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Cachée Les souvenirs d’enfance d’un des derniers témoins de la Shoah par Sylvie Benilouz

Présentation de l’éditeur :

Sylvie Zalamansky a tout juste cinq ans lorsque la Seconde Guerre mondiale est déclarée. Ses parents, tous les deux juifs, décident de quitter Paris afin de se réfugier dans la Drôme, en zone libre. Son père se fera arrêter en 1943. Sylvie, sa mère et son frère vivront alors cachés, grâce à l’aide de personnes exceptionnelles, jusqu’à la Libération. Elle raconte la façon dont cette expérience est vécue par une très petite fille dont la vie tout à fait normale s’effondre du jour au lendemain, remplacée par un quotidien de clandestinité, puis une vie marquée, par une quasi amnésie après-guerre et une prise de conscience progressive, un retour des souvenirs et du besoin de témoigner. Soixante-quinze ans plus tard, alors que les derniers survivants disparaissent, Sylvie a senti qu’elle devait prendre la parole et exposer ses blessures afin que cela ne se reproduise plus jamais.

Merci aux éditions Elidia et à netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

L’urgence de témoigner, à nouveau, parce que les survivants disparaissent, les uns après les autres, parce qu’ils se rendent compte à quel point il est important de transmettre ce qui a été vécu, pour ne pas oublier.

Se souvenir de ceux qui ont œuvré pour le bien, peu importe pour quelles raisons, qu’ils ne croient pas en Dieu, qu’ils croient en Dieu, peu importe à quelle religion ils appartenaient : catholiques et protestants œuvrèrent pour sauver des hommes, des femmes, des enfants, Sylvie et son petit frère étaient de ceux-là.

Se souvenir des noms de ces justes, bien plus importants que les noms de ceux que certaines personnes veulent à tout prix réhabiliter. Je citerai donc Marguerite Soubeyran, Catherine Kraft, l’abbé Grégoire Magnet, Marcel et Colette Arsac. Se souvenir de ces hommes, ces femmes, qui agirent pour que d’autres êtres humains vivent, tout simplement, vivent le plus normalement possible bien que chaque jour, leur vie était menacée.

Se souvenir aussi de ce que c’était qu’avoir cinq ans et de fuir sur les routes, avec son petit frère et ses parents, d’attendre, après la guerre, le retour de son père, père qui n’est pas revenu. Se souvenir d’avoir été sauvé, pour tous ceux qui ne l’ont pas été.

Je terminerai par une citation :

Il faut respecter autrui et les religions, tant qu’elles n’attisent pas la haine. Il est important d’avoir une certaine ouverture d’esprit et de se souvenir que la bienveillance existe dans toutes les nations de toutes races, couleurs et religions. Il y avait des nazis, mais il y avait aussi des Allemands antifascistes.
En France, beaucoup ont pris des risques, parfois au péril de leur vie, pour faire tomber la folie nazie. C’est grâce à ce militantisme et une certaine bienveillance que les trois quarts des juifs de France ont pu être sauvés dans ce pays.

Dapper Dan : ma vie made in Harlem par Daniel R. Day

Présentation de l’éditeur :

Pendant plus d’une décennie, ce tailleur a attiré à Harlem stars du hip-hop et sportifs, dealers et gangsters. Sa marque de fabrique ? Une mode extravagante mêlant les codes de la rue et du luxe à grand renfort de motifs et logos « empruntés » aux plus grandes marques. Un détournement qui lui vaudra d’ailleurs plusieurs procès et la fermeture de sa boutique. Mais comment cet homme ayant grandi après guerre dans un des ghettos noirs les plus pauvres de la ville est-il devenu le styliste fétiche des célébrités avant de collaborer avec Gucci ? Cette autobiographie raconte les années de jeunesse et de formation de celui qui n’est encore que Daniel R. Day. Cireur de chaussures, joueur de dés et roi de l’arnaque : Harlem est pour lui le royaume de la débrouille. Il devient toxicomane, fait plusieurs séjours en prison, rejoint les Black Panthers et découvre l’Afrique. Au fil des pages, son histoire se confond avec celle de l’Amérique, des luttes pour les droits civiques, des années crack et sida. L’histoire d’une ascension, d’une chute et d’une rédemption, mais aussi celle d’un quartier, d’une ville et d’une époque.

Merci aux éditions Presse de la Cité et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Comme souvent quand je choisis un livre, je l’ai choisi à cause de sa couverture : oui, les vêtements portés par Dapper Dan (Dan l’élégant) ont attiré mon regard, et oui, j’ai eu envie de lire son histoire.
Je ne savais pas du tout de qui il s’agissait avant d’ouvrir ce livre, la mode et moi menons en effet deux existences parallèles (mis à part ce qui concerne les sacs à main, je ne saurai dire combien j’en possède). Rien ne semblait pourtant prédestiner cet homme à travailler dans la mode – pour ne pas dire que rien ne semblait prédestiner cet homme à s’en sortir, tout court. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il a fait tous les métiers auxquels l’on ne pense pas, mais presque. Joueur de dés et arnaqueur ont été les premières activités qui lui ont permis de gagner sa vie. J’ai l’impression, en écrivant, qu’il m’est impossible de retracer la richesse de ce parcours. Il parle peu de sa vie personnelle, il l’évoque cependant, parce qu’elle est hors-norme, sans chercher à se justifier ou à cacher certains aspects détonants. Il parle en revanche de sa famille, des addictions dont souffraient sa mère, ses frères, ou dont lui-même a souffert. Il parle des épreuves que lui et ses proches ont subies : le pire peut toujours arriver. Il parle également de ses engagements, de sa vie spirituelle.
Il parle de mode, aussi, beaucoup, de l’art de se débrouiller, de détourner, d' »emprunter », de se perdre aussi totalement dans son travail, au point de n’avoir plus que cela.
Et, en toile de fond, Harlem. Harlem où il a grandi, Harlem qu’il n’a jamais voulu quitter, contrairement à quasiment tous les membres de sa famille. Harlem et sa gentrification actuelle.
Un livre passionnant.

Mémoires sur Marie-Antoinette de Rose Bertin

Présentation de l’éditeur :

Fastueuse et légère, excentrique et géniale, Mademoiselle Bertin parvint à imposer ses idées et ses goûts aux princes d’Europe et de Russie. Détestée par la Cour qui enviait la faveur dont elle jouissait, cette jeune femme, « ministre des modes » de Marie-Antoinette, et qu’elle défendit toujours, fut aussi la raison de bien des dépenses qui pavèrent le chemin de la souveraine vers la guillotine.

Mon avis : 

Je lis tous les livres ou presque que je trouve qui concerne Marie-Antoinette. Je vous le dis de façon claire et précise : il est difficile de faire mieux pour moi que la biographie de Stefan Zweig, qui a le mérite d’être une vraie biographie, qui ne considère pas Marie-Antoinette comme une sainte, ou, au contraire, comme une sale garce cause de tous les malheurs de la France. Dire qu’il faut encore rappeler qu’une reine de France ne gouvernait pas !

Rose Bertin était la marchande de mode de Marie-Antoinette, celle qui faisait la pluie et le beau temps sur la mode de la cour, la mode la plus extravagante et la plus couteuse. D’après Rose Bertin, à un moment du règne de Marie-Antoinette, celle-ci s’est tournée vers plus de simplicité. Il était trop tard, à la fois pour ceux qui lui reprochaient ses dépenses somptuaires, et pour ceux qui lui reprochaient de ne pas tenir son rang de reine.

Oui, dans ces quelques pages (une centaine en tout), Rose Bertin prend la défense de la reine, de façon parfois maladroite – pour ne pas dire très souvent. Elle a été dans l’intimité de la reine, pas seulement de la reine mais aussi de plusieurs aristocrates qui, peu à peu, lui ont permis d’être recommandée à d’autres aristocrates, jusqu’à la reine.

Il est question de la joie du roi à la naissance de sa fille, puis de son fils. Il est question d’Elisabeth, soeur du roi, qui, d’après Rose Bertin (il est peu de biographie sur Elisabeth) aurait aimé être religieuse, ce que son frère ne l’aurait pas autorisé à devenir (si vous voulez mon avis, que l’on ne me demande pas, c’est bien dommage). Le coeur de ces mémoires, c’est l’affaire du collier, et la volonté de Rose Bertin de démonter une à une les accusations dont Marie-Antoinette fut victime. Montrer « la bonté du roi » et la « grandeur d’âme de la reine » pendant la période révolutionnaire est son deuxième objectif, retraçant les faits les plus marquants de cette période, la mort du premier Dauphin, la fuite à Varennes, qui, d’après Rose Bertin, n’en était pas réellement une, le retour de la princesse de Lamballe et le propre départ de Rose – parce que Marie-Antoinette voulait protéger ceux qui lui étaient proches. Oui, l’on pourrait dire que cela participe de la légende de Marie-Antoinette, légende toujours entretenue de nos jours, comme le montre la récente exposition à la Conciergerie.

Antonietta de Gérard Haddad

Merci aux éditions du Rocher et à Netgalley pour ce partenariat.

Présentation de l’éditeur :

Alors que la maladie d’Alzheimer de sa femme Antonietta progresse, Gérard Haddad prend la plume pour écrire à celle qui ne parle déjà plus. Ces lettres retracent la lente progression de la maladie : d’abord le déni, puis la lutte, les traitements et l’espoir de revivre « comme avant », puis les rechutes et l’entrée à l’Ehpad, peu avant l’épidémie de Covid et l’absolue solitude qu’elle impose pendant plusieurs longs mois.

Étrangement, du creuset de la maladie émerge un nouvel amour, triomphant de tous les malentendus des années de vie partagées. Les souvenirs des moments de grâce affluent alors, et chaque instant de vie à partager encore prend une intensité et une profondeur insoupçonnée.

Un texte poignant, qui dit toute la force d’un amour conjugal confronté à la maladie.

Mon avis :

Il arrive que des personnes écrivent un livre après le décès d’un proche. Je pense à Joan Didion, je pense à Isabel Allende ou encore Joyce Carol Oates. Chacun avait un but en écrivant ce livre, un but différent. Quel était celui de Gérard Hadadd ? Ecrit ainsi, vous avez certainement l’impression de lire le début d’une dissertation littéraire. Presque. Ce serait dommage d’arriver à ce que cette chronique soit un exercice froid, là où Gérard Haddad parle avant tout de l’amour qui les a unis, lui et Antonietta, pendant soixante ans. Elle fut son grand amour, sa compagne de travail, celle qui tapait ses textes et les lisait donc en premier – sauf celui-ci.

Gérard Haddad ne cachera rien de la maladie, rien, y compris le déni face à la maladie. Ne rien cacher ne signifie cependant pas faire preuve de pathos, ou de misérabilisme, la pudeur est là, également. Il est possible de montrer en exhiber, de raconter sans enjoliver. Gérard Haddad ne cachera pas non plus ce qu’il estime être des défaillances, comme le placement en EHPAD, parce que tout, absolument tout devenait difficile. Ce placement eut lieu juste avant la pandémie, alors que, déjà, la crise des gilets jaunes avait rendue difficile les visites qu’il lui rendait quand elle était hospitalisée. Cela peut sembler anecdotique, et pourtant. Pas anecdotique que cette pandémie qui a tué aussi sûrement de nombreuses personnes de solitude, de manque d’amour, du manque de chaleur humaine. Si elle n’a pas « tué » Antonietta, elle a au moins raccourci ses jours – et l’auteur de s’interroger sur ce qu’elle a pu ressentir, seule, sans visite, et ne parlons pas des « visio » qui ne sont bonnes que dans un cadre professionnel, et encore.

Faire revivre les souvenirs d’Antonietta dans ce livre, leur rencontre, leur mariage, la naissance de leurs enfants, de leurs petits-enfants, les voyages aussi. Vivre la vie, toujours, avant qu’elle ne s’efface. Se rappeler de profiter du bonheur, avant qu’il ne soit plus. Au moment inévitable où il est sur le point d’affronter la solitude, se souvenir de tout ce qui a été partagé à deux.

Un beau livre.

Brassens, Jeanne et Joha de Maryline Martin

Présentation de l’éditeur :

Août 1981. Georges Brassens souffre d’un mal dont il cache le nom, même à ses proches. Puisque la Camarde affûte sa faux, il compte profiter du temps qui lui reste pour composer de nouvelles chansons, auprès de Joha Heiman, surnommée Püpchen, prendre du bon temps avec ses amis et remonter sur scène à Bobino… Comme chaque été, Georges a regagné sa résidence secondaire Ker Flandry, son havre de paix situé non loin de Paimpol. Pendant ces quelques jours, il navigue sur le flot de ses souvenirs : Sète, ses frasques adolescentes, son professeur de français Alphonse Bonnafé, le début du succès avec Patachou… Et surtout il pense aux deux femmes qui ont marqué sa vie : Jeanne Planche, de trente ans son aînée – qui l’avait caché impasse Florimont, pour qu’il échappe au STO – et Püpchen, dont il fait la connaissance en 1947. En se promenant sur la plage de Lézardrieux, des scènes, des visages lui reviennent en mémoire… et Georges replonge dans ce chassé-croisé amoureux.

Merci à Netgalley et aux éditions Elidia pour ce partenariat.

Mon avis :

Voici quarante ans que Georges Brassens est décédé. Brassens, Jeanne et Joha est un livre qui paraît à cette occasion. Cette biographie romancée raconte Brassens en nous parlant des femmes qui ont compté dans sa vie, Jeanne et Joha.
Le premier mot qui me vient à l’esprit est légèreté. Et pourtant, raconter les débuts de Brassens, et les mois qui précédèrent sa mort ne sont pas légers. Maryline Martine évite pourtant dans sa narration toute la pesanteur liée parfois aux récits biographiques. Oui, l’on peut raconter une vie, l’amour, la mort, les rencontres, et bien d’autres choses encore sans jamais être pesant ou pire insistant lourdement sur des précisions qui n’apportent pas tant de choses à la connaissance de l’homme et de l’oeuvre. L’homme et les femmes qui, même si, comme Joha, elle ne vécut jamais avec lui, partagèrent, donnèrent, aimèrent.
Le second mot qui me vient à l’esprit est pudeur. Il s’agit avant tout du portrait intime d’un homme qui se préoccupa avant tout de vivre dans le présent. L’image qu’il donnait ? Ce n’était pas sa préoccupation, préserver les siens, prendre soin d’eux, oui.
Un bel hommage à Brassens et aux femmes de sa vie.

Nourrir la bête d’Al Alvarez

Présentation de l’éditeur :

Durant presque trente ans, Mo Anthoine a grimpé les sommets mythiques du monde entier – des Alpes à l’Everest, de l’Argentine à l’Écosse –, mais n’a jamais voulu devenir professionnel : pour lui, boire des pintes avec ses potes était plus important que faire la une des journaux. Avec lui nous découvrons un adolescent parti de chez lui en stop vers la Nouvelle-Zélande avec seulement 12 £ en poche, un grimpeur chevronné participant aux expéditions les plus difficiles, un type qui a été la doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III et un homme qui sent et qui décrit l’escalade comme « l’art de jouer aux échecs avec son propre corps ».
Al Alvarez, écrivain et poète admiré par des auteurs comme Philip Roth, Sylvia Plath, John Le Carré et J. M. Coetzee, et grimpeur lui-même, nous livre ici les coulisses et le vertige des grandes et petites expéditions – dont certaines dignes d’un blockbuster –, tout en nous montrant comment les grands aventuriers cherchent leurs limites, mentales et physiques, en s’appliquant à « nourrir la bête ».

Mon avis :

Merci à Netgalley et aux éditions Métailié pour ce partenariat.

Ma première interrogation est simple : pourquoi a-t-il fallu attendre trente ans pour que ce livre soit traduit en français ? Mo Anthoine (1939-1989) était un alpiniste pour qui grimper comptait bien plus qu’être célèbre. Son ami Al Alvarez a rédigé ce livre en 1988, et nous dit-il dans l’épilogue qui date de 2001, il venait de recevoir les épreuves de son livre quand un cancer du cerveau a été diagnostiqué à Mo, alors à l’aube de ses cinquante ans. Je ne dirai rien de plus sur cette épilogue, simplement parce qu’elle est à l’image du reste du livre : animé par la passion de Mo Anthoine pour la montagne et pour l’amitié.
Nourrir la bête nous entraine avec simplicité à l’ascension des plus grandes montagnes du monde, ou plutôt; à l’exploration des voies qui l’avaient rarement été. Le livre ne nous parle ni business, ni paillettes, il nous parle de la passion de grimper. Il ne s’agit même pas d’arriver au sommet, il s’agit de parcourir un chemin avec des amis, des proches, du moins, des personnes avec lesquelles on s’entend bien et avec qui l’on peut tisser des souvenirs. Il est question aussi du matériel, que les grimpeurs fabriquaient eux-mêmes faute de le trouver en boutique, de préparation, d’entraînement, ce qui peut faire la différence quand un incident (ou pire) survient. Il est des pages véritablement surprenante, parce qu’il ne s’agit jamais de louer l’héroïsme de Mo ou des siens, il s’agit de montrer que la solidarité, le dépassement de soi est normal au cas où un sérieux problème surviendrait : c’est pour cette raison qu’il faut être sûr des personnes avec lesquelles une ascension est entreprise. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en écrivant ainsi, et pourtant…. Qui part encore à l’aventure aujourd’hui simplement pour vivre une aventure ?

Mon regret ? J’aurai aimé passer encore plus de temps en compagnie de Mo Anthoine et d’Al Alvarez.

Fissuré d’Odéric Delachenal

édition Métailié – 144 pages.

Présentation de l’éditeur :

Odéric Delachenal a travaillé pour la Coopération en Haïti de 2008 à 2010. Le 12 janvier 2010, à 16 heures 53 minutes 10 secondes, il vit le grand séisme de Port-au-Prince. Cet après-midi-là, la capitale s’effondre avec lui. Alors, sans relâche, le jeune éducateur erre dans des décombres de fin du monde. Soigner, secourir, fouiller les gravats. Il arpente la ville exsangue, à la recherche de ses amis, des enfants qu’il est “censé” protéger. Comment se détacher du pire quand, atteint au cœur, on est désemparé ? Comment continuer lorsqu’on rentre en France, “ce pays en paix”, et qu’on s’immerge dans l’absurdité d’un travail social où on doit “trier” les enfants migrants ? Dix ans après Haïti, l’auteur lit Dany Laferrière et comprend qu’il y a des gens, comme des maisons, “qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore… ces derniers sont les plus inquiétants, le corps va continuer un moment, avant de tomber en morceaux un beau jour. Brutalement. Sans un cri”. Odéric Delachenal décide donc de témoigner. Avec une honnêteté déchirante il tente de mettre son cataclysme en mots, de montrer, avec une force narrative magistrale, les contradictions et les cicatrices de ceux qui rêvent d’aider et sont hantés par la brutalité de leur insignifiance. Un récit d’une sincérité bouleversante sur les fissures de l’âme/

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je ne me vois pas dire « il faut lire tel ou tel livre », non. Je pense que, pour lire un livre, il faut que ce soit un choix personnel, l’envie de lire un livre qui traite d’un sujet en particulier. Ainsi de Fissuré. Si j’ai choisi de lire ce livre, c’est d’abord à cause de la citation de Dany Laferrière, dont j’ai lu voici quelques temps Tout bouge autour de moi. Lire un autr regard sur Haïti, sur le tremblement de terre.

Odéric Delachenal écrit dix ans après, parce qu’il a eu besoin d’écrire, de raconter pour… remonter la pente ? se reconstruire ? tenter de réparer ce qui avait été fissuré ? Il est parti en Haïti pour aider les enfants des rues dans le cadre d’une ONG. Dit ainsi, on pourrait presque croire que c’est facile. Son récit nous montre un dénuement extrême, inimaginable vu de France. Travailler pour cet ONG, c’est faire avec … rien. Ou presque rien. C’est avant tout donner de son temps, dans un pays où la corruption se pratique à très grande échelle, et où ceux qui en ont besoin ne voient pas arriver ce qui auraient dû leur revenir. Lire à cet égard la réponse des « grandes » ONG qui ne peuvent aider pour cette année parce que leur budget est déjà bouclé. Cynisme ? Oui, à l’image du gigantesque buffet offert lors de cette réunion, dans lequel certains participants puisent pour ramener auprès des leurs.

La nourriture est au coeur du problème. Il ne s’agit même pas de manger tous les jours à sa faim, mais de trouver à manger tout court. Le narrateur, à son retour, ou plutôt quelques années après son retour, se retrouvera ainsi plongé dans une sorte de boulimie, dont il parle sans fard : « Je bouffe sans cesse, j’ai toujours faim. L’impression que jamais plus je ne pourrai être rassasié. Je mange pour dix, pour cent, je mange pour tous les affamés dont j’ai croisé la route. »

La nourriture, le toit, les soins. Ceux qui étaient dehors, ceux qui n’étaient pas encore rentrés chez eux, sont ceux qui ont eu le plus de chance de survivre lors du tremblement de terre. Et à ceux qui ont survécu de chercher, en premier, ceux qui sont peut-être coincés sous les décombres, de donner les premiers soins, tout en sachant qu’ils ne serviraient peut-être à rien. Comment soigner quand les hôpitaux sont débordés et manquent de tout ?

J’ai eu, souvent, l’impression de lire un témoignage brut, c’est à dire un témoignage pas policé, un témoignage qui ne cherche pas à plaire, celui d’un homme qui jette un regard lucide sur son parcours de vie cabossé, sur le travail qu’il a accompli puis lâché en France, parce que ce travail n’aidait pas réellement ceux avec lesquels, pour lesquels il travaillait.

Fissuré – une oeuvre noire, désespérée et sincère.

Céleste et Marcel de Jocelyne Sauvard

Présentation de l’éditeur :

Mars 1918 – novembre 1922. Céleste Albaret et Marcel Proust vivent une relation fusionnelle, dans l’intimité de la chambre d’écriture. Il leur reste mille et cent nuits à partager. Marcel a quarante-sept ans, les jours lui sont comptés, il doit mettre le point final à La Recherche, et reconstituer le conte perdu, Robert et le chevreau. Céleste en a vingt-sept. Elle veille sur lui, sur son oeuvre, et s’interroge : tandis que les avions allemands bombardent Paris et que la grippe espagnole fait des ravages, quelle vie secrète mène-t-il hors de cet appartement? Il rentre couvert d’éclats d’acier, recrée pour elle les constellations de feu et les soirées mondaines de ces Années folles. Le roman bouleversant d’un amour singulier, absolu, entre l’écrivain de génie et sa précieuse gouvernante, Céleste, qui fut son unique confidente.

Merci à Netgalley et aux éditions Elidia pour ce partenariat.

Mon avis :

Céleste et Marcel, c’est la biographie de deux êtres que l’on n’associe pas forcément ensemble, parce que, si l’un est connu, l’autre l’est moins, sauf à être un(e) spécialiste de Marcel Proust, ce que je ne suis pas. Je crains que le livre ne touche d’ailleurs que les fans de Proust, ce qui serait dommage, parce que le livre est parfaitement accessible, parce que le style en fait un livre agréable à lire.

Il nous parle des dernières années de la vie de Proust, il nous parle aussi de sa jeunesse, de ses premières amours, de son frère Robert, brillant chirurgien, de sa nièce Suzy. Il nous parle bien sûr de ses liens avec sa mère. Il nous parle aussi de Céleste, et des liens particuliers qui l’unirent à celle qui fut plus qu’une domestique, une première lectrice, un soutien sans faille, une femme qui, bien que plus jeune que lui, veilla sur lui comme s’il avait été son enfant.

C’est aussi l’histoire d’une époque, de cette guerre qui semblait ne pas vouloir finir, de ses hommes qui ne revenaient pas du front et que l’on pleurait, de cette grippe espagnole qui achevait de ravager les foyers. De ses soirées mondaines, aussi, qui se voulaient comme avant, et ne faisaient que montrer inexorablement le temps qui passe.

Corriger, corriger, Marcel passe son temps à cela, s’épuise à cela, et tient à ce que son œuvre soit réellement terminée – pour pouvoir mourir en paix. Le récit donne l’impression d’un homme qui a jeté ses dernières forces dans l’écriture, avec à ses côtés une femme qui a mis sa vie personnelle entre parenthèses pour l’aider.

Et je remarque à quel point la vie d’une femme « du monde » ou de la haute bourgeoisie pouvait être différente de celle de mes arrières-grand-mères. Ces femmes vivaient dans l’ombre d’un mari qui souvent avait une ou plusieurs maîtresses, dont la femme légitime ignorait ou feignait d’ignorer l’existence. L’art de ne ni voir ni savoir. Quant aux jeunes filles qui fautaient, on trouvait normal de dissimuler leur tragique destin – comme si elles étaient seules responsables de leur état. Oui, certaines pages m’ont irrité, parce qu’elles rappellent une défaite des femmes – et le fait qu’il a vraiment fallu se battre pour faire évoluer les mentalités.

Moi, Tamara Karsavina par Lyane Guillaume

Présentation de l’éditeur :

Admirée pour son talent, sa beauté et sa lumineuse personnalité, Tamara Karsavina fut l’une des plus célèbres danseuses de son temps. Née à Saint-Pétersbourg en 1885, formée à l’Ecole impériale de danse, elle s’illustra sur la scène du théâtre Mariinski, puis dans le Paris de la Belle époque comme vedette des Ballets russes de Diaghilev avant de fuir la révolution bolchevique en 1918. En France et à l’étranger, elle interpréta aux côtés de Nijinski le répertoire classique (La Bayadère, La Belle au bois dormant…) et surtout des chorégraphies novatrices et audacieuses (L’Oiseau de feu, Shéhérazade…) qui bouleversèrent les codes esthétiques en vigueur et provoquèrent parfois le scandale (Parade). Rivale de la Pavlova, muse de nombreux artistes, adulée par des princes mais hantée par des drames personnels (exil, déboires conjugaux, mort au goulag de son frère, le philosophe Lev Karsavine), Tamara côtoya les personnalités les plus en vue: Stravinski, Coco Chanel, Picasso, Noureïev, l’économiste Keynes… Elle vécut à Tanger, Sofia, Budapest, avant de s’établir à Londres où elle contribua à la création de l’Académie royale de Danse. Décédée à l’âge de 93 ans, Tamara Karsavina laisse des témoignages écrits ou oraux qui attestent de sa culture, de sa finesse d’analyse et d’une profonde lucidité sur elle-même et sur son époque.

Mon avis :

Je lis peu de biographies, mais j’avais vraiment très envie de découvrir cette biographie en forme de romans qui rend hommage à l’une des plus grandes ballerines du début du XXe siècle : Tamara Karsavina. Bien sûr, il faut aimé la danse, les ballets, et avoir une culture balletomane pour ne pas être perdu(e) à la lecture de ce livre. Oui, il est bon de connaître Diaghilev, Nijinsky (dont j’ai déjà lu le Journal) et les ballets Russes, la révolution qu’ils ont apporté à la danse pour pleinement apprécier ce livre. Connaître un peu, le livre vous en dira beaucoup.
J’ai apprécié la construction de ce livre, qui parle de danse, bien sûr, mais aussi d’histoire : Tamara Karsavina a vécu la révolution russe, l’exil, l’impossibilité de revenir dans son pays, sans oublier le destin tragique de son frère, qui voulait croire, malgré tout, en un avenir meilleur. Vous apprendrez beaucoup, sans que jamais le livre ne se retrouve didactique ou ennuyeux.
Quand elle prend la parole, Tamara est âgée (plus de 80 ans), veuve, grand-mère heureuse. Elle se replonge dans son passé, elle qui a déjà publié une autobiographie – mais peut-on tout dire dans une autobiographie ? Et avait-elle envie de tout dire, notamment à son fils ? Non, forcément, non.
Ce livre nous parle d’un temps où la culture était essentielle, où l’on tentait de la préserver. Elle nous parle aussi de la difficile transmission des chorégraphies, de l’avancée qu’a constitué la vidéo. Elle parle aussi de tous les danseurs qu’elle a côtoyés, dont les noms sont, pour certains, tombés dans l’oubli, même pour les balletomanes. Je ne parle pas d’Anna Pavolva (même si certains ne pensent à elle que pour le dessert qui porte son nom), je pense à Olga Spessivtseva, qui passa vingt ans en asile psychiatrique, trop imprégnée de son rôle de Giselle, dit-on. Les danseurs et les chorégraphes contemporains ne sont pas oubliés, comme Margot Fonteyn (à quand une biographie de cette grande dame de la danse) et Maurice Béjart.

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

Présentation de l’éditeur :

Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.

Mon avis :

Je commencerai en réaction – comme souvent – à une phrase que j’ai lu sur un des nombreux réseaux sociaux qui existent : il est des personnes qui lisent peu de livres, qui sont fiers de lire très lentement (chacun lit comme il veut, cela devrait être évident pour tous) parce qu’ils veulent qu’un livre les accompagne pendant un moment de leur vie. Soit.
Je ne suis pas le contraire de ses personnes, mais j’en laisse certainement plusieurs dubitatives. Il en est même qui « plaigne » (sic) les personnes qui lisent plus de dix livres par mois. Je ne peux dire pourquoi ils les plaignent, je veux dire que je n’ai absolument pas besoin que l’on s’apitoie sur mon sort de lectrice. Ses tours et ses détours pour dire qu’en refermant Elle s’appelait Maria Schneider, je me suis rendue compte que les livres de Vanessa Schneider m’accompagnaient depuis dix ans maintenant, depuis Le pacte des vierges, je me souviens avoir emprunté en ebook, un des premiers, et maintenant, je lis le tout dernier roman, qui vient de paraître en poche. Je l’ai acquis à la librairie la plus proche de chez moi.
Elle s’appelait Maria Schneider, c’est le portrait de la cousine de l’auteur, célèbre presque malgré elle, dont j’avais entendu parler dans Initiales BB – Brigitte Bardot parlait d’elle avec beaucoup de tendresse. Pourquoi je dis « malgré elle » ? Parce que, toute sa vie, on ne lui a parlé que d’un seul et unique film : Dernier Tango à Paris. Et, pendant des décennies, on a refusé d’entendre, d’écouter, ce qu’elle avait à dire sur ce film, ce qui s’était vraiment passé. Il a fallu la vague #Metoo pour que l’on comprenne enfin la portée des mots du réalisateur – qui disait lui-même ne pas avoir prévenu l’actrice, parce qu’il ne voulait pas qu’elle joue l’humiliation, il voulait qu’elle soit humiliée. Combien de réalisateurs ont agi ou agissent toujours ainsi ? A combien encore ne donne-t-on un bâton d’impunité à cause de leur talent ? A méditer.
Moi-même, j’ai commencé par parler du film, alors que le récit de Vanessa Schneider nous parle de l’ensemble de la vie de Maria, de sa naissance dans une famille dysfonctionnelle à sa mort. Cette famille, c’est la famille Schneider, dont l’autrice parle inlassablement à travers ses livres, cette famille dont chaque membre tente plus ou moins de se raccrocher à un autre membre, tente d’exister, avant de se consumer, qui à cause de l’alcool, qui à cause de la désespérance. Vanessa raconte son enfance en dehors de ce qu’elle aurait pu attendre – son père était haut-fonctionnaire, sa mère femme au foyer – et cette cousine qui jaillissait parfois, cette cousine qui se droguait, souvent, et qui a fini par décrocher. Comment d’autres membres de la famille n’ont pas pu, ou tentent encore de le faire. Vanessa était une enfant à qui on ne cachait rien, parce que Dolto avait dit qu’il ne fallait rien cacher aux enfants – y a-t-il un extrait dans lequel elle dit qu’il faut tout de même choisir les mots et le moment ? Je ne sais pas, contrairement aux parents hippies perdus de Vanessa Schneider je n’ai pas lu Dolto. Vanessa, ses parents, ses oncles et tantes avant elle, ont vu et entendu des choses qu’ils n’auraient pas dû entendre, mais avec lesquels ils ont dû vivre – et mourir aussi.
L’autrice nous prévient, on a dit, on a écrit beaucoup de choses qui étaient fausses sur sa cousine, les journalistes ne se donnant pas toujours la peine de vérifier leurs sources. Vanessa, l’enfant, est partie à la recherche de sa cousine et a mis des mots sur sa vie, sur ses errances et ses douleurs. Et ses joies ? Elles sont rares. Parti-pris de l’autrice, comme pour le quatrième de couverture, Vanessa Schneider s’adresse directement à sa cousine – comme pour lui dire ce qu’elle n’a pas eu le temps, ou pas pu lui dire de son vivant. Prenant.