Quelques pas de plus d’Agnès Marot

Présentation de l’éditeur : 

Sora vient d’apprendre qu’elle doit passer le reste de sa vie à béquilles. Son quotidien se résumera désormais aux cours au lycée et aux séances de kiné. Elle pourrait s’y faire si Kay, la grande soeur qui l’a quasiment élevée, tenait le coup ; mais cette dernière, qui a toujours été la plus forte des deux, est en pleine descente aux enfers. Alors Sora décide de prendre les choses en main et d’enfiler la cape de ces superhéros qu’elle aime tant. Objectif : changer sa vie. Son meilleur atout : l’héritage navajo laissé par sa mère. Un ancien pouvoir de guérison qui pourrait les sauver, elle et sa soeur.
Le problème, c’est qu’elles ne sont pas les seules à le chercher… et que leur rival est prêt à les suivre au bout du onde pour parvenir à ses fins.

Merci au forum Partage-Lecture et aux éditions Scrineo pour ce partenariat.

Mon avis : 

Connaissez-vous Coyote ? Oui, exactement, coyote, celui qui passe son temps à courir après Bip Bip. Celui qui lui a quasiment servi de modèle est nettement moins amusant. Il a cependant sa raison d’être, pour peu que l’on s’intéresse un peu à lui.

Quelques pas de plus – le titre est particulièrement bien trouvé. Sora a une maladie invisible et handicapante. Invisible, parce que voir la souffrance qu’elle endure est impossible, handicapante parce qu’elle l’oblige à marcher avec des béquilles. Comme cette maladie n’est ni nommée, ni cataloguée pour l’instant, la situation est d’autant plus compliquée, pour obtenir des soins, de l’aide, ou la reconnaissance de son état. Le personnel médical lui-même ne sait pas comment s’adresser à elle, d’autant plus qu’elle ne rentre pas non plus dans les cases familiales habituelles : pas de mère (elle est décédée), pas de père (nous saurons plus tard pourquoi) et sa soeur aînée est la seule qui prenne soin d’elle du mieux qu’elle le peut, et c’est déjà beaucoup.

Ce roman alterne deux narrations, le voyage et l’avant-voyage, deux lieues, la France et les Etats-Unis. J’ai rapproché cette dualité du fait que les deux soeurs sont issues de deux cultures, celles qu’elles connaissent déjà, pour y baigner, et celles avec laquelle elles aimeraient (re)nouer puisque leur mère est décédée et avec elle, l’accès à la culture navajo.

Pour le lecteur occidental rationnel, il faut alors accepter de basculer dans un autre univers qui a son propre système de croyance. D’aucuns diraient « basculer dans le fantastique » si ce n’est qu’un genre littéraire n’est pas comparable à ce qui a fait partie de la vie quotidienne d’une tribu.

Et c’est à ce moment de la rédaction de ma chronique que je me rends compte que je ne vous ai pas parlé de l’opposant principal des deux soeurs, Marc. Peut-être parce que j’ai vu davantage en lui un élément de l’intrigue qu’un personnage fortement caractérisé. Je ne me suis pas attachée à lui, et pourtant, j’aime en général beaucoup les personnages de « méchants ».  Alors oui, bien sûr, il est important parce qu’il est celui qui va forcer Sora à se dépasser, à trouver d’autres solutions que celles qu’elle avait prévues, un peu comme une allégorie du dépassement qu’elle doit effectuer tous les jours pour vivre le plus normalement qui soit.

J’ai aimé aussi que ce roman, finalement, ne soit pas clos. Il est ouvert sur le passé, heureux, puis malheureux de Sora et Kay, il s’ouvre sur un avenir qui ne sera pas radieux, nous ne sommes pas dans un conte de fée, mais qui sera plus serein, plus chargé d’ondes positives.

Un roman à découvrir si vous n’avez pas peur de vous laisser déstabiliser.

PS : Si vous avez envie de poursuivre la rencontre avec Coyote, je vous conseille les romans de Tony Hillerman, notamment la trilogie Jim Chee.

Mrs Hemingway de Naomi Woods

Présentation de l’éditeur :

Durant l’été éclatant de 1926, Ernest Hemingway et sa femme Hadley partent de Paris pour rejoindre leur villa dans le Sud de la France. Ils nagent, jouent au brige et boivent du gin. Mais où qu’ils aillent, ils sont accompagnés de l’irrésistible Fife, la meilleure amie de Hadley, et l’amante d’Ernest…Hadley est la première Mrs. Hemingway, mais ni elle ni Fife ne sera la dernière. Au fil des décennies, alors que chaque mariage est animé de passion et de tromperie, quatre femmes extraordinaires apprendront ce que c’est que d’aimer – et de perdre – l’écrivain le plus célèbre de sa génération.

Mon avis :

Tout d’abord je tiens à remercier Babelio, les éditions de la Table ronde et Naomi Woods pour ce partenariat et cette rencontre.
La rencontre a eu lieu à la fois avec l’auteur et avec ce livre. Il est des livres que l’on a hâte de refermer, il en est d’autres avec lesquels on ferait bien un bout de chemin supplémentaire, ce fut le cas avec celui-ci.
J’admets ne pas avoir fait attention, mais je me suis rendue compte que je collectionnais les romans qui avaient à voir avec Ernest Hemingway, depuis quelques années, qu’il en soit le héros ou que ce soit l’une ou l’autre de ses femmes (voir également le téléfilm Hemingway & Gellhorn avec Clive Owen et Nicole Kidman).
Mais revenons à ce roman, composé de quatre parties, chacune consacré à une des quatre femmes d’Hemingway. Ou plutôt, chacune est consacrée à un moment charnière de leur vie : celui où une autre femme entre en scène, comme si Ernest ne pouvait concevoir sa vie amoureuse qu’en un trio. Toutes voulaient être Mrs Hemingway, sauf Martha Gellhorn qui ne voulait pas être vue comme la femme d’un illustre écrivain, mais exister par elle-même.
Vivre avec Hemingway était éprouvant, épuisant, usant, et ce presque dès le premier jour. Mary, qui fut la dernière Mrs Hemingway, qui écrivit son autobiographie, pourrait en témoigner. Il y avait certes un monde entre les débuts, difficiles, la pauvreté, l’exiguïté du premier appartement parisien et l’aisance, la reconnaissance qu’il connut ensuite, cependant Ernest restait un être tourmenté, un auteur exigeant qui ne se passait rien en ce qui concernait l’écriture, un homme qui bâtit sa légende de son vivant. Ses femmes restèrent unies, aussi étrange que leur amitié puisse paraître. Hadley et Fife continuèrent à correspondre jusqu’à la mort de Fife – la seule qui ne survécut pas à Ernest.
Au cours de ce roman, nous découvrons aussi ceux qui sont proches d’Ernest, qui ont partagé sa vie – et ses tourments, l’on en revient toujours là.
Mrs Hemingway, un roman passionnant pour tous les fans d’Hemingway et de littérature américaine.

Journal d’un louveteau garou – 10 mai

Cher journal
Fumée par la fenêtre ne signifie pas forcément qu’un dragon a investi le logement de fonction de notre principal. Cela peut aussi dire que le père de notre principal vient de flinguer le fer à repasser de son fils et, ne s’arrêtant pas dans son élan, de dézinguer accidentellement le lave-vaisselle. Gaël de Nanterry a dit à son papa loup garou de ne plus toucher à rien – on le comprend.
Pendant ce temps, nous souffrions – et pas en silence – sur nos révisions de littérature vampirique. Franchement, en tant que loup-garou, peu m’importe que la littérature vampirique contemporaine se soit construite en opposition avec le modèle historique qu’est Dracula ! Et je ne vous parle même pas de la légende tenace qui veut que les vampires brillent au soleil. Mis à part pour les cosmétiques, ce point n’a guère révolutionné la non-vie des vampires.
Je râle, je râle, mais la littérature lupine n’est pas ma tasse de thé à la fraise non plus ! Heureusement, madame Cobert sait jouer avec le thème et ne rate pas une occasion de nous faire lire Arsène Lupin. Un pote à elle, paraît-il.
Sur ce, je te laisse, le désastre capillaire de mon petit frère m’appelle.
Anatole Sganou.

Le jour des morts de Nicolas Lebel

Présentation de l’éditeur : 

Paris à la Toussaint. Le capitaine Mehrlicht, les lieutenants Dossantos et Latour sont appelés à l’hôpital Saint-Antoine: un patient vient d’y être empoisonné. Le lendemain, c’est une famille entière qui est retrouvée sans vie dans un appartement des Champs-Élysées. Puis un couple de retraités à Courbevoie… Tandis que les cadavres bleutés s’empilent, la France prend peur: celle qu’on surnomme bientôt l’Empoisonneuse est à l’oeuvre et semble au hasard décimer des familles aux quatre coins de France depuis plus de quarante ans. Les médias s’enflamment alors que la police tarde à arrêter la coupable et à fournir des réponses : qui est cette jeune femme d’une trentaine d’années que de nombreux témoins ont croisée? Comment peut-elle tuer depuis quarante ans et en paraître trente? Surtout, qui parmi nous sera sa prochaine victime?

Mon avis : 

Si vous ne connaissez pas le capitaine Mehrlicht et si vous êtes fan de romans policiers, alors je vous conseille vivement de le rencontrer dans une de ses enquêtes. Il est un personnage des plus atypiques et des plus intéressants. Il n’aime pas avoir des stagiaires – mais il les apprécie à long terme. Il est hautement allergique à la province – il s’y rend pourtant et y fera une rencontre sincère. Il est fidèle en amitié, et cette fidélité nous voudra des pages drôles et émouvantes : un collègue et ami se meurt d’un cancer, et tant pis si le réconfort que Mehrlicht lui apporte est contraire à la médecine. Qu’est-ce qui peut lui arriver de pire, si ce n’est souffrir ?

Mehrlicht enquête donc, avec un fils à papa comme stagiaire, et ses fidèles lieutenants à ses côtés. L’enquête qui nous est racontée est dense et riche. Elle plonge le lecteur dans un passé qui s’est voulu glorieux, qui a encore des retentissements dans le présent :  certains n’hésitent pas à profiter des actes héroïques de leurs aïeuls. Elle fait froid dans le dos – cliché – mais ce qui est le plus inquiétant est la manière dont les médias instrumentalisent l’affaire. Rien n’a changé sur les conséquences des rumeurs, elles sont simplement amplifiées, multipliées par la vitesse avec laquelle elles peuvent être propagées. Ne pas sous-estimer le net et ses journalistes : on peut en faire les frais.

Oui, il est peu d’enquêtes criminelles dont les médias s’emparent au point qu’elle occupe toute l’attention et tous les esprits (pour une analyse de ce fait, je vous renvoie à Laetitia d’Ivan Jablonka). Les ingrédients ici réunis tiennent à la fois à la fragilité, la vulnérabilité des victimes (des enfants ! des personnes âgées !) qu’au caractère insaisissable de la tueuse, protéiforme et immortelle. Je paraphrase le capitaine Mehrlicht en disant que la vengeance est un des plus grands thèmes de la littérature. Et nous n’en avons pas fini avec elle.

PS : le nouveau roman de Nicolas Lebel sort prochainement.

 

La famille Souris prépare le nouvel an de Kazuo Iwamura

Mon avis :

Chaque album de la famille Souris a une tonalité différente, ici les dominantes sont le gris très pâle, proche d’un blanc sablonneux. L’événement mis en avant est la fête du nouvel an, et la confection des gâteaux du nouvel an. Chaque membre de la famille participe, du plus âgé au plus petit, selon sa motricité et ses capacités. L’idée est vraiment que toute activité peut être accompli ensemble, unir une famille. Je trouve vraiment cette idée importante, quand il existe de nos jours des familles dont chaque membre mange l’oeil rivé à son écran. Alors préparer des gâteaux de riz après que le principal ingrédient a trempé toute la nuit paraît peu probable.

Comme toujours avec Iwamura, chaque dessin est entièrement rempli, minutieusement soigné. Les personnages sont fortement individualisés, jamais statiques. Même la poupée de la plus jeune soeur change de place, dans sa poussette, portée sur le dos ou dans les bras, à table…. L’album se clôt par un magnifique paysage de neige à la nuit tombante. La famille Souris ? Un régal pour les enfants et les adultes.

Les ossements du chaman de James D Doss

Présentation de l’éditeur :

Daisy Perika, la vieille chamane de la réserve ute, convoque son neveu Charlie Moon, policier tribal, et son ami Scott Parris, shérif de la ville, pour leur faire part d’un rêve inquiétant. Il y aura du sang, il y aura des morts, leur dit-elle… Elle ne s’était pas trompée ! Mary Frank, qui descendait dans le Sud avec sa famille, est retrouvée morte, clouée à un arbre, la tête en bas. Les paroles de la vieille chamane résonnent encore à l’oreille des deux policiers :  » Il y aura du sang, il y aura des morts…  » Qui sera le suivant ?  » Les rêves contre les évidences, les esprits des montagnes contre la logique.

Mon avis :

Connaissiez-vous James D Doss ? Pour ma part, « pas vraiment » me semble le mot juste, même si deux de ses romans étaient dans ma PAL. Pour quelles raisons ? Et bien parce que romans policiers américains + ouverture sur la culture indienne est une addition à laquelle je résiste peu.
Est-ce un roman policier ? C’est surtout un roman avec deux enquêteurs aux personnalités marquantes, fortes, des personnages avec lesquels j’ai eu envie de passer un long moment.
Il ne s’agit pas tant ici d’en savoir un peu plus sur la culture ute, mais de rentrer en plein dans un système de croyance qui n’est pas le nôtre, qui n’est d’ailleurs pas celui de tous les personnages de ce roman. Il faut alors abandonner littéralement la logique policière qui est la nôtre, penser à d’autres mobiles, repenser les causes de certains actes qui paraissent évidents – du point de vue d’un non-indien. La violence est là, à l’état brut, montrée sans prise de distance, sans qu’elle soit jamais « esthétique » : nous la prenons de plein fouet, comme les enquêteurs qui se doivent après non seulement d’enquêter mais de protéger aussi, face à un ennemi qui, dans sa logique, n’a pas d’interdit.
Certains moments sont tout de même plus lumineux, plus drôle aussi – on peut être une vieille chamane et avoir des amies hors normes. On peut ne pas aimer les chats et faire du mieux que l’on peut avec la bestiole poilue qu’on vous a laissés. On peut être un vieillard aveugle et comprendre, avec bienveillance, que si sa petite fille, mère célibataire, a très envie de revoir le policier, ce n’est pas seulement pour faire avancer l’enquête.
Pour conclure, cette citation, avec laquelle je suis d’accord (et tant pis si je passe pour bizarre) :
Même les Utes « modernes » comme Charlie Moon évitaient d’approcher les cadavres ou de mentionner le nom de quelqu’un dont la mort était récente. C’était malsain. Sinon, les fantômes venaient vous hanter. Même si on ne croyait pas aux fantômes. Les fantômes se moquent pas mal de ce qu’on croit ou non.