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Indomptable de Vladimir Hernandez

éditions Asphalte – 246 pages

Présentation de l’éditeur :

La Havane, de nos jours. Un jeune ingénieur en électronique, Mario Durán, se retrouve en prison après avoir trafiqué des accès Internet avec son meilleur ami et complice de toujours, Rubén. À leur grande surprise, il est libéré prématurément, à condition de prêter main forte au vol d’un coffre-fort, pour lequel ses compétences techniques et celles de Rubén sont indispensables. Un boulot apparemment facile… ce qui éveille la méfiance de Durán.
À raison. Quelques heures après le casse, il se retrouve enterré vivant dans un parc de La Havane, le cadavre de Rubén à ses côtés. Il n’aura dès lors plus qu’une seule idée : se venger de « l’Homme Invisible », leur commanditaire… Encore faut-il savoir de qui il s’agit réellement.

Préambule :

Je fais une cure de littérature cubaine… Ou presque. Après un début du mois espagnol et sud-américain compliqué, j’ai tenté de lire plus pour chroniquer plus.

Mon avis :

Je crois que ce livre sera ma meilleure lecture cubaine du mois (à l’heure où j’écris ces lignes, il me reste deux livres cubains dans ma PAL). Pourtant, ce n’est pas le meilleur livre que j’ai lu, j’ai vu des défauts : les qualités que j’ai trouvées à ce livre l’ont cependant largement emportées.

Le roman est construit avec des retours en arrière, qui se repèrent très facilement. Ils concernent la jeunesse de Durán, ou ce qui l’a conduit en prison – un malheureux concours de circonstances.

En revanche, ce n’est pas un concours de circonstances qui le fait sortir de prison, mais son ami et alter ego Ruben. Après dix-huit mois de taules, dix-huit mois qui se sont passés plus ou moins douloureusement – là encore, il peut remercier Ruben, qui lui a fait parvenir des cigarettes devenues monnaie d’échanges pour se procurer des éléments indispensables pour vivre – il sort en conditionnel, parce que ses talents sont nécessaires pour un coup facile.

Quand le lecteur arrive à ce moment du retour en arrière, il sait déjà comment s’est terminé ce « coup facile » – trop facile aux yeux de Durán qui en a trop vu en prison pour ne pas avoir développé une certaine méfiance, lui qui a passé dix-huit mois à se méfier de tous, à faire attention à tout. La scène d’ouverture du roman est une scène choc, et le lecteur se doute bien que le récit n’ira pas en s’affadissant – Durán ne pratique pas le pardon, n’envisage pas non plus de se mettre au vert, ou de disparaître. Non, il veut savoir qui a ordonné ce qui s’est passé. Se venger et venger Ruben sont des évidences pour lui.

Alors qu’il met tout en oeuvre pour parvenir à ses fins, nous découvrons son passé, et avec lui, la vie à Cuba – la vie de son père aussi, ancien soldat brillant à qui il ne faut surtout pas chercher des noises, père qui a appris à son fils à bien tirer – une compétence toujours utile. Sa mère ? Elle entre dans l’histoire cubaine, faisant partie de ces centaines de cubains qui prirent la mer pour quitter le pays. Son fils ? Un regret éternel de l’avoir mis au monde. Son père a donc fait sans elle – ni l’un ni l’autre n’avait le choix. Durán fit de brillantes études – qui ne lui permirent pas, non plus qu’à Ruben de bien gagner sa vie. L’autre exemple de l’immense déficience du système cubain est la situation de son ami chirurgien, un des meilleurs du pays d’après Durán – et quand bien même il serait juste « moyen », il serait tout de même chirurgien – qui ne gagne pas suffisamment pour changer la batterie de sa voiture. Il aidera Durán de son mieux, sincèrement, contre de l’argent certes, mais sans chercher à le trahir, ni à profiter de lui.

Le retour dans le passé c’est aussi retrouver son père, découvrir dans quel état il est, et qui s’occupe de lui : avec Dunia, c’est une autre facette de Cuba que l’on découvre – tout le monde n’a pas le droit d’habiter La Havane, et les bidonvilles sont une réalité. Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter Durán et sa vengeance – il faut dire que ceux à qui il a à faire ne font pas grand cas de la vie humaine, et n’ont aucune difficulté à continuer leur vie. Durán non plus, en justicier solitaire qui n’est pas sans me rappeler le héros de Santa Muerte de Gabino Iglesias, si ce n’est qu’il est encore plus seul, si c’est possible : tous les deux cherchaient surtout à bien vivre, à mieux vivre, dans des pays qui ne le permettent pas vraiment.

Indomptable – un roman plus facile à lire que je ne l’aurai cru, sans doute à cause de la construction soignée du roman et de son style, qui raconte en douceur une histoire cruelle.

Les brumes du passé de Leonard Padura

éditions Points – 448 pages.

Présentation de l’éditeur :

Mario Conde a quitté la police. Il gagne sa vie en achetant et en vendant des livres anciens, puisque beaucoup de Cubains sont contraints de vendre leurs bibliothèques pour pouvoir manger. Le Conde a toujours suivi ses intuitions et, ce jour d’été 2003, en entrant dans cette extraordinaire bibliothèque oubliée depuis quarante ans, ce ne sont pas des trésors de bibliophilie ou des perspectives financières alléchantes pour lui et ses amis de toujours qu’il va découvrir mais une mystérieuse voix de femme qui l’envoûtera par-delà les années et l’amènera à découvrir les bas-fonds actuels de La Havane ainsi que le passé cruel que cachent les livres. Leonardo Padura nous parle ici de ce qu’est devenue Cuba, des désillusions des gens de sa génération, « des Martiens » pour les plus jeunes mieux adaptés à l’envahissement du marché en dollars, aux combines et à la débrouille.

Préambule : ce mois-ci, Padura et moi nous ne nous quittons plus. C’est ma quatrième lecture de ce romancier, et le sixième tome des aventures de Mario Condé (j’ai lu les tomes un à trois, et cinq, et abandonné la lecture du tome 4 – voilà pour l’historique littéraire).

Mon avis :

Nous sommes ici dans le sixième tome des aventures de Mario Condé, et si je ne me souviens pas trop du tome 5, qui mettait en scène rien moins que le souvenir d’Hemingway, force est de constater que Mario a changé depuis le premier tome de ses aventures. Il n’est plus policier, mais travaille dans le commerce du livre, avec un associé haut en couleurs. Tamara, son rêve de jeunesse ? Elle est désormais sa compagne – pas sa femme, si cela devait arriver, elle se questionnerait sur Mario. Treize ans après son départ de la police, Mario se questionne encore sur ce qui l’a fait rentrer, j’allais dire dans les ordres, je corrige en « dans les forces de l’ordre » : il trouvera la réponse dans ce tome.

Lui et son associé ont en revanche trouvé une magnifique bibliothèque, dont l’évocation, l’énumération des œuvres contenues servira autant l’intrigue que le bilan des grandes heures de la culture cubaine – qui part légèrement à vau l’eau puisqu’aujourd’hui, pour vivre, les cubains doivent vendre leur bibliothèque. Non seulement Condé , qui traîne toujours derrière lui les souvenirs de sa première enquête, éprouve une admiration profonde pour les oeuvres réunies par trois générations de collectionneurs, oeuvres qui, depuis quarante ans, dorment dans cette bibliothèque soigneusement entretenus. Ce que Mario n’avait pas prévu, c’est de partir sur la trace d’une chanteuse des années cinquante, Violeta del Rio, dont le seul et unique enregistrement réveillera les instincts de policier – jamais perdu, quoi que l’on dise.

Face A, face b : j’ai aimé le découpage de l’oeuvre. Entre les deux, la faille qui emporte tout : un meurtre, suivi d’un second. Bon sang, que cache cette bibliothèque, et que cache la disparition de Violeta ? Plus que jamais, Mario veut savoir, lui qui paiera largement de sa personne pour cela. Passé, présent, les temporalités se mêlent à la recherche d’une vérité, et parmi ses vérités, nous découvrons, rythmant le récit, les lettres jamais postées d’une femme (on découvre assez facilement laquelle) à son amant qui l’a abandonné. Les cubains fuient, ont fui, fuiront, comme l’illustrent les enfants de Dyonisio, ou, avant eux, les légitimes propriétaires de la bibliothèque. Ils fuiront pour éviter de gros ennuis, ils fuiront pour avoir une vie meilleure, ils fuiront aussi, parfois, en renonçant à des rêves.

Ce roman m’a questionné, parce qu’il aborde, justement, le thème de ce que l’on veut vraiment faire de sa vie. Il est des femmes qui se sacrifient par amour – et même si elles ont vu leur existence ainsi, la réalité est bien plus compliquée que cela. Ce n’est pas seulement une figure littéraire, que celle de la femme de l’ombre (ou la maîtresse, pour faire simple) qui vit à côté du grand homme, de sa légitime épouse, de leurs enfants qui, eux, auront un avenir tout tracé, c’est aussi une réalité que l’on voit moins, je l’espère, dans le monde contemporain. Il est aussi des femmes qui renoncent à une carrière artistique par amour pour un homme, et j’arrive à un autre questionnement : un homme vous aime-t-il vraiment quand il vous demande de renoncer à votre art ? Et, tel Violeta, aimait-elle réellement chanter ses chansons d’amour triste puisqu’elle a tout envoyé promener pour être avec l’homme qu’elle aimait – veuf, âgé et très riche ? Au cours de son enquête, Mario retrouvera les témoins de cet époque, qui ont maintenant entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix ans, verra ce que l’âge, les épreuves ont fait sur ses corps. Il verra ses chanteuses, ce qu’elles sont devenues, celles qui avaient vu en Violeta une rivale, ou une amie. Je mentionnerai simplement Fleur de Lotus, devenue Carmen, qui vit, avec sa nièce, du mieux qu’elle peut dans un pays de plus en plus pauvre, et tient un discours sur sa jeunesse, ce qu’elle a fait pour vivre, assez détonnant.

Le passé, et aussi le présent : je dois dire que j’ai pris plaisir à savoir ce qu’étaient devenus les compagnons de route, du Condé : son ancien adjoint, qui ne peut que constater que son ancien supérieur a gardé toutes ses qualités d’enquêteur, même si elles sont parfois dérangeantes, son ancien supérieur, qui quitta la police et vit désormais grâce à l’argent que ses filles lui envoient tous les mois, sa retraite ne lui permettant rien du tout, et surtout, son ami El Flaco, qui n’en finit pas de supporter un corps qui n’est que souffrance – mais que serait la vie de Condé sans lui et sa mère José ?

A ce jour, Les brumes du passé est mon enquête préférée de Mario Condé.

Rio negro de Mariano Quiros

Présentation de l’éditeur :

Le río Negro, dont les flots autrefois sauvages inspiraient toutes sortes de légendes, n’est plus à présent que l’ombre de lui-même : ses eaux polluées se contentent de charrier péniblement déchets et cadavres. Un couple d’intellectuels reconnus est pourtant parvenu, durant une vingtaine d’années, à vivre paisiblement aux abords de cette rivière encombrée de secrets. Mais un jour, à vouloir « faire l’éducation » de leur fils, un adolescent aussi apathique qu’introverti, le père de cette petite famille sans histoire découvre que la mort peut surgir de sources étonnamment proches… Les deux hommes se trouvent alors pris dans un engrenage sanglant digne d’un film noir des frères Coen. Macabre et burlesque.

Mon avis :

Tout d’abord, ne confondons pas l’argentin Marianos Quiros et le costaricain Daniel Quiros – je recommande très fortement les ouvrages de ce dernier. Pour Rio Negro, vous pouvez sans problème passer votre chemin.

Je n’ai vraiment pas grand chose à dire sur ce roman, si ce n’est que les promesses de la quatrième de couverture ne sont pas tenues. Et ne venez pas me dire qu’il ne faut pas lire la quatrième de couverture, il faut tout de même savoir de quoi parle le roman.

Le narrateur est un intellectuel totalement imbu de lui-même, qui a des idées très arrêtées sur l’éducation qu’il doit donner à son fils. Problème : le fiston a 18 ans, et à mes yeux, ressemble plus à un mélange d’ado de 14 ans en pleine croissance et de bébé à sa maman, dont la nourriture est le centre de la vie. Le papa a des idées très arrêtés sur ce qu’un garçon de 18 ans devrait avoir, et ce, il le juge à l’aune de sa propre expérience et d’études sociologiques dont je lui laisse l’entière responsabilité. Bilan : il fera n’importe quoi, et son fils Miguel ne pourra pas faire grand chose pour empêcher quelques incidents (allez, ne dévoilons pas tout) : papa a le tact d’un tank lancé à pleine vitesse, et l’hygiène de vie d’un hippie aimant à faire des découvertes. I

Ce qui leur arrive est finalement très classique – du déjà vu, du déjà lu, et bien mieux. Macabre ? Oui. Burlesque ? Pas vraiment. Personne n’est à la hauteur de ce qui se passe, sauf Ida, leur femme de ménage. Je me verrai bien récrire le livre de son point de vue, ou bien imaginer une suite dont elle serait l’héroïne, elle qui a eu tant à faire avec monsieur, son fils, la copine du fils, et le policier venu enquêter. Enfin, policier, il faut le dire vite, il ressemble plus à un policier corrompu qu’autre chose, lui dont la soeur et la fiancée ont de drôles d’activités nocturnes.

Ema, la mère, est elle aussi intéressante, par tout ce qu’elle ne fait pas, ne dit pas. Oui, elle est absente, et c’est d’ailleurs en son absence que le père  se permet de faire ce qu’il a fait – d’un côté, il n’y a pas de mal à organiser une petite fête, non ? De l’autre, le but est aussi de la rassurer quand elle appelle – toujours prendre soin de son fils, toujours. Puis, elle est un paradoxe à elle seule, elle qui a vécu le plus grand drame de sa vie au bord du Rio negro, et vit depuis vingt ans sur ses rives.

Parlerai-je aussi, un peu, de la jeunesse ? Cela me permettra d’étoffer cet article ! Entre le fiston, qui a subitement une vocation d’écrivain, que maman encourage, ou d’architecte, ou de je ne sais plus trop quoi encore, tout en passant son temps vautré devant la télévision ou devant son ordinateur, et Mariel, sa « copine » qui fait architecture parce qu’elle a aimé Woody Harrelson dans le rôle d’un professeur d’architecture (je suis bien d’accord avec les personnages, cet acteur n’a pas la carrière qu’il mérite), on ne peut pas dire qu’elle soit dynamique. J’ajoute qu’après ce qui s’est passé dans ce volume, Miguel devrait subir des années de thérapie pour se remettre – voir plus si affinités.

Et je me dis, à nouveau, que ce livre aurait pu être drôle. Et je cherche encore la lecture coup de coeur de ce mois espagnol sud-américain 2020.

Vents de carême de Leonardo Padura

Présentation de l’éditeur :

« Voila l’histoire : une prof de lycée, 24 ans, militante de la Jeunesse communiste, célibataire. On l’a tuée, asphyxiée avec une serviette. » Mario Conde écoute le commissaire d’un air las. Sale affaire. Pour la résoudre, il lui faut garder la tête froide. Ce qui est loin d’être facile quand son coeur s’enflamme pour une saxophoniste rousse qui va compliquer bien des choses …

Mon avis :

J’avais pourtant dit que je ne relirai pas de romans de Léonardo Padura avant un certain temps… et j’ai enchaîné le tome 2 des enquêtes de Mario Conde après le tome 1. J’avais déjà lu le 3, et je l’avais si peu apprécié que j’avais renoncé à le chroniquer. Quant au tome 4, je l’ai purement et simplement abandonné en cours de route, alors que j’étais dans un bus me menant à Rouen.

Ai-je aimé ? Non, pas vraiment. Ce roman comporte une certaine langueur, comme si Conde ne s’était toujours pas remis de sa précédente affaire, qui l’a vu enterrer certains rêves de jeunesse. L’affaire sur laquelle il est présentement sent très mauvais, et le vent du Carême tourne certaines têtes. Cela nous sera rappeler assez souvent que « l’affaire sent mauvais » et de mon côté, j’avais envie de dire « pas plus que cela », eu égard à un dénouement assez décevant, ne remuant pas autant de choses qu’il était prévu, ou du moins, que l’on pouvait s’y attendre au vue de la position de la jeune victime. Pensez donc ! Une réputation sans aucune tâche, un poste dans un établissement urbain, là même où Conde a étudié – relançant ainsi la nostalgie qui ne le quitte pas. Alors oui, la jeune femme n’est pas du tout celle qu’elle paraissait être, et elle montre assez les failles cubaines. Lissette était une professeure populaire ? Elle se conduisait en copine avec ses élèves, avec plus si affinités, n’hésitait pas à donner les sujets du contrôle à l’avance à ceux avec qui elle était le plus « proche », et n’hésitait pas non plus à être extrêmement proche de tout homme qui pourrait lui procurer des avantages. Une qualité ? Même pas. Ses parents étaient trop occupés pour s’occuper d’elle, sa mère n’éprouve pas de réel chagrin à sa mort, et continue à écrire des articles que je qualifie de « réactionnaires » – et à l’opposé du mode de vie de sa propre fille, qu’elle ne connaissait même pas, d’ailleurs. Son voisin, à qui l’âge n’a pas ôté son humour, dresse d’elle un portrait sans concession, et ne cache pas son absence totale d’émotion face à la mort de cette jeune femme qui se sentait très supérieure aux autres.

Les meilleurs moments sont, finalement, ceux qui ne sont pas liés à l’enquête : la vie et la mort des policiers en dehors du commissariat, les moments que Conde partage avec El Flaco et Josefina, sa mère, qui prend soin de lui comme s’il était son fils, la volonté de Conde d’être enfin heureux. Je n’oublie pas, aussi, les moments où il se retrouve au lycée, à la recherche, finalement, de sa jeunesse, du moment où lui et surtout El Flaco avaient encore des rêves, un avenir.

Un roman policier à lire pour tout ce qui n’est pas policier.

 

Les rues de Santiago de Boris Quercia

édition Le livre de poche – 164 pages

Présentation de l’éditeur :

Il fait froid, il est six heures du matin et Santiago n’a pas envie de tuer qui que ce soit. Le problème, c’est qu’il est flic. Qu’il est sur le point d’arrêter une bande de délinquants, dangereux mais peu expérimentés, et que les délinquants inexpérimentés font toujours n’importe quoi…
Après avoir abattu un jeune homme de quinze ans lors d’une arrestation musclée, Santiago Quiñones, flic à Santiago du Chili, erre dans les rues de sa ville en traînant son dégoût. C’est ainsi qu’il croise le chemin de la belle Ema Marin, une courtière en assurances qui semble savoir beaucoup de choses sur son passé..

Mon avis :

Comme souvent, je ne fais pas les choses dans l’ordre : j’ai lu le tome 2 (le seul disponible à la bibliothèque) et j’ai rencontré l’auteur l’an dernier au salon de Saint Maur des fossés. Celui-ci m’a plutôt conseillé son tome 1 que son tome 3, parce que le tome 3 est (je le cite de mémoire) « sans espoir ». Donc acte pour le jour où je me procurerai et lirai le trois.

Santiago Quinones n’est pas un policier comme les autres. Oui, être devenu policier est un choix, pas de doute là dessus, dû en partie au fait qu’il est doté d’une très bonne mémoire. Mais il est un policier plutôt bordeline. Il n’avait pas prévu de tuer le jeune membre d’un gang au cours d’une arrestation musclée. Il n’avait pas prévu de ne pas se sentir bien du tout après, de se remettre à fumer abondamment, de mettre plus ou moins des distances avec Marina, l’infirmière qui partage, un peu, sa vie, et beaucoup son lit. Il déraille, Santiago, et il parcourt les rues de Santiago du Chili. Il suit même une femme qu’il trouve belle, parce qu’elle a les dents de travers, à une époque où toutes les femmes sont passées par la case orthodontiste. Chacun ses goûts, chacun ses obsessions, et celle de Santiago pour le naturel, pour l’acceptation de sa différence tranche avec les goûts plus stéréotypés d’autres policiers.

Santiago, il a un passé. Il a des parents qui se sont séparés quand il était enfant, une mère qui a travaillé pour se payer son premier salon de coiffure et qui, maintenant, avec son second mari, en possède six – elle a hérité du sens de l’économie de son propre père. Santiago ne garde que de bons souvenirs de son père, qu’il voyait une fois par mois après la séparation de ses parents, un père qui s’est toujours préoccupé de son fils. Santiago a aussi acquis son appartement d’une drôle de manière, en se persuadant que ce qu’il faisait n’était pas « mal »  : ce qui est fait est fait, on ne refait pas le passé, on ne peut même pas l’amender ou s’amender.

La police chilienne est-elle corrompue ? Un peu. Cependant, Quiñones découvrira avec étonnement qu’elle comporte aussi des éléments parfaitement compétents, comme Lopez, et capable aussi de lui venir en aide tout en enquêtant comme Garcia. Quiñones a beau avoir été mis à pied, il continue quand même à enquêter, à tâter un peu, parfois, d’une ligne de coke, à baiser, aussi, sans retenue, à prendre des risques, également, sans s’en rendre compte, sans s’apercevoir dans quel guêpier il s’est fourré.

A la fin de ce premier tome, l’espoir est cependant là, encore un peu, même si cela signifie une sorte d’exfiltration pour Santiago.

 

Le ciel à bout portant de Jorge Franco

édition Métailié – 380 pages.

Présentation de l’éditeur :

Si une des grandes questions de la littérature est comment “tuer” le père, que faire quand son propre père a été le bras droit de l’un des plus grands assassins du pays ? Larry arrive à Medellín douze ans après la disparition de son père, un mafieux proche de Pablo Escobar. À son arrivée, ce n’est pas sa mère, l’ex-Miss Medellín, qui l’attend, mais Pedro, son ami d’enfance, qui vient le chercher pour le plonger dans l’Alborada, une fête populaire de pétards, de feux d’artifice et d’alcool où tous perdent la tête. Larry retrouve son passé familial et une ville encore marquée par l’époque la plus sombre de l’histoire du pays. Il ne pense qu’à fuir son enfance étrange liée au monde de la drogue. Mais il cherche aussi une jeune fille en pleurs rencontrée dans l’avion et dont il est tombé amoureux.

Mon avis :

Jorge Franco est le deuxième auteur colombien que je découvre après Juan Gabriel Vasquez. Le ciel à bout portant est un roman particulier, original, qui nous plonge au coeur de la Colombie.

Sur le roman plane l’ombre de Pablo Escobar. De son vivant, Libardo était un de ses bras droits. Libardo était marié à la belle Fernanda, ex-miss avec lequel il a eu deux fils, Julio et Larry. Puis Escobar est mort, après avoir semé la mort autour de lui. Et Libardo a été enlevé. Douze ans ont passé, et son corps vient d’être retrouvé, mettant un point final… à quoi ? C’est ce que le roman nous dira.
Larry est le fils cadet. Lui est parti, sa vie est ailleurs, en Angleterre, où il a un emploi, un salaire, un appartement. S’il est rentré, il se demande lui-même bien pourquoi. Oui, il s’agit de revoir son frère, sa mère, ses amis, ses grands-parents. Il s’agit aussi de dire au revoir à son père. Écrit ainsi, le roman pourrait passer pour classique, mais non. Nous sommes pris littéralement dans un tourbillon, mêlant passé, passé proche et le présent, cette journée qui changera tout pour Larry.
Le passé, c’est la vie avec son père, juste avant et après la mort d’Escobar, tous ses souvenirs. Une vie aisée, oui, alors que Larry ne connaissait pas – un enfant ne sait pas – la cause de l’aisance financière de ses parents. A l’adolescence, il découvre la violence, la mort qu’Escobar sème autour de lui et dont lui et sa famille ont été jusque là protégés. Jusque là. Et l’emballement des faits qui mèneront à l’enlèvement de son père et à des tentatives pour le libérer, qui génèreront des violences, de l’espionnage, la perte de confiance dans les rares proches, l’isolement, le départ.
Le passé proche, c’est le voyage retour de l’Angleterre à la Colombie, ce pays qui n’est plus vraiment le sien. C’est la rencontre avec Charlie, une jeune femme qui rentre elle aussi au pays et apprend la mort de son père – au regard des indices laissés dans le récit, ce père semblait très aimé et respecté. Unis malgré eux par ce voyage et par leur deuil, Charlie et Larry en viennent à se rapprocher, à se confier des événements de leur vie qu’ils n’ont jamais partagés, et Larry prononce le mot « narco » pour désigner son père.
« Narco » – c’est le présent aussi. La drogue est toujours là, toujours très présente, et j’ai presque eu envie de baffer tous ces jeunes, enfin, pas si jeunes que cela, ce sont des trentenaires, qui absorbent des substances tout sauf licites, et qui font n’importe quoi. Sous son influence ? Oui, mais pas seulement. Leurs vies semblent des fêtes, des courses en avant sans jamais réfléchir aux conséquences de leurs actes, sans jamais envisager le futur. Il ne semble même pas y avoir de différences entre leur génération et celle de Fernanda, qui vit « en suspension », dans un appartement, avec les meubles et les affaires qu’elle a emportés de son ancienne demeure, de son ancienne vie, et qu’elle n’a toujours pas déballés, comme si elle ne pensait pas s’installer véritablement. Mais alors, où vivre ? Et surtout, comment vivre, elle qui vit de la pension versée par son fils aîné. Malgré ce qu’elle a traversé, elle ne semble pas avoir changé, entre conflits jamais réglés avec son mari, et conflits toujours ouverts avec ses beaux-parents.
Il est des scènes qui m’ont choquée. Il en est d’autres qui sont véritablement inattendues, jusqu’à la fin de ce roman véritablement détonnant de la société colombienne.

Passé parfait de Leonardo Padura

Présentation de l’éditeur :

Ce matin là, Mario Conde, gueule de bois et moral en berne, n’aurait pas dû répondre au téléphone. A présent, il est chargé d’enquêter sur la disparition de Rafael Morin, directeur d’entreprise et homme exemplaire aux yeux de tous. Aux yeux de Conde, il reste avant tout l’étudiant qui lui a ravi la belle Tamara. Veut-il vraiment retrouver son ancien rival ?

Mon avis :

En ce mois espagnol et sud-américain que je propose, voici ma seconde lecture d’une oeuvre de Padura – mais la première était co-écrite avec Laurent Cantet – et ma quatrième et demi (oui, j’ai eu un abandon en cours de route).

Mon constat ? Je ne suis pas sûre de lire à nouveau Padura avant longtemps, alors qu’il est tant de romans qui me restent à découvrir, tant d’auteurs que je n’ai pas encore lu, et que je trouve toujours ou presque les mêmes faits qui me dérangent.

Nous sommes dans un roman policier, et c’est le premier tome de la tétralogie. Soit. Le roman est relativement court – 277 pages. Comme l’action est lente, mais lente ! Pourtant, l’enquête se déroule sur un laps de temps assez court, mais tout semble prendre du temps, y compris les déplacements d’un point à un autre pour aller interroger la mère du disparu, la maîtresse du disparu, le collègue du disparu. Oui, sa femme a été interrogée, mais même là, le rythme est lent, comme s’il fallait deux interrogatoires pour que Mario Conde ose enfin poser les questions qu’il doit poser – à moins qu’il ne veuille pas brusquer Tamara, qu’il connait depuis le lycée. En fait, il connaissait son mari aussi, et il l’enviait fortement – pour tout, y compris pour le fait d’être, à l’époque, le petit ami de Tamara, que Mario convoitait/désirait. Ce n’est pas que ce dernier fait influence l’enquête, c’est plutôt qu’il plonge le lecteur dans le passé, celui, commun, de Mario, Tamara, Rafaël, mais aussi El Flaco, et aussi celui de Cuba.

Leonardo Padura n’est pas tendre avec Cuba, ses dirigeants, son système politique, et toutes les dissonances qui s’ensuivent. Pourquoi le serait-il, d’ailleurs ? Il est tant de choses qui ne vont pas, que ce soit dans l’adolescence, le début de l’âge adulte ou la période présente de Mario Conde. Il est aussi la violence, qui n’est pas seulement inhérente à la société, elle semble être partout – et le supérieur de Conde n’en peut plus, de tout ce qu’il voit, de tout ce qu’il constate, de ces meurtriers qui n’ont aucun remords, et même de très bonnes excuses –  à leurs yeux, forcément.

Pluie des ombres de Daniel Quiros

Présentation de l’éditeur :
Costa Rica. Le corps d’un jeune homme est retrouvé, mutilé, au bord d’une route à quelques mètres d’une école. La police en fait peu de cas car c’est un Nica, un immigré du Nicaragua, et il y a de la drogue dans le ventre du cadavre… Ce devait être encore un narcotrafiquant. Sauf que.Sauf que Don Chepe connaissait le garçon, et qu’il n’était certainement pas un dealer. Épaulé de son fidèle Gato, l’ex-guérillero devenu détective à ses heures se lance à la poursuite des coupables.
Mon avis :
Bienvenue au Costa Rica. L’action pourrait presque se passer en France, si, si, je vous assure, certaines tirades ne seraient pas déplacées dans la bouche d’un français. Prendez l’exemple suivant :
Peu importe d’où ils viennent : qu’ils soient Nicas, Dominicains ou même Suédois, pourquoi pas ? S’ils viennent pour travailler très bien. Mais le gouvernement ne contrôle pas assez, et de nombreux délinquants et criminels rentrent chez nous. Et qui est-ce qui va séparer les bons des mauvais, après ?
Oui, mon bon monsieur, oui, ma bonne dame, tout cela, c’est la faute du gouvernement. Il faut faire quelque chose, il faut empêcher ces Nicas (diminutifs de nicaraguayens) de prendre le travail des Ticos (diminutif de costaricains) et en plus, d’apporter la délinquance qui n’existe pas du tout, mais alors là pas du tout, dans le sein des costaricains. Non, sans étrangers, tout est vraiment calme et paisible. La réponse de Don Chepe est limpide :
– Et qui es-tu, toi, pour laisser mourir un homme juste en face de chez toi ?
Tout a commencé par un meurtre, atroce, horrible, mais presque tout le monde s’en moque : c’était un Nica, et on a trouvé des sachets de drogue près de lui. Simple et sans bavure, et tant pis pour les tortures : on ne se fatiguera pas à chercher le coupable. Le seul que cela préoccupe, en plus de la famille de la victime, c’est Don Chepe. Lui sait très bien qu’Antonio n’est pas un trafiquant de drogue. Il sait les efforts que sa mère a fait pour lui, pour sa soeur, il a vu le jeune homme au travail : non, Antonio ne trempait pas dans la drogue.
Un second coup est porté, l’un des cousins d’Antonio est à son tour agressé, laissé pour mort : il survit, défiguré. Qui peut en vouloir à ce jeune homme qui a eu le seul tort de venir à l’enterrement de son cousin, passant la frontière sans papiers ? Oui, il n’a rien à voir avec l’affaire, si ce n’est qu’il était présent à l’enterrement, qu’il a été vu, et que son agression est comme un message : ne pas aller plus loin dans les investigations.
Seulement, Don Chepe, ex-guérillero ne peut pas. Il ne peut pas laisser les choses en l’était, il ne peut pas dire à la mère de Tonio qu’il a laissé faire, qu’il n’a pas tout mis en oeuvre pour que l’assassin de son fils ne paie pour ce qu’il a fait. Alors oui, il enquête, il découvre que Tonio n’est pas le premier à payer de sa vie le fait d’avoir été du même côté que Don Chepe, c’est à dire du côté de ceux qui ne laissent pas faire, de ceux qui ne baissent pas les bras ou qui ne détournent pas le regard quand ils découvrent quelque chose de pas joli-joli.
Le Costa-Rica est un magnifique pays, un lieu calme, la Suisse de l’Amérique du Sud, un lieu touristique, où il fait bon se reposer sans rien risquer, un lieu où l’écologie peut se concilier facilement avec le tourisme. Il faut simplement ne se mêler de rien de ce qui est réellement important.

Retour à Ithaque de Leonardo Padura et Laurent Cantet

édition Métailié – 176 pages

Présentation de l’éditeur :

Un grand livre sur Cuba, l’exil, et la force et la fragilité de l’amitié. Les personnages, représentants magnifiques des contradictions de l’île, sont là : Tania, la médecin ophtalmo payée en poulets et fruits par des patients fauchés ; Aldo, l’ingénieur qui n’a jamais pu exercer et qui répare clandestinement des batteries de voiture ; Eddy, le fonctionnaire bon vivant qui peut voyager à l’extérieur et parfois faire du trafic ; Rafa, le peintre en manque d’inspiration et Amadeo, dont on découvre pourquoi il a fui l’île il y a 16 ans et aussi pourquoi, à la grande surprise de ses amis, il voudrait y revenir…

Mon avis :

En rédigeant cet avis, je vois à quel point je me suis éloignée du cinéma, y compris à une époque (le film est sorti en 2014) pendant laquelle je m’y rendais régulièrement. En effet, l’écriture de ce livre vient en partie de ce que le film Retour à Ithaque de Laurent Cantet, dont le scénario est co-écrit avec Leonardo Padura (oui, l’écrivain cubain) est passé inaperçu, et pas seulement à mes yeux. J’ai été assez effarée de constater que, même pour un réalisateur reconnu (Laurent Cantet a obtenu la palme d’or pour Entre les murs) trouver le financement pour un nouveau film est tout sauf facile : Retour à Ithaque a été tourné en dix-sept jours, un peu comme un téléfilm.

Cette oeuvre comporte cinq séquences :
– la genèse de l’oeuvre, ou comment Laurent Cantet expliquer pourquoi et comment il a eu l’idée de ce film ;
– l’oeuvre proprement dite, adaptation du scénario en version roman ;
– Tous les chemins mènent à Ithaque, ou, pour moi, le propre cheminement de Leonardo Padura, ses réflexions sur le métier de scénariste, et surtout, l’osmose artistique entre lui et Laurent Cantet ;
– le scénario du court métrage inclus dans 7 jours à la Havane ;
– des fragments de Le palmier et l’étoile, oeuvre de Leonardo Padura.

Ce livre éclaire vraiment sur le processus de création artistique, tout en nous montrant l’oeuvre elle-même. Si je devais parler des thèmes centraux, je parlerai de l’amitié, bien sûr, mais aussi de la trahison. Amadeo est de retour au pays après seize ans, et il a bien l’intention de rester – et moi, lectrice, de me rendre compte que retourner dans son pays natal n’est pas chose simple quand on est cubain. Partir n’est pas toujours possible : Tania le sait bien, les médecins ne peuvent quitter Cuba, ce qui signifie qu’elle ne pourra jamais revoir ses enfants, partis avec leur père lors du divorce. Oui, c’était son choix, parce qu’elle a pensé à ce qui était le mieux pour ses enfants, et je trouve déchirant d’en arriver à la conclusion que le mieux pour eux est de quitter son pays. Oui, tout tourne autour de cela dans un temps – parce que rester, ou ne pas avoir pu partir, cela signifie aussi renoncer à une partie de ses rêves, comme Rafa ou Eddy m’ont fait chacun à leur manière. Aldo, lui, est parti, pour faire la guerre en Angola – guerre dont je n’ai que très vaguement entendu parler. Lui, l’ingénieur transformé en réparateur clandestin, fait avec un mariage foutu et un fils qui ne souhaite qu’une chose : partir. On en revient constamment là.
J’ai vraiment eu l’impression de découvrir ce pays de l’intérieur, avec tout ce que l’on ne sait pas, comme cette obsession pour la nourriture, tout simplement parce que, pendant longtemps, remplir son assiette, celle de sa famille, était extrêmement compliqué, pour ne pas dire impossible. Ne pas avoir faim : la priorité. Alors, créer… beaucoup y ont renoncé, ou se sont retrouvés dans l’impossibilité de créer. Retour à Ithaque, le livre, montre que ce n’est pas encore totalement possible de créer sereinement à Cuba, comme les péripéties rencontrées par le réalisateur pour présenter son film à Cuba le montre. Il ne fait pas bon exposer une génération sacrifiée, et qui pourtant a cru à la Révolution.
Retour à Ithaque, ou un objet littéraire cinématographique non identifié.

Le Ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena

Présentation de l’éditeur :

Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Mon avis :

Je n’ai pas choisi. J’ai lu ce livre samedi 26 octobre (jour anniversaire personnel) et quand je l’ai commencé, je ne me suis pas dit, je n’ai pas pensé un seul instant que je me laisserai happer à ce point par cette lecture.

Je n’ai pas envie de penser ce billet en professeur de lettres, moi qui ai parfois l’impression d’enchaîner les livres liés à une même thématique – ici, la seconde guerre mondiale et la déportation. Alors, je commencerai par la fin, avec ce que l’auteur a appelé la « justification » – ou pourquoi il avait écrit ce livre sur l’histoire de ses grands-parents. Pour moi, il n’avait pas à se justifier – d’ailleurs, qui peut bien le demander ? Les critiques, les lecteurs ? Lire est un choix, écrire aussi. Peut-être l’a-t-il écrit aussi parce que l’on demande très souvent à des descendants de déportés (enfin, à moi c’est arrivé souvent) pourquoi ? Pourquoi avoir été envoyés dans un camp (de travail, dans le cas de mes grands-parents) ? Pourquoi ne pas être retournés en Pologne ? (parce que ce pays n’avait pas su les protéger) Pourquoi être venu en France (parce qu’ils ont voulu faire une pause avant de gagner les Etats-Unis, et finalement, ils sont restés). Contrairement à Santiago H. Amigorena et bien que j’ai été encouragée à le faire, je n’écrirai jamais l’histoire de mes grands-parents autrement qu’en quelques phrases, parce qu’ils avaient choisi le silence.

Mais je reviens à ce récit profondément émouvant. Vicente a quitté la Pologne il y a treize ans déjà, au moment où la guerre éclate. Sa mère, son frère, sa belle-soeur, son neveu sont toujours à Varsovie. Il est marié, à une jeune femme qu’il aime profondément, Rosita, ils ont trois enfants. Les parents de Rosita ont eux-mêmes fui les progroms russes. Les lettres de Gustawa lui arrivent encore, au compte-goutte, et si le ghetto de Varsovie s’est construit, Vicente, lui, vivra désormais dans un ghetto intérieur, il n’est plus capable de ressentir quoi que ce soit, il ne veut plus savoir non plus, puis il veut savoir, espérer encore, croire, tout au long de ses années de guerre, que sa mère, son frère, sont vivants. Il a beau essayer d’imaginer le pire, tel que sa mère le lui écrit dans les rares lettres qui lui parviennent, et la vérité, il la découvrira, comme le monde entier à la libération des camps. Tandis que nous suivons cette non-vie de Vicente, que ses amis, sa femme, essaie pourtant de relier au monde, sont narrés parallèlement la mise en place de la « solution finale » par les allemands, en une chronologie rigoureusement définie. Où l’on découvre, aussi, qu’un article avait été écrit sur les camps dès 1942 et que personne n’a relayé cet article – qui laissait ses rares lecteurs incrédules.

Il est question aussi de définir ce que c’est qu’être juif. Ce questionnement, c’était celui des nazis : Est-ce qu’un Juif qui n’est pas croyant est aussi juif qu’un Juif qui a la foi ? . C’est aussi celui de Vicente et de ses amis, eux qui ne se sentent pas croyants, mais qui sont amenés à se définir face à ce qu’on leur renvoie aussi : L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au-delà de leur volonté – c’est de décider, définitivement, qui ils sont. 

Ce n’est pas un souffle romanesque qui parcourt ce texte, c’est la nécessité de parler, de transmettre, de dire ce que Vicente n’a pu dire, n’a pu partager. Je ne parlerai pas de secrets de famille, ce serait peut-être un peu lourd de m’exprimer ainsi, mais j’ai eu le sentiment que l’auteur avait eu besoin à la fois de se délester d’un poids et de transmettre cette histoire. Alors, que vous lisiez ou pas ce livre, je ne peux que vous encourager à transmettre, vous aussi, ces histoires de votre famille.