont plus depuis longtemps, ceux qui endoctrinent, ceux qui conseillent pour partir, ceux qui préparent. Leur angoisse ? Passer à côté d’une information essentielle, comme en 2016, ne pas être assez méfiant, ne pas « voir ». Chris se cherchait. Il est musicien. Sa famille toute entière est investie, « sur le terrain ». Sa mère est climatologue, et si elle  est très pointue sur le sujet, elle sait aussi, lors de l’écriture de son dernier ouvrage, se montrée accessible au plus grand nombre. Ses soeurs sont sur le terrain, l’une comme photographe, l’autre comme journaliste. Ce n’est sans doute pas un hasard si Chris a plongé dans ce monde de la cybersurveillance.

Son travail, ses notes, les informations qui lui ont été transmises, les informations qui lui ont été données, tout cela fait de ce livre comme un document sur notre époque, sur la facilité avec laquelle on peut tenter d’endoctriner, on peut aussi tenter de monter, voire monter tout simplement, des attentats. Les objectifs changent au cours du récit, les moyens demeurent. Le travail d’investigation menée par l’autrice a été mené avec rigueur – et moi, de me demander quand ceux qui effectuent cette traque trouvent le temps de vivre, simplement. Chris est le personnage principal, cependant Colette, sa mère, Cass et Claire sont toutes aussi importantes. J’ai aimé que soit montré ce qu’était véritablement le travail de journaliste, celui de photographe. Informer, réellement, non chercher à vendre plus en en jouant sur l’émotion et le sensationnel.

 

Les lettres d’Esther de Cécile Pivot

Présentation de l’éditeur :

« Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. »

En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des coeurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.

Merci aux éditions Calmann-Lévy et à Netgalley pour ce partenariat.

Préambule :

J’ai voulu lire ce livre à cause de son titre : Esther est le prénom de deux sœurs (mes arrière-grandes-tantes). Oui, elles vécurent toutes les deux (elles se sont mariées, elles ont encore des descendants à ce jour) et je n’ai pas d’explication logique au fait qu’elles portèrent tous deux ce prénom (Marie-Esther et Esther, pour être juste) pas même l’existence d’une grand-mère ou arrière-grand-mère à qui rendre hommage. Les trois autres soeurs se prénommaient Aimée Eléonore, Françoise Caroline et Eugénie Caroline.

Mon avis :

Le sujet du livre, la manière dont il est rédigé peuvent presque paraître désuets : cinq personnes participent à un atelier d’écriture épistolaire. Surtout, nous lirons leurs lettres et si Esther leur donne des conseils pour améliorer leur style, si elle leur donne des exercices d’écriture à faire, c’est avant tout le contenu de leurs écrits qui comptent, et pas la recherche d’effets d’écriture artificiels.

Autant le dire tout de suite : le genre épistolaire n’est vraiment pas mon genre de prédilection, à la suite de rencontres littéraires ratées. La rencontre a été ici réussie, due en partie à la personnalité des cinq épistoliers. Nicolas, Juliette, Jeanne, Samuel, Jean. Cinq personnes, cinq volontaires qui vont correspondre, qui vont se choisir sans se connaître réellement, sauf Nicolas et Juliette, qui s’écrivent, sur le conseil du médecin qui suit Juliette. Il est des choses qu’il est plus facile de dire par écrit, ne serait-ce que parce qu’on a le temps de mûrir ce que l’on va écrire, de réfléchir aux mots que l’on emploie, de ne pas répondre au tac au tac, de prendre aussi le temps de lire la lettre de son correspondant, de la relire – sans s’enflammer, parfois. Je pense au personnage de Jean, le quinquagénaire qui a réussi professionnellement, ne s’est pas vraiment donné la peine de réussir sa vie de couple, sa vie de père, et l’assume avec un certain cynisme, sans crainte du jugement d’autrui. Nicolas se lâche lui aussi avec Jean, ose les formules directes – les figures de style, ce n’est pas pour lui. Nicolas, marié à Juliette, qui souffre de dépression post-partum et ne parvient plus à communiquer avec lui, à s’occuper de sa fille. Il fait de son mieux, mais rien n’est facile, même si de nos jours cette maladie est mieux prise en compte (pendant que je rédige le brouillon, je regarde une série dans laquelle un médecin dit à sa patiente que sa dépression post-partum « va passer tout seul, vous allez voir ») bien que la prise en charge reste imparfaite, comme le prouve la réaction de son médecin généraliste. Avec ce couple, nous abordons le thème de la filiation, de la transmission, et si ce n’est pas simple pour eux, ce n’est pas facile non plus pour les autres participants. Si Esther a conçu cet atelier d’écriture, c’est en mémoire de son père avec lequel elle a correspondu jusqu’à sa mort, Jeanne n’a presque plus de contact avec sa fille unique Aurélie. Samuel a perdu son frère, et depuis, il se cherche, il cherche sa place dans sa famille, digne mais dévastée. Se confier est-il plus facile quand on ne connaît pas la personne ? Parfois oui, parfois non – réponse de normande. Il pourrait sembler plus facile de se confier à quelqu’un du même sexe, de la même génération, et pourtant Jeanne et Samuel vont développer un des plus beaux échanges du roman, parce qu’ils doivent réinventer leur vie, parce qu’ils ont une préoccupation commune – l’avenir de la planète, et comment l’homme peut influer sur lui – parce que la re-naissance peut être au bout du chemin épistolaire. N’hésitez pas à lire et relire l’ultime lettre de ce récit.