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Minuit vingt de Daniel Galera

Présentation de l’éditeur :

Dans un Porto Alegre accablé par la chaleur et paralysé par une grève des transports, trois amis se retrouvent plus de vingt ans après s’être perdus de vue. À la fin des années 1990, ils avaient lancé un célèbre fanzine numérique, et ce qui les réunit aujourd’hui, c’est la mort du quatrième membre de la bande ; devenu entre-temps un écrivain très en vue sur la scène
brésilienne : Andrei Dukelsky, surnommé « Duc », assassiné en pleine rue pour un stupide vol
de portable. À l’occasion de ces retrouvailles, chacun des trois personnages raconte sa propre histoire à la façon d’un puzzle et se remémore le tournant du millénaire, esquissant le portrait
incertain de l’ami disparu et le roman d’une génération qui doit tout réinventer, à commencer par son rapport au monde à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux.

Merci aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

J’ai tardé à livrer cet avis, ne serait-ce que parce que j’ai réussi (si, si) à égarer mon premier brouillon. Vu le résultat des dernières élections au Brésil, j’ai l’impression que cette chronique, tout comme ce livre, sonnera différemment, parce que les personnages qui parcourent ce roman pourraient se retrouver impacter par cette élection.
Ce roman est celui d’une génération, ce qui peut sembler un cliché de dire cela, pourtant c’est une génération qui est bien consciente de ce qu’elle a vécue. Les trois amis, qui se partagent la narration au cœur de ce roman choral, ont vécu le passage à l’an 2000, ils ont vécu la naissance d’internet, et de ses immenses possibilités. Le mot d’ordre était la créativité, le mot d’ordre actuellement est plutôt le partage de sa vie privée – ou comment il est difficile de la préserver, et comment, à cet égard, le parcours de « Duc » est exemplaire de par son utilisation des réseaux, ou plutôt de sa manière directement détournée de le faire.
Duc. Il est le point de rencontre des trois amis, des trois survivants, qui s’approchent doucement de la quarantaine, parce que dans cette société où il est parfois difficile de trouver sa place, Duc a été assassiné par un voleur. Fin de vie absurde qui confronte les survivants au deuil, à l ‘examen de ce qu’ils sont devenus, mais aussi à la nécessité de tenter de dresser un portrait de leur ami disparu, écrivain à succès, sans pour autant qu’il ait cherché le succès à tout pris.
C’est Aurora qui prend la parole en premier, c’est elle qui clôturera également le récit. Elle est proche de ses parents, qu’elle affectionne et avec lesquels elle peut faire preuve d’humour : Je lui [à son père] ai répondu que j’avais seulement besoin de mes graines d’Arabidopsis et de mes pieds de canne à sucre pour mes recherches, mais que j’avais un ami à l’université qui étudiait les effets de la cigarette et de la charcuterie sur l’organisme des vieilles têtes de mule et que sa carcasse pourrait en effet l’intéresser. Elle prépare un doctorat, se sent proche de la nature, s’intéresse en fait à des domaines que le commun des mortels ne voit pas, tel le sujet très pointu de sa thèse. Ce pourrait être un constat que je fais pour les autres personnages. Emiliano est journaliste, gay assumé, éprouvant des difficultés à mener une histoire d’amour à cause de son intransigeance même – ou comment reprocher à son petit ami du moment d’être végan et d’avoir fait stériliser son chat. Le troisième est finalement celui qui se tait le plus, celui à qui est dédié pourtant le chapitre central. Personnage tout aussi complexe que les autres, il oscille entre une vie de famille réussie, une vie professionnelle réussie aussi, et la recherche de plaisirs sexuels différents – ou comment internet et la diffusion de la pornographie permet de vivre sa sexualité autrement.
Minuit vingt est un livre court, et pourtant, il est très riche par les thèmes qu’il aborde, par les interrogations qu’il suscite. Certaines craintes peuvent surprendre, cependant ce n’est pas parce qu’elles sont surprenantes que des personnes ne les ressentent pas.
Un roman riche et passionnant.

Nuit d’orage à Copacabana de Luiz Alfredo Garcia-Roza


Présentation de l’éditeur :

Par une nuit d’orage, un indigent déguenillé gît dans une impasse, une balle en pleine poitrine. L’homicide d’un “sans-grade” est d’une banalité telle sous ces latitudes que la raison voudrait que l’affaire fût classée rapidement. C’est compter sans l’opiniâtreté du commissaire Espinosa qui s’emploie à élucider le mystère de ce meurtre sans arme, sans témoin, sans indice et sans mobile.

Mon avis :

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé le commissaire Espinosa. Un SDF a été retrouvé assassiné d’une balle en plein coeur – un travail très précis, qui prouve que le tueur n’a pas agi au hasard. Dans cette ruelle, c’est un homme simple, humble, handicapé qui est mort, et tout le monde, sauf le commissaire et ses hommes les plus proches s’en préoccupent. En toile de fond est évoqué la corruption qui règne dans la police brésilienne, c’est pour cette raison qu’Espinosa s’appuie véritablement sur ceux en qui il a confiance.
Il n’interroge pas, il converse avec les témoins. Il s’agit d’abord de les mettre en confiance, et de percevoir si ce qu’il dit provoque ou non une réaction chez les personnes qu’il interroge. Le récit ne s’attarde pas sur les témoins qui ne font pas progresser l’enquête : oui, il est vraiment des personnes qui ont pris leur voiture dans cette rue et qui n’ont rien vu, parce qu’elles n’étaient pas garées dans le sens qui leur aurait permis de voir, parce qu’il n’y avait rien à voir. Il en est d’autres, par contre, qui ne disent rien parce qu’ils ne veulent rien dire.
Très vite, Espinosa flaire en Aldo un témoin récalcitrant. Il est pourtant un personnage qui paraît ordinaire. Il est marié à une femme superbe, psychologue, ils ont deux enfants, un garçon et une fille. Camilla est une authentique brésilienne, c’est à dire qu’elle accorde énormément d’importance à son apparence physique. Pourtant, cet architecte, qui a trois personnes sous ses ordres, ne paraît pas très à l’aise face à ce qui s’est passé. Il pratiquerait presque l’art de l’esquive face à Espinosa, si ce n’est qu’esquiver le commissaire, c’est prendre le risque de le retrouver devant soi, à vous poser à nouveau des questions pour préciser vos réponses. De quoi avoir des sueurs froides.
Surtout, la vie n’est pas facile pour Aldo – pas si facile. Sa femme a beau être une thérapeute, elle ne s’est jamais réellement penchée sur les failles de son mari. Chacun vit dans son domaine bien cloisonné, elle mène une vie des plus heureuses à côté de son mari, en une fête perpétuelle de la sensualité.
S’il est un thème qui revient dans les romans de Garcia Roza, c’est celui de la femme fatale. Non pas Irène, la compagne du commissaire, avec laquelle il mène une existence assez libre, mais les femmes qui gravitent autour d’Aldo et de sa femme. Elles n’ont pourtant pas beaucoup d’efforts à faire pour mener les hommes à leurs pertes, ils étaient déjà tout prêt à succomber.

Une fenêtre à Copacabana de Luiz-Alfredo Garcia-Roza

Présentation de l’éditeur :

De sa fenêtre d’un immeuble de Rio, un soir, une femme voit dans un appartement deux personnes se quereller, puis un sac à main voler en l’air. Alors qu’elle regarde le sac sur le trottoir, un corps vient s’écraser à côté, et il n’y a plus personne dans l’appartement. Depuis quelques jours, le commissaire Espinosa, épaulé par son fidèle Welber, enquête sur les assassinats, commis avec un sang-froid étonnant, de trois policiers. Fouillant la vie de ces flics ordinaires, ils commencent à soupçonner l’existence d’une bande gérant les pots-de-vin distribués aux policiers. Inutile de dire que cela gêne du inonde dans la police, du bas de l’échelle aux plus gradés, et que la règle d’or est : « jamais entendu parler. » L’ennui, c’est que deux maîtresses de ces ripoux sont elles aussi retrouvées assassinées, et qu’on parle d’une femme « suicidée » en se jetant par la fenêtre du haut d’un immeuble à Copacabana.

Mon avis :

Je poursuis ce mois espagnol et sud-américain avec cette visite par le Brésil. Je tiens à vous présenter tout d’abord le commissaire Espinosa, un homme charmant et un peu transpirant. C’est qu’il fait chaud, à Rio, surtout quand les policiers tombent comme des mouches. Etre un tueur en série de flics est une très mauvaise idée, tout le monde le sait ou presque. Etre un tueur en série de policiers et de leurs maîtresses n’est pas très fameux non plus, seulement, ce dernier fait oriente un peu l’enquête. Oui, ce sont les maîtresses qui sont tuées, non les épouses officielles, de bien braves femmes qui ignoraient tout de la double vie de leur mari – et oui, le travail de policier entraîne nombre d’heures supplémentaires, de planques, qui font que les policiers n’ont pas souvent le temps d’être à la maison. Elles ignoraient aussi les sources de revenus de leurs conjoints : un salaire de policier ne justifie pas le train de vie qu’ils pouvaient mener.

Le commissaire Espinosa enquête, oui, et surtout, tente de protéger la dernière compagne officieuse en vie. Celeste, tel est son prénom, est menacée elle aussi. Elle est cependant très débrouillarde, et échappe de peu à la mort – sa meilleure amie n’a pas cette chance. Espinosa fait de son mieux, ce qui est tout sauf facile quand le danger peut provenir de l’intérieur. Finalement, rechercher un tueur de flic ordinaire aurait été beaucoup plus facile.

Les points communs entre les disparus, autres que ceux que j’ai déjà cités ? Ils étaient particulièrement discrets. Personne, en dépit de leur longue carrière sans éclat, ne s’est aperçu de leur trafic. Pourquoi les supprimer maintenant ? C’est à une véritable course contre la montre que se livre le commissaire et ses hommes.

Espinosa reçoit de l’aide inattendu. Je ne parle pas de celle d’Irène, la femme qui partage un peu sa vie tout en restant indépendante, je parle de Serena, une bonne bourgeoise brésilienne (si, si, c’est possible) qui a été témoin d’un des meurtres et que personne, à part le commissaire, ne veut entendre. Son propre mari se trouve choqué de sa volonté de témoigner, et d’enquêter. Il faut dire qu’il est un homme politique, et que l’attitude de sa femme, depuis de longues années déjà, n’est pas véritablement celle qu’il attendrait. Restons dans les rangs, ne nous faisons pas remarquer, surtout pas. Se faire remarquer, c’est dangereux, et pas seulement pour la carrière de son mari.

Une fenêtre à Copacabana, un polar où il fait bon se méfier des apparences.