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Scarlett et Novak d’Alain Damasio

édition Rageot –

Présentation de l’éditeur :

Novak court. Il est poursuivi et fuit pour sauver sa peau. Heureusement, il a Scarlett avec lui. Scarlett, l’intelligence artificielle de son brightphone. Celle qui connaît toute sa vie, tous ses secrets, qui le guide dans la ville, collecte chaque donnée, chaque information qui le concerne. Celle qui répond autant à ses demandes qu’aux battements de son cœur. Scarlett seule peut le mettre en sécurité. A moins que… Et si c’était elle, précisément, que pourchassaient ses deux assaillants ?

Merci aux éditions Rageot et à Netgalley pour leur confiance.

Mon avis :

« J’ai toute ma vie dans mon téléphone ». Combien de fois ai-je entendu cette phrase ? Souvent. Pour ma part, dans mon téléphone il y a… peu de choses. Et si jamais il était volé, ce serait ennuyeux parce que mon portable m’accompagne depuis presque sept ans maintenant, mais celui qui le volerait ne saurait pas grand chose de moi, mis à part mon répertoire téléphonique, et dans le dossier « téléchargement », la liste des attestations de sortie que je n’ai pas pris la peine d’effacer.

Novak ne peut pas vivre sans son brightphone, et surtout, sans Scarlett, l’intelligence artificielle de son brightphone. Il a des « potes de course », il a « un ami chômeur », ceux-ci restent totalement dépersonnalisés. Il parle aussi de temps en temps avec sa concierge croate – mais pour cela, il se sert du logicielle de traduction de son brightphone. Pratique. Bref, Novak semble tragiquement seul puisque, dans sa course pour se sauver, il fait encore appel à une application pour le tirer de là.

Ce qui est inquiétant dans ce récit n’est pas la course poursuite folle de Novak à travers la ville. Ce qui est inquiétant est le fait qu’il ne peut quasiment plus vivre sans son brightphone. Alors oui, l’on peut ironiser à l’envie sur cette génération qui ne fait plus l’effort de mémoriser puisque les informations peuvent être trouvées sur internet, et oubliées aussitôt, puisqu’elles peuvent être retrouvées (le savoir ne servirait plus à rien, dit-on), qui ne fait plus l’effort de regarder autour d’elle, sauf à travers l’écran de son portable. Oui, le récit est perturbant, à cause de ce qui arrive à Novak. Il est surtout perturbant parce que cette société qui est décrite dans la nouvelle est quasiment la nôtre, et risque de la devenir si nous n’y prenons pas garde. Ce n’est pas seulement une invitation à regarder à nouveau autour de nous, à faire confiance aux autres, c’est une invitation à être vigilent à ce qui se passe dans notre société.

La maison de la falaise de Marcel Priollet

édition Oxymoron – 57 pages

Présentation de l’éditeur :

L’été, sur les plages normandes, la jeunesse est confrontée aux premiers émois. Mais Marcel Langevin, lui, n’a plus la tête aux filles de son âge. Il est hanté par une terrible et dramatique histoire s’étant déroulée dans une villa abandonnée qu’il a découverte, un jour, en se promenant au bord de la falaise. Trente ans auparavant, la femme d’un vieil Anglais a été retrouvée morte après y avoir vécu quasiment séquestrée à cause de la jalousie excessive de son mari. Marcel ne cesse, depuis, de penser à cette malheureuse. Il sent grandir en lui un sentiment profond. Il doit se rendre dans la demeure afin d’en connaître plus sur elle… Aussi, quand Marcel ne donne plus signe de vie à ses amis, ceux-ci sont persuadés que cette disparition est liée à la maison de la falaise… M. Langevin, apprenant que le célèbre détective Sébastien RENARD réside dans le même hôtel que lui, décide de faire appel à ses services…

Mon avis :

Je n’ai qu’un mot à dire : vous pouvez passer votre chemin sans problème. On me répondra peut-être que cela ne se fait pas d’être si brève. Si, si, je vais développer, mais je préfère avertir tout de suite : ce n’est pas la meilleure nouvelle policière qui m’ait été donnée de lire.
Le détective Sébastien Renard a fait ses débuts dans Cinq hommes tatoués qui n’était pas nécessairement une nouvelle inoubliable non plus. Là, c’est pire : le format court n’a pas permis à l’auteur, du moins, c’est ce que je pense, de déployer totalement cette intrigue policière.
Elle commençait comme un grand classique : le détective est en vacances. Surtout, il tient à y rester, et ne veut absolument pas s’occuper de l’étrange affaire qui lui « tombe » dessus. Non, pas question. Et tant pis pour les conséquences : il y aura mort d’homme. Pardon de l’expression, mais pour un brillant détective « cela la fout mal ». Imagine-t-on Hercule Poirot ou Sherlock Holmes ne pas lever le petit doigt pour empêcher un meurtre de survenir ? Non, bien sûr, l’un comme l’autre aurait tout tenté pour l’empêcher Lisez les vacances d’Hercule Poirot en cas de doute ! Quant à Sherlock, il ne supporte guère l’inactivité.
Alors, oui, l’on a des ingrédients intéressants. Il aurait simplement fallu que quelqu’un pense à les cuisiner pour faire une recette présentable. Il ne suffit pas d’aligner une maison soi-disant hantée, une jeune femme séquestrée puis décédée trente ans plus tôt, l’apparition d’une fantôme, et deux morts mystérieuses, qui trouveront une explication bien prosaïque pour faire une nouvelle policière prenante.

L’article 637 de Jules Lermina

Présentation de l’éditeur :

Le célèbre détective Maurice PARENT et son fidèle partenaire sont invités au repas de Noël chez Madame Liévin et ses deux filles, en compagnie de Monsieur Marion, un proche ami de la famille. La date de cette réception est curieusement choisie puisqu’elle coïncide avec le dixième anniversaire de l’assassinat de Monsieur Liévin.

Mon avis :

C’est un texte très court que celui-ci – vingt-cinq pages. Pourtant, je l’ai apprécié, parce qu’il va droit à l’essentiel. C’est le soir de Noël, et voici dix ans que le mari de  madame Liévin a été assassiné, dix ans que l’on ne sait pas qui l’a tué, ni même comment il a été tué. Détail sanglant et sordide : on n’a retrouvé de lui qu’une jambe, sciée au niveau du genou. Or, l’heure de la prescription a sonné, c’est ce que dit l’article 637 : même si le tueur faisait des révélations fracassantes, il serait impossible de l’assigner en justice. Oui, la prescription faisait déjà parler d’elle à cette époque, alors que cette nouvelle a été écrite voici plus de cent ans.
En peu de pages, nous saurons tout, sans aucun détail superflu. Nous saurons aussi qu’il faut bien être attentif au moindre détail – lire l’article 637 jusqu’au bout aurait pu être utile à certain.

Le chanoine rouge de Luc Valmont

édition Oxymoron – 56 pages

Présentation de l’éditeur :

Alain Barrois, le Roi des Détectives, en vacances près de Sens, est sollicité par son ami le maire de Crécy-les-Saules pour enquêter sur la disparition d’un jeune homme. Tout le village semble penser que celui-ci a été enlevé et probablement tué par le Chanoine Rouge, le fantôme d’un ecclésiastique assassiné pendant la Révolution de 1793 qui hante le château fort voisin. Une vieille légende prétend que l’esprit rôde, la nuit, accompagné de feux follets, afin de protéger un trésor enfoui quelque part… Alain Barrois, intrigué, va fureter autour de la fortification sans se douter une seconde des dangers qui l’attendent..

Mon avis :

Si, comme moi, à la suite d’insomnies particulièrement longues, vous avez regardé à la télévision une succession d’épisodes de séries télévisées françaises, vous pouvez constater les incohérences scénaristiques contenues dans un épisode – alors, quand on en enchaîne plusieurs, c’est un festival. Vous préférerez alors vous rabattre sur un ebook de « littérature populaire » parce que, même si le format est court, c’était une obligation, l’auteur a réussi à développer une intrigue cohérente, une de ses intrigues qui font dire lors du dénouement « bon sang, mais c’est bien sûr ! »
Oui, le récit reste classique, mais ce n’est pas si grave que cela. Notre cher détective est en vacances à Crécy-les-Saules (les détectives choisissent des lieux de villégiature peu prisés du commun des mortels) et se retrouve à enquêter, parce qu’un jeune homme a disparu. Comme si cela ne suffisait pas, un crime est commis.
Notre cher détective ne croit pas du tout aux fantômes. Par contre, il croit dur comme fer aux personnes qui peuvent se servir des croyances d’autrui pour atteindre leurs objectifs. Il se méfie aussi des personnes qui adorent colporter des rumeurs, comme ça, mine de rien, oh, juste pour aider le détective. Il tient aussi à passer de bonnes vacances, et mine de rien, il y parviendra.

Le Vent et le lion de James McBride

Présentation de l’éditeur :

Un vendeur de jouets émerveillé face au plus précieux jouet du monde dont l’existence n’était jusqu’ici qu’un mythe ; une bande de gamins dont la musique transforme le quotidien d’un ghetto noir en Pennsylvanie ; un conte de la guerre de Sécession avec un Abraham Lincoln aux allures de Père Noël ; un zoo avec des animaux qui parlent et se moquent des humains, si maladroits… Ces miniatures ont en commun la part de magie qui peut surgir à tout moment de notre existence. Lumineuse et imprévisible, la vie bouillonne et prend toujours le dessus, surtout si l’on tend la main aux autres.

Mon avis : 

J’ai lu ce recueil de nouvelles dans le cadre du challenge Livra’deux pour Pal-addict, et si Julie27 ne l’avait pas proposé, il serait peut-être resté encore longtemps dans ma PAL.

Ce recueil est composé de plusieurs nouvelles, la plupart très longue (de trente à quatre-vingt pages) autant dire que le lecteur a le temps de s’imprégner de l’ambiance, de sympathiser avec les personnages, qui, si les thèmes des nouvelles sont différents, sont tous d’une grande richesse.

Je ne vous les présenterai pas dans l’ordre, non, je commencerai par « Papa Abe », une nouvelle qui se situe au milieu du recueil, assez courte, et qui apparaît presque comme un conte. Nous sommes en Virginie, pendant la guerre de Sécession finissante, des soldats creusent, déblaient, et leur seule distraction est le passage de dix-huit orphelins noirs pris en charge par une religieuse. Parmi eux, le petit Abe Lincoln, prénommé ainsi par on ne sait qui, cinq ans, qui peut facilement croire tout ce que les soldats lui disent, notamment que son papa s’appelle aussi Abe Lincoln et qu’il viendra demain le chercher. Cela semblerait presque anodin, sauf que la guerre de Sécession n’est pas finie, et qu’en Virginie, ces petits orphelins noirs peuvent apparaître comme autant d’esclaves en fuite : il est toujours bon de ramener le lecteur à la réalité de cette époque. Et si cette nouvelle est presque un conte, c’est parce qu’il peut se trouver quelqu’un pour prendre en charge cet enfant, tel un cow-boy solitaire d’un nouveau genre.

« Le banc des jérémiades » qui lui fait suite contient quant à lui une bonne dose d’humour noir et de fantastique. Figure extraordinaire et charismatique que celle du boxeur Rachman, qui ne doute jamais de lui – même quand il se retrouve ni plus ni moins que dans l’anti-chambre des enfers et provoque le gardien du lieu en un combat singulier. Son énergie irriguera littéralement tout le texte. Et non, je n’y chercherai pas une morale religieuse, plutôt le fait qu’il faut croire en soi, croire en autrui aussi, et ne pas hésiter à s’unir, même si l’adversaire paraît plus grand que vous.

« Le Five-Carat Soul Bottom Bone Band » est ma nouvelle coup de coeur. En quatre parties, elle nous fait découvrir ce quartier paumé d’une ville de Pennsylvanie, quartier dans lequel les habitants n’ont souvent pas l’électricité chez eux – parce que la dernière facture n’a pas été payée, l’avant-dernière non plus – où l’avenir n’est pas vraiment envisagé non plus. La figure pas si charismatique que cela du pasteur émerge – cependant, il sait être là quand il le faut, au tribunal quand il tente d’éviter la peine de mort à un jeune du quartier. Il sait aussi utiliser un discours bien rôdé sur les jeunes noirs qui se font tuer – et le narrateur de jeter un regard ironique sur la manière dont il prend la défense de ce « jeune », qui n’avait rien fait de bon dans sa vie, alors que le pasteur n’a pas pris la défense d’autres membres de la communauté victime de violences policières ou de violences conjugales. Le seul personnage véritablement sincère, le seul qui assurera au jeune homme un enterrement décent est le commerçant qui l’a tué, alors qu’il était en train de se faire cambrioler. Oui, James McBride lance un regard dépourvu d’angélisme sur sa communauté.

De même, « Monsieur P et le vent », la dernière nouvelle du recueil comporte cinq parties, et l’auteur nous en explique la genèse à la fin – et nous explique aussi pourquoi il n’a pas le temps de détailler chacune de ses sources d’inspiration. Il s’agit de la vie quotidienne, mais aussi la vie nocturne, secrète, des habitants malgré eux de ce zoo. Ne l’oublions pas, les lions, les singes et autres zèbres n’ont rien à y faire, quoi qu’en disent certains hommes politiques. Aussi, le dénouement, qui choquera certains, est pour moi le plus beau qui soit.

Je termine par la nouvelle qui ouvre ce recueil, « Un train nommé « Under Graham Railroad » et nous parle d’un train magnifique, un train offert à un enfant, Graham Lee, fils du général confédéré Robert E. Lee qui mourra avant d’avoir pu s’en servir, et depuis, ce train est devenu une légende pour les collectionneurs. Après la mort subite de Graham, peu après le départ à la guerre de son père, le train et une esclave ont disparu tous les deux. Le narrateur est justement un acheteur/négociateur, et, en trouvant ce train, il réalise le rêve de sa vie, et peut-être pas seulement le sien.

Parlez-vous polar ? (collectif)

Présentation de l’éditeur :

Plongez dans l’ambiance polar !
Découvrez le style des différents auteurs des Editions du Palémon à travers leurs nouvelles.
Testez vos connaissances grâce aux quizz dédiés à cette thématique…

Mon avis :

J’ai reçu ce recueil en cadeau, voici quelques années, au salon du livre de Paris (disons que j’avais acquis quelques livres des éditions Palémon et que je n’ai pas perdu cette habitude depuis). Ce recueil comporte les nouvelles de huit auteurs, certains que je connaissais déjà, d’autres que je découvre grâce à ce recueil.

Que dire ? J’ai aimé retrouver la plume de Cicéron Angledroit. J’ai aimé le texte, fantastique, onirique de Gérard Chevalier, aussi à l’aise dans ce registre que dans l’humour. J’ai découvert Hervé Huguen et je dois dire que sa nouvelle m’a intéressé au point que, depuis, j’ai acquis deux romans de cet auteur, et que je compte les lire prochainement. Une histoire apparemment simple, un homme meurt en tentant de fuir la police… alors que la police ne le pourchassait pas, et n’avait aucune idée de la raison qui l’avait poussé à fuir. L’action se passe au Havre, ville que j’ai découverte l’an dernier et que j’ai appris à apprécier : au cours d’une enquête serrée, l’on remonte le fils de plusieurs destins qui se sont entrecroisés pour le pire (pas de meilleur à venir). Point commun entre les textes d’Hugo Buan et d’Anne-Solenn Kerbrat ? L’humour noir peut teinter les récits policiers à l’infini !

 

L’amour est dans le trek de Lauren Weisberger

Présentation de l’éditeur :

Katie, New-Yorkaise bon teint, désire faire un break avant de  » devenir adulte  » (se marier, trouver un travail…). Sur un coup de tête, elle décide donc de partir au Vietnam, pour un séjour  » routard « . Ses parents et son petit ami avocat ont bien du mal à comprendre ses motivations. Ce voyage sera pourtant l’occasion pour Katie de faire le point sur sa vie…

Mon avis :

Nouvelle gratuite retrouvée au fin fond de ma liseuse. Si, si. Qui dit nouvelle, dit texte court, par conséquent il ne m’a fallu que peu de temps pour découvrir Katie, et surtout Lauren Weisberger, cette autrice que je n’ai jamais lue.
Katie vit en couple avec un avocat – et c’est lui qui a décidé qu’ils habiteraient ensemble, annonçant lui-même à sa colocataire qu’elle devrait se trouver… eh bien, une autre colocataire. Katie est elle-même fille d’avocats et ne voit pas trop de différences entre son père et son petit ami, si ce n’est le journal qu’ils lisent. Or, Katie a décidé de frapper un grand coup : elle part effectuer un trek au Vietnam. C’est peu de dire que personne, sauf sa meilleure amie, ne la comprend dans son entourage. Qu’à cela ne tienne ! Elle part – et se demande si son fiancé s’apercevra ou pas de son absence.
C’est un texte très court, relativement amusant, parce qu’il ne joue pas avec les clichés de « je-suis-une-ew-yorkaise-et-il-m’arrive-plein-de-problème ». Oui, tout se passe relativement bien au Vietnam, pays dans lequel, son père le lui rappelle, il a tout fait pour ne surtout pas aller.
Katie trouvera-t-elle l’amour ? Non, elle trouvera en revanche ce qu’elle veut vraiment, et se prouvera qu’elle est capable de vivre, d’agir seule – enfin.

Lucky man de Jamel Brinkley

Présentation de l’éditeur :

Un adolescent cherche par tous les moyens à se prouver qu’il est devenu un homme, quitte à mettre en danger son petit frère influençable ; le temps d’une excursion avec le centre aéré, un gamin des quartiers pauvres découvre la réalité des classes sociales ; à l’occasion d’un stage de capoeira, deux frères tentent de renouer et d’oublier la violence de leur passé familial …

Merci aux éditions Albin Michel et au Picabo River book club de Léa pour ce partenariat.

Mon avis :

Allez, je me lance pour l’écriture de cet avis sur un genre qui n’est pas mon genre de prédilection : les nouvelles. Il s’agit ici du tout premier livre de Jamey Brinkley. Il nous entraîne à Brooklyn, il nous entraîne dans le Bronx, surtout, il nous fait découvrir des jeunes garçons, des adolescents, des hommes, des hommes mûrs qui ont tous pour point commun d’être noir dans l’Amérique d’aujourd’hui – et d’hier un peu, parce que les nouvelles sont parfois écrites de manière rétrospective, ou nous entraîne dans le passé des personnages.

Etre un homme, ce n’est pas facile. Être un homme noir qui essaie de se faire une place dans la société non plus. Même si la question du racisme n’est pas abordée de front, elle surgit, tout de même, en filigrane. Lincoln, le héros de « Lucky man », la nouvelle éponyme, aurait-il été pris à partie de la même façon par une femme blanche si lui-même avait été blanc ? Curtis, le héros « d’Une famille », sait que sa condamnation aurait été moindre s’il avait été blanc. Certains ont pourtant très bien réussi dans la vie, comme Wolf, si ce n’est que ce n’est pas suffisant aux yeux de son père, si ce n’est que l’on peut se demander s’il est vraiment heureux. C’est une des rares nouvelles où le personnage féminin qui lui est opposé est aussi fort : Rhonda n’en a rien à faire de ce que l’on pense d’elle, de ce que l’on peut dire d’elle, des états d’âme de Wolf, qui ressemble à tant d’hommes qu’elle a côtoyés dans sa vie. Ah non, je devrai parler aussi de Sulay, la compagne de Carlos, belle-soeur du narrateur de Tout ce que mange la bouche : elle aussi dit ses quatre vérités à son beau-frère, et ce n’est pas son manque de capacité à renouer les liens avec son frère qui l’empêchera elle de mener sa vie avec compagnon et fille.

Oui, je m’intéresse dans ce recueil plus aux femmes qu’aux hommes, même si elles n’apparaissent parfois qu’en filigrane, parce qu’elles sont souffrantes, parce qu’elles ont trop tôt disparu de la vie de leur enfant. Pensée aussi pour Alexis, qui a quitté son mari Lincoln, provisoirement ou définitivement, c’est difficile à déterminer – pour lui. Pensée pour Arlène, qui accueille les gamins du centre aérée dans sa maison, sous le haut patronage de sœur Paméla, et qui espère en avoir enfin un à elle.

Pensée aussi à tous ces garçons à qui on a dit d’être des hommes et qui ne sont pas parvenus à se définir, se construire. Il y a comme un goût amer dans certains textes, dans « Tout ce que mange la bouche » : les deux frères, séparés par la violence qu’ils ont connue enfants, ne parviennent pas à se rapprocher complètement, tout comme le jeune garçon de « La parade J’ouvert 1996 », qui cherche à protéger son petit frère. Même la nouvelle qui ouvre le recueil est tout sauf parfaitement sereine, comme si ces deux jeunes hommes n’arrivaient pas à formuler vraiment ce qu’ils désirent. Que dire également de Curtis, qui finalement prend presque la place de son meilleur ami décédé auprès de sa compagne et de son fils.

Ce n’est pas que ce recueil est inabouti, c’est qu’il nous montre des destins inachevés, remplis d’ombres et de regrets.

Les confidences d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc

Mon résumé :

Neuf nouvelles mettent en scène Arsène Lupin, qui se livre à des confidences.

Mon avis :

J’aurai pu enfin lire 813 – je ne l’ai pas fait pour des « raisons personnelles » et ne le ferai peut-être jamais. 813 est pourtant à mes yeux l’oeuvre la meilleure mettant en scène Lupin, la plus sombre, la plus désespérée. Il paraît qu’à côté, ses neuf nouvelles sont plutôt joyeuses, du moins plus légère. Mouais.

Commencez dans l’ordre et lisez « Les jeux du soleil » – vous ne serez pas déçu. Vous verrez un pauvre baron, ruiné par sa femme que les polices de France, que dis-je, les polices d’Europe pourchassent, sans parvenir à l’attraper. Mais vous découvrirez surtout le sort fait aux femmes – ou comment plier un cadavre dans un coffre-fort. Vous préférez les cadavres bien allongés ? Alors lisez l’écharpe de soie rouge, dans lequel Jenny Saphir a été étranglée avec son écharpe : son meurtrier convoitait son saphyr et ne l’a pas trouvé. Oui, nous sommes loin de la tonalité de la célèbre série télévisée.

dénominateur commun de toutes les nouvelles : la position des femmes est fragile, dépend de leur fortune, ou de leur absence de fortune. Si Louise d’Ernemont (Le signe de l’ombre) ou Jeanne Darcieux (la mort qui rôde) peuvent compter sur un Arsène Lupin pour leur rendre leur fortune ou leur sauver la vie, si l’héroïne de L’anneau nuptial le saluera toujours, quoi qu’il arrive, parce qu’il lui a rendu son fils, combien, dans la réalité, n’ont pas eu cette chance ? Beaucoup.

Si « Edith au cou de cygne » montre l’ingéniosité de Lupin, le « piège infernal » le dessert presque, et ne le montre pas sous un très bon jour. Quant à « Le fêtu de paille », il tranche avec les autres nouvelles, parce que la présence de Lupin tranche avec l’intrigue – l’on découvre cependant, si on ne le savait pas déjà, qu’en étant pauvre, on allait plus facilement en prison pour pas grand chose.

Je terminerai quand même en précisant que j’ai une petite préférence pour le personnages de Ganimard. Certes, il ne parvient jamais à arrêter Lupin, mais il fait preuve d’une finesse de raisonnement qui en fait un adversaire à la hauteur de Lupin, ne l’oublions pas.

 

De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma

Présentation de l’éditeur :

Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l’espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence.

Merci à Léa du Picabo River Book club et aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

Comment mêler littérature, amour et sciences ? Vous avez huit nouvelles pour répondre à cette question !
Huit nouvelles, huit variations sur l’amour, les sciences, mais aussi le Michigan, qui me semble un lien entre les textes – plusieurs d’entre eux se situent dans cet Etat, ou nous y renvoient.
Vous l’aurez compris, je peine, et ce depuis que j’ai refermé ce livre depuis huit jours à rédiger mon avis, parce que chaque nouvelle, finalement, peut se lire indépendamment (et de relancer la question : un recueil de nouvelles doit-il vraiment avoir une cohérence ?) et offres des récits vraiment différents. Deux d’entre eux nous plongent dans le passé, celui de la conquête de l’Ouest, avec L’agent des affaires indiennes, celui des « grandes découvertes médicales » avec « le rêve du phrénologue », science alors en vogue, et plus encore avec « Les enfants de la faim ». Dans ce dernier cas, il s’agit plutôt de la face cachée, intime, de la recherche médicale encore balbutiante. J’aurai presque pu dire « quatre » tant La femme du mineur semble se dérouler hors du temps.
Et si j’avais trouvé un nouveau point commun ? La recherche ! Joseph, le héros de la première nouvelle, ne présente-t-il pas son amour pour Alexandra par un diagramme de Venn ? En bonne littéraire, je ne sais même pas ce que c’est !!!! Il poursuit d’ailleurs en imaginant une série d’équation pour se garantir ce que beaucoup cherche, à savoir un amour exclusif. Pas gagné, dans cette université scientifique pas toujours logique – voir le nombre d’étudiants qui se jettent par la fenêtre, sans trop de dégâts souvent. Ou comment l’amour peut pousser un scientifique à faire un peu n’importe quoi pour l’être aimé. Voir, à cet égard, le théorème de Zilkowski. L’amour peut aussi tourner à l’obsession, et tant pis si l’être admiré est, à mes yeux du moins, bien loin du scientifique idéal rêvé par Kaye, la narratrice de Règne, ordre, espèce. Et comme j’aime à rapprocher des textes, elle n’est pas si éloigné de Judith, la narratrice de L’approche confessionnelle. Je ne dis pas cela parce qu’elles sont passionnées par le bois, dans des applications très différentes (la forêt pour l’une, la création de mannequin en bois pour l’autre) mais parce que leurs ambitions personnelles, professionnelle, se trouvent entravées, amoindries par une vie amoureuse chaotique et, aussi, un manque de persévérance (sauf pour ce qui les obsède). J’ai trouvé Freddy, le compagnon de Judith, presque inquiétant dans la difficulté que j’ai eu à le cerner. Est-il seulement un personnage qui veut en faire le moins possible, vivant aux crochets de sa compagne et la forçant à faire des sacrifices financiers, bref, un parasite ? Ou son comportement est-il un rejet de la société de consommation et de ses techniques pour encourager à consommer toujours plus ? Sa volonté de mettre la représentation de son visage sur les mannequins du stand de tir qui leur ont été commandés m’a pour le moins mise mal à l’aise.
Pour conclure, De la nature des interactions amoureuses est un recueil de nouvelles assez déstabilisant.