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Crimes et jardins de Pablo de Santis

Présentation de l’éditeur :

Buenos Aires, 1894. Le jeune Sigmundo Salvatrio a repris l’agence Craig après la mort de son mentor. Il affronte ici sa première affaire. La découverte d’un cadavre avec une statuette de Narcisse oriente l’enquête vers un groupe de philosophes des jardins aux agissements pour le moins bizarres.

Mon avis :

J’ai réussi ! A quoi ? A lire deux autres titres pour le mois espagnol et sud-américain. Deux titres différents, certes, mais intéressants, intriguants, deux titres que je ne regrette pas d’avoir découvert.

Nous sommes en Argentine, à la fin du XIXe siècle, période historique rarement traitée dans la littérature (à moins que la littérature qui traite de cette période ne vienne pas jusqu’à nous). Le héros est Sigmundo Salvatrio, un détective en devenir : Craig, son mentor est mort, l’académie qu’il avait fondée a été dissoute, mais il a repris le flambeau et se retrouve à enquêter sur sa première affaire de meurtre. Elle sera très vite suivie par un second meurtre, tout aussi énigmatique.

Roman policier ? Oui. Mais il contient tellement plus qu’une intrigue nous permettant de découvrir le tueur et son mobile. Il est question des jardins, des plantes, de ce que l’on veut faire de ses jardins, de la manière dont on les conçoit. Le jardin comme démonstration de philosophie de vie. L’on peut se perdre dans les jardins, on peut vouloir les laisser à l’abandon, ou bien tout détruire pour tout recommencer.

Salvatrio rencontrera au cours de son enquête des personnalités fortement caractérisés. Ce qui m’a frappé aussi est que les personnages que l’on croise le plus souvent dans ce roman sont tous des hommes, sans attache avec des femmes, ou bien, s’ils ont été mariés, leur femme est décédée depuis longtemps. Seul l’un d’entre eux a une fille, incapable de parler depuis un traumatisme trois ans plus tôt. Les seules femmes que l’on croise sont toutes assignées à résidence, ou presque, qu’elles soient mère, femme ou fille. Ne parlons pas des épouses abandonnées, à la triste vie. Quant à l’épouse qui abandonne, elle est vouée à l’opprobre, quand ce n’est pas à la folie. La femme n’est jamais libre, en fait, même veuve sans enfant : Salvatrio s’inquiète de voir madame Craig recevoir un homme chez elle, il a peur qu’elle entache non sa réputation, mais celle de son mari mort. Les femmes, on peut les voir – mais à peine – on peut les entendre, sans faire attention à ce qu’elles disent, à ce qu’elles écrivent, à ce qu’elles dessinent. Dans ce cas, à quoi bon parler ? Cela ne sert pas à grand chose.

Pablo de Santis est un auteur que je suis heureuse d’avoir découvert.

L’eau de toutes parts de Leonardo Padura

Présentation de l’éditeur :

Dans ses romans, Leonardo Padura établit un dialogue entre l’Histoire et la littérature, Cuba et l’exil, la puissance de l’amitié et la douleur des rêves frustrés. Dans ce captivant recueil d’essais, il explore les coulisses de ses œuvres les plus célèbres et les plus emblématiques et les sujets qui lui sont chers (l’appartenance, la musique, le cinéma, la littérature, la lecture, le base-ball…). Véritable immersion dans la salle des machines littéraire d’un auteur mondialement reconnu, ce livre personnel et évocateur est également un hommage au genre du roman, qu’il maîtrise et affectionne tant.
Une fascinante fenêtre ouverte sur le métier d’écrivain, sur la création artistique et l’importance de la littérature. Une masterclass humaine, brillante et profonde sur l’art du roman avec le rythme, les contradictions, l’humour et les saveurs de Cuba.

Merci aux éditions Métaillié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Nous sommes dimanche, nous sommes à la moitié du mois espagnol et ça y est, j’ai pu lire et chroniquer une oeuvre pour ce mois.

Ceci n’est pas un roman, mais une succession d’essais qui porte avant tout sur Cuba, puis sur l’écriture. Leonardo Padura est un écrivain cubain qui a toujours vécu à Cuba, qui a vécu comme tous les autres cubains, qui a cru en les espoirs de son pays, qui, jeune, a coupé pendant deux mois de la canne à sucre « comme tout le monde » pour atteindre les objectifs fixés (et sortir le pays de la misère). Il a aussi été mis au placard, contraint de travailler dans un journal sportif, ce qui lui a permis, paradoxalement, de travailler son écriture et de ne pas être aussi malheureux que le pensait ceux qui l’ont relégué là. Il peut témoigner de la pauvreté de son pays, du fait qu’un chauffeur de taxi gagne mieux sa vie qu’un médecin (« mieux » ne veut aucunement dire « bien »), que s’acheter une voiture est très compliqué, faute de moyen. Je ne parle même pas des besoins « de base », comme se nourrir correctement, avoir accès à l’eau. Quant au système de santé si vanté, Padura admet qu’il est utile d’avoir un ami dans la place – pour se faire soigner plus facilement. Oui, le tableau qu’il dresse de son pays est sombre; Il est surtout réaliste, et c’est parce qu’il y vit qu’il peut en parler, qu’il peut aussi parler des écrivains qu’ils admirent et dont le talent n’a pu s’épanouir – écrire et publier à Cuba, toute une histoire. Padura voudrait d’ailleurs, quand il est interviewé, que les journalistes le considèrent comme un écrivain « ordinaire », comme Paul Auster, c’est à dire qu’on lui pose des questions littéraires, et pas des questions sur la politique cubaine. Etre écrivain, ce n’est pas être un spécialiste politique ou économique.

Il nous parle aussi de la genèse de ses oeuvres – ou comment est né Mario Conde, pourquoi il lui a fait quitter la police pour en faire un détective privé. Il nous parle aussi plus longuement de L’homme qui aimait les chiens, des cinq années de travail qu’il lui a fallu pour écrire ce roman historique, de sa connaissance de l’assassin de Trotski, qui passa les dernières années de sa vie à Cuba – et cette phrase est terriblement restrictive par rapport aux émotions exprimées par Padura, par la douloureuse prise de conscience de tout ce qui a été caché, de tout ce qui l’est encore à Cuba, pour peu que l’on ne lise que les organes officiels. Encore faut-il avoir la chance d’accéder à d’autres médias. Il nous parle aussi de pourquoi écrire, cette question que l’on pose souvent, et surtout, pourquoi avoir écrit ce livre, pourquoi avoir écrit ce sujet – voir l’écriture d’Hérétiques, qui s’imposa à lui juste après l’homme qui aimait les chiens.

J’ai failli oublier de parler du base-ball, ce sport national dont il est fan, et son père avant lui, au point de rêver que son fils aîné devint un excellent joueur de pelota. Il nous parle des clubs pour lesquels leurs coeurs battirent, mais aussi du désamour actuel des cubains au profit du football, sport qui n’est pourtant pas très pratiqué sur l’île.

L’eau de toutes parts ou la déclaration d’amour d’un auteur à son île, son quartier, qui se termine par une évocation de « Notre Havane quotidienne ». J’espère que cet ouvrage ne touchera pas seulement les lecteurs de Padura, mais aussi ceux qui veulent mieux connaitre Cuba.

La vague arrêtée de Juan Carlos Mendez Guedez

Présentation de l’éditeur :

Magdalena a quitté le Venezuela pour Madrid, elle est devenue une enquêtrice réputée, tout va bien pour elle, à l’exception d’un amant envahissant et indiscret. On lui propose une nouvelle affaire : un homme politique madrilène lui demande de retrouver sa fille et de la lui ramener, elle aurait été enlevée et retenue à Caracas. Magdalena est sûre de ses compétences et elle a une arme secrète : des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne, bref elle est un peu sorcière et a des intuitions salvatrices.
Mais rien ne va se passer comme prévu, sa magie est intermittente et Caracas, la ville la plus dangereuse du monde, a beaucoup changé. De surprise en surprise, nous allons nous plonger dans une ville en crise et être confrontés à sa faune dangereuse.

Merci aux éditions Métailié et à Babelio pour ce partenariat.

Mon avis :

Vous allez rire (ou pas) : je n’avais lu que de manière très superficielle le quatrième de couverture avant de solliciter ce livre pour la dernière masse critique proposée par Babelio. J’ai simplement retenu la maison d’édition (que j’apprécie énormément), l’auteur (Les valises, son précédent roman, m’avait surprise) et le contexte : le personnage principale est une enquêtrice. J’avais complètement occulté le fait qu’elle possédait des dons « que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne » et je n’avais pas vraiment regardé la couverture. Vous l’aurez compris, la sorcellerie me met mal à l’aise. La question n’est pas d’y croire ou non, la question est qu’il est des personnes qui y croient, qui pratiquent – et cela suffit à ne pas me rendre sereine face à cette lecture. Et j’ai aimé quand Magdalena met les points sur les i, quand elle retrouve celle qui l’a initié, formé : pas de sacrifices, quels qu’ils soient. Faire couler du sang, c’est faire souffrir, et l’on n’obtient pas ce que l’on veut en faisant souffrir autrui, fût-ce des animaux. A méditer, et pas seulement en cas de sorcellerie.

En effet, la violence est omniprésente au Vénézuéla. La police ? Peu fiable. Le gouvernement ? Tant que l’on est dans ses petits papiers, tant mieux. J’ai eu l’impression qu’être vénézuélien, c’est chercher à se faire le plus discret possible, tenter de trouver tous les moyens pour survivre – ne pas se prendre une balle perdue, ne pas se retrouver au milieu d’un règlement de compte ou pire, ne pas servir de bouc émissaire. Quand Magdalena, pour enquêter, retourne dans son pays, elle ne le reconnaît plus, elle ne se reconnaît plus vraiment, elle ne se sent plus capable de faire ce qu’elle faisait quand elle était jeune – elle ne se sent plus aussi combattive, plus aussi prête à prendre tous les risques pour protéger autrui. Qui est-ce, d’abord, autrui ? Begona, la jeune femme qui n’a plus donner de nouvelles depuis un mois ? Ou tous ceux qui vont croiser sa route et l’aider à la retrouver ?

Begona est une jeune fille née dans une famille extrêmement traditionaliste, catholique pratiquante et elle a ressenti, semble-t-il, le besoin de se rebeller. Son père peut le comprendre, lui aussi a été rebelle dans sa jeunesse : il n’est pas allé à la messe pendant six mois. Là, c’est nettement plus grave, puisque la jeune fille s’est envolée pour le Vénézuela, pays où être un touriste étranger est tout sauf une garantie contre les fusillades et les enlèvements.

Magdalena enquête, oui, elle doute (merci à Canaillou d’avoir grignoté la couverture et à Saphir d’avoir sauté sur le clavier et effacer un paragraphe), elle doute de ses pouvoirs, elle craint aussi de passer à côté d’un fait, d’un indice qui lui permettrait de retrouver la jeune fille avant qu’il ne soit trop tard. Pour la ramener au pays, vivante. Pour s’en sortir sans trop de dommage et rentrer au pays elle aussi, ce serait mieux. A ce moment, son amant encombrant qui multiplie les messages amoureux au pays n’est plus vraiment sa préoccupation !

Un roman pendant la lecture duquel il vait mieux toujours être sur le qui-vive (là, c’est Ruby qui vient voir ce que j’écris).

L’automne à Cuba de Leonardo Padura

Présentation de l’éditeur :

L’inspecteur Mario Conde est un peu perturbé : son chef est parti à la retraite, un cyclone menace La Havane, et il découvre que nombre de ses collègues sont corrompus…
C’est décidé, cette enquête sera la der des der. Mais le meurtre atroce d’un ancien homme politique l’entraîne plus loin que prévu.

Mon avis :

Au mois de mai, je n’avais pas eu le temps de lire un roman de Leonardo Padura. Je n’avais pas envie d’attendre mai 2022, par conséquent, j’ai lu L’automne à Cuba (il me reste encore deux romans de Padura dans ma PAL pour l’année prochaine).

Mario Conde a démissionné de la police. Son supérieur, en qui il avait toute confiance, a été évincé de la police, pour ne pas dire qu’il a été mis en examen, soupçonné de corruption. Il n’est pas le seul à être soupçonné de corruption, et les rangs de la police semblent de plus en plus clairsemés. Mais à Cuba, on ne démissionne pas comme cela, et la démission du Conde ne sera accepté que s’il résout une dernière enquête. Il a trois jours pour trouver qui a tué un ancien homme politique, revenu au pays depuis peu.

Ce n’est pas tant l’enquête policière qui est importante, que Mario Conde et Cuba. A l’aube de ses trente-six ans, Conde se livre à un bilan de sa vie, de ses rêves et de ses espoirs déçus. S’il se souvient des raisons qui ont fait de lui un policier, c’est bien qu’il n’ait pas oublié ce qui l’a contraint à arrêter ses études et à entrer dans la police. Ses rêves, c’était également les rêves de tout un peuple, le rêve d’un avenir meilleur, un avenir promis par leurs dirigeants, leurs hommes politiques qui avaient tout planfié scrupuleusement. Ceux-ci sont aujourd’hui en prison, au placard, ou à l’étranger – l’Espagne ou les États-Unis, c’est selon les opportunités et le degré de courage.

Mario est toujours entouré de ses amis, qui semblent toujours en sursis comme El Flaco, qu’une guerre qui n’était pas la sienne a envoyé dans un fauteuil roulant, ou El Rojo, qui cherche encore sa voie religieuse et pense l’avoir trouvée. Il est encore des gens de bien à Cuba, comme ce critique d’art, qui a été placardisé et a continué à travailler dans le seul poste qu’on lui a permis d’obtenir, et qui a rempli ce poste (que d’aucuns auraient jugé minable) avec la même honnêteté que lorsqu’il était au sommet de son art. Je compte aussi le père de la victime, botaniste de son état, qui assiste impuissant à tout ce qui se passe, de l’assassinat de son fils à la destruction future de son jardin par ce cyclone qui menace La Havane.

Le meurtre sera résolu. Ce n’est pas pour autant que Mario Conde sera satisfait.

L’automne à Cuba – un roman qui porte très bien son titre.

Philip Jackson, David Suchet

 

Rien à perdre de Robert Montana

Présentation de l’éditeur :

Trois quinquagénaires se retrouvent lors d’une réunion d’anciens élèves d’un lycée de Buenos Aires. Wave, rocker fainéant, convainc deux de ses vieux camarades de partir en week-end sur une plage en Uruguay. À bord d’une vieille Ford Taunus, Mario, Le Nerveux et Wave prennent la route. Au lieu de retrouver leur adolescence, c’est rapidement leur présent qui s’impose : l’un vit encore chez sa mère, l’autre risque de divorcer et le rocker vient d’apprendre que sa femme le trompe (avec un gars « qui passe son temps au gymnase et écoute Shakira. Shakira ! Tu y crois, toi ? »). Accompagnés d’une jeune autostoppeuse très enceinte, entre moqueries et petites misères, tout bascule au moment où l’un d’entre eux transpire trop en passant la frontière…

Mon avis :

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

A quoi tient la lecture, parfois… En lisant ce titre, je pensais irrésistiblement à une chanson de Michel Berger et Luc Plamondon. Aucun rapport, si ce n’est le titre.

Tout avait pourtant bien commencé, ou presque bien. Nous suivons trois amis d’enfance qui décident de partir en vacances ensemble, quelques jours, comme cela, en Uruguay. Quelle drôle d’idée ! Puis, quand on gratte un peu, l’on découvre qu’ils ne se sont pas vus depuis longtemps, que leurs vies ont mené des chemins bien séparés, et l’on en vient à se demander comment ils ont pu être amis et comment ils le peuvent encore !

Chacun a ses propres soucis. Mario vit toujours chez sa mère, il ne parvient pas à échapper à sa coupe, et le téléphone portable ne crée pas un lien entre eux, il asservit Mario qui se prend à rêver, parfois, avant que ce qu’il considère comme une obligation ne le rattrape. Le Nerveux, lui, est séparé de sa femme et de ses enfants. Il a beau tout faire pour renouer les liens, rien n’y fait, ses enfants ne veulent même pas répondre à ses messages. Je le plaindrai presque, devant son incapacité magnifique à se remettre en cause, à ne pas comprendre la douleur qu’il a semé derrière lui. Comme l’on n’a quasiment que son point de vue, l’on peut craindre que la vérité ne soit pire encore. Reste Wave, le personnage principal, l’instigateur de ces vacances en Uruguay qui tournent au road-trip. Il est un rocker, un vrai de vrai, qui cache sa calvitie sous une perruque dont il ne se sépare pas, même en vacances. Il a plein de projets. Faire soigner sa fille ! Celle-ci, souffrante, a besoin d’un traitement onéreux, que papa ne peut pas lui offrir. Que ne ferait-on pas pour son unique enfant ? Que ne ferait-o pas pour se donner bonne conscience, surtout, parce que ce n’est pas exactement pour payer le traitement de sa fille que Wave a pris la route vers l’Uruguay, et transpire abondamment avant de passer la frontière.

Ce n’est pas que les héros sont fatigués, c’est plutôt qu’ils n’ont jamais été des héros. Ils se retrouvent face à une situation qu’aucun d’entre eux n’avait imaginé, surtout pas Wave, et ils doivent faire de leur mieux pour tâcher de s’en sortir, si possible sans trop de dégâts. Le bleu des mers a été remplacé par le blanc de la drogue et le noir le plus profond. Malgré tout, l’humour est là, bien présent, parce qu’à force de se demander ce qu’ils font là, ils vont bien trouver un sens à leurs pérégrinations !

Et puisqu’elle m’a trotté dans la tête tout en écrivant, « Quand on n’a plus rien à perdre », par France Gall et Daniel Balavoine.

La raconteuse de films d’Hernan Rivera Letelier

édition Métailié – 144 pages.

Présentation de l’éditeur :

María Margarita a dix ans quand on découvre qu’elle a un talent tout particulier pour raconter les films : détails, mimiques, costumes, la petite sait si bien y faire qu’elle devient très vite une star dans son village. Désormais, elle sera Morgane Féduciné, la raconteuse de films.

Mon avis :

Je peine à lire espagnol et sud-américain, et cet après-midi, alors que j’étais auprès de Nougat et Célestine, j’ai lu La raconteuse de films, que je m’empresse de chroniquer aussitôt, alors qu’Annunziata n’est pas très loin de moi non plus.
L’héroïne et narratrice se nomme Maria Margarita, prénom imposée par sa mère, parce que son père tenait à avoir une fille et à l’appeler Marilyn, comme son idole, Marilyn Monroe. La mère Maria Magnolia n’a pas cédé. L’héroïne est la raconteuse de films qui donne son nom au livre, et il lui faut bien du talent pour entraîner le lecteur avec elle, lui donner envie d’aller jusqu’au bout de cette histoire tragique, sordide, atroce.
Rien n’avait réellement bien commencé pour l’héroïne, benjamine d’une fratrie de cinq, seule fille, qui dut commencer à se comporter comme une fille quand elle est entrée à l’école. Son père ? Il est infirme à la suite d’un accident du travail. Sa mère ? Elle est partie pour accomplir son rêve, laissant derrière elle ses cinq enfants, elle qui a mis le premier au monde à l’âge de quatorze ans parce que, à l’époque, cela se « faisait » d’être en couple avec un homme qui a un quart de siècle de plus que vous. Ses frères ? Nous saurons en temps et en heure quel sera leur destin, Morgane Féduciné, son pseudonyme de raconteuse, sait ménager le suspens.
Pourquoi « raconteuse de films » ? Le cinéma est la passion du père de famille, mais son infirmité ne lui permet plus d’aller dans les salles obscures. Par conséquent, chacun de ses enfants y va à tour de rôle, selon un principe d’équité, du moins jusqu’à ce que le meilleur « raconteur » soit choisi (certains frères n’étaient pas doués) et que Maria Margarita soit élue « raconteuse de films ». Elle s’investit totalement dans chacun d’eux, dans la voix, dans le chant, dans la gestuelle puis les costumes ensuite.
Oui, tout ne finira pas bien, puisque la télévision finira par arriver même dans les endroits les plus reculés du Chili. Et c’est une Maria Margarita, seule habitante survivante de cette mine qui joue les guides touristiques et raconte, inlassablement, le passé de cette mine pour ceux qui n’ont pas connue cette époque, pour ceux qui ne peuvent pas croire qu’une telle pauvreté était possible, pour ceux qui pensent que cette femme qui se rejoue sans cesse le film de sa vie, est folle.

Alors, cela ne vous prendra pas très longtemps, le livre ne mesure que 144 pages, mais n’hésitez pas à venir au Chili pour écouter les histoires de Morgane Féduciné.

Negra Soledad de Ramon Diaz-Eterovic

Présentation de l’éditeur :

Heredia, le détective privé des quartiers populaires de Santiago, vient de se décider à mettre fin à sa solitude de célibataire : il va enfin se marier – à reculons. C’est alors qu’Alfredo, son ami avocat, est retrouvé mort. Depuis peu, il avait été engagé par les habitants d’un village du nord du Chili, aux prises avec une exploitation minière polluante bien décidée à exproprier tout le monde. Entouré de ses complices de toujours, Simenon, son chat et confident, Anselmo, le kiosquier turfiste, et la commissaire Doris qui aimerait tant trouver une place auprès de lui, Heredia découvre l’ampleur des problèmes environnementaux au Chili, et leurs dénouements souvent tragiques : soif de lucre des entreprises, contamination des sols, indulgence coupable des autorités, spoliation des paysans. Heredia, c’est l’âme nostalgique d’un Santiago qui n’existe plus, les rêves brisés d’une génération sacrifiée, mais c’est aussi l’histoire chilienne revue et corrigée par un justicier mélancolique et intègre. Et toujours aussi allergique aux ordinateurs…

Mon avis :

Livre acquis pendant le confinement de l’année dernière et lu aujourd’hui.
Heredia est un détective que j’ai découvert par cette enquête, et que j’aurai aimé relire rapidement, si ce n’est que je n’ai trouvé aucun des livres de Ramon Diaz-Eterovic dans les trois librairies que j’ai parcourus samedi dernier. Il vit seul avec Simenon, son chat, avec lequel il entretient un dialogue nourri et désabusé. Sa vie sentimentale ? Des femmes ont marqué sa vie, dont Griseta, dont il se souvient encore avec nostalgie, bien qu’il ait tourné la page. Doris, commissaire de police, attend toujours qu’il réponde à sa proposition – et lui de réfléchir, d’hésiter, parce que franchir ce pas, c’est changer radicalement sa façon de vivre, même s’il ne s’agit ni pour lui ni pour Doris de se jurer de rester ensemble « pour la vie ». Non, il s’agit de rester ensemble jusqu’à ce que leur union ne tienne plus, jusqu’à ce qu’ils se soient lassés l’un de l’autre. Programme courageux s’il en est.
Ce qu’Heredia n’avait pas prévu, c’est qu’Alfredo Razetti, son ami avocat, serait assassiné. L’enquête piétine, faute de piste. Heredia n’a pas l’intention de laisser la mort de son ami impuni, et pour cela, il prendra des risques, remuera non seulement la boue, mais aussi les alliances magouilleuses nouées dans l’ombre entre dirigeants bon teint et malfrats. Trouver qui a assassiné et commandité l’assassinat de son ami prendra du temps. De même, il n’est pas question pour Heredia de laisser de côté ceux pour qui son ami enquêtait, ceux pour qui il avait pris des risques, ces modestes villageois dont les terres sont polluées, spoliées, sans scrupules, mais avec des méthodes à la fois musclées et insidieuses.
Il existe encore des êtres intègres, qu’ils soient kiosquier, avocat, détective ou policier. Je dis « êtres » parce que le mot recouvre à la fois les hommes et les femmes. Doris, l’éternelle fiancée d’Heredia, ni Adriana, qui le loge pendant ses pérégrinations, ne déméritent, prenant des risques pour que la justice puisse être rendue.

Negra Soledad – un roman qui n’a pas peur de se confronter à la noirceur humaine.

Les jeunes mortes de Selva Almada

Présentation de l’éditeur :

Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des “faits divers”, comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux. Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain. Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires, moins pour trouver les coupables que pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité. À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, nécessaire, engagé, personnel aussi. Mais c’est surtout un récit puissant, intense, servi par une prose limpide.

Mon avis :

Il faut faire attention aux mots que l’on emploie, aux mots que certains ne veulent pas employer, avançant des arguments pour, contre, à grand coup de code pénal et d’étymologie. Et pendant que l’on se bat, en France, à coup de mots, les faits n’avancent pas. Le quatrième de couverture le dit, et j’espère bien que c’est vrai : « À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008) ». Féminicide. Le mot est dit. Fait de tuer une femme parce qu’elle est une femme.

Selva Almada a retenu le destin de trois femmes. Elle donne d’autres noms, à la fin du livre, ceux des dix femmes qui ont été tuées en un mois en Argentine, parce qu’elles étaient des femmes. Il est important de donner les noms, de dire ce qu’elles ont souffert avant de mourir, de ne pas fermer les yeux, de ne pas teinter leurs morts avec les mots de « crimes passionnels ».

Andrea, Maria Luisa, Sarita. Toutes les trois ont été assassinées. Pour les trois jeunes femmes, on n’a jamais identifié le coupable. Il y a eu des pistes, des interrogatoires, une enquête de police qui a parfois duré très longtemps. Et rien. Certaines scènes peuvent choquer notre « culture policière », comme le fait de faire défiler les proches pour voir le corps d’Andrea. Sa soeur Fabianna va même chercher le petit ami d’Andrea, parce qu’elle est persuadée qu’il est le meurtrier (il était jaloux et possessif, comme beaucoup trop d’hommes) pour lui montrer le cadavre d’Andrea : sa réaction convaincra Fabianna de son innocence. Pas les policiers, évidemment, mais l’enquête l’écartera de la liste des suspects.

Selva Aldama ne cherche pas les coupables, elle rappelle le souvenir des disparues. Elle retourne sur les lieux où ses trois femmes sont mortes, ou bien là où leur corps a été retrouvé. Elle consulte une voyante aussi, pour entrer en contact avec l’âme des disparues. Je dis « âme » parce qu’il ne s’agit pas de les interroger, mais de saisir ce qu’elles ressentent. Autre fait qui peut choquer la culture policière rationnelle : la famille de Sarita a identifié un « tas d’os », et a émis des doutes sur le fait que ce soit bien Sarita – Sarita, que son mari trouvait trop belle pour un travail de femme de ménage, alors il l’a forcé à se prostituer, Sarita, donc, identifiée sur la base du plombage de ses dents, et dix ans plus tard, sa famille obtiendra d’exhumer son corps, pour découvrir, grâce au test ADN, que ce n’est pas Sarita qui est enterrée là. Qui est donc cette jeune femme, que personne n’a réclamé, dont personne n’a signalé la disparition ? Personne ne le sait.

Selva Almada, dans ce roman documentaire, rappelle ce qu’il est important de retenir, tout le contraire de ce que l’on nous a seriné toute notre enfance ou presque. Oui, l’agresseur est la personne que l’on connaît, la personne qui paraît pourtant sympathique, pas le sinistre inconnu qui risque de surgir au coin d’une rue. Elle montre aussi toutes les incivilités que subissent les femmes, toutes les contraintes que certains compagnons leur imposent, réifiant leur compagne. Lutter doit être collectif, agir vraiment, et c’est ce que « les jeunes mortes » nous rappelle.

L’Amant de Janis Joplin par Élmer Mendoza

Présentation de l’éditeur :

Dans le Triangle d’or de la marijuana, le Sinaloa, le jeune David, un peu attardé et naïf, est capable de tuer un lièvre d’un lancer de pierre. Ce qui en fait, malgré lui, un joueur de baseball convoité. À la fête du village, il danse avec une fille interdite, réservée au fils d’un trafiquant. Bagarre. David tue son agresseur. Son père passe un accord avec le trafiquant et l’éloigne. À Los Angeles, il est dragué par une fille qui l’emmène dans sa chambre, le déniaise puis le met à la porte en lui disant qu’elle s’appelle Janis Joplin. Il en tombe éperdument amoureux, se fait virer de son équipe de baseball pour alcoolisme et renvoyer au Mexique. David n’est pas armé pour faire face aux barons de la drogue du Sinaloa. Tout explose autour de lui, dealers, policiers corrompus, guérilleros au coeur pur, femmes fatales et même une voix intérieure. Sa vie devient une course d’obstacles, une fuite continuelle ponctuée de coups de chance. Il va de catastrophe en catastrophe, de situation dangereuse en menaces de mort. Mais il n’a qu’un seul objectif : retrouver son amour, Janis Joplin.

Merci à Netgalley et aux éditions Métaillié pour ce partenariat.

Mon avis :

Comme j’ai eu du mal à terminer ce livre ! Je l’ai pourtant fait, et je dois dire que je n’ai pas vraiment apprécier cette lecture. En fait, dès la moitié du livre j’étais perdue, complètement. Nous sommes au Mexique, la corruption règne, le trafic de drogue règne. Ne pas compter sur la police, surtout pas. Ne pas compter sur la justice. Ne surtout pas compter sur les serments qui pourraient être faits – trafiquants, caïds ne sont pas là pour tenir leurs promesses, plutôt pour trouver un moyen de les contourner.

Dis ainsi, elle pourrait être riche et intense, cette histoire de David, jeune homme attardé dont la vie n’est qu’une succession de catastrophe. Attardé, et atteint peut-être aussi de troubles mentaux, lui qui entend une voix, sa « partie réincarnable », jamais de bons conseils. Il tombera de Charybde en Scylla, et il ne sera pas le seul, tant la violence et la cruauté sont omniprésentes. J’ai très vite aussi renoncé à distinguer les personnages entre eux. Mis à part David et sa cousine, ils m’ont tous semblé cruellement interchangeables. Je m’attendais à lire un roman déjanté, je me suis surtout retrouvée à lire un roman qui part dans tous les sens, qui va de rebondissements en rebondissements brouillons. David a beau poursuivre une idée fixe, les liens entre tout ce qui lui arrive est compliqué à trouver. J’ai aussi été déçue, finalement, de la si courte présence de Janis Joplin dans l’oeuvre, mais j’ai savouré les rares moments où elle apparaissait.

Pour terminer, un peu de musique.

Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat

édition Métailié – 304 pages

Présentation de l’éditeur :

Pour fuir le poids de sa famille, Emilio Ortiz arrive du Chili à Paris pour étudier la linguistique. Il est gardien de nuit dans un petit hôtel du quartier Montparnasse et il y fait la connaissance de personnages hauts en couleur, journalistes célèbres, petits truands ou femmes fatales. Il passe ses journées à essayer de comprendre qui est la fille avec laquelle il vit près d’un cimetière de banlieue mais elle disparaît mystérieusement. Il se lance dans une quête obsessionnelle de son amour perdu. Il reprend brutalement contact avec la réalité lors d’un voyage à Santiago, ses parents sont séparés, sa mère sombre doucement dans la dépression et un alcoolisme discret. Quant à son père, il vit avec une jeune femme et gagne beaucoup d’argent avec des gens suspects. Il est en relation d’affaires avec la hiérarchie de la dictature pinochetiste, ce qui conforte le mépris dans lequel il le tient. Soudain un drame va pousser Emilio à agir. Il se lance dans une enquête policière qui lui révèle le destin de son père. Entre Paris et Santiago du Chili, un roman plein d’humour et d’ironie sur les relations complexes entre pères et fils. Une narration sans concession sur comment faire partie d’une famille et d’un pays qu’on rejette.

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

C’est un livre curieux que nous avons là, un livre en deux parties, un livre en deux sujets, et j’ai été amenée à préférer l’un à l’autre.
Nous suivons Emilio, jeune chilien qui décide de terminer ses études à Paris. Comme l’argent que lui a donné, je ne dirai pas à contre-coeur, mais presque, son père, n’est pas suffisant, il trouve un petit boulot : gardien de nuit dans un hôtel. Alors oui, le lecteur découvrira avec lui la faune nocturne, les petits trafics que le jeune homme ne comprend pas vraiment, les services que l’on peut se rendre, de gardien de nuit à gardien de nuit. il vit des amours avec une jeune serveuse énigmatique, une jeune femme qui, contrairement à lui, n’est que serveuse, pas une étudiante qui finance ses études ainsi. Quand elle s’en va sans laisser d’adresse, il se lance, à retardement, à sa recherche. Il mettra du temps à se décider, et j’ai souvent eu l’impression que la partie parisienne de l’intrigue se situait dans une sorte de brouillard nébuleux. Emilio veut savoir, sait, découvre des faits étonnants et puis il ne se passe pas grand chose, Emilio reste dans la réflexion, la contemplation, comme s’il ne voulait pas franchir réellement le pas et connaître toute la vérité.
Au Chili, il agit tout autrement. Il s’oppose à son père, il apprécie très moyennement sa séparation, son remariage avec une jeune femme « extrêmement cultivée », certes, mais surtout plus jeune, et plus belle que sa propre mère. Il n’apprécie pas non plus les secrets gardés par son père sur sa vie pendant la dictature, ses accointances avec des membres du régime. S’enrichir sans se salir les mains pendant la dictature était-il vraiment possible ? Non.
Emilio finira par savoir vraiment tout. Je ne dirai pas qu’il prend des risques – il sait parfaitement ce qu’il fait avant de quitter le pays. Définitivement. Sans regret. Ne lui restera, après avoir ainsi fermé toute possibilité de retour, que la nostalgie de ses premières années parisiennes, une vie qui s’écoule lentement, au rythme de la Seine. J’ai presque aimé que cette fin si paisible après tant de rebondissement au pays natal soit plus développée mais, après tout, pourquoi l’aurait-elle été ? Emilio a accompli ce qu’il avait à accomplir, et laisse les autres face à leurs propres tergiversations.