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Nourrir la bête d’Al Alvarez

Présentation de l’éditeur :

Durant presque trente ans, Mo Anthoine a grimpé les sommets mythiques du monde entier – des Alpes à l’Everest, de l’Argentine à l’Écosse –, mais n’a jamais voulu devenir professionnel : pour lui, boire des pintes avec ses potes était plus important que faire la une des journaux. Avec lui nous découvrons un adolescent parti de chez lui en stop vers la Nouvelle-Zélande avec seulement 12 £ en poche, un grimpeur chevronné participant aux expéditions les plus difficiles, un type qui a été la doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III et un homme qui sent et qui décrit l’escalade comme « l’art de jouer aux échecs avec son propre corps ».
Al Alvarez, écrivain et poète admiré par des auteurs comme Philip Roth, Sylvia Plath, John Le Carré et J. M. Coetzee, et grimpeur lui-même, nous livre ici les coulisses et le vertige des grandes et petites expéditions – dont certaines dignes d’un blockbuster –, tout en nous montrant comment les grands aventuriers cherchent leurs limites, mentales et physiques, en s’appliquant à « nourrir la bête ».

Mon avis :

Merci à Netgalley et aux éditions Métailié pour ce partenariat.

Ma première interrogation est simple : pourquoi a-t-il fallu attendre trente ans pour que ce livre soit traduit en français ? Mo Anthoine (1939-1989) était un alpiniste pour qui grimper comptait bien plus qu’être célèbre. Son ami Al Alvarez a rédigé ce livre en 1988, et nous dit-il dans l’épilogue qui date de 2001, il venait de recevoir les épreuves de son livre quand un cancer du cerveau a été diagnostiqué à Mo, alors à l’aube de ses cinquante ans. Je ne dirai rien de plus sur cette épilogue, simplement parce qu’elle est à l’image du reste du livre : animé par la passion de Mo Anthoine pour la montagne et pour l’amitié.
Nourrir la bête nous entraine avec simplicité à l’ascension des plus grandes montagnes du monde, ou plutôt; à l’exploration des voies qui l’avaient rarement été. Le livre ne nous parle ni business, ni paillettes, il nous parle de la passion de grimper. Il ne s’agit même pas d’arriver au sommet, il s’agit de parcourir un chemin avec des amis, des proches, du moins, des personnes avec lesquelles on s’entend bien et avec qui l’on peut tisser des souvenirs. Il est question aussi du matériel, que les grimpeurs fabriquaient eux-mêmes faute de le trouver en boutique, de préparation, d’entraînement, ce qui peut faire la différence quand un incident (ou pire) survient. Il est des pages véritablement surprenante, parce qu’il ne s’agit jamais de louer l’héroïsme de Mo ou des siens, il s’agit de montrer que la solidarité, le dépassement de soi est normal au cas où un sérieux problème surviendrait : c’est pour cette raison qu’il faut être sûr des personnes avec lesquelles une ascension est entreprise. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en écrivant ainsi, et pourtant…. Qui part encore à l’aventure aujourd’hui simplement pour vivre une aventure ?

Mon regret ? J’aurai aimé passer encore plus de temps en compagnie de Mo Anthoine et d’Al Alvarez.

Fissuré d’Odéric Delachenal

édition Métailié – 144 pages.

Présentation de l’éditeur :

Odéric Delachenal a travaillé pour la Coopération en Haïti de 2008 à 2010. Le 12 janvier 2010, à 16 heures 53 minutes 10 secondes, il vit le grand séisme de Port-au-Prince. Cet après-midi-là, la capitale s’effondre avec lui. Alors, sans relâche, le jeune éducateur erre dans des décombres de fin du monde. Soigner, secourir, fouiller les gravats. Il arpente la ville exsangue, à la recherche de ses amis, des enfants qu’il est “censé” protéger. Comment se détacher du pire quand, atteint au cœur, on est désemparé ? Comment continuer lorsqu’on rentre en France, “ce pays en paix”, et qu’on s’immerge dans l’absurdité d’un travail social où on doit “trier” les enfants migrants ? Dix ans après Haïti, l’auteur lit Dany Laferrière et comprend qu’il y a des gens, comme des maisons, “qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore… ces derniers sont les plus inquiétants, le corps va continuer un moment, avant de tomber en morceaux un beau jour. Brutalement. Sans un cri”. Odéric Delachenal décide donc de témoigner. Avec une honnêteté déchirante il tente de mettre son cataclysme en mots, de montrer, avec une force narrative magistrale, les contradictions et les cicatrices de ceux qui rêvent d’aider et sont hantés par la brutalité de leur insignifiance. Un récit d’une sincérité bouleversante sur les fissures de l’âme/

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je ne me vois pas dire « il faut lire tel ou tel livre », non. Je pense que, pour lire un livre, il faut que ce soit un choix personnel, l’envie de lire un livre qui traite d’un sujet en particulier. Ainsi de Fissuré. Si j’ai choisi de lire ce livre, c’est d’abord à cause de la citation de Dany Laferrière, dont j’ai lu voici quelques temps Tout bouge autour de moi. Lire un autr regard sur Haïti, sur le tremblement de terre.

Odéric Delachenal écrit dix ans après, parce qu’il a eu besoin d’écrire, de raconter pour… remonter la pente ? se reconstruire ? tenter de réparer ce qui avait été fissuré ? Il est parti en Haïti pour aider les enfants des rues dans le cadre d’une ONG. Dit ainsi, on pourrait presque croire que c’est facile. Son récit nous montre un dénuement extrême, inimaginable vu de France. Travailler pour cet ONG, c’est faire avec … rien. Ou presque rien. C’est avant tout donner de son temps, dans un pays où la corruption se pratique à très grande échelle, et où ceux qui en ont besoin ne voient pas arriver ce qui auraient dû leur revenir. Lire à cet égard la réponse des « grandes » ONG qui ne peuvent aider pour cette année parce que leur budget est déjà bouclé. Cynisme ? Oui, à l’image du gigantesque buffet offert lors de cette réunion, dans lequel certains participants puisent pour ramener auprès des leurs.

La nourriture est au coeur du problème. Il ne s’agit même pas de manger tous les jours à sa faim, mais de trouver à manger tout court. Le narrateur, à son retour, ou plutôt quelques années après son retour, se retrouvera ainsi plongé dans une sorte de boulimie, dont il parle sans fard : « Je bouffe sans cesse, j’ai toujours faim. L’impression que jamais plus je ne pourrai être rassasié. Je mange pour dix, pour cent, je mange pour tous les affamés dont j’ai croisé la route. »

La nourriture, le toit, les soins. Ceux qui étaient dehors, ceux qui n’étaient pas encore rentrés chez eux, sont ceux qui ont eu le plus de chance de survivre lors du tremblement de terre. Et à ceux qui ont survécu de chercher, en premier, ceux qui sont peut-être coincés sous les décombres, de donner les premiers soins, tout en sachant qu’ils ne serviraient peut-être à rien. Comment soigner quand les hôpitaux sont débordés et manquent de tout ?

J’ai eu, souvent, l’impression de lire un témoignage brut, c’est à dire un témoignage pas policé, un témoignage qui ne cherche pas à plaire, celui d’un homme qui jette un regard lucide sur son parcours de vie cabossé, sur le travail qu’il a accompli puis lâché en France, parce que ce travail n’aidait pas réellement ceux avec lesquels, pour lesquels il travaillait.

Fissuré – une oeuvre noire, désespérée et sincère.

Céleste et Marcel de Jocelyne Sauvard

Présentation de l’éditeur :

Mars 1918 – novembre 1922. Céleste Albaret et Marcel Proust vivent une relation fusionnelle, dans l’intimité de la chambre d’écriture. Il leur reste mille et cent nuits à partager. Marcel a quarante-sept ans, les jours lui sont comptés, il doit mettre le point final à La Recherche, et reconstituer le conte perdu, Robert et le chevreau. Céleste en a vingt-sept. Elle veille sur lui, sur son oeuvre, et s’interroge : tandis que les avions allemands bombardent Paris et que la grippe espagnole fait des ravages, quelle vie secrète mène-t-il hors de cet appartement? Il rentre couvert d’éclats d’acier, recrée pour elle les constellations de feu et les soirées mondaines de ces Années folles. Le roman bouleversant d’un amour singulier, absolu, entre l’écrivain de génie et sa précieuse gouvernante, Céleste, qui fut son unique confidente.

Merci à Netgalley et aux éditions Elidia pour ce partenariat.

Mon avis :

Céleste et Marcel, c’est la biographie de deux êtres que l’on n’associe pas forcément ensemble, parce que, si l’un est connu, l’autre l’est moins, sauf à être un(e) spécialiste de Marcel Proust, ce que je ne suis pas. Je crains que le livre ne touche d’ailleurs que les fans de Proust, ce qui serait dommage, parce que le livre est parfaitement accessible, parce que le style en fait un livre agréable à lire.

Il nous parle des dernières années de la vie de Proust, il nous parle aussi de sa jeunesse, de ses premières amours, de son frère Robert, brillant chirurgien, de sa nièce Suzy. Il nous parle bien sûr de ses liens avec sa mère. Il nous parle aussi de Céleste, et des liens particuliers qui l’unirent à celle qui fut plus qu’une domestique, une première lectrice, un soutien sans faille, une femme qui, bien que plus jeune que lui, veilla sur lui comme s’il avait été son enfant.

C’est aussi l’histoire d’une époque, de cette guerre qui semblait ne pas vouloir finir, de ses hommes qui ne revenaient pas du front et que l’on pleurait, de cette grippe espagnole qui achevait de ravager les foyers. De ses soirées mondaines, aussi, qui se voulaient comme avant, et ne faisaient que montrer inexorablement le temps qui passe.

Corriger, corriger, Marcel passe son temps à cela, s’épuise à cela, et tient à ce que son œuvre soit réellement terminée – pour pouvoir mourir en paix. Le récit donne l’impression d’un homme qui a jeté ses dernières forces dans l’écriture, avec à ses côtés une femme qui a mis sa vie personnelle entre parenthèses pour l’aider.

Et je remarque à quel point la vie d’une femme « du monde » ou de la haute bourgeoisie pouvait être différente de celle de mes arrières-grand-mères. Ces femmes vivaient dans l’ombre d’un mari qui souvent avait une ou plusieurs maîtresses, dont la femme légitime ignorait ou feignait d’ignorer l’existence. L’art de ne ni voir ni savoir. Quant aux jeunes filles qui fautaient, on trouvait normal de dissimuler leur tragique destin – comme si elles étaient seules responsables de leur état. Oui, certaines pages m’ont irrité, parce qu’elles rappellent une défaite des femmes – et le fait qu’il a vraiment fallu se battre pour faire évoluer les mentalités.

Moi, Tamara Karsavina par Lyane Guillaume

Présentation de l’éditeur :

Admirée pour son talent, sa beauté et sa lumineuse personnalité, Tamara Karsavina fut l’une des plus célèbres danseuses de son temps. Née à Saint-Pétersbourg en 1885, formée à l’Ecole impériale de danse, elle s’illustra sur la scène du théâtre Mariinski, puis dans le Paris de la Belle époque comme vedette des Ballets russes de Diaghilev avant de fuir la révolution bolchevique en 1918. En France et à l’étranger, elle interpréta aux côtés de Nijinski le répertoire classique (La Bayadère, La Belle au bois dormant…) et surtout des chorégraphies novatrices et audacieuses (L’Oiseau de feu, Shéhérazade…) qui bouleversèrent les codes esthétiques en vigueur et provoquèrent parfois le scandale (Parade). Rivale de la Pavlova, muse de nombreux artistes, adulée par des princes mais hantée par des drames personnels (exil, déboires conjugaux, mort au goulag de son frère, le philosophe Lev Karsavine), Tamara côtoya les personnalités les plus en vue: Stravinski, Coco Chanel, Picasso, Noureïev, l’économiste Keynes… Elle vécut à Tanger, Sofia, Budapest, avant de s’établir à Londres où elle contribua à la création de l’Académie royale de Danse. Décédée à l’âge de 93 ans, Tamara Karsavina laisse des témoignages écrits ou oraux qui attestent de sa culture, de sa finesse d’analyse et d’une profonde lucidité sur elle-même et sur son époque.

Mon avis :

Je lis peu de biographies, mais j’avais vraiment très envie de découvrir cette biographie en forme de romans qui rend hommage à l’une des plus grandes ballerines du début du XXe siècle : Tamara Karsavina. Bien sûr, il faut aimé la danse, les ballets, et avoir une culture balletomane pour ne pas être perdu(e) à la lecture de ce livre. Oui, il est bon de connaître Diaghilev, Nijinsky (dont j’ai déjà lu le Journal) et les ballets Russes, la révolution qu’ils ont apporté à la danse pour pleinement apprécier ce livre. Connaître un peu, le livre vous en dira beaucoup.
J’ai apprécié la construction de ce livre, qui parle de danse, bien sûr, mais aussi d’histoire : Tamara Karsavina a vécu la révolution russe, l’exil, l’impossibilité de revenir dans son pays, sans oublier le destin tragique de son frère, qui voulait croire, malgré tout, en un avenir meilleur. Vous apprendrez beaucoup, sans que jamais le livre ne se retrouve didactique ou ennuyeux.
Quand elle prend la parole, Tamara est âgée (plus de 80 ans), veuve, grand-mère heureuse. Elle se replonge dans son passé, elle qui a déjà publié une autobiographie – mais peut-on tout dire dans une autobiographie ? Et avait-elle envie de tout dire, notamment à son fils ? Non, forcément, non.
Ce livre nous parle d’un temps où la culture était essentielle, où l’on tentait de la préserver. Elle nous parle aussi de la difficile transmission des chorégraphies, de l’avancée qu’a constitué la vidéo. Elle parle aussi de tous les danseurs qu’elle a côtoyés, dont les noms sont, pour certains, tombés dans l’oubli, même pour les balletomanes. Je ne parle pas d’Anna Pavolva (même si certains ne pensent à elle que pour le dessert qui porte son nom), je pense à Olga Spessivtseva, qui passa vingt ans en asile psychiatrique, trop imprégnée de son rôle de Giselle, dit-on. Les danseurs et les chorégraphes contemporains ne sont pas oubliés, comme Margot Fonteyn (à quand une biographie de cette grande dame de la danse) et Maurice Béjart.

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

Présentation de l’éditeur :

Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.

Mon avis :

Je commencerai en réaction – comme souvent – à une phrase que j’ai lu sur un des nombreux réseaux sociaux qui existent : il est des personnes qui lisent peu de livres, qui sont fiers de lire très lentement (chacun lit comme il veut, cela devrait être évident pour tous) parce qu’ils veulent qu’un livre les accompagne pendant un moment de leur vie. Soit.
Je ne suis pas le contraire de ses personnes, mais j’en laisse certainement plusieurs dubitatives. Il en est même qui « plaigne » (sic) les personnes qui lisent plus de dix livres par mois. Je ne peux dire pourquoi ils les plaignent, je veux dire que je n’ai absolument pas besoin que l’on s’apitoie sur mon sort de lectrice. Ses tours et ses détours pour dire qu’en refermant Elle s’appelait Maria Schneider, je me suis rendue compte que les livres de Vanessa Schneider m’accompagnaient depuis dix ans maintenant, depuis Le pacte des vierges, je me souviens avoir emprunté en ebook, un des premiers, et maintenant, je lis le tout dernier roman, qui vient de paraître en poche. Je l’ai acquis à la librairie la plus proche de chez moi.
Elle s’appelait Maria Schneider, c’est le portrait de la cousine de l’auteur, célèbre presque malgré elle, dont j’avais entendu parler dans Initiales BB – Brigitte Bardot parlait d’elle avec beaucoup de tendresse. Pourquoi je dis « malgré elle » ? Parce que, toute sa vie, on ne lui a parlé que d’un seul et unique film : Dernier Tango à Paris. Et, pendant des décennies, on a refusé d’entendre, d’écouter, ce qu’elle avait à dire sur ce film, ce qui s’était vraiment passé. Il a fallu la vague #Metoo pour que l’on comprenne enfin la portée des mots du réalisateur – qui disait lui-même ne pas avoir prévenu l’actrice, parce qu’il ne voulait pas qu’elle joue l’humiliation, il voulait qu’elle soit humiliée. Combien de réalisateurs ont agi ou agissent toujours ainsi ? A combien encore ne donne-t-on un bâton d’impunité à cause de leur talent ? A méditer.
Moi-même, j’ai commencé par parler du film, alors que le récit de Vanessa Schneider nous parle de l’ensemble de la vie de Maria, de sa naissance dans une famille dysfonctionnelle à sa mort. Cette famille, c’est la famille Schneider, dont l’autrice parle inlassablement à travers ses livres, cette famille dont chaque membre tente plus ou moins de se raccrocher à un autre membre, tente d’exister, avant de se consumer, qui à cause de l’alcool, qui à cause de la désespérance. Vanessa raconte son enfance en dehors de ce qu’elle aurait pu attendre – son père était haut-fonctionnaire, sa mère femme au foyer – et cette cousine qui jaillissait parfois, cette cousine qui se droguait, souvent, et qui a fini par décrocher. Comment d’autres membres de la famille n’ont pas pu, ou tentent encore de le faire. Vanessa était une enfant à qui on ne cachait rien, parce que Dolto avait dit qu’il ne fallait rien cacher aux enfants – y a-t-il un extrait dans lequel elle dit qu’il faut tout de même choisir les mots et le moment ? Je ne sais pas, contrairement aux parents hippies perdus de Vanessa Schneider je n’ai pas lu Dolto. Vanessa, ses parents, ses oncles et tantes avant elle, ont vu et entendu des choses qu’ils n’auraient pas dû entendre, mais avec lesquels ils ont dû vivre – et mourir aussi.
L’autrice nous prévient, on a dit, on a écrit beaucoup de choses qui étaient fausses sur sa cousine, les journalistes ne se donnant pas toujours la peine de vérifier leurs sources. Vanessa, l’enfant, est partie à la recherche de sa cousine et a mis des mots sur sa vie, sur ses errances et ses douleurs. Et ses joies ? Elles sont rares. Parti-pris de l’autrice, comme pour le quatrième de couverture, Vanessa Schneider s’adresse directement à sa cousine – comme pour lui dire ce qu’elle n’a pas eu le temps, ou pas pu lui dire de son vivant. Prenant.

Les tragiques de Christian Montaignac

Présentation de l’éditeur :

La grandeur du sport et son secret éclat se tiennent dans l’invitation à durer le temps de quelques saisons plus ou moins ensoleillées avant d’entrer dans des automnes refroidis, de goûter aux effets douceâtres de la nostalgie, de recueillir les retombées d’une renommée. Les sportifs, plus ou moins consciemment, s’y préparent par la succession de petites morts que sont les fins de matchs et de compétitions, les échecs et les abandons. Et au moment d’en finir avec leur carrière, les hommages se multiplient sur le ton de la bienveillance, autant de « merci ». Pour beaucoup, un certain bonheur est dans l’après car il leur reste l’avantage de se réchauffer du regard des autres, de ressasser et de partager les meilleurs souvenirs. Il en est, toutefois, qui ne goûteront jamais aux bienfaits d’une seconde vie. Ce sont nos Tragiques.
Ceux-là n’ont pas profité d’une expression souvent utilisée, « le champion meurt toujours deux fois », une seule a suffi. Leur rêve éveillé s’est brisé, la mort les a emportés au cœur d’une jeunesse dorée. Ils ont incarné le mot d’André Malraux selon lequel la tragédie d’une fin en pleine gloire a « transformé leur vie en destin ». Nos Tragiques, entre connus et méconnus, sont morts dans cet âge d’or où rien n’était fini de leur passion de jeunesse.

Merci à Babélio et aux éditions en exergue pour ce partenariat.

Mon avis :

Je tiens à vous le dire d’entrée de jeu : livre à lire quand on a le moral. En effet, à force de lire des récits de destins brisés, par la maladie, par les accidents, par des accidents survenus à cause du sport, le moral peut chuter drastiquement. J’ai donc fractionné la lecture, qui s’y prête assez bien : les sportifs sont classés par l’ordre alphabétique de leurs prénoms. J’ajoute, pour ceux qui me connaissent bien, que je ne suis absolument pas sportive, pas même devant mon écran de télévision. J’ajoute qu’à part Roland-Garros (avec mon cousin) et la coupe du monde de football 1998 et 2018 (avec mon parrain, le père de mon cousin), je n’ai rien suivi d’autres.
L’auteur, Christian Montaignac, a été journalise à l’équipe pendant 37 ans, autant dire qu’il s’y connait en sport et en chroniques sportives. Oui, il a dû choisir parmi tous ses destins brisés, parce qu’ils sont extrêmement nombreux. Trop nombreux. Ils sont d’autant plus nombreux dans le rugby, sport de prédilection de l’auteur.
Il est ceux que tout le monde connaît, ceux que l’on a quasiment vécu en direct : je pense à Ayrton Senna, à Jules Bianchi, à Emiliano Sana. Je pense à ceux dont je me suis sentie plus proche, comme Thaïs Meheust, parce qu’elle avait la passion du cheval, comme moi, comme beaucoup de mes élèves, parce que les chutes sont fréquentes mais que les conséquences ne sont pas aussi dramatiques.
Qu’ils soient connus ou qu’ils n’aient pas eu la notoriété qu’ils méritent, tous sont traités avec le même soin, les mêmes égards. Le lecteur découvre ainsi des destins sacrifiés par la grande guerre comme Jean Bouin ou par sa lutte contre le nazisme comme Matthias Sindelar. Il est ceux qui auraient mérité d’être plus connus, je pense à Omar Sahnoun. Je pense aussi à ceux qui ont fait le choix de partir comme Robert Enke : oui, l’on peut être sportif de haut niveau et se suicider.
Je me dis aussi que ce livre ne comporte que quatre destins féminins brisés. J’ai déjà évoqué Thaïs Meheust, je voudrai citer aussi Georgette Gagneux, Lilian Board et Régine Cavagnoud – Ulrike Maier sera évoquée aussi dans ce chapitre. Les femmes seraient-elles moins nombreuses à succomber ? Ou leur destin passerait-il davantage inaperçu ? Je n’ai pas la réponse.
Les tragiques est un livre à découvrir pour les amateurs de sport et de biographie.

 

Lots of love de Francis et Frances Scott Fitzgerald

édition Le livre de poche – 275 pages

Présentation de l’éditeur :

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) et sa fille Frances Scott Fitzgerald (1921-1986) se sont écrit régulièrement pendant les quatre dernières années de la vie du romancier. Des lettres graves, parfois sentencieuses, toujours sensées lorsqu’elles viennent du père, bien plus légères et, à l’occasion irritantes, lorsqu’elles viennent de la fille. Toujours empreintes d’un amour et d’une sincérité sans bornes. Pendant que Zelda, l’épouse et la mère, abattue par la maladie, souffre le plus souvent en clinique, les Fitzgerald père et fille tentent de tenir tête à la vie en s’accrochant l’un à l’autre. Les lettres de Scottie sont toutes inédites en France, et une grande partie de celles de Scott n’avaient jamais encore été publiées.

Mon avis :

Ce recueil de lettres était dans ma PAL depuis longtemps, très longtemps, trop longtemps, et il était largement temps de l’en sortir. Ces lettres ont été échangées pendant quatre années, de 1936 à 1940, date de la mort à 44 de Francis Scott Fitzgerald. Faut-il répéter à quel point il a brûlé sa vie et son talent par les deux bouts ? Faut-il répéter que son âge d’or est derrière lui, qu’il date d’avant la crise de 1929 qui a changé beaucoup de choses aux Etats-Unis et dans le monde ? Fitzgerald travaille désormais, ou essaie de travailler pour les studios hollywoodiens. Il écrit des scénarios, qui sont souvent refusés, quand il n’est tout simplement pas crédité au générique. Il a besoin d’argent, pour vivre (logique), mais aussi pour Zelda, qui est internée, et pour Scottie, leur fille.

Dans ces lettres, Francis Scott Fitzgerald n’est pas un écrivain, il est avant tout un père. Il n’oublie pas de joindre à chaque lettre un chèque, et Scottie le dira : c’est davantage ce chèque, dont elle avait besoin, auquel elle faisait attention, que le courrier lui-même. « Je savais bien que ses lettres étaient des chefs-d’oeuvre. J’aurais souhaité lui témoigner davantage mon estime, mais naturellement, je ne soupçonnais pas qu’il mourrait si tôt »

Compter, compter, et encore compter. Oui, Fitzgerald a dépensé beaucoup quand il avait les moyens. Il sait néanmoins compter au plus juste chaque dépense, les nouveaux vêtements dont Scottie a besoin, ses sorties, ses voyages aussi. Il sait la tancer vertement, et plus encore quand elle contrevient au règlement de son pensionnat, et l’une de ses lettres, tout en reproches froids, mesurés et cinglants, est un modèle de ce que la colère paternelle peut produire de plus redoutable. La colère et la peur : Francis Scott Fitzgerald le dit, il craint que sa fille ne souffre de son hérédité et ne développe un jour les mêmes troubles que sa mère, il veut tout faire pour l’en empêcher. C’est pour cette raison qu’il l’encourage fortement à faire et à terminer ses études. Se marier, oui, mais plus tard – il l’encourage d’ailleurs à rechercher les étudiants en droit (Scottie épousera un avocat). Lucide, il l’encourage aussi à se méfier des gens qui s’intéressent à elle ou veulent profiter d’elle parce qu’elle se nomme Fitzgerald.

Dit ainsi, on aurait l’impression que j’oublie l’essentiel : ces lettres sont un témoignage unique de l’amour d’un père pour sa fille, d’une fille pour son père. Et c’est suffisamment rare dans la littérature pour que ce soit dit et répété.

Alors, que vous connaissiez bien l’oeuvre de Fitzgerald, ou que vous ne la connaissiez pas du tout, n’hésitez pas à découvrir ce recueil « lots of love ».

Je vous rappelle que le challenge Challenge Fitzgerald et les enfants du jazz. court toujours.

Un crime sans importance d’Irène Frain

Présentation de l’éditeur :

« Les faits. Le peu qu’on en a su pendant des mois. Ce qu’on a cru savoir. Les rumeurs, les récits. Sur ce meurtre, longtemps, l’unique certitude fut la météo. Ce samedi-là, il a fait beau. Dans les commerces et sur les parkings des hypermarchés, on pointait le ciel, on parlait d’été indien. Certains avaient ressorti leur bermuda et leurs tongs. Ils projetaient d’organiser des barbecues dans leur jardin.
L’agresseur, a-t-on assuré, s’est introduit dans la maison de l’impasse en plein jour. On ignore à quelle heure. Pour trancher, il faudrait disposer du rapport du policier qui a dirigé les investigations. Malheureusement, quatorze mois après les faits, il ne l’a toujours pas rendu. »
Face à l’opacité de ce fait divers qui l’a touchée de près – peut-être l’œuvre d’un serial killer –, Irène Frain a reconstitué l’envers d’une ville de la banlieue ordinaire. Pour conjurer le silence de sa famille, mais aussi réparer ce que la justice a ignoré. Un crime sans importance est un récit taillé comme du cristal, qui mêle l’intime et le social dans des pages tour à tour éblouissantes, drôles ou poignantes.

Mon avis :

Et c’est vraiment mon avis, ai-je envie de dire juste en dessous de ces mots fatidiques, comme si une blogueuse n’écrivait pas ce qu’elle pense réellement d’un livre. Logiquement, si. Cela fait longtemps aussi que l’on ne m’a pas reproché un avis en mode « mais tu n’as rien compris au livre ». Cela (re)viendra peut-être avec celui-ci.
Je l’ai acheté vendredi, lu samedi, chronique qui paraît beaucoup plus tard que je ne l’aurai pensé (en novembre, donc). J’ai eu l’impression de m’infliger une lecture, plutôt que de lire, parce que ce n’est pas un roman, c’est le récit d’une souffrance – de souffrances. Et c’est parfois difficilement supportable à lire, comme si, finalement, j’avais regardé l’autrice en train de se noyer dans sa douleur, dans sa colère, sans rien pouvoir faire de mon côté. Lire un roman, c’est beaucoup plus reposant émotionnellement parlant, puisque l’on sait que ce n’est pas réel – sauf si l’auteur a réussi à rendre tellement réels ces personnages que l’on ne peut que ressentir de l’empathie pour eux.
Je commencerai donc par ce qui a été le plus facile à lire : la partie judiciaire. Irène Frain nous parle alors de notre époque, celle qui non seulement adore regarder des séries policières, de la plus douce à la plus trash, mais encore regarde un nombre incalculable de documentaires.
Je l’admets : j’ai fait un malaise (chute de tension ? hypoglycémie ?) en lisant ce livre, comme si mon corps me disait : « stop, passe à autre chose, c’est trop pour toi ». Parce que rien ne se passe comme l’on pense que cela pourrait se passer. Parce qu’il est des enquêtes qui, si je ne les qualifierai pas de bâclées, sont du moins pas assez approfondies, comme si l’enquêteur avait voulu garder l’affaire « pour lui », et ne surtout pas la transmettre. C’est un constat extrêmement triste, il aura fallu d’autres agressions, des témoins pour que l’affaire bouge enfin. Que dire aussi du premier avocat engagé par l’autrice, qui conseille, finalement, de ne surtout rien faire ?
Je continue avec ce qui m’a bloqué, ce qui a été le plus difficile à lire (j’ai failli écrire « à remplir ») : la partie concernant les relations familiales. Je ne sais pas s’il faut qualifier de coupures, de ruptures, de liens très difficiles. Pour résumer, Irène n’a pas eu les mêmes rapports avec ses parents que ses aînés, ou ses cadets. A part dans la famille, recueillant aussi une certaine hostilité de leur part, l’autrice a dû aussi faire face à la maladie mentale de Denise, sa soeur aînée. Et je ne comprends ni la réaction du médecin, le conseil qu’il lui a donné, ni le fait qu’elle l’ait accepté, presque avec soulagement. Peut-être agissait-on ainsi, à l’époque. Je trouve, par expérience familiale, qu’il est extrêmement triste de considérer ainsi un membre en souffrance. Alors oui, c’est dur, oui, c’est compliqué, très compliqué, d’être avec eux, oui, il arrive que l’entourage baisse les bras, surtout quand on a été aussi proche que l’autrice l’a été de sa soeur. Il est d’autant plus courageux d’évoquer ses liens, et toutes les douleurs qui les ont entourés. Mais c’est tout sauf facile à lire.
Une oeuvre forte, qui donne l’impression d’une justice à deux vitesses : pas de marche blanche pour les meurtres de vieilles dames, pas de une des journaux nationaux. Comme le dit si bien le titre : un crime sans importance.

Marie-Antoinette de Stefan Zweig

édition Le livre de poche – 506 pages

Ma présentation du livre :

Ce livre a été publié en 1932 pour l’édition allemande, en 1933 en France, traduction à mes yeux assez rapide pour un livre fondateur : Stefan Zweig a eu accès, le premier, à la correspondance d’Axel de Fersen, il a pu consulter les archives de l’empire autrichien.

Mon avis  :

Lecture à contre-courant, puisque j’ai lu ce livre alors que la rentrée littéraire 2020 battait son plein – et je publie mon avis le jour officiel du début de cette fameuse rentrée littéraire. Il est deux figures historiques sur lesquelles je lis à peu près tout ce que je trouve, sur lesquelles je regarde tous les documentaires (rares, il est vrai) qui passent à la télévision – sans oublier les expositions : Elisabeth d’Autriche dite Sissi, et Marie-Antoinette, deux femmes autrichiennes. J’ai lu plusieurs biographies de Marie-Antoinette, de Louis XVI et c’est d’elles que je tiens une certaine prise de distance avec ce genre littéraire (et la lecture d’autres biographies sur d’autres personnages historiques ont conforté mon point de vue) : trop souvent, l’auteur/l’autrice prend fait et cause pour la personne dont il rédige la biographie, cherche tout ce qui peut le valoriser, et dévaloriser les autres. Que n’ai-je lu sur Marie-Antoinette, les souffrances qu’elle affligea à Louis XVI, sur Mesdames, filles de Louis XV, qui souffrirent extrêmement de l’animosité de la Dauphine, bref, sur toutes les souffrances dont la reine fut responsable. Pour faire court : pour rendre une personne meilleure, on rend les autres pire. Heureusement, il existe des auteurs qui font véritablement leur travail, et qui nous apprennent véritablement qui était la personne dont ils écrivent la biographie.

Oui, en lisant Marie-Antoinette de Stefan Zweig, j’ai appris des choses sur Marie-Antoinette que j’ignorai, en dépit de tout ce que j’avais déjà lu sur elle. Déjà, Stefan Zweig est le premier à parler d’Axel de Fersen, personnage qui est au cœur de tous les romans et mangas mettant en scène Marie-Antoinette (je pense au très célèbre Rose de Versailles). Il parle de lui comme de l’homme aimé et amoureux de Marie-Antoinette, non comme d’un être immonde qui l’aurait abandonné (il suffit de se fier aux faits historiques pour s’en rendre compte). Les faits, rien que les faits, ils suffisent à bâtir un portrait de la reine, du roi, sans les embellir, sans les dévaloriser non plus, cherchant toujours à être au plus près, au plus juste de ce qui s’est passé, n’essayant pas non plus de voir des signes funestes là où à l’époque, personne n’avait rien vu, mais disant bien que, sachant ce que l’on sait après coup, l’on ne peut qu’être étonné de certaines formulations. Ainsi, Marie-Thérèse ne cesse d’avertir sa fille, de lui demander de changer de comportement, bref, de craindre pour elle. Joseph, son frère, dont le voyage en France permettra enfin à la vie de couple de Marie-Antoinette de véritablement commencer, l’avertira également. Il est de bon ton aujourd’hui de dire que Marie-Antoinette défia les conventions, qu’elle fut une femme libre. Certes. Elle fut aussi extrêmement dépensière. Une icône de la mode ? Oui, et Stefan Zweig, si le terme n’est pas véritablement dans le lexique des années 30, montre à quel point la vie de Marie-Antoinette tourne autour de la mode : robe, bijoux, coiffure sont les trois domaines qui occupent le plus ses journées. A de très rares exceptions près, Marie-Antoinette ne s’intéressait guère à la culture – et Zweig de ne quasiment pas parler d’Elisabeth Vigée-Lebrun. Pour lui, les portraits qu’elle a fait de la reine ne sont pas ceux qui la montrent véritablement, alors que Marie-Antoinette se reconnaissait parfaitement dans ce que madame Vigée-Lebrun, une des très rares femmes peintres de son époque, une des rares artistes que la reine protégea. Oui, l’on peut estimer que je chipote un peu, surtout que Zweig, constamment, répond à de futurs détracteurs, justifiant chaque fait qu’il avance, chaque point de vue qu’il partage. Il cite les correspondances auxquelles il a eu accès, donnant ainsi à voir, à lire, ce qu’était Marie-Antoinette, mais aussi ce qu’étaient ses correspondants. Il ne minimise pas non plus la bravoure ou la lâcheté de ceux qui l’entouraient, ou, pour dire un défaut généralisé, l’incapacité à prendre des décisions fortes. Et il ne s’agit pas seulement de jugements après coup  : Louis XVI n’était pas Louis XIV, il n’était pas non plus Louis XIII et il n’a pas su, pu, voulu avoir près de lui un ministre capable d’agir, de gouverner en somme. Etre un brave homme n’était pas suffisant.

Il est deux raisons de lire ce livre : lire la meilleure biographie de Marie-Antoinette qui existe, et lire une oeuvre de Stefan Zweig. Une seule suffit largement.

Hommage – Franck Prévot (1968-2020)

J’ai appris la nouvelle aujourd’hui, par le biais des éditions Hongfei, qui ont rendu hommage à cet auteur généreux.

Si je dis « généreux », c’est parce qu’il y a dix ans déjà, Frank Prévot était venu à la rencontre de mes élèves – ne comptant pas son temps, répondant à toutes leurs questions, partageant ses passions, et son expérience : la rencontre devait durer une heure, elle en dura deux.

Il était venu pour Les indiens, et nous avait dit ce qui avait été l’élément déclencheur de l’écriture de ce livre.

Je vous remets sa critique : Le récit mélange texte et image, sauf que, contrairement à un roman de littérature jeunesse ordinaire, les images n’illustrent pas le récit, elles prennent le relais et montrent ce qui ne pouvaient pas être dit. Un exemple, le plus frappant : le narrateur rentre chez lui avec son père quand des coups de feu éclatent. Le père se jette alors sur lui pour le protéger. La scène, qui n’aura duré que dix minutes, s’étend sur quatre pages, soit quatre planches de dessin. La perception du temps est dilaté par la peur, le froid, l’attente, les sensations se font plus aiguës. Ce n’est qu’au matin qu’il apprendra la tragique réalité : Hakim a été tué, lors d’un règlement de compte qui ne le concernait pas, qui ne concernait d’ailleurs qu’une poignet d’individus de la cité. La vie, ordinaire, que Franck Prévost avait si bien su rendre, et Régis Lejonc illustrer, est bouleversée par la douleur et la colère des enfants. Certes, les enfants pourront parler de ce qu’ils ont vécu, de ce qu’ils ont ressenti et la parole s’avère libératrice. Jusqu’à quel point ? Jusqu’à quand ? Ce sont ses deux questions que posent le dénouement.

Il avait lu aussi à mes élèves des extraits de Les tortues de Bolilanga.