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Mémoires sur Marie-Antoinette de Rose Bertin

Présentation de l’éditeur :

Fastueuse et légère, excentrique et géniale, Mademoiselle Bertin parvint à imposer ses idées et ses goûts aux princes d’Europe et de Russie. Détestée par la Cour qui enviait la faveur dont elle jouissait, cette jeune femme, « ministre des modes » de Marie-Antoinette, et qu’elle défendit toujours, fut aussi la raison de bien des dépenses qui pavèrent le chemin de la souveraine vers la guillotine.

Mon avis : 

Je lis tous les livres ou presque que je trouve qui concerne Marie-Antoinette. Je vous le dis de façon claire et précise : il est difficile de faire mieux pour moi que la biographie de Stefan Zweig, qui a le mérite d’être une vraie biographie, qui ne considère pas Marie-Antoinette comme une sainte, ou, au contraire, comme une sale garce cause de tous les malheurs de la France. Dire qu’il faut encore rappeler qu’une reine de France ne gouvernait pas !

Rose Bertin était la marchande de mode de Marie-Antoinette, celle qui faisait la pluie et le beau temps sur la mode de la cour, la mode la plus extravagante et la plus couteuse. D’après Rose Bertin, à un moment du règne de Marie-Antoinette, celle-ci s’est tournée vers plus de simplicité. Il était trop tard, à la fois pour ceux qui lui reprochaient ses dépenses somptuaires, et pour ceux qui lui reprochaient de ne pas tenir son rang de reine.

Oui, dans ces quelques pages (une centaine en tout), Rose Bertin prend la défense de la reine, de façon parfois maladroite – pour ne pas dire très souvent. Elle a été dans l’intimité de la reine, pas seulement de la reine mais aussi de plusieurs aristocrates qui, peu à peu, lui ont permis d’être recommandée à d’autres aristocrates, jusqu’à la reine.

Il est question de la joie du roi à la naissance de sa fille, puis de son fils. Il est question d’Elisabeth, soeur du roi, qui, d’après Rose Bertin (il est peu de biographie sur Elisabeth) aurait aimé être religieuse, ce que son frère ne l’aurait pas autorisé à devenir (si vous voulez mon avis, que l’on ne me demande pas, c’est bien dommage). Le coeur de ces mémoires, c’est l’affaire du collier, et la volonté de Rose Bertin de démonter une à une les accusations dont Marie-Antoinette fut victime. Montrer « la bonté du roi » et la « grandeur d’âme de la reine » pendant la période révolutionnaire est son deuxième objectif, retraçant les faits les plus marquants de cette période, la mort du premier Dauphin, la fuite à Varennes, qui, d’après Rose Bertin, n’en était pas réellement une, le retour de la princesse de Lamballe et le propre départ de Rose – parce que Marie-Antoinette voulait protéger ceux qui lui étaient proches. Oui, l’on pourrait dire que cela participe de la légende de Marie-Antoinette, légende toujours entretenue de nos jours, comme le montre la récente exposition à la Conciergerie.

Antonietta de Gérard Haddad

Merci aux éditions du Rocher et à Netgalley pour ce partenariat.

Présentation de l’éditeur :

Alors que la maladie d’Alzheimer de sa femme Antonietta progresse, Gérard Haddad prend la plume pour écrire à celle qui ne parle déjà plus. Ces lettres retracent la lente progression de la maladie : d’abord le déni, puis la lutte, les traitements et l’espoir de revivre « comme avant », puis les rechutes et l’entrée à l’Ehpad, peu avant l’épidémie de Covid et l’absolue solitude qu’elle impose pendant plusieurs longs mois.

Étrangement, du creuset de la maladie émerge un nouvel amour, triomphant de tous les malentendus des années de vie partagées. Les souvenirs des moments de grâce affluent alors, et chaque instant de vie à partager encore prend une intensité et une profondeur insoupçonnée.

Un texte poignant, qui dit toute la force d’un amour conjugal confronté à la maladie.

Mon avis :

Il arrive que des personnes écrivent un livre après le décès d’un proche. Je pense à Joan Didion, je pense à Isabel Allende ou encore Joyce Carol Oates. Chacun avait un but en écrivant ce livre, un but différent. Quel était celui de Gérard Hadadd ? Ecrit ainsi, vous avez certainement l’impression de lire le début d’une dissertation littéraire. Presque. Ce serait dommage d’arriver à ce que cette chronique soit un exercice froid, là où Gérard Haddad parle avant tout de l’amour qui les a unis, lui et Antonietta, pendant soixante ans. Elle fut son grand amour, sa compagne de travail, celle qui tapait ses textes et les lisait donc en premier – sauf celui-ci.

Gérard Haddad ne cachera rien de la maladie, rien, y compris le déni face à la maladie. Ne rien cacher ne signifie cependant pas faire preuve de pathos, ou de misérabilisme, la pudeur est là, également. Il est possible de montrer en exhiber, de raconter sans enjoliver. Gérard Haddad ne cachera pas non plus ce qu’il estime être des défaillances, comme le placement en EHPAD, parce que tout, absolument tout devenait difficile. Ce placement eut lieu juste avant la pandémie, alors que, déjà, la crise des gilets jaunes avait rendue difficile les visites qu’il lui rendait quand elle était hospitalisée. Cela peut sembler anecdotique, et pourtant. Pas anecdotique que cette pandémie qui a tué aussi sûrement de nombreuses personnes de solitude, de manque d’amour, du manque de chaleur humaine. Si elle n’a pas « tué » Antonietta, elle a au moins raccourci ses jours – et l’auteur de s’interroger sur ce qu’elle a pu ressentir, seule, sans visite, et ne parlons pas des « visio » qui ne sont bonnes que dans un cadre professionnel, et encore.

Faire revivre les souvenirs d’Antonietta dans ce livre, leur rencontre, leur mariage, la naissance de leurs enfants, de leurs petits-enfants, les voyages aussi. Vivre la vie, toujours, avant qu’elle ne s’efface. Se rappeler de profiter du bonheur, avant qu’il ne soit plus. Au moment inévitable où il est sur le point d’affronter la solitude, se souvenir de tout ce qui a été partagé à deux.

Un beau livre.

Brassens, Jeanne et Joha de Maryline Martin

Présentation de l’éditeur :

Août 1981. Georges Brassens souffre d’un mal dont il cache le nom, même à ses proches. Puisque la Camarde affûte sa faux, il compte profiter du temps qui lui reste pour composer de nouvelles chansons, auprès de Joha Heiman, surnommée Püpchen, prendre du bon temps avec ses amis et remonter sur scène à Bobino… Comme chaque été, Georges a regagné sa résidence secondaire Ker Flandry, son havre de paix situé non loin de Paimpol. Pendant ces quelques jours, il navigue sur le flot de ses souvenirs : Sète, ses frasques adolescentes, son professeur de français Alphonse Bonnafé, le début du succès avec Patachou… Et surtout il pense aux deux femmes qui ont marqué sa vie : Jeanne Planche, de trente ans son aînée – qui l’avait caché impasse Florimont, pour qu’il échappe au STO – et Püpchen, dont il fait la connaissance en 1947. En se promenant sur la plage de Lézardrieux, des scènes, des visages lui reviennent en mémoire… et Georges replonge dans ce chassé-croisé amoureux.

Merci à Netgalley et aux éditions Elidia pour ce partenariat.

Mon avis :

Voici quarante ans que Georges Brassens est décédé. Brassens, Jeanne et Joha est un livre qui paraît à cette occasion. Cette biographie romancée raconte Brassens en nous parlant des femmes qui ont compté dans sa vie, Jeanne et Joha.
Le premier mot qui me vient à l’esprit est légèreté. Et pourtant, raconter les débuts de Brassens, et les mois qui précédèrent sa mort ne sont pas légers. Maryline Martine évite pourtant dans sa narration toute la pesanteur liée parfois aux récits biographiques. Oui, l’on peut raconter une vie, l’amour, la mort, les rencontres, et bien d’autres choses encore sans jamais être pesant ou pire insistant lourdement sur des précisions qui n’apportent pas tant de choses à la connaissance de l’homme et de l’oeuvre. L’homme et les femmes qui, même si, comme Joha, elle ne vécut jamais avec lui, partagèrent, donnèrent, aimèrent.
Le second mot qui me vient à l’esprit est pudeur. Il s’agit avant tout du portrait intime d’un homme qui se préoccupa avant tout de vivre dans le présent. L’image qu’il donnait ? Ce n’était pas sa préoccupation, préserver les siens, prendre soin d’eux, oui.
Un bel hommage à Brassens et aux femmes de sa vie.

Nourrir la bête d’Al Alvarez

Présentation de l’éditeur :

Durant presque trente ans, Mo Anthoine a grimpé les sommets mythiques du monde entier – des Alpes à l’Everest, de l’Argentine à l’Écosse –, mais n’a jamais voulu devenir professionnel : pour lui, boire des pintes avec ses potes était plus important que faire la une des journaux. Avec lui nous découvrons un adolescent parti de chez lui en stop vers la Nouvelle-Zélande avec seulement 12 £ en poche, un grimpeur chevronné participant aux expéditions les plus difficiles, un type qui a été la doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III et un homme qui sent et qui décrit l’escalade comme « l’art de jouer aux échecs avec son propre corps ».
Al Alvarez, écrivain et poète admiré par des auteurs comme Philip Roth, Sylvia Plath, John Le Carré et J. M. Coetzee, et grimpeur lui-même, nous livre ici les coulisses et le vertige des grandes et petites expéditions – dont certaines dignes d’un blockbuster –, tout en nous montrant comment les grands aventuriers cherchent leurs limites, mentales et physiques, en s’appliquant à « nourrir la bête ».

Mon avis :

Merci à Netgalley et aux éditions Métailié pour ce partenariat.

Ma première interrogation est simple : pourquoi a-t-il fallu attendre trente ans pour que ce livre soit traduit en français ? Mo Anthoine (1939-1989) était un alpiniste pour qui grimper comptait bien plus qu’être célèbre. Son ami Al Alvarez a rédigé ce livre en 1988, et nous dit-il dans l’épilogue qui date de 2001, il venait de recevoir les épreuves de son livre quand un cancer du cerveau a été diagnostiqué à Mo, alors à l’aube de ses cinquante ans. Je ne dirai rien de plus sur cette épilogue, simplement parce qu’elle est à l’image du reste du livre : animé par la passion de Mo Anthoine pour la montagne et pour l’amitié.
Nourrir la bête nous entraine avec simplicité à l’ascension des plus grandes montagnes du monde, ou plutôt; à l’exploration des voies qui l’avaient rarement été. Le livre ne nous parle ni business, ni paillettes, il nous parle de la passion de grimper. Il ne s’agit même pas d’arriver au sommet, il s’agit de parcourir un chemin avec des amis, des proches, du moins, des personnes avec lesquelles on s’entend bien et avec qui l’on peut tisser des souvenirs. Il est question aussi du matériel, que les grimpeurs fabriquaient eux-mêmes faute de le trouver en boutique, de préparation, d’entraînement, ce qui peut faire la différence quand un incident (ou pire) survient. Il est des pages véritablement surprenante, parce qu’il ne s’agit jamais de louer l’héroïsme de Mo ou des siens, il s’agit de montrer que la solidarité, le dépassement de soi est normal au cas où un sérieux problème surviendrait : c’est pour cette raison qu’il faut être sûr des personnes avec lesquelles une ascension est entreprise. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en écrivant ainsi, et pourtant…. Qui part encore à l’aventure aujourd’hui simplement pour vivre une aventure ?

Mon regret ? J’aurai aimé passer encore plus de temps en compagnie de Mo Anthoine et d’Al Alvarez.

Fissuré d’Odéric Delachenal

édition Métailié – 144 pages.

Présentation de l’éditeur :

Odéric Delachenal a travaillé pour la Coopération en Haïti de 2008 à 2010. Le 12 janvier 2010, à 16 heures 53 minutes 10 secondes, il vit le grand séisme de Port-au-Prince. Cet après-midi-là, la capitale s’effondre avec lui. Alors, sans relâche, le jeune éducateur erre dans des décombres de fin du monde. Soigner, secourir, fouiller les gravats. Il arpente la ville exsangue, à la recherche de ses amis, des enfants qu’il est “censé” protéger. Comment se détacher du pire quand, atteint au cœur, on est désemparé ? Comment continuer lorsqu’on rentre en France, “ce pays en paix”, et qu’on s’immerge dans l’absurdité d’un travail social où on doit “trier” les enfants migrants ? Dix ans après Haïti, l’auteur lit Dany Laferrière et comprend qu’il y a des gens, comme des maisons, “qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore… ces derniers sont les plus inquiétants, le corps va continuer un moment, avant de tomber en morceaux un beau jour. Brutalement. Sans un cri”. Odéric Delachenal décide donc de témoigner. Avec une honnêteté déchirante il tente de mettre son cataclysme en mots, de montrer, avec une force narrative magistrale, les contradictions et les cicatrices de ceux qui rêvent d’aider et sont hantés par la brutalité de leur insignifiance. Un récit d’une sincérité bouleversante sur les fissures de l’âme/

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je ne me vois pas dire « il faut lire tel ou tel livre », non. Je pense que, pour lire un livre, il faut que ce soit un choix personnel, l’envie de lire un livre qui traite d’un sujet en particulier. Ainsi de Fissuré. Si j’ai choisi de lire ce livre, c’est d’abord à cause de la citation de Dany Laferrière, dont j’ai lu voici quelques temps Tout bouge autour de moi. Lire un autr regard sur Haïti, sur le tremblement de terre.

Odéric Delachenal écrit dix ans après, parce qu’il a eu besoin d’écrire, de raconter pour… remonter la pente ? se reconstruire ? tenter de réparer ce qui avait été fissuré ? Il est parti en Haïti pour aider les enfants des rues dans le cadre d’une ONG. Dit ainsi, on pourrait presque croire que c’est facile. Son récit nous montre un dénuement extrême, inimaginable vu de France. Travailler pour cet ONG, c’est faire avec … rien. Ou presque rien. C’est avant tout donner de son temps, dans un pays où la corruption se pratique à très grande échelle, et où ceux qui en ont besoin ne voient pas arriver ce qui auraient dû leur revenir. Lire à cet égard la réponse des « grandes » ONG qui ne peuvent aider pour cette année parce que leur budget est déjà bouclé. Cynisme ? Oui, à l’image du gigantesque buffet offert lors de cette réunion, dans lequel certains participants puisent pour ramener auprès des leurs.

La nourriture est au coeur du problème. Il ne s’agit même pas de manger tous les jours à sa faim, mais de trouver à manger tout court. Le narrateur, à son retour, ou plutôt quelques années après son retour, se retrouvera ainsi plongé dans une sorte de boulimie, dont il parle sans fard : « Je bouffe sans cesse, j’ai toujours faim. L’impression que jamais plus je ne pourrai être rassasié. Je mange pour dix, pour cent, je mange pour tous les affamés dont j’ai croisé la route. »

La nourriture, le toit, les soins. Ceux qui étaient dehors, ceux qui n’étaient pas encore rentrés chez eux, sont ceux qui ont eu le plus de chance de survivre lors du tremblement de terre. Et à ceux qui ont survécu de chercher, en premier, ceux qui sont peut-être coincés sous les décombres, de donner les premiers soins, tout en sachant qu’ils ne serviraient peut-être à rien. Comment soigner quand les hôpitaux sont débordés et manquent de tout ?

J’ai eu, souvent, l’impression de lire un témoignage brut, c’est à dire un témoignage pas policé, un témoignage qui ne cherche pas à plaire, celui d’un homme qui jette un regard lucide sur son parcours de vie cabossé, sur le travail qu’il a accompli puis lâché en France, parce que ce travail n’aidait pas réellement ceux avec lesquels, pour lesquels il travaillait.

Fissuré – une oeuvre noire, désespérée et sincère.

Céleste et Marcel de Jocelyne Sauvard

Présentation de l’éditeur :

Mars 1918 – novembre 1922. Céleste Albaret et Marcel Proust vivent une relation fusionnelle, dans l’intimité de la chambre d’écriture. Il leur reste mille et cent nuits à partager. Marcel a quarante-sept ans, les jours lui sont comptés, il doit mettre le point final à La Recherche, et reconstituer le conte perdu, Robert et le chevreau. Céleste en a vingt-sept. Elle veille sur lui, sur son oeuvre, et s’interroge : tandis que les avions allemands bombardent Paris et que la grippe espagnole fait des ravages, quelle vie secrète mène-t-il hors de cet appartement? Il rentre couvert d’éclats d’acier, recrée pour elle les constellations de feu et les soirées mondaines de ces Années folles. Le roman bouleversant d’un amour singulier, absolu, entre l’écrivain de génie et sa précieuse gouvernante, Céleste, qui fut son unique confidente.

Merci à Netgalley et aux éditions Elidia pour ce partenariat.

Mon avis :

Céleste et Marcel, c’est la biographie de deux êtres que l’on n’associe pas forcément ensemble, parce que, si l’un est connu, l’autre l’est moins, sauf à être un(e) spécialiste de Marcel Proust, ce que je ne suis pas. Je crains que le livre ne touche d’ailleurs que les fans de Proust, ce qui serait dommage, parce que le livre est parfaitement accessible, parce que le style en fait un livre agréable à lire.

Il nous parle des dernières années de la vie de Proust, il nous parle aussi de sa jeunesse, de ses premières amours, de son frère Robert, brillant chirurgien, de sa nièce Suzy. Il nous parle bien sûr de ses liens avec sa mère. Il nous parle aussi de Céleste, et des liens particuliers qui l’unirent à celle qui fut plus qu’une domestique, une première lectrice, un soutien sans faille, une femme qui, bien que plus jeune que lui, veilla sur lui comme s’il avait été son enfant.

C’est aussi l’histoire d’une époque, de cette guerre qui semblait ne pas vouloir finir, de ses hommes qui ne revenaient pas du front et que l’on pleurait, de cette grippe espagnole qui achevait de ravager les foyers. De ses soirées mondaines, aussi, qui se voulaient comme avant, et ne faisaient que montrer inexorablement le temps qui passe.

Corriger, corriger, Marcel passe son temps à cela, s’épuise à cela, et tient à ce que son œuvre soit réellement terminée – pour pouvoir mourir en paix. Le récit donne l’impression d’un homme qui a jeté ses dernières forces dans l’écriture, avec à ses côtés une femme qui a mis sa vie personnelle entre parenthèses pour l’aider.

Et je remarque à quel point la vie d’une femme « du monde » ou de la haute bourgeoisie pouvait être différente de celle de mes arrières-grand-mères. Ces femmes vivaient dans l’ombre d’un mari qui souvent avait une ou plusieurs maîtresses, dont la femme légitime ignorait ou feignait d’ignorer l’existence. L’art de ne ni voir ni savoir. Quant aux jeunes filles qui fautaient, on trouvait normal de dissimuler leur tragique destin – comme si elles étaient seules responsables de leur état. Oui, certaines pages m’ont irrité, parce qu’elles rappellent une défaite des femmes – et le fait qu’il a vraiment fallu se battre pour faire évoluer les mentalités.

Moi, Tamara Karsavina par Lyane Guillaume

Présentation de l’éditeur :

Admirée pour son talent, sa beauté et sa lumineuse personnalité, Tamara Karsavina fut l’une des plus célèbres danseuses de son temps. Née à Saint-Pétersbourg en 1885, formée à l’Ecole impériale de danse, elle s’illustra sur la scène du théâtre Mariinski, puis dans le Paris de la Belle époque comme vedette des Ballets russes de Diaghilev avant de fuir la révolution bolchevique en 1918. En France et à l’étranger, elle interpréta aux côtés de Nijinski le répertoire classique (La Bayadère, La Belle au bois dormant…) et surtout des chorégraphies novatrices et audacieuses (L’Oiseau de feu, Shéhérazade…) qui bouleversèrent les codes esthétiques en vigueur et provoquèrent parfois le scandale (Parade). Rivale de la Pavlova, muse de nombreux artistes, adulée par des princes mais hantée par des drames personnels (exil, déboires conjugaux, mort au goulag de son frère, le philosophe Lev Karsavine), Tamara côtoya les personnalités les plus en vue: Stravinski, Coco Chanel, Picasso, Noureïev, l’économiste Keynes… Elle vécut à Tanger, Sofia, Budapest, avant de s’établir à Londres où elle contribua à la création de l’Académie royale de Danse. Décédée à l’âge de 93 ans, Tamara Karsavina laisse des témoignages écrits ou oraux qui attestent de sa culture, de sa finesse d’analyse et d’une profonde lucidité sur elle-même et sur son époque.

Mon avis :

Je lis peu de biographies, mais j’avais vraiment très envie de découvrir cette biographie en forme de romans qui rend hommage à l’une des plus grandes ballerines du début du XXe siècle : Tamara Karsavina. Bien sûr, il faut aimé la danse, les ballets, et avoir une culture balletomane pour ne pas être perdu(e) à la lecture de ce livre. Oui, il est bon de connaître Diaghilev, Nijinsky (dont j’ai déjà lu le Journal) et les ballets Russes, la révolution qu’ils ont apporté à la danse pour pleinement apprécier ce livre. Connaître un peu, le livre vous en dira beaucoup.
J’ai apprécié la construction de ce livre, qui parle de danse, bien sûr, mais aussi d’histoire : Tamara Karsavina a vécu la révolution russe, l’exil, l’impossibilité de revenir dans son pays, sans oublier le destin tragique de son frère, qui voulait croire, malgré tout, en un avenir meilleur. Vous apprendrez beaucoup, sans que jamais le livre ne se retrouve didactique ou ennuyeux.
Quand elle prend la parole, Tamara est âgée (plus de 80 ans), veuve, grand-mère heureuse. Elle se replonge dans son passé, elle qui a déjà publié une autobiographie – mais peut-on tout dire dans une autobiographie ? Et avait-elle envie de tout dire, notamment à son fils ? Non, forcément, non.
Ce livre nous parle d’un temps où la culture était essentielle, où l’on tentait de la préserver. Elle nous parle aussi de la difficile transmission des chorégraphies, de l’avancée qu’a constitué la vidéo. Elle parle aussi de tous les danseurs qu’elle a côtoyés, dont les noms sont, pour certains, tombés dans l’oubli, même pour les balletomanes. Je ne parle pas d’Anna Pavolva (même si certains ne pensent à elle que pour le dessert qui porte son nom), je pense à Olga Spessivtseva, qui passa vingt ans en asile psychiatrique, trop imprégnée de son rôle de Giselle, dit-on. Les danseurs et les chorégraphes contemporains ne sont pas oubliés, comme Margot Fonteyn (à quand une biographie de cette grande dame de la danse) et Maurice Béjart.

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

Présentation de l’éditeur :

Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.

Mon avis :

Je commencerai en réaction – comme souvent – à une phrase que j’ai lu sur un des nombreux réseaux sociaux qui existent : il est des personnes qui lisent peu de livres, qui sont fiers de lire très lentement (chacun lit comme il veut, cela devrait être évident pour tous) parce qu’ils veulent qu’un livre les accompagne pendant un moment de leur vie. Soit.
Je ne suis pas le contraire de ses personnes, mais j’en laisse certainement plusieurs dubitatives. Il en est même qui « plaigne » (sic) les personnes qui lisent plus de dix livres par mois. Je ne peux dire pourquoi ils les plaignent, je veux dire que je n’ai absolument pas besoin que l’on s’apitoie sur mon sort de lectrice. Ses tours et ses détours pour dire qu’en refermant Elle s’appelait Maria Schneider, je me suis rendue compte que les livres de Vanessa Schneider m’accompagnaient depuis dix ans maintenant, depuis Le pacte des vierges, je me souviens avoir emprunté en ebook, un des premiers, et maintenant, je lis le tout dernier roman, qui vient de paraître en poche. Je l’ai acquis à la librairie la plus proche de chez moi.
Elle s’appelait Maria Schneider, c’est le portrait de la cousine de l’auteur, célèbre presque malgré elle, dont j’avais entendu parler dans Initiales BB – Brigitte Bardot parlait d’elle avec beaucoup de tendresse. Pourquoi je dis « malgré elle » ? Parce que, toute sa vie, on ne lui a parlé que d’un seul et unique film : Dernier Tango à Paris. Et, pendant des décennies, on a refusé d’entendre, d’écouter, ce qu’elle avait à dire sur ce film, ce qui s’était vraiment passé. Il a fallu la vague #Metoo pour que l’on comprenne enfin la portée des mots du réalisateur – qui disait lui-même ne pas avoir prévenu l’actrice, parce qu’il ne voulait pas qu’elle joue l’humiliation, il voulait qu’elle soit humiliée. Combien de réalisateurs ont agi ou agissent toujours ainsi ? A combien encore ne donne-t-on un bâton d’impunité à cause de leur talent ? A méditer.
Moi-même, j’ai commencé par parler du film, alors que le récit de Vanessa Schneider nous parle de l’ensemble de la vie de Maria, de sa naissance dans une famille dysfonctionnelle à sa mort. Cette famille, c’est la famille Schneider, dont l’autrice parle inlassablement à travers ses livres, cette famille dont chaque membre tente plus ou moins de se raccrocher à un autre membre, tente d’exister, avant de se consumer, qui à cause de l’alcool, qui à cause de la désespérance. Vanessa raconte son enfance en dehors de ce qu’elle aurait pu attendre – son père était haut-fonctionnaire, sa mère femme au foyer – et cette cousine qui jaillissait parfois, cette cousine qui se droguait, souvent, et qui a fini par décrocher. Comment d’autres membres de la famille n’ont pas pu, ou tentent encore de le faire. Vanessa était une enfant à qui on ne cachait rien, parce que Dolto avait dit qu’il ne fallait rien cacher aux enfants – y a-t-il un extrait dans lequel elle dit qu’il faut tout de même choisir les mots et le moment ? Je ne sais pas, contrairement aux parents hippies perdus de Vanessa Schneider je n’ai pas lu Dolto. Vanessa, ses parents, ses oncles et tantes avant elle, ont vu et entendu des choses qu’ils n’auraient pas dû entendre, mais avec lesquels ils ont dû vivre – et mourir aussi.
L’autrice nous prévient, on a dit, on a écrit beaucoup de choses qui étaient fausses sur sa cousine, les journalistes ne se donnant pas toujours la peine de vérifier leurs sources. Vanessa, l’enfant, est partie à la recherche de sa cousine et a mis des mots sur sa vie, sur ses errances et ses douleurs. Et ses joies ? Elles sont rares. Parti-pris de l’autrice, comme pour le quatrième de couverture, Vanessa Schneider s’adresse directement à sa cousine – comme pour lui dire ce qu’elle n’a pas eu le temps, ou pas pu lui dire de son vivant. Prenant.

Les tragiques de Christian Montaignac

Présentation de l’éditeur :

La grandeur du sport et son secret éclat se tiennent dans l’invitation à durer le temps de quelques saisons plus ou moins ensoleillées avant d’entrer dans des automnes refroidis, de goûter aux effets douceâtres de la nostalgie, de recueillir les retombées d’une renommée. Les sportifs, plus ou moins consciemment, s’y préparent par la succession de petites morts que sont les fins de matchs et de compétitions, les échecs et les abandons. Et au moment d’en finir avec leur carrière, les hommages se multiplient sur le ton de la bienveillance, autant de « merci ». Pour beaucoup, un certain bonheur est dans l’après car il leur reste l’avantage de se réchauffer du regard des autres, de ressasser et de partager les meilleurs souvenirs. Il en est, toutefois, qui ne goûteront jamais aux bienfaits d’une seconde vie. Ce sont nos Tragiques.
Ceux-là n’ont pas profité d’une expression souvent utilisée, « le champion meurt toujours deux fois », une seule a suffi. Leur rêve éveillé s’est brisé, la mort les a emportés au cœur d’une jeunesse dorée. Ils ont incarné le mot d’André Malraux selon lequel la tragédie d’une fin en pleine gloire a « transformé leur vie en destin ». Nos Tragiques, entre connus et méconnus, sont morts dans cet âge d’or où rien n’était fini de leur passion de jeunesse.

Merci à Babélio et aux éditions en exergue pour ce partenariat.

Mon avis :

Je tiens à vous le dire d’entrée de jeu : livre à lire quand on a le moral. En effet, à force de lire des récits de destins brisés, par la maladie, par les accidents, par des accidents survenus à cause du sport, le moral peut chuter drastiquement. J’ai donc fractionné la lecture, qui s’y prête assez bien : les sportifs sont classés par l’ordre alphabétique de leurs prénoms. J’ajoute, pour ceux qui me connaissent bien, que je ne suis absolument pas sportive, pas même devant mon écran de télévision. J’ajoute qu’à part Roland-Garros (avec mon cousin) et la coupe du monde de football 1998 et 2018 (avec mon parrain, le père de mon cousin), je n’ai rien suivi d’autres.
L’auteur, Christian Montaignac, a été journalise à l’équipe pendant 37 ans, autant dire qu’il s’y connait en sport et en chroniques sportives. Oui, il a dû choisir parmi tous ses destins brisés, parce qu’ils sont extrêmement nombreux. Trop nombreux. Ils sont d’autant plus nombreux dans le rugby, sport de prédilection de l’auteur.
Il est ceux que tout le monde connaît, ceux que l’on a quasiment vécu en direct : je pense à Ayrton Senna, à Jules Bianchi, à Emiliano Sana. Je pense à ceux dont je me suis sentie plus proche, comme Thaïs Meheust, parce qu’elle avait la passion du cheval, comme moi, comme beaucoup de mes élèves, parce que les chutes sont fréquentes mais que les conséquences ne sont pas aussi dramatiques.
Qu’ils soient connus ou qu’ils n’aient pas eu la notoriété qu’ils méritent, tous sont traités avec le même soin, les mêmes égards. Le lecteur découvre ainsi des destins sacrifiés par la grande guerre comme Jean Bouin ou par sa lutte contre le nazisme comme Matthias Sindelar. Il est ceux qui auraient mérité d’être plus connus, je pense à Omar Sahnoun. Je pense aussi à ceux qui ont fait le choix de partir comme Robert Enke : oui, l’on peut être sportif de haut niveau et se suicider.
Je me dis aussi que ce livre ne comporte que quatre destins féminins brisés. J’ai déjà évoqué Thaïs Meheust, je voudrai citer aussi Georgette Gagneux, Lilian Board et Régine Cavagnoud – Ulrike Maier sera évoquée aussi dans ce chapitre. Les femmes seraient-elles moins nombreuses à succomber ? Ou leur destin passerait-il davantage inaperçu ? Je n’ai pas la réponse.
Les tragiques est un livre à découvrir pour les amateurs de sport et de biographie.

 

Lots of love de Francis et Frances Scott Fitzgerald

édition Le livre de poche – 275 pages

Présentation de l’éditeur :

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) et sa fille Frances Scott Fitzgerald (1921-1986) se sont écrit régulièrement pendant les quatre dernières années de la vie du romancier. Des lettres graves, parfois sentencieuses, toujours sensées lorsqu’elles viennent du père, bien plus légères et, à l’occasion irritantes, lorsqu’elles viennent de la fille. Toujours empreintes d’un amour et d’une sincérité sans bornes. Pendant que Zelda, l’épouse et la mère, abattue par la maladie, souffre le plus souvent en clinique, les Fitzgerald père et fille tentent de tenir tête à la vie en s’accrochant l’un à l’autre. Les lettres de Scottie sont toutes inédites en France, et une grande partie de celles de Scott n’avaient jamais encore été publiées.

Mon avis :

Ce recueil de lettres était dans ma PAL depuis longtemps, très longtemps, trop longtemps, et il était largement temps de l’en sortir. Ces lettres ont été échangées pendant quatre années, de 1936 à 1940, date de la mort à 44 de Francis Scott Fitzgerald. Faut-il répéter à quel point il a brûlé sa vie et son talent par les deux bouts ? Faut-il répéter que son âge d’or est derrière lui, qu’il date d’avant la crise de 1929 qui a changé beaucoup de choses aux Etats-Unis et dans le monde ? Fitzgerald travaille désormais, ou essaie de travailler pour les studios hollywoodiens. Il écrit des scénarios, qui sont souvent refusés, quand il n’est tout simplement pas crédité au générique. Il a besoin d’argent, pour vivre (logique), mais aussi pour Zelda, qui est internée, et pour Scottie, leur fille.

Dans ces lettres, Francis Scott Fitzgerald n’est pas un écrivain, il est avant tout un père. Il n’oublie pas de joindre à chaque lettre un chèque, et Scottie le dira : c’est davantage ce chèque, dont elle avait besoin, auquel elle faisait attention, que le courrier lui-même. « Je savais bien que ses lettres étaient des chefs-d’oeuvre. J’aurais souhaité lui témoigner davantage mon estime, mais naturellement, je ne soupçonnais pas qu’il mourrait si tôt »

Compter, compter, et encore compter. Oui, Fitzgerald a dépensé beaucoup quand il avait les moyens. Il sait néanmoins compter au plus juste chaque dépense, les nouveaux vêtements dont Scottie a besoin, ses sorties, ses voyages aussi. Il sait la tancer vertement, et plus encore quand elle contrevient au règlement de son pensionnat, et l’une de ses lettres, tout en reproches froids, mesurés et cinglants, est un modèle de ce que la colère paternelle peut produire de plus redoutable. La colère et la peur : Francis Scott Fitzgerald le dit, il craint que sa fille ne souffre de son hérédité et ne développe un jour les mêmes troubles que sa mère, il veut tout faire pour l’en empêcher. C’est pour cette raison qu’il l’encourage fortement à faire et à terminer ses études. Se marier, oui, mais plus tard – il l’encourage d’ailleurs à rechercher les étudiants en droit (Scottie épousera un avocat). Lucide, il l’encourage aussi à se méfier des gens qui s’intéressent à elle ou veulent profiter d’elle parce qu’elle se nomme Fitzgerald.

Dit ainsi, on aurait l’impression que j’oublie l’essentiel : ces lettres sont un témoignage unique de l’amour d’un père pour sa fille, d’une fille pour son père. Et c’est suffisamment rare dans la littérature pour que ce soit dit et répété.

Alors, que vous connaissiez bien l’oeuvre de Fitzgerald, ou que vous ne la connaissiez pas du tout, n’hésitez pas à découvrir ce recueil « lots of love ».

Je vous rappelle que le challenge Challenge Fitzgerald et les enfants du jazz. court toujours.