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Aphrodite et vieilles dentelles de K.B. Holmqvist

Edition Mirobole – 251 pages

Présentation de l’éditeur :

Tilda et Elida Svensson, 79 et 72 ans, célibataires, mènent une vie à la routine paisible. Elles font des confitures, vont à l’église et se couchent chaque soir exactement à la même heure. Pas de commodités à l’intérieur de leur maison vétuste : les toilettes sont au fond du jardin, l’eau est à tirer au puits. Tout change à l’arrivée d’un nouveau voisin, Alvar Klemens, ou plutôt de son chat : le félin est pris de frénésie sexuelle en mangeant une des plantes d’Alvar, que celui-ci entretient avec un engrais curieux. Et si elles tenaient avec ce produit l’occasion de s’offrir enfin des W.C. dignes de ce nom ? La révolution est décidée : les deux dames montent un business clandestin d’élixir aphrodisiaque…


Mon avis :

Ce roman est drôle et jubilatoire.
Qu’elles sont adorables, ces deux soeurs septuagénaires. Elles sont innocentes, mais pas naïves. Leurs aventures sont tout simplement irrésistibles. Bien sûr ce sont des aventures du quotidien, des petits faits banals, mais pas sans intérêt. On oublie à quel point la vie peut être simple, à quel point on peut être éloigné de tout ce qui peut être notre mode de vie moderne. Les deux soeurs ont le sens de l’économie, et il est des aménagements qui ne vont pas de soi. Et les voir se lancer dans une vente par correspondance est proprement …hors-norme.
N’hésitez pas à les rejoindre !
Leur frère, par contre, est nettement plus terre à terre. Parce qu’il est marié, qu’il a des enfants ? Lui aussi a des projets pour améliorer sa vie, des promesses qu’il a faites à sa femme, oubliant que ses soeurs approchent peut-être des quatre-vingts ans, elles n’ont pas l’intention de lui obéir. Il est des limites à l’aide que l’on peut apporter à son petit frère, et celle qu’elles lui ont apporté est déjà assez conséquente.
Un roman réjouissant, à lire en toute saison.

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Le mur du silence d’Hakan Nesser

Présentation de l’éditeur :

Deux appels anonymes signalent la disparition d’une adolescente séjournant dans un camp de vacances. Bientôt, la police trouve un premier cadavre. Van Veeteren, désigné pour mener l’enquête, découvre non pas un camp de vacances, mais une secte très fermée. Propulsé dans un monde de silence aux règles sinistres, l’inspecteur avance à tâtons, avec pour seul guide son intuition…….

Mon avis :

La dernière enquête d’un commissaire de police est un thème récurrent, que ce soit dans les romans ou dans les séries télévisées – vous noterez dans ce dernier cas, le nombre incroyable de policier qui meurent au cours de cette fameuse dernière enquête. Il reste aussi à déterminer ce qui cause cette dernière enquête : l’heure du départ a-t-elle sonné, ou bien est-ce autre chose qui a motivé ce départ ? De même, dans quel état d’esprit cette ultime enquête est-elle abordée ? Ne surtout pas faire de vague, pour ne pas compromettre un départ dans le calme, ou bien tout donner parce que l’on n’a plus rien à perdre ?
Van Veeteren, lui, n’en peut plus. Il ne supporte plus toutes les horreurs qu’il a vues, et réfléchi sérieusement à changer d’orientation professionnelle. Pour son orientation personnelle, c’est déjà fait : il est divorcé, mais son ex-femme souhaite un rapprochement qu’il est loin de désirer. Oui, ses petits-enfants peuvent mener une vie épanouie sans voir grand-mère et grand-père ensemble. Il projetait d’ailleurs ses prochaines vacances très loin… jusqu’à ce qu’on lui demande un service : rien de très grave, si ce n’est un coup de fil anonyme au sujet d’un camp de vacances. Mais Van Veeteren doit un service, et surtout, ne veut pas laisser un jeune collègue dans la panade. Il se rend donc sur place, et la situation est bien différente.
Camp de vacances ? Non, secte, et c’est pour une préparation à la communion que les parents laissent leurs filles, âgées d’une douzaine d’années, sept semaine dans ce camp, sans communication extérieure – nous sommes en 1997, et les téléphones portables ne sont pas aussi courant que maintenant, et je ne vous parle même pas des communications internet. Secte dont les pratiques ne dérangent quasiment personne – ils sont si discrets ! Même la condamnation du « prêtre » n’a pas empêché les adeptes de se multiplier – les vrais croyants ont toujours été persécutés, n’est-ce pas ?
La réalité se fait plus sombre, plus cruelle quand le corps d’une adolescente est découvert, puis un autre. Mais comment enquêter quand les adultes et les enfants se taisent, et quand le gourou est en fuite ? De là à dire qu’il signe là sa culpabilité, il y a un pas que certains franchissent allègrement, alors que les membres de la Vie Pure lui laissent entièrement leur confiance. Peu importe les méthodes utilisées : enquêter prend du temps quand on se heurte au silence.
Van Veeteren et les autres enquêteurs sont profondément humains – heureusement. Les touches d’humour qui parsèment le récit, leur coup de gueule aussi font du bien. Rester indifférent en certaines circonstances est impossible.

Rien de plus grand de Malin Persson Giolito

Présentation de l’éditeur :

La pièce empeste les œufs pourris. L’air est lourd de la fumée des tirs. Tout le monde est transpercé de balles, sauf moi. Je n’ai même pas le moindre bleu.
Stockholm, sa banlieue chic. Dans la salle de classe d’un lycée huppé, cinq personnes gisent sur le sol, perforées de balles. Debout au milieu d’elles, Maja Norberg, dix-huit ans à peine, élève modèle et fille de bonne famille. Son petit copain, le fils de la plus grosse fortune de Suède, et sa meilleure amie, une jolie blonde soucieuse de la paix dans le monde, figurent parmi les victimes, ainsi que Samir, brillant fils d’immigrés décidé à s’affranchir de sa condition.

Neuf mois plus tard, après un battage médiatique qui a dépassé les frontières suédoises, le procès se tient. Mais qui est Maja ? Qu’a-t-elle fait, et pourquoi ?

Mon avis :

Ce livre commence là où d’autres romans ne s’aventure pas, c’est à dire au moment du procès du coupable présumé. Soyons clair : l’opinion publique ne présume rien du tout, et a déjà condamné Maja, accusée de meurtres et de complicité de meurtres. Les preuves, les témoignages sont irréfutables, selon cette même opinion publique. Quelle sera l’issue du procès, et surtout, que s’est-il réellement passé ?
Le roman est raconté du point de vue de Maja. Nous suivons d’un côté le déroulé du procès, de l’autre Maja se souvient de tout ce qui s’est passé avant le jour de la fusillade. Le déroulé du procès est très codifié, et permet de découvrir comment fonctionne le système judiciaire suédois, non en étant didactique, mais en le montrant en action. Maja semble très mature pour son âge, lucide sur ce qui se passe sans être détachée. Elle ne réagit pas comme l’on pouvait s’attendre à ce qu’elle réagisse, comme les personnes qui l’entourent s’attendent à ce qu’elle réagisse. Juge et avocats se trouvent face à une situation inédite, une tueuse de masse présumée ou une victime de plus.
Les souvenirs n’ont pas été pour moi les parties les plus agréables à lire parce que l’on sait où l’on va, l’on sait que ces jeunes gens insouciants n’auront pas l’avenir qu’ils souhaitaient. Maja a un double regard, revivant ce qui s’est passé, examinant ce qui s’est passé à l’aune de son présent et se demandant comment elle aurait pu changer les choses. Maja et la plupart de ses amis faisaient partie de la jeunesse dorée suédoise, cette jeunesse qui avait tout, sauf l’attention, voire l’amour de ses parents. Et je ne vous parle même pas du portrait qui nous est dressé de la société suédoise dans son ensemble. Décidément, les romanciers scandinaves ont très souvent un regard acéré sur leur pays.

 

 

Ce doux pays d’Ake Edwardson

Présentation de l’éditeur : 

Une boutique de quartier dans la banlieue de Göteborg. Trois hommes sont retrouvés assassinés, le visage explosé à l’arme à feu. Erik Winter se trouve face à une affaire particulièrement épineuse. Drogue ? Trafic de réfugiés clandestins ? Ou pire encore ?
Personne ne semble avoir vu ni entendu quoi que ce soit, et ceux qui pourraient savoir se taisent – ou disparaissent…

Mon avis :

Je n’apprécie pas toujours les enquêtes d’Erik Winter, parce qu’il est un enquêteur qui ménage un peu trop, voire beaucoup trop, les personnes qu’il interroge. Cela dépend des enquêtes. Prendre son temps est nécessaire pour bien enquêter, cela ne veut pas dire perdre son temps.
Dans cette intrigue, les faits sont différents, parce qu’Erik sait que le temps joue contre lui, et que la vie d’une personne, au moins, est menacée. Il faut déjà qu’il parvienne à identifier cette personne, jeune, très jeune, présente sur les lieux du crime, mais ignorée (ou pas ?) par les meurtriers.
Trois hommes sont morts. Tous les trois se trouvaient au même endroit parce qu’ils y travaillaient, parce qu’ils y commerçaient – les horaires d’ouvertures de magasins, en Suède, ne sont pas les mêmes qu’en France. Seulement, les proches des victimes ignoraient qu’elles travaillaient là, voire ce qu’elles pouvaient faire là. Ignorance feinte ou réelle ? Leur point commun, à tous trois, est leur origine étrangère. Cela a-t-il pu jouer ?
D’autres auteurs suédois (Camilla Lackberg, Theodor Kallifatides dans une moindre mesure
) ont parlé du malaise d’une certaine frange de la population face à l’arrivée d’immigrés, de réfugiés, sur le sol suédois. Ici, nous voyons plutôt les conséquences de la politique visant à l’intégration au quotidien – ou plutôt les conséquences des erreurs qui ont été commises. Les bonnes intentions ne suffisent pas.
Erik Winter est confronté à la barrière de la langue, aux usages différents. Il lui est plus difficile d’interpréter les indices qu’il pense découvrir. Il a aussi ses propres préoccupations, liées à sa famille et à l’orientation qu’il souhaite donner à sa vie familiale : il n’est pas si facile de choisir où habiter, surtout si l’on a le choix.
Ce doux pays, titre ironique, puisque la Suède n’a pas pu ou su offrir aux immigrés un lieu sûr où vivre sans crainte. N’est-ce pas le problème qui se pose à de nombreux pays occidentaux ?

Le sixième passager de Theodor Kallifatides

Mon résumé :

Un avion s’est écrasé non loin de la maison de la commissaire Kristina Vandel, qui était très occupée. Cinq passagers étiaent enregistré, six étaient à bord. Qui était le jeune garçon étranger à bord ? La commissaire n’enquête pas.

Mon  avis :

Hier, je publiai mon avis sur le dernier roman d’Andrea Camilleri que j’ai lu. Aujourd’hui, je publie mon avis sur un roman de Theodor Kallifatides et mon avis n’est pas du tout, mais alors pas du tout du même niveau. C’est pour cette raison que je l’écris « à chaud », pour m’en débarrasser, comme on se débarrasse d’une corvée véritablement ennuyeuse.
Certes, il est des auteurs dont j’ai lu un second roman, parce que j’avais envie de leur donner une seconde chance et parfois, cela s’est traduit par une belle rencontre littéraire. Je prends le cas de Pieter Aspe. Pour cet auteur-ci, il est évident pour moi que je ne lirai pas un autre de ses romans, parce que ses personnages sont tout ce que je déteste, que ce soit en littérature ou dans la vraie vie.
Prenez la commissaire Kristina Vendel, l’enquêtrice : elle m’a fait penser à la supérieure de Dexter dans le tout premier volume, celle qui ne pouvais arrêter un suspect que s’il se plantait devant sa voiture et qu’il le lui demandait. Et bien Kristina Vendel, c’est pire : au début, elle renonce carrément à enquêter, refusant ce que lui demande la légiste, c’est à dire l’ouverture d’une enquête qui autoriserait à pratiquer une autopsie, permettant d’éclaircir certaines points étranges. Les raisons de ce refus sont finement analysés – enfin, finement… En termes familiers, le contraire de la manière de s’exprimer de Kristina, je dirai qu’elle se prend la tête. Je dirai aussi que penser qu’il est mort, que l’on ne peut rien y faire, et qu’il faut le laisser tranquille est choisir une solution de facilité qui me fait bouillir. Avec une commissaire qui refuse qu’on en sache plus sur ce que le jeune mort a subi, les coupables peuvent dormir bien tranquilles. Non, il faut quasiment qu’on lui mette deux nouveaux cadavres extrêmement mutilés pour que là, oui, quand même, elle se décide à enquêter, sans céder à la tentation de relier les morts entre eux – nan, parce que les coïncidences, cela existe, n’est-ce pas ? Sauf que Kristina est une ancienne étudiante en philosophie, elle philosophe beaucoup, elle lit des livres de philosophie et que si elle révisait ses cours, elle saurait que le hasard n’existe pas, qu’il s’agit d’un faisceau de causes si nombreuses que l’on ne parvient pas à les discerner.
Kristina n’est pas le seul personnage à se perdre dans le méandre des analyses variées, chaque personnage féminin, et quelques personnages masculins aussi, y ont droit. Cela ne ralentit pas le rythme de l’enquête, je vous rassure, puisque l’enquête est passée depuis longtemps à la trappe. Alors, oui, à un moment, Kristina nous dit que rien ne la fera reculer sauf que ce ne sont que des paroles, pas des actes comme l’auraient fait d’autres enquêteurs (Voir Montalbano, pas plus tard que dans mon avis posté hier). Pour une enquêtrice, elle n’est pas assez observatrice, ne prend pas assez de précaution, ne communique pas certains faits à son équipe, par orgueil, à mon avis, et le narrateur omniscient d’intervenir une fois, pas vraiment discrètement, pour nous avertir qu’il va se passer quelque chose.
Pour tenter de conclure un peu cruement (j’en suis déjà à 532 mots), j’ai eu envie de secouer tous les personnages féminins, Kristina en tête de file, parce qu’à force de tout analyser, et de se complaire dans certaines situations, elles n’agissent pas. D’ailleurs, le second motif qui pousse la commissaire à ne pas enquêter est de ne pas déranger la vie privée de la procureure, qui s’est sacrifiée pendant des années. Suis-je la seule à être choquée par le fait qu’il vaut mieux préserver ses petits secrets banals plutôt que de rechercher un meurtrier ? Suis-je la seule à trouver agaçant que les femmes se sacrifient et donc souffrent un max par amour dans ce livre, comme si le véritable amour ne pouvait être que douloureux ? Beaucoup de paroles, mais aussi beaucoup de verbiages, où l’important n’est pas tant ce que l’on dit que ce que l’on cache à l’enquêtrice ou à ses proches. C’est une technique policière comme une autre que de renoncer à poser des questions. Ne pas poser de questions est un principe éducatif suédois (du moins, c’est ce qui est écrit dans le livre) cependant il est un peu incompatible avec le métier de commissaire, qui cherche la petite bête sur certains sujets, et n’approfondit pas ce qui concerne ce qu’elle doit faire dans son métier. Voir, par exemple, la page de réflexion qui précède parfois le moindre des appels téléphoniques qu’elle reçoit, ou qu’elle donne.
En conclusion, je dirai que chaque personnage a toujours été seul, que certains ont même volontairement fait le vide autour d’eux pour vivre une histoire d’amour – je n’arrive pas à trouver positif le fait de ne vivre qu’à deux, sans ami, sans autres parents. Et pensons à remercier le coupable qui a eu la gentillesse de se livrer.

Les morts de la Saint-Jean d’Henning Mankell

Présentation de l’éditeur : 

Nuit de la Saint-Jean. Dans une clairière isolée, trois jeunes gens se livrent à d’étranges jeux de rôle. Bientôt, la fête tourne au drame. La peur s’installe dans la région.
L’inspecteur Wallander est assailli par le doute. Pris dans l’enchaînement des découvertes macabres et des rebondissements, parviendra-t-il à mener à bien cette enquête qui s’annonce particulièrement ardue ?

Mon avis : 

Il pourrait débuter ainsi : rien ne se passe. Oui, une mère s’inquiète pour la disparition de sa fille mais elle est la seule. Astrid, tel est le prénom de la jeune fille, et ses amis sont partis en voyage. La preuve, ils envoient des cartes postales. Non, il ne faut vraiment pas s’en faire, même si Eva a des doutes.
Puis, tout s’accélère. A-t-on trouvé des indices ? Non, mais Sveberg, vieux compagnon de route de Wallander, est retrouvé assassiné chez lui. Il enquêtait en cachette sur ses trois disparitions. Y aurait-il un lien avec son assassinat ? Peut-être, à nouveau. Rien n’est facile dans cette enquête dans laquelle les indices, et donc les preuves manquent.
Wallander n’est pas un policier inoxydable. Il vieillit, sa santé chancelle, et il ne lui est pas facile d’admettre qu’il doit se faire soigner contre le diabète dont il commence à être atteint. Il doute, il doute souvent, notamment parce qu’il découvre qu’il ne savait pas grand chose de Svedberg – on a beau être à la fin du XXe siècle dans ce roman, les moeurs libérés de la Suède semblent n’exister qu’à condition d’être libérés et hétérosexuels. Voir à ce sujet la remarque de Martinsson, tancé vertement par Wallander.
Plus qu’un roman policier, Les morts de la Saint-Jean est un roman sur la société suédoise et son évolution pas forcément positive : Il pensa que la société continuerait à se durcir. De plus en plus de gens exclus, de plus en plus de jeunes qui n’auraient en héritage que la certitude d’être inutiles. Les grilles et les trousseaux de clés seraient l’emblème des années à venir.
Il pensa aussi que le métier de policier n’impliquait au fond qu’une seule chose: résister, combattre ces forces négatives.

Ce qui est dit pour la Suède vaut aussi pour la France, et d’autres pays qui semblent bien aller d’un point de vue économique. Ce que nous montre ce roman est la solitude, inexorable, de certaines personnes plus fragiles que d’autres. Il ne s’agit pas de la solitude volontaire d’ermite, non, mais celles de personnes auxquelles l’on n’a pas tendu la main. Autre signe d’inquiétude : l’émergence de sectes, dont les préceptes peuvent faire sourire, mais qui ne laissent pas de surprendre.
Les morts de la Saint-Jean, un roman qui, comme l’enquête, est lent à démarrer, pour finir en un suspens intense.

Bienvenue en Amérique de Linda Boström Knausgård

Présentation de l’éditeur :
Ellen vient d’avoir onze ans. Elle a prié Dieu pour que son père meure, elle a souhaité de tout son cœur qu’il disparaisse et qu’il cesse de venir à la maison. Ses parents étaient divorcés mais les visites de son père alcoolique, colérique, se faisaient de plus en plus menaçantes. Avant cela pourtant, la famille avait été heureuse, sa mère était l’une des comédiennes les plus célèbres de Suède. Puis son père avait changé et elle avait commencé à prier.
Son père est mort. « C’est de ma faute » avait-elle immédiatement pensé, son souhait le plus cher s’était réalisé. Depuis ce jour elle ne parle plus. Personne n’entend le son de sa voix, elle s’est murée dans le silence. Son frère s’enferme lui aussi – dans sa chambre dont il cloue la porte pour que personne n’entre – alors que sa mère répète à longueur de journée que leur famille est lumineuse. Comme pour faire revivre un passé glorieux, lorsque sa fille venait assister à ses spectacles et qu’elle l’applaudissait quand elle déclamait sur scène : « Bienvenue en Amérique ».

Merci à Netgalley et aux éditions Grasset pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce livre est un paradoxe à lui tout seul puisque tout au long de ces pages, nous entendons Ellen, une toute jeune fille qui ne parle plus. Elle ne communique même plus, puisqu’elle n’utilise pas le cahier que lui donne sa mère pour qu’elle écrive. Ellen tient bon, Ellen ne cède pas, quel que soient les circonstances.
Ce qu’elle nous raconte, c’est sa vie au milieu d’une famille qui est qualifiée de « lumineuse » par la mère. C’est d’elle que vient la lumière, et je n’ai pas besoin de dire que la lumière peut éblouir et brûler aussi. Elle peut empêcher de voir ce qui entoure – et la mère de ne pas voir la violence de son fils, d’ignorer son mal être, tout comme elle feint de ne pas voir les souffrances de sa fille. Vivre le plus normalement possible, maintenir la famille à flot, pas si facile.
Ellen observe ce qui l’entoure, malgré son silence. Elle se souvient aussi, des moments heureux, de ceux qui le sont moins, de ceux aussi qui étaient source de désespoir. Ce qu’elle a vu ? Ce que je qualifie de « dépression » du père, dépression vu à hauteur de cette gamine de onze ans qui a subi le comportement de son père. Bienvenue en Amérique est peut-être, finalement, l’histoire d’une enfant qui ne parle plus parce que tous les mots n’ont pas été dits dans sa famille, parce que les mots qui ont été dits n’ont pas forcément été compris, parce que les mots qu’elle a pensé étaient indiscibles.
Bienvenue en Amérique, ou une variation sur le langage et ses limites.