Archive | novembre 2020

La peine du bourreau d’Estelle Tharreau

édition Taurnada – 256 pages

Présentation de l’éditeur :

McCoy est « bourreau » au Texas. Après 42 ans passés dans le couloir de la mort, il reçoit la visite officieuse du Gouverneur Thompson qui doit se prononcer sur la grâce du condamné numéro 0451.
Il ne leur reste que quatre heures pour faire revivre les souvenirs de McCoy avant l’injection létale.
Quatre heures dans l’isolement de la prison de Walls.
Quatre heures pour cinq crimes qui déchaînent les passions.
Quatre heures pour ce qui pourrait être la dernière exécution de McCoy.
Quatre heures pour jouer le sort d’un homme.

Préambule :

Je tiens à remercier les éditions Taurnada et plus particulièrement Joël pour ce partenariat. Dire que je suis en retard pour rédiger mon avis tient de l’euphémisme. Je ne vous parle même pas de la panne d’écriture subie avant-hier et hier (remède, écrire quand même et avoir la sagesse d’oublier les problèmes sur lesquels on n’a pas de prise).

Mon avis :

La peine du bourreau, ou un titre à double sens : la douleur de celui qui exécute (encore que, au tout début de sa carrière, cela ne semble pas si évident que cela) et la peine qu’il vit, le « bourreau » passant sa vie dans le couloir de la mort. La différence est que lui l’a choisi, bien sûr, et qu’au Texas, être un bourreau semble être un métier comme un autre.

Texas : état qui persiste envers et contre tout à condamner à mort et à exécuter alors que vingt-deux états ont renoncé. Pour les autres états, le constat est simple : en 2019 22 exécutions, concentrés dans sept états ont eu lieu, dont neuf pour le Texas. Derrière les chiffres, des noms, des vies, des morts, des exécutions, et c’est cela que nous raconte La peine du bourreau, à travers les personnages du condamné 0451, du bourreau McCoy et du gouverneur Thompson. Celui-ci a été élu en partie parce qu’il est un partisan acharné de la peine de mort. Ce soir, il a quatre heures pour décider si oui ou non le condamné 0451 sera exécuté. Quatre heures pendant lesquelles le condamné, qui a tué cinq personnes, lui expliquera comment il en est arrivé là. Quatre heures pendant lesquels partisans et opposants de la peine capitale manifesteront devant la prison.

Le Texas ? Un état dont on ne peut s’en aller, ai-je l’impression. En tout cas, Ed et sa femme Shelby échoueront d’entrée de jeu, et je ne peux m’empêcher de penser que leur vie aurait été différente s’ils avaient réussi à quitter cet état du Sud, un état rural, on a tendance à l’oublier, un état où la ségrégation de fait remplace celle qui était légale. Oui, il est des personnes qui ne considéreront jamais un homme comme égal à eux, parce qu’il n’a pas la même couleur de peau.

Le Texas, c’est aussi une liste impressionnante de condamnation, d’exécution, de justice qui, à mes yeux, n’a pas fait son travail, et le récit nous invite, justement, à définir cette notion de justice, et ceux qui devraient véritablement œuvrer pour elle, au lieu de servir tout autre chose.

La peine du boureau est un roman qui m’a happée, tout comme l’œuvre précédente d’Estelle Tharreau, et pourtant, sur une toute autre thématique. Un roman qui ne vous laisse pas respirer, qui vous prend et vous emporte littéralement, au cours de ces quatre heures, ou de ces quarante ans, comme vous voudrez, passer dans le couloir de la mort, une oeuvre qui confirme, s’il en était encore besoin, le talent de l’autrice.

Nickel boys de Colson Whitehead

Présentation de l’éditeur :

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les éditions Albin Michel et Francis Geffard pour l’envoi de ce livre, que j’ai mis un temps fou à chroniquer, d’un confinement à l’autre.
Pour ce livre, commençons par la fin, commençons par l’épilogue que j’ai lu deux fois, pour être sûre de moi, pour être sûre de l’impact ressenti, de l’émotion éprouvée. Je le dis souvent, pour les grincheux, ceux qui pinaillent et cherchent LE détail qui leur aura déplu : attachez vous plutôt à ce qui a été sublime dans une oeuvre, à ce qui a été bouleversant. Si une oeuvre contient des pages qui sortent de l’ordinaire, du moyen, et vous tire vers le haut, alors cette oeuvre a atteint son but.
Ce n’est pas que l’on oublie, c’est plutôt que l’on ne sait pas ou que l’on cache. Le roman débute quasiment dans le présent, et il nous renvoie à la Floride des années 60. La Floride, cet état qui fait rêver de nombreuses personnes, symboles d’une retraite dorée au soleil. La Floride, c’est aussi et surtout un état du Sud, où la Ségrégation existe bel et bien. Alors, être un adolescent noir, c’est tâcher de se faire une place dans la société, une place que la société vous refuse de toute façon – parce que vous êtes noir. Etre victime d’une erreur judiciaire est impossible – vous êtes noir, les erreurs judiciaires ne sont pas possibles.
Et vous êtes alors envoyés dans une maison de correction, un endroit où l’on fera de vous un homme honnête. Les méthodes ? Les mauvais traitements, les sévices, la torture, le viol. Le meurtre. Si ces méthodes n’ont jamais corrigé personne, elles réduisent au silence ceux que l’on estime « poser problèmes ». Parce qu’ils ont commis des délits mineurs. Parce qu’ils sont orphelins et parce que l’Etat ne sait pas quoi faire d’eux. Parce qu’ils sont noirs.
L’espoir ? Il s’en va, insidieusement, au fil des pages, et même ceux qui ont quitté Nickel ne le quitteront jamais tout à fait.
Nickel boys – une oeuvre forte, définitivement.

Mademoiselle J, tome 1 : 1929 : il s’appelait Ptirou

Présentation de l’éditeur :

C’est une surprenante et dramatique histoire que celle qui fut contée le soir de ce Noël 1959, dans une demeure de la banlieue de Charleroi. Réunis auprès de leur oncle Paul, trois enfants impatients réclament un récit, lequel sera inspiré d’un épisode vieux de presque trente ans… La Grande Dépression fait rage à cette époque malmenée : tensions sociales, grèves et conflits sont le lot quotidien des entreprises industrielles. Celle de Henri de Sainteloi, grand patron de la Compagnie Générale Transatlantique, ne fait pas exception à la règle. Poussé par ses actionnaires à renégocier les frais de locations des quais, Monsieur de Sainteloi doit se rendre à New York et en profite pour y emmener sa fille unique, Juliette, ravissante enfant atteinte d’une grave insuffisance cardiaque. À des kilomètres de Paris, sur les rives pluvieuses de la Seine, le cirque Marcolini est en deuil : Madly, sa trapéziste vedette, est victime d’un tragique accident qui force Ptirou, son fils, à quitter les saltimbanques pour tenter sa chance en Amérique, là où dit-on tout est possible à qui poursuit ses rêves. Sur le paquebot en partance pour le Nouveau Continent, voici l’histoire d’une improbable rencontre, d’une aventure bouleversante.

Mon avis :

Bande dessinée particulièrement émouvante. Je préfère prévenir tout de suite. Bande dessinée d’une extrême richesse, que ce soit du point de vue visuelle ou du point de vue scénaristique. Nous sommes en 1929, et la crise est là. Sur les quais, ce n’est pas la révolte qui gronde, c’est la peur et la douleur, celle de perdre son emploi, celle de ne pas en retrouver, celle de la violence aussi, dû à cette peur du lendemain et à un profond sentiment d’injustice. Comment le patron, qui est riche, pourrait les comprendre ? Des problèmes, lui, quels problèmes ?

Le grand patron, c’est Henri de Sainteloi. Sa femme est morte, et Juliette, 14 ans, sa fille unique, est atteinte d’une grave insuffisance cardiaque. Les médicaments pour la soigner existent bel et bien, mais ils ne sont pas infaillible. Le médecin donne pourtant son accord pour que la jeune fille accompagne son père lors de la traversée de l’Atlantique – le bon air, le calme, ne peuvent lui faire que du bien. Mais rien ne se passe comme prévu, parce que certains ont bien l’intention de faire savoir leur revendication coûte que coûte, et parce que la météo ne prévient pas. Qu’à cela ne tienne : il faut arriver en temps et en heure à New York, il en va de la réputation de la compagnie.

La compagnie, le monde des paquebots, c’est aussi tout le personnel qui travaille à bord, et la rivalité entre les gamins qui assurent le service, en habit rouge et boutons dorés, et ceux qui nettoient, cirent les chaussures, réduits à l’invisibilité. Parmi les chanceux, se trouve Ptirou, un gamin parti tenté sa chance en Amérique après le décès de sa mère. Son mot d’ordre ? Aller au bout de ses rêves, et c’est ce qu’il répète à Robert, le stewart, qui dessine tout le temps mais n’ose pas imaginer un avenir dans le monde où dessiner deviendrait son travail.

Et aider les autres aussi. « Il s’appelait Ptirou » ou comment écrire la genèse d’un personnage mythique, Spirou, et relever haut la main le défi. Oeuvre magnifique, à lire, à relire pour en explorer tous les détails. Je pourrai vous dire qu’il contient en plus un récit cadre et un récit encadré, qu’il est narré par l’oncle Paul, qui n’hésite pas à raconter de très longues histoires à ses neveux et à sa nièce, trente ans après les faits. Qu’importent ces précisions techniques ! Nous avons là une très belle oeuvre entre les mains, profitons-en, une oeuvre où la technique, le sérieux de la construction du récit ne sont jamais des entraves à l’émotion et au plaisir de lecture.

Jour maudit à l’île-Tudy d’Anne Solen Kerbrat

édition du Palémon – 272 pages.

Présentation de l’éditeur :

Il est des lieux de sinistre mémoire…
Ainsi en est-il de ce blockhaus qui défigure la dune de l’Île-Tudy, en sud-Finistère. Lorsqu’on y découvre un corps sans vie, étrangement mutilé, c’est l’émoi dans le paisible petit port, d’autant que la victime était une jeune femme sans histoire…
À charge pour les fidèles Perrot et Lefèvre, secondés par la frêle Colombe, de démêler l’écheveau qui les mènera au cœur de cercles sataniques.

Mon avis :

Cette enquête permettra d’élucider un meurtre. Cela peut paraître logique, et pourtant, très souvent, les romans policiers proposent une surenchère de crimes, si bien que l’on ne s’attarde pas vraiment sur les victimes, mais sur le coupable qu’il convient de démasquer.

Ici, le corps d’une jeune femme quasiment sans histoire, Élodie Le Gall, est retrouvé dans un blockhaus. Quasiment, mais pas totalement : la jeune femme, âgée de 27 ans, vivait encore chez ses parents parce que son salaire ne lui permettait pas d’être totalement indépendante. Elle vivait sa vie, cependant, sortait, avait, semble-t-il, un petit ami dont elle parlait peu, ne s’entendait plus très bien avec Sarah, sa sœur cadette, lycéenne. Il est pourtant des événements étranges qui sont révélés au cours de l’enquête, et s’il n’y aura pas d’autres cadavres, il ne faut pas oublier que les victimes peuvent très bien rester en vie après une agression et ne pas oser porter plainte. La parution de ce roman date de quelques années, et pourtant, les choses n’ont pas vraiment bougé pour les victimes.

Perrot et Lefèvre sont amis, policiers (l’un a d’ailleurs demandé sa mutation pour suivre l’autre), différents et respectueux des différences de l’autre – l’amitié, c’est cela aussi. Perrot est séparé de sa femme, mais il fait tout ce qu’il peut pour préserver les liens avec ses deux enfants – et sa femme ne fait rien non plus pour l’en empêcher : ce sont deux adultes qui se séparent, pas deux parents qui divorcent de leurs enfants.

Parents, enfants, l’un des thèmes principaux de ce récit. Il est des moments où l’on peut être moins proche de ses enfants, parce qu’ils ont grandi, parce qu’ils ont besoin d’indépendance. Il est des parents qui, parce que tout a l’air de bien aller, pensent véritablement que tout va bien et sont trop occupés par leur propre vie pour voir ce qui ne va pas dans l’existence de leur progéniture. Il en est d’autres qui pensent bien faire : respecter l’intimité, la vie privée de son enfant, c’est bien, sauf qu’à un moment, ce qui est de la pudeur peut aussi être vu comme un manque de communication totale, voire de l’indifférence. Respecter, c’est bien, dire ce que l’on ressent vraiment, même si ce n’est pas facile, c’est mieux.

Ibrahim et Nelson, les super-héros de la cour de récré d’Hasley Auguste

Présentation de l’éditeur :

Nelson est passionné d’astronomie et rêve de devenir astronaute pour pouvoir marcher sur la lune. Ibrahim, lui est passionné par la création d’outils et gadgets en tout genre et rêve de devenir inventeur pour faciliter la vie des personnes handicapées. Ces deux amis sont inséparables mais ce n’est pas tout… Les deux garçons sont aussi des super héros pas comme les autres…

Merci aux éditions Publishroom factory et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Cet album jeunesse traite, malheureusement, d’un sujet d’actualité : le harcèlement scolaire. 700 000 enfants en sont victimes chaque année. Je dis « sujet d’actualité », non que le harcèlement soit un fait nouveau, il est nouveau cependant qu’on traite ce sujet au sérieux.
Yakara est victime de harcèlement à cause de son poids et, pour résoudre son problème, elle s’adresse aux deux super-héros de la cour de récréation, dont elle ignore l’identité. En effet, ce sont deux enfants presque ordinaires qui se transforment en super héros pour aider les autres, mais surtout, pour entendre et voir ce que les autres ne disent pas, ne confient pas. Ce qui change dans cet album, c’est le fait de parler des harceleurs, de ne pas les montrer uniquement comme des personnes qui en harcèlent d’autres et les font souffrir mais comme des personnes à part entières, avec leurs émotions, leurs propres problèmes, le fait qu’ils ne mesurent pas la portée de ce qu’ils font – parce que personne aussi ne prend le temps de leur parler, et encore moins de les écouter. Yakara, la jeune victime, n’est pas oubliée pour autant, ses propres souffrances ne sont pas minimisées. Elle n’aspire qu’à une chose : le droit à l’indifférence. L’album rappelle aussi, parce qu’on ne le répètera jamais assez, qu’il faut parler du harcèlement aux adultes – en espérant que ceux-ci soient prêts à écouter.
Si les images sont très colorés, je trouve cependant que le vocabulaire est un peu difficile pour de jeunes lecteurs. Là non plus, je ne répèterai jamais assez l’importance de l’accompagnement dans la lecture, par les parents, par les professeurs.
Un album à faire découvrir, et pas seulement aux enfants.

Sauveur et fils, saison 6 de Marie-Aude Murail

édition l’école des loisirs — 332 pages

Présentation de l’éditeur :

Jamais une psychothérapie n’a autant ressemblé à une enquête policière que dans cette saison 6.
Qui est cet homme qui veut être reçu à 7 heures du matin au 12, rue des Murlins et qui a l’air de connaître la maison de Sauveur comme s’il y avait déjà vécu ?
D’où vient Gilbert le Démon qui persécute la jeune Sarah en lui criant à l’oreille des insanités ? Pourquoi Ghazil Naciri a-t-elle volé une clé dans le sac de sa prof de SVT ? Qu’est-ce que Kimi va faire de ce revolver qui lui est tombé dans les mains ? Et Jovo, mythomane ou psychopathe ?
Si vous n’avez pas toutes les réponses en saison 6, c’est qu’il y aura une saison 7.

Mon avis :

La quatrième de couverture annonce d’ors et déjà un tome sept. Autant, ayant refermé le tome 4, j’étais enthousiaste à l’idée que d’autres tomes paraissent, autant je le suis nettement moins. J’ai envie de vous recommander de lire ce livre assez vite, tant il est agréable à lire, et tant, aussi, il contient de noirceur. Pour faire court, il montre à quel point les parents peuvent être destructeurs pour leurs enfants. Il suffit de lire l’histoire de la jeune Sarah, dont la mère est dans le déni. Et si Solo a la chance d’avoir une mère bien présente, il découvre un secret de famille qu’il n’est pas forcément prêt à accepter. Oui, j’ai l’impression de spoiler un peu en écrivant ainsi.

Cependant, tout tourne autour des secrets, autour de ce que l’on a vu et que l’on n’aurait pas dû voir, autour de ce que l’on a vu et pas voulu voir. Il parle aussi de ce que Sauveur ne se ressent pas le droit de dire à l’une de ses patientes. Il est question de Jovo aussi, qu’ailleurs on qualifierait d' »encombrant locataire », ou du moins, d’une personne dont le passé ne cesse de susciter des révélations.

Je suis contente de retrouver Elliot, et Kimi, son ami, son soutien dans la création littéraire, son soutien tout court. Ils restent tous les deux les personnages les plus attachants à mes yeux de la série. Il en faut, pour être soi envers et contre tous, ou presque.

Écris dans la continuité du tome 5, poursuivant sa ligne narrative tout en démontrant la toxicité de certains personnages, ce tome 6 me donne tout de même une impression d’inachèvement. Alors oui, j’espère qu’il existera vraiment un tome 7, ne serait-ce que pour résoudre les angoisses de Sauveur.

Petite musique de la mort de Frank Tallis

édition 10/18 – 360 pages

Présentation de l’éditeur :

Assassinée, la cantatrice Ida Rosenkrantz n’a pas fini de taire ses secrets. Les pistes sont minces et la liste vertigineuse de ses amants multiplie les suspects. Pour pénétrer le caractère complexe et instable de la victime, Max Liebermann devra pousser plus loin que jamais son raisonnement. Mais il est difficile de faire parler les morts quand les vivants s’en mêlent…

Mon avis :

Roman facile à lire. C’est un premier point, je l’ai lu très rapidement, comme les tomes 1 et 2 de la série. Roman facile et donc agréable à lire ne suffit pourtant pas un roman superficiel. Nous sommes dans la Vienne du début du XXe siècle et s’il est un fait qui domine, qui (me) choque, c’est l’antisémitisme profondément ancré dans la société. Ce n’est pas détesté, conspué un être humain à cause de sa religion qui est considéré comme anormal, c’est l’apprécier, être ami avec lui, comme le commissaire avec Max Liebermann.

Affaire délicate s’il en est : la cantatrice Ida Rosenkrantz est morte. Un suicide ? Cela arrangerait à peu près tout le monde. Le problème est que ce n’est pas le cas, Ida Rosenkrantz a été assassinée. Qui avait intérêt à la faire taire ? Quel secret a-t-elle emporté dans la tombe ? Avec elle, nous découvrons l’opéra de Vienne, et nous suivons Gustav Malher, directeur, chef d’orchestre peu apprécié par ses musiciens, par ses chanteurs. Pourquoi ? Oh, c’est très simple, ai-je envie de dire. Pour Malher, seule la musique compte. Exigeant, il demande le meilleur à son orchestre, à ses chanteurs. Il est hors de question pour lui de laisser les approximations, d’oublier des notes, voire même des instruments parce que son titulaire est parti – il avait autre chose à faire que rester jusqu’au bout du concert. Quand on bouscule les habitudes, quand on demande de la rigueur et de l’investissement, cela peut générer de l’animosité, et certains musiciens sont prêts à aller très loin pour nuire au maître. La musique ? Elle ne semble même pas avoir d’intérêt pour eux, pas même pour les cantatrices qui, dans la vie, cherchent tout autre chose qu’une belle carrière, des rôles magnifiques. Non : le mariage, une belle position sociale leur convient mieux. Est-ce là la véritable cause de la mort de Ida Rosenkrantz ? Peut-être.

L’enquête ne nous fait pas seulement découvrir l’opéra, il nous mène aussi tout prêt de la cour impériale – Ida n’était-elle pas soignée par le médecin de feu l’impératrice ? Déplaire à l’empereur, débusquer un de ses secrets, c’est la disgrâce assurée. Ou pire. Il faut toujours prévoir le pire dans cette ville où une vie ne vaut pas tant que cela.

Petite musique de la mort est un roman policier et historique riche d’enseignement et de questionnement, sur la place des femmes dans la société et dans l’art. Si je suis plus circonspecte sur l’aspect « psychanalytique », en revanche, j’ai été sensible au personnage de Max Liebermann et Oskar Reinhart, qui s’interrogent, justement, sur ce qu’ils croient savoir sur la femme, sur ses désirs, sur ce qu’elle est capable de faire ou pas.

Une belle enquête musicale.

Charlock : Tome 2, Charlock et le trafic des croquettes de Benjamin Lacombe et Sebastien Perez

Présentation de l’éditeur :

New York, 1917.
Grosse dispute entre chiens et chats.
Ed le loubard, le chien aux grandes oreilles, accuse le clan des Chappucini de vouloir empoisonner leurs croquettes.
Gang des chiens, contre gang des chats : voilà une nouvelle mission périlleuse pour Charlock qui doit vite rétablir la paix…

Mon avis :

Voici le second tome des aventures de Charlock, qui nous emmène cette fois-ci à New York en 1917. Oui, les chats ont plusieurs vies, ils peuvent donc se promener dans le temps et dans l’espace, et se faire à chaque fois de nouveaux amis. Ne testez cependant pas ces capacités à revenir sur votre propre animal, merci (oui, quand j’apprends certaines choses, je n’ai pas très confiance en l’être humain). Or, à New York, en 1917, la guerre des gangs sévit : d’un coté, nous avons les Chappucini, des chats qui n’hésitent pas à sortir les griffes quand on les attaque, de l’autre, ce sont les Pet shop dogs qui les accusent d’empoisonner les croquettes. Autant dire qu’ils auront bien besoin de Charlock pour faire toute la lumière sur cette histoire.

Charlock est aidé dans son enquête par Claude, un pigeon voyageur qui à la suite d’un accident de coquille, a un peu de mal à voler correctement, à atterrir correctement, bref, sa carrière de pigeon voyageur a été tuée dans l’oeuf. Qu’à cela ne tienne, il est un ami fidèle, et il saura seconder Charlock et Ed dans cette enquête qui va plus loin que ce que l’on peut attendre d’un livre pour très jeunes lecteurs. Il est en effet question de la difficulté à vivre dans la rue, et de la difficulté encore plus grande d’avoir perdu son maître et d’être à la rue.

Comme le tome 1, le tome 2 des enquêtes de Charlock est un charmant livre à partager.

Blankets de Craig Thompson

édition Casterman – 582 pages

Présentation de l’éditeur :

Drôle d’enfance pour Craig. Il grandit dans un cadre idyllique, celui d’une ferme isolée dans les bois du Wisconsin, où il côtoie biches, renards, ours, blaireaux… En revanche, la petite ville où il va à l’école est emblématique de l’Amérique profonde : repliée sur elle-même, violente, raciste. Une intolérance subie de plein fouet, à laquelle vient s’ajouter une culpabilité omniprésente entretenue par son éducation ultra-catholique. Lassé de l’autoritarisme de son père et des brimades vécues à l’école, Craig se réfugie dans le dessin, « plaisir frivole » dont s’efforcent de le détourner ses éducateurs. Son sentiment de culpabilité atteint son paroxysme lorsqu’il tombe raide amoureux de Raina, rencontrée dans un camp de vacances paroissial. Une passion qu’il parviendra tout de même à vivre jusqu’au bout… et qui lui redonnera goût au dessin, pour notre plus grand bonheur !

Mon avis :

Je ne commencerai pas par dresser la différence entre roman graphique et bande dessinée, parce que je trouve la distinction entre les deux un peu absurde, comme si le roman graphique était un genre noble, que l’on peut être fier de lire, et que la bande dessinée manquait cruellement d’ambition, était frivole, etc, etc…. Alors je mets l’étiquette « bande dessinée » à cette oeuvre, parce que je ne vois pas en quoi cela est honteux.

Blanket n’est pas forcément une oeuvre facile à lire, mais c’est une œuvre que j’avais envie de lire, que j’ai croisé plusieurs fois avant de l’acquérir – ou de sauter le pas, comme vous voulez. Nous suivons les pas de Craig, et de son enfance pas très heureuse. Nous sommes dans le Wisconsin, dans le fin fond de l’Amérique, la fameuse Amérique que l’on ne nous montre jamais dans les séries télévisées, mais que l’on peut, parfois, vaguement apercevoir au détour d’un documentaire ou d’un sordide fait divers. Nous sommes dans une communauté très croyante, une communauté que je qualifierai d’extrémiste, tant tout se conçoit uniquement à travers le prisme de la religion et de la vie après la mort. Pour faire court : sacrifier tous les plaisirs de cette vie (qui ne sont pas considérés ainsi) dans le but de tous se retrouver dans l’au-delà. J’ai eu envie de secouer ces personnes, qui ne se rendent pas compte qu’elles gâchent la vie de leurs enfants en agissant ainsi – qu’elles gâchent la leur, c’est déjà pas mal. Craig, lui, s’évadera – son oeuvre le prouve assez. Mais quid des autres ? Il rencontre Raina dans un camp de vacances paroissial, et il faudra véritablement satisfaire aux exigences de ses parents pour qu’il puisse passer, bien loin, quelques jours avec elle. Il y découvre alors une autre famille, très croyante, tellement croyante que, pour remercier Dieu de leur avoir donné un enfant en bonne santé, ils ont adopté deux enfants handicapés mentaux. Bilan : une fille aînée, celle à cause de qui ils ont adopté, qui a fui par le mariage le foyer familial, a eu un enfant qu’elle appelle « le bébé » comme si sa fille n’avait pas de prénom ou était vouée à rester toute sa vie un bébé, et se demande maintenant si elle ne va pas divorcer, une fille cadette qui s’occupe de son frère, de sa soeur et de sa nièce, et un couple au bord de l’explosion. Craig, lui, voudrait simplement vivre son premier amour et dessiner. Quasi impossible.

Pour illustrer ce récit, du noir, du blanc, les paysages du Wisconsin, les fantasmes de l’enfance et les cruelles réalités, les maltraitances aussi. Et la neige aussi, qui recouvre, qui cache et qui s’en va. Une oeuvre brute, brutale, directe.

Un chocolatier pour Noël de Hope Tiefenbrunner

Présentation de l’éditeur :

David n’y croit pas, pas plus qu’il ne croit qu’il pourrait se passer quelque chose entre lui et Nathan, qui travaille dans sa chocolaterie. Autant espérer croiser un lutin ! Après tout, Nathan est en couple et ne sort qu’avec des top models, pas vraiment la catégorie dans laquelle concourt David. Lorsque Séraphine, sa meilleure amie, l’incite à écrire Nathan sur sa liste de Noël, David ne le fait que pour l’humour. Tout le monde sait que le père Noël n’existe pas et qu’il ne dépose pas les cadeaux au pied du sapin, même quand on a été très sage ! La magie de Noël n’existe pas. Mais ça… c’est lui qui le dit !

Merci aux éditions MxM BookMark  et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis  :

Il est des romances qui ne remplissent pas vraiment le cahier des charges de ce que l’on attend d’une romance. J’ai quelques titres en tête qui sont extrêmement conventionnels pour ne pas dire décevants. J’en ai d’autres, par contre, qui remplissent parfaitement leur mission, et Un chocolatier pour Noël en fait partie.
Ah, pardon, pour certaines lectrices il y a un problème ? Nous sommes dans une romance homosexuelle ? Et alors ? Cela tombe bien, ce roman nous parle aussi d’homophobie, qui n’est qu’une variante de la connerie, finalement :
« Nathan n’habitait pas un mauvais quartier et le centre-ville était plutôt tranquille. Cependant, le look du jeune homme ne laissait pas trop de doute quant à son orientation sexuelles, et les cons n’avaient pas forcément besoin d’être homophobes pour s’en prendre à un mec parce qu’il portait une doudoune rose. »
Puis, pour ma part, je trouve toujours que réduire quelqu’un à son orientation sexuelle est particulièrement réducteur. David est chocolatier, il a plusieurs employés et ne compte pas ses heures, surtout en période de fête (Noël, saint Valentin, Pâques…). Parmi eux, se trouve le fameux Nathan, au physique aussi craquant que le chocolat. David, lui, a plutôt le physique de quelqu’un qui a beaucoup craqué pour le chocolat et qui n’a pas vraiment le temps et l’envie pour avoir des tablettes de chocolat. Bref, il a depuis longtemps renoncé à oser draguer Nathan, même si Séraphine, sa meilleure amie :
– voit bien qu’il est amoureux de Nathan ;
– lui conseille de se lancer.
Il faudra un concours de circonstances pour… amorcer les choses.
Oui, nous avons là une romance toute mignonne, avec des personnages qui assument parfaitement ce qu’ils sont, même si leurs parcours a été semé d’embuches. Comme le dit si bien Nathan : qu’est-ce qui se passait pour que des gens fassent des gosses et ne parviennent pas à s’y intéresser, à les accepter, à les aimer tout simplement ? Il est bon aussi que les roman(ce)s nous rappellent, justement, que tout n’est pas tout rose dans la vie, alors pourquoi ne pas vivre pleinement sa vie, d’oser vivre sa vie ? C’est aussi ce que fait Sébastien, le flamboyant Sébastien, meilleur ami de Nathan, parfaitement extravagant. Cliché, diront certains ? A une époque où l’on essaie toujours d’invisibiliser l’homosexualité (oui, j’ai un exemple pendant que je rédige mon avis), je trouve vraiment bien d’oser jusqu’au bout.
L’intrigue d’Un chocolatier pour Noël aura pris son temps pour se développer, et ce n’est pas plus mal. Ce fut un livre vraiment agréable à lire – et pas seulement pendant le confinement saison 2 2020.