Les croassements de la nuit de Preston & Child

édition J’ai lu – 602 pages

Présentation de l’éditeur :

Medicine Creek, un coin paisible du Kansas.
Aussi, quand le shérif Hazen découvre le cadavre dépecé d’une inconnue au milieu d’un champ de maïs, il se demande s’il ne rêve pas : le corps est entouré de flèches indiennes y sur lesquelles ont été empalés des corbeaux. Œuvre d’un fou ? Rituel satanique ? Il faut le flair de Pendergast, l’agent du FBI, pour comprendre que cette sinistre mise en scène annonce une suite. Qui sème parmi les habitants une épouvante d’autant plus vive qu’il ne fait pas l’ombre d’un doute, pour Pendergast, que le tueur est l’un d’eux…

Mon avis :

Bienvenue à Medicine Creek ou , pour mieux dire, trou perdu dans le Kansas.

C’est la que Pendergast a décidé de passer ses vacances. Il faut dire qu’un tueur sévit dans la région et que, pour connaître aussi bien le lieu, il est forcément du coin. Observation qui, on s’en doute, ne plaira pas à tout le monde, et surtout pas au shérif, qui aimerait bien que ce Pendergast au prénom imprononçable aille enquêter ailleurs, ou profite réellement de ses vacances.

Il faut avoir l’estomac bien accroché pour lire ce livre, et le récit de ce que le tueur fait subir à ses victimes. Il y a pire encore : le récit de ce que les « braves » du lieu ont fait subir, un siècle et demi plus tôt, aux Cheyennes, qui vinrent se venger. La légende locale est ainsi crée, et comme toutes les légendes, elle mérite qu’on s’attarde sur elle, révélatrice qu’elle est de ce que les humains sont capables de faire de pire, ou de meilleur. Et, au cours de cette quête effrénée pour mettre hors d’état de nuire le tueur, certains seront amenés à se dépasser, et à revoir, après, le cours qu’ils ont donné à leur vie, ou à revoir des jugements qu’ils avaient donné de manière conformiste.

Medicine Creek est un lieu que tous ou presque rêvent de quitter. Certains furent obligés d’y rester, et ne tentèrent rien pour partir, même quand la situation était, du moins à mes yeux de lectrice, intenables. Corrie Swanson, elle, jeune fille qui tranche avec la population locale par son look et sa détermination, compte les jours qui la séparent de son départ (plus qu’un an) et comprend presque son père qui l’a laissée aux mains de sa mère, alcoolique notoire. Presque, je dis bien. Cette enquête la propulse au rang d’assistante de Pendergast, dans ce village  où tout le monde connaît tout le monde, où les fiches détaillées, soigneusement tenues il faut bien le dire par l’administration, permettent de tout connaître sur chacun d’eux – pratique, mais long. Medicine Creek attend de revivre, et pour cela, le projet d’expérimentation sur du maïs transgénique arrive à point nommé. La petite ville est l’une des deux villes en lice pour le projet – et comme par hasard, les meurtres ont commencé trois jours avant la visite annoncée du professeur Chauncy, qui doit « trancher » en faveur de l’une ou l’autre des bourgades, future ville fantôme si quelque chose ne vient pas relancer l’économie locale et faire cesser l’exode rural. Peu importe les dangers que comporte cette culture. Personne, sauf Pendergast, ne semble s’en soucier, ou chercher à contredire le bon professeur Chauncy. Cela m’a d’ailleurs interpelé aussi :  le roman date de 2003, mais les études scientifiques montrant à quel point il est difficile voire impossible de circonscrire la diffusion hors du champ cultivé des OGM existaient déjà, précises, soigneuses, ce qui n’empêche pas certains de préférer le développement économique, le profit, au respect de la nature et de la santé. Et le fait que Chauncy et ses sponsors (le mot me semble adapté) aient choisi deux bleds loin de tout, dépourvus de toute installation un temps soit peu moderne ou touristique, n’est pas sans me rappeler les essais nucléaires faits au cours des années 50 dans le Nevada. Ce qui se passe dans le désert reste dans le désert – même si les moyens de communication et de diffusion ont largement évolué depuis, rien ne semble avoir réellement bougé à Medicine Creek.

Tout se sait, ou presque tout : ce que les habitants ont ignoré (pas délibérément, entendons-nous) a causé toute cette boucherie. Et si certains y voient un vaste sujet d’étude, d’autres ne peuvent que constater que l’être humain est avant tout un être social.

La daronne d’Hannelore Cayre

éditions Points – 177 pages.

Présentation de l’éditeur :

« On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e dpj. – Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination. J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. » Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ? Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux. Et on devient la Daronne.

Mon avis :

Complètement dingue, complètement fou, et avec certaines vérités qui font mal.
Alors oui, ce roman fut un énorme succès, avec le personnage de Patience, traductrice « au noir » pour la justice – pas de sécu, pas de retraite, mais que fait la police qui profite pourtant de ses services ? Patience a grandi dans un milieu familial assez particulier – pas très très loin du banditisme, on dira. Veuve jeune, elle a élevé ses filles de son mieux, et songe toujours à leur avenir et aux siens. Pourquoi ne pas profiter elle aussi de l’économie parallèle ?
Oui, le récit est mené tambour battant, le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer, pas le temps non plus de contempler le portrait de notre beau pays de France, et la manière dont certains luttent contre le trafic de drogue. Je ne parle même pas du soin, ou plutôt de l’abandon dans lequel se trouvent nos aînés. Ce n’est pas que le mieux est l’ennemi du bien, c’est que ce qui peut être pratique pour les enfants ne l’est pas nécessairement pour les parents qui ne sont plus vraiment considérés comme tels, mais plutôt comme des objets encombrants, et qui coûtent cher en permanence. Le cynisme de certains personnages fini par me gagner…
Il est peut-être des personnes qui discuteront de la moralité du personnage de Patience Portefeux. La littérature n’a pas à être morale, et, tel une Figaro des temps modernes, Patience déploie une énergie énorme pour parvenir à maintenir à flot son commerce, entre deux bandes rivales et quelques policiers. Mention spéciale aussi pour sa voisine chinoise, qui elle aussi doit se maintenir à flots, tout en sachant très bien que les agressions contre la communauté chinoise n’intéresse pas grand monde.
La daronne – un roman qui nous questionne sur notre société.

Les otages du Paradis de Kristina Ohlsson

édition J’ai lu – 508 pages.

Présentation de l’éditeur :

Quelques minutes après son décollage de Stockholm, un avion à destination des États-Unis est détourné. Les terroristes exigent que le gouvernement suédois revienne sur sa décision d’expulser un ressortissant marocain. Si leur demande n’est pas satisfaite, l’avion explosera en plein vol.
Fredrika Bergman, le commissaire Alex Recht et Eden Lundell, des services antiterroristes, sont chargés de l’affaire. Très vite, ils se rendent compte que ce détournement implique Tennyson Cottage, une prison américaine située en Afghanistan. Quel est le lien entre ce lieu ultra secret et un homme peut-être innocent? Alors que les heures passent, l’équipe est à court d’options, et l’avion bientôt à court de carburant…

Mon avis :

Ce n’est pas simple.
Comme si lire un roman puis rédiger son avis pouvait l’être.
Nous sommes dans une tragédie en huis-clos, ou plutôt, nous aurions dû l’être : un terroriste menace de faire exploser un avion si on ne cède pas à ses exigences. Classique, presque. Si ce n’est que les deux exigences semblent n’avoir aucun lien entre elles, si ce n’est qu’elles nous parlent à la fois de réfugiés, d’expulsion et des prisons secrètes américaines. Si ce n’est… que j’aurai aimé être davantage dans l’avion (le lecteur y est fort peu invité).
Cependant, c’est vraiment mon seul bémol. Il est des moments qui sont très intéressants dans l’intrigue, tout ce qui est mis en œuvre du côté suédois ou du côté américain pour que l’avion et ses passagers atterrissement sans dommage – l’Amérique ne sait que trop les conséquences de telles catastrophes. J’ai aimé… les négociations, les pourparlers, les recherches qui ne vont jamais assez vite, parce que les enquêteurs n’ont que treize heures devant eux, maximum, pour sauver tout le monde. Et la confiance ne règne pas forcément entre les différents services, certains ayant même gardé depuis (trop ?) longtemps des informations importantes.
Alors… les romans de Kristina Ohlsson n’étant pas forcément faciles à se procurer, j’ai déjà lu le tome suivant, et je sais ce qu’il adviendra d’un personnage qui apparaît ici pour la première fois : Eden Lundell. Elle est le seule personnage de l’intrigue à faire passer, toujours, sa vie professionnelle avant sa vie de famille. Ce n’est pas que les autres ne sont pas obligées de faire des concessions : Fredrika ne peut pas rentrer chez elle, mais cela ne pose pas de problèmes à son mari d’aller chercher leurs enfants à la crèche, de préparer le repas. Ils sont tous les deux des parents, et ils savent parfaitement quelles sont leurs responsabilités. Nous découvrons aussi qu’ils ont passé une année aux Etats-Unis, année de congé pour Fredrika, qui a pleinement profité de sa vie de famille et de l’Amérique. Vie de famille ? Pour Alex Recht, c’est sans doute le pire pour lui qui est en première ligne puisque son fils Erik est le pilote de l’avion (le pilote, pas le commandant de bord, et cela change tout).  Fredrika qui travaille pour le ministère de la justice, puis se retrouve en liaison avec la criminelle, avec son ancienne équipe, dont Alex, qui ne souhaite qu’une chose : qu’elle réintègre son poste, même si, lors de sa toute première enquête, il n’avait pas vraiment cru en ses capacités, ce qui ne l’empêche pas de reconnaître ses erreurs de jugement, et de regrette aussi l’absence de Peder, qui sera dans les pensées de ses anciens collègues – lui sait ce que perdre un membre de sa famille veut dire.
Je me dis que certaines choses semblent faciles, très faciles, notamment la capacité à faire croire à des personnes des faits qui ne sont pas vrais, à mettre aussi les enquêteurs sur une fausse piste en leur livrant des indices gros comme des maisons. Cela paraît si terriblement simple que cela en devient inquiétant. Je me dis que, comme souvent, beaucoup de problèmes viennent de ne pas avoir su, ou voulu parler, dire, parce qu’il valait mieux « attendre » – dans le domaine du privé – ou parce que les contingences de l’enquête faisaient que ce n’était pas le « bon » moment – croyait-on. Le bon moment, c’est maintenant, c’est celui où l’on découvre le fait, où l’on doit le transmettre au plus vite – et il n’est jamais trop tôt pour dire à une personne tout le bien que l’on pense d’elle, toute l’affection que l’on a pour elle.
Le sous-titre a beau être « les enquêtes de Fredrika Bergmann », elle reste, pour moi, dans ce livre, plus mis en avant pour ses choix de vie que pour son enquête. Alex et Eden ont été bien plus en première ligne qu’elle, de même que la question, souvent posée par l’autrice, de la place des migrants, des réfugiés en Suède – la question mérite largement d’être posée, et elle l’est au fur et à mesure des volumes de cette série.
La postface de l’autrice est à lire également – elle revient sur ses sources d’inspiration, mais aussi sur des reproches qui lui ont été faits pour son dénouement. Je le trouve pour ma part très bien, très crédible en tout cas – malheureusement, ai-je envie de dire, pour certains aspects.

Graines de danseurs – Tome 1 – Une battle explosive par Ludivine Irolla

Les Santons de granit rose de Françoise Le Mer

édition du Palémon – 304 pages

Présentation de l’éditeur :

Appelée par son notaire, Marie Demelle, jeune femme divorcée et mère de deux enfants, va tomber des nues. En effet, cette romancière berrichonne se voit couchée sur le testament d’un illustre confrère qu’elle n’a pourtant entraperçu qu’une fois dans sa vie… Ravie à l’idée d’hériter d’une villa à Perros-Guirec, Marie Demelle ne se préoccupe pas pour l’heure des raisons pour lesquelles le ciel semble lui offrir un cadeau aussi somptueux… Néanmoins, Maurice Malloc’h, le roi du polar, à émis une réserve testamentaire dans un codicille un peu particulier. Marie sera la nouvelle propriétaire de sa maison à la condition qu’elle termine la rédaction d’un manuscrit qu’il n’a pas eu le temps de boucler. L’étrangeté de cette clause n’émousse pas l’enthousiasme de la jeune femme. Combien de morts faudra-t-il pour qu’elle découvre enfin la vérité ? Le commissaire Quentin Le Gwen et son lieutenant Michel Le Fur l’aideront dans cette quête.

Mon avis :

Il est des auteurs qui ont vraiment de drôles d’idées. Léguer leur maison à une consoeur, en laissant largement de quoi vivre à leur fils, soit : cela ne fait de mal à personne. Demander en échange à l’autrice de terminer un de ses romans en cours, alors que l’un et l’autre ont des univers totalement différents, c’est une toute autre affaire. De plus, il apparaît très vite à Marie Demelle, divorcée, deux enfants, que le manuscrit a des points communs avec un fait dives récent. Mais est-ce une simple source d’inspiration pour l’auteur, ou bien était-il très proche de ce meurtre ? Marie décide alors de se confier à un ancien équipier, le commissaire Quentin Le Gwen, bon enquêteur et aussi expert en maltraitance d’adjoint – qui donne, il est vrai, très souvent le bâton pour se faire battre.

Perros-Guirec est pourtant très calme, si l’on excepte un adolescent un peu (beaucoup) voyeur, une patronne de bar qui n’aimait pas les femmes et donnait toujours raison aux hommes, avant de trouver la mort au détour d’un chemin, un couple qui se chamaille jusqu’à la déchirure, un autre qui a fort à faire avec un ado en pleine crise, sans oublier quelques rivalités par-ci, par-là. Bref, Perros-Guirec n’est pas calme du tout !

Le roman est plaisant à lire et, comme souvent, il faut se plonger dans les méandres du passé pour trouver les solutions du présent. Je reste toujours persuadée que parler, partager, dire véritablement ce que l’on pense, ce que l’on ressent peut faire avancer les choses bien plus facilement qu’on le pense, plutôt que de rester à mariner avec ce que l’on croit, de devoir faire semblant, voire de faire des circonvolutions assez complexes pour continuer à mener la vie que l’on entend. Simon, que Marie supporte peu, est une des rares personnes à dire et à faire exactement ce qu’il pense, quitte à ce que cela ne fasse pas plaisir. Marie lui ressemble plus qu’elle ne pense.

Une enquête bien menée, un duo d’enquêteurs atypique – Les Santons de granit rose me donne envie de découvrir d’autres de leurs enquêtes.

Urbex Sed Lex de Christian Guillerme

Présentation de l’éditeur :

Contre une belle somme d’argent, quatre jeunes passionnés d’urbex sont mis au défi de passer une nuit dans un sanatorium désaffecté.
Ils vont relever le challenge, mais, une fois sur place, ils vont se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls dans cet immense endroit abandonné…
Et très vite comprendre qu’ils n’auraient jamais dû accepter cette proposition.
JAMAIS

Merci aux éditions Taurnada pour leur confiance.

Mon avis :

L’oeuvre commence par un prologue, qui m’a questionnée, pour son lien avec la suite de l’intrigue. Le lien se fera – un peu plus tard, mais il sera bien là.
Le roman met en scène quatre jeunes adultes bien dans leur peau, deux couples qui s’entendent bien, qui ne sont ni dans la rivalité, ni dans la jalousie. Quatre adultes, deux couples, Fabrice et Carine d’un côté, Théo et Chloé de l’autre, qui se sont connus et formés autour d’une passion : l’urbex. Je ne connaissais pas cette activité avant de découvrir ce livre, par contre, j’avais déjà entendu parler de la toitophilie (voici presque dix ans). Si je devais définir l’urbex (le mot vient de l’anglais urban exploration), ce serait l’exploration non de la nature, mais de ce que l’homme a crée, puis abandonné – sans trop savoir quoi en faire. Réhabiliter ? Détruire ? fermer les yeux sur tous ceux qui se lancent des défis et explorent ses lieux? Vaste questionnement auquel il faudra bien répondre sérieusement un jour. Là, un défi leur a été lancé, un défi contre une forte somme d’argent, qui leur permettrait, non pas de changer totalement de vie, mais d’y apporter des améliorations. Oui, l’argent a compté dans leur décision, mais aussi le fait d’explorer un lieu vaste et angoissant (à mes yeux) : un sanatorium désaffecté près de Dreux. Oui, il a existé, et existe encore, et oui, des personnes se rendent bien sur les lieux. Troisième oui : un gardien veille bien sur les lieux. Le lieu, devrai-je dire, qui suscite peur et souvenirs.
Ces quatre jeunes gens d’aujourd’hui se retrouvent plongés dans le passé, dans une géographie médicale qui nous montre la vie au temps où le BCG n’existait pas, au temps où la tuberculose était une maladie dont on guérissait peu, où les traitements (le pneumothorax) étaient extrêmement douloureux. La maladie frappait à tout âge de la vie – les enfants aussi avaient leur « place » dans ce sanatorium.
Mais les quatre jeunes gens n’ont guère le temps de s’interroger sur le passé : un événement se produit et change tout. Peut-on leur reprocher, comme ils se le reprocheront, d’avoir été naïfs ? Ils sont plutôt animés par leur passion.
Avec eux, face à eux devrais-je dire, des personnes qui nous font explorer l’inhumanité de certains êtres en France, et aussi sur d’autres continents. Ils n’auront d’ailleurs pas de noms, pas vraiment, puisqu’ils ont renoncé à ce qui les rendait humains. S’en rendent-ils compte ? Pas vraiment.
Alors, en dépit de tout ce qui nous est conté, en dépit de passages sombres, violents, désespérants, j’ai envie de terminer ma chronique en vous disant qu’il faut toujours tabler sur ce que l’homme a de meilleur, sur ce qui peut l’amener à se dépasser pour les autres. L’union de personnes solidaires est une force.

Retour de service de John Le Carré

édition du Seuil – 304 pages

Présentation de l’éditeur :

À quarante-sept ans, Nat, vétéran des services de renseignement britanniques, est de retour à Londres auprès de Prue, son épouse et alliée inconditionnelle. Il pressent que ses jours comme agent de terrain sont comptés. Mais avec la menace grandissante venue de Moscou, le Service lui offre une dernière mission : diriger le Refuge, une sous-station du département Russie où végète une clique d’espions décatis. À l’exception de Florence, jeune et brillante recrue, qui surveille de près les agissements suspects d’un oligarque ukrainien.
Nat n’est pas seulement un agent secret. C’est aussi un joueur de badminton passionné. Tous les lundis soir dans son club il affronte un certain Ed, grand gaillard déconcertant et impétueux, qui a la moitié de son âge. Ed déteste le Brexit, déteste Trump et déteste son travail obscur. Et c’est Ed, le plus inattendu de tous, qui mû par la colère et l’urgence va déclencher un mécanisme irréversible et entraîner avec lui Prue, Florence et Nat dans un piège infernal.

Merci à Bepolar et aux éditions du Seuil pour ce partenariat.

Mon avis :

Les espions, cela n’existe plus. On n’en voit plus, on n’en parle plus, sauf James Bond, inoxydable. D’ailleurs, la période de la guerre froide est derrière nous, et des œuvres comme La maison Russie d’un certain John Le Carré ne pourrait plus être écrite de nos jours.

Est-ce si simple ? Bien sûr que non. Prenons Nat, espion quasiment à la retraite, et qui n’a pas vraiment envie de se retrouver au placard, dans un obscure service. Il a encore moins envie de devenir formateur. Rien n’aurait dû se passer, à moins de constituer le cercle des espions disparus, tout en gardant un œil sur une source possible – enfin, ce n’est pas tant Nat qui le fait, que Florence, une stagiaire pleine de vie et de volonté, qui ne demande qu’à être utile à son service et à son pays.

Seulement, les temps ont changé – oui, je me répète – et il n’est pas question de froisser qui que ce soit, ou de se lancer dans une opération trop onéreuse. Après tout, tout va bien, non ? Non, bien sûr : l’Angleterre est en plein Brexit, et doit trouver sa place en dehors de l’union européenne, tout en maintenant des liens avec elle. Il faut faire aussi avec Trump d’un côté, Poutine de l’autre, et les remarques sur l’un et sur l’autre sont assez caustiques, et lucides.

Mais qui les fait ? Nat ? Non, même pour un agent en semi-retraite, ce n’est pas vraiment son rôle. Celui qui les fait, c’est Ed, son partenaire au badminton, lui qui est venu exprès pour se mesurer à lui, en un singulier combat. Les deux hommes pourraient presque nouer des liens d’amitié, n’était… la différence d’âge ? Le fait que Ed, mis à part sa germanophilie et sa haine de Trump ne se livre pas tant que cela ?

L’écriture est rétrospective et c’est après que tout aura échoué (ou réussi, selon les points de vue) que nous découvrirons l’histoire. Glamour ? Non. Aventureuse ? Oui. L’espionnage n’est pas simple, et repose avant tout sur l’habilité à cacher ce que l’on est vraiment, et à faire croire à l’autre que l’on est…. Qui au juste ? Pas facile à déterminer. L’espionnage est un travail d’équipe, l’espionnage nécessite d’être toujours sur le qui-vive, de ne faire confiance à presque personne, d’avoir une excellente mémoire, et d’être attentif à ce que les apparences peuvent cacher. Vaste programme qui nous est ici montré. Nat a eu la chance de pouvoir toujours compter sur Prue, sa femme, avocate des causes pas gagnées d’avance, parfaite épouse d’espion dans le sens où elle s’est tenue à l’écart des jeux d’espion – tout en sachant parfaitement en quoi il consistait et en épaulant son mari.

Un excellent livre d’espionnage so british – qui peut faire mieux que John Le Carré dans ce domaine ?

Une confession de John Wainwright

Présentation de l’éditeur :

« Un roman inoubliable. » Georges Simenon
Le chef d’œuvre inconnu de l’auteur de Garde à vue.

À cinquante ans, John Duxbury est secrètement déçu par son existence. Son travail est devenu une routine, son mariage sombre dans la grisaille, il ne sait plus comment être heureux.
Bientôt, c’est un drame qui s’abat sur lui. Alors qu’il est en vacances avec sa femme, Maude, celle-ci fait une chute mortelle. Quelques temps plus tard, un homme se présente au commissariat. Il a été témoin des faits et prétend que c’est John qui a poussé sa femme dans le vide. L’inspecteur Harker, chargé de l’enquête, s’engage à corps perdu dans la recherche de la vérité, jusqu’à l’ultime face-à-face.

Pourquoi ce formidable roman publié en 1984, n’a-t-il jamais été traduit en français ? C’est incompréhensible. Ce qu’on comprend aisément, en revanche, c’est la raison pour laquelle il a émerveillé Simenon. On ne peut en effet s’empêcher à la lecture de penser aux grands chefs-d’œuvre du maître.

Mon avis :

C’est sur les conseils de Bernard, membre des forums Partage-Lecture, Au fil des lignes et Babelio que j’ai lu ce livre, après l’avoir réservé à la bibliothèque de Rouen : j’aime bien retracer mon parcours de lectrice. Il est un peu comme le parcours de traduction de ce livre, publié en 1984 et  traduit en français en mars 2019 par Laurence Romance. Je me rends compte que j’aime bien lire des polars qui ne sont pas dans l’immédiateté, c’est à dire des romans qui viennent de paraître et se veulent le reflet de notre société 2.0 – parce qu’il faut toujours avoir à l’esprit en lisant ce livre que nous sommes dans les années 80, avec des héros quadragénaires ou quinquagénaires, donc des personnes qui sont nées dans les années 30/40 et sont les témoins d’une société anglaise assez figée, où les classes sociales ont une grande importance.

Prenez John Duxbury, il est l’exemple même de l’homme qui s’est fait tout seul. Lui et sa femme ont cinquante ans et leur mariage est un désastre. L’action se situerait de nos jours, l’intrigue s’orienterait davantage vers un divorce – d’ailleurs, à un moment de l’intrigue, un des personnes se demande bien pourquoi il n’y a pas eu divorce. De même, je pense à la scène de l’esclandre dans un restaurant, causé par Maud Duxbury – quelle haute estime faut-il avoir de soi et de sa position sociale pour déclencher un scandale pour une tasse fêlée, et pour humilier ainsi la servante, certes un tantinet gaffeuse, mais surtout jeune, et certainement issue d’une classe moins favorisée ? Oui, il aurait été intéressant de lire la version de Maud, en plus de celle de John – Maud n’aurait sans doute pas tenu un journal : s’épancher, avouer l’échec d’un mariage, cela ne se faisait pas.

D’ailleurs, le sujet premier de ce livre, c’est la mort de Maud, accidentelle, pendant les uniques vacances que le couple s’était octroyé depuis longtemps. Fin du livre. Presque. Un témoin affirme que ce n’est pas un accident, mais un meurtre. Hélas pour la machine judiciaire, ce témoin est quasiment un extraterrestre. Il est contre le nucléaire, il est végétarien. Professeur, il est en pleine dépression, à cause de son métier et d’autres événements. Sa femme, qui a l’air totalement insignifiante, le porte à bout de bras, elle a entièrement confiance en lui – même son chef d’établissement en convient, il est incapable de mentir. Alors que faire ?

C’est là qu’entre en scène l’inspecteur Harker. J’ai failli dire « l’inspecteur Harry », tant ce policier, essentiellement policier, peut faire froid dans le dos. Non, il n’usera pas de violence physique, pas du tout. Par contre, il fera tout ce qu’il est psychologiquement possible de faire pour obtenir les informations qu’il désire. Je pense que les personnes qu’il interroge – j’ai failli dire « ses victimes » – ont dû avoir l’impression d’être coincé dans les mâchoires d’un bouledogue avant d’être recraché, puis passé au rouleau compresseur. Joli image me direz-vous – attendez de voir l’état de ce qu’Harker a pris dans ses griffes. Il est tenace, il est obstiné, il veut la vérité et la justice. Un enquêteur comme certains n’aiment vraiment pas en rencontrer.

Un livre que j’aurai bien vu adapté au cinéma.

 

 

Le club de l’ours polaire, tome 2 : Le mont des sorcières d’Alex Bell

Présentation de l’éditeur :

Une île maudite peuplée de sorcières, de trolls et de loups damnés : la suite tant attendue du Club de l’Ours Polaire.Personne n’est jamais revenu vivant du Mont des Sorcières, or c’est justement là que se dirige le père de Stella… Accompagnée d’Ethan, Shay, Dragigus et de Gideon, un explorateur du Club du Chat de Jungle pas très coopératif, la jeune fille doit à tout prix lui venir en aide.

Mon avis :

Stella est officiellement devenue une exploratrice, la première jeune fille à être devenue une exploratrice, ouvrant la voie, du moins, on peut l’espérer à d’autres jeunes filles. Hélas, la réussite de son expédition, conjointe avec trois autres explorateurs, ne lui a pas attiré que des amis, surtout après les révélations sur ses origines. Puis, elle est menacée par la sorcière qui a tué ses parents, et qui n’a pu la tuer. Aussi Félix, explorateur et père de Stella, veut tout mettre en oeuvre pour que la menace cesse – à ses risques et périls. Et c’est presque malgré eux que Stella, Ethan, Shay et Dragibus se retrouvent à nouveau en mission, mission que le club de l’ours polaire leur avait pourtant refusé explicitement.

Est-ce le contexte dans lequel j’ai commencé la lecture de ce livre ? J’ai eu plus de mal à me plonger dans l’intrigue. Si je trouve toujours l’univers aussi inventif, j’ai trouvé que c’était presque trop : trop de personnages, trop de fonctions, d’usage de ses personnages, au point que, parfois, j’avais l’impression que l’on perdait le fil de l’intrigue. J’avais presque envie de dire aux personnages : « sortez de votre bain, cessez de déguster votre petit déjeuner, et accomplissez votre mission ». Le roman comportait pourtant des innovations plus intéressantes (à mes yeux) que d’autres, seulement agaçantes, comme les toutes nouvelles fées rencontrées grâce au Club du Chat de Jungle. De même, le personnage de Gideon n’est pas suffisamment exploité – pourquoi introduire un nouveau personnage si c’est pour l’utiliser si peu ?

Parlons, d’ailleurs, un peu, des autres personnages, que j’ai trouvé développé de manière paresseuse. Nous faisons du sur place ! Ethan a régressé depuis la fin du tome 1, devenu à nouveau totalement insupportable, exerçant sa cruauté contre un autre membre de l’expédition sans que personne ne parvienne à le faire changer d’avis – du coup, les autres personnages baissent nettement d’un cran dans mon estime livresque. Stella se coupe les cheveux en quatre pour… eh bien, pour pas grand chose, heureusement, Félix, « disparu » depuis quasiment tout le début du livre, vient remettre les choses en perspective, bien que son discours ne soit pas aussi libérateur qu’ait pu l’être celui d’un Dumbledore. Non, nous sommes plus dans la morale – celle que j’apprécie modérément – que dans l’ouverture aux autres et à la différence. J’ai presque envie de vous spoiler un fait que l’on apprend sur la vie privée de Félix, sauf qu’à sa révélation, la seule chose à laquelle j’ai pensé c’est : ???? J’y ai vu davantage d’opportunisme que de logique dans la construction de l’intrigue. D’ailleurs, j’ai eu l’impression que la logique était réellement partie lors du dénouement qui, j’en ai eu l’impression, contredisait largement ce que nous savions à la fin du tome 1.

Oui, la lecture de ce tome 2, manquant de cohérence et de souffle, fut pour moi une petite déception, au point que je m’attends à tout pour le tome 3. Bref, si vous souhaitez lire des sagas de Fantasy jeunesse, lisez plutôt Fablehaven : Seth, l’un des héros, est un personnage qui commet des erreurs, à cause de ses défauts mais aussi de ses qualités et l’intrigue est véritablement bien construite.

 

Toffee et moi de Sarah Crossan

Présentation de l’éditeur :

Allison s’est enfuie de chez elle. Elle n’a nulle part où aller. Un peu par hasard, elle trouve refuge chez Marla, une femme qui pense la reconnaître et qui pourtant l’appelle « Toffee » . Allison cherche à oublier, Marla veut se souvenir. Alors, le temps de trouver un nouveau toit, de guérir de ses blessures, la jeune femme accepte d’être Toffee. Et en dépit du mensonge, une amitié tendre et fragile naît entre les deux femmes.
Peu à peu, la chaleur d’un foyer, d’une famille choisie, renaît.

Merci à Netgalley et aux éditions Rageot pour leur confiance.

Mon avis :

Lire ce roman, c’est tout d’abord retrouver la prose troublante de Sarah Crossan – prose, poème, la frontière est mince pour qualifier cette oeuvre. La délicatesse de l’écriture ne peut pas faire oublier la dureté des sujets abordés. Toffee et moi est un roman féminin, et nous suivons Allison, dans sa fuite pour survivre. Elle cherche, d’abord, sa belle-mère qui elle aussi a fui. Ce qui m’a questionnée est surtout comment Kelly-Ann a pu tenir aussi longtemps – pour Allison ? Mais Kelly-Ann n’est pas là, plus là, Allison doit donc se débrouiller – survivre, à nouveau.

Elle rencontre Marla, Marla qui vit quasiment seule, entre aide-ménagère qui vient mais ne comble pas la solitude, et fils qui passe, parfois. Marla perd la tête, comme on dit familièrement, Marla souffre de démence sénile, comme on dit techniquement. Marla oublie, et pourtant, Marla se souvient, parfois, elle se souvient de Mary, sa fille, elle se souvient de Toffee, et pourtant, Marla n’a pas vu, n’a pas échangé avec Toffee depuis longtemps. Mais pour elle, aujourd’hui, Toffee est là, et Allison accepte d’être Toffee – contre un toit, un peu de chaleur, un peu d’amitié aussi.

Le récit se passe au bord de la mer, un lieu dont on ne peut s’échapper, parce que l’on est au bout de tout, mais un lieu aussi, dont on part traditionnellement – par la mer.

Même si le récit est servi par une très belle écriture, il devient très dur à lire au fur et à mesure que nous découvrons l’ampleur du calvaire d’Allison, le cheminement aussi qu’elle a suivi pour comprendre qu’elle n’était pas responsable de ce qu’elle subissait. Les mécanismes mis en oeuvre par le parent-bourreau pour culpabiliser l’enfant, ainsi que les mécanismes que met au point l’enfant pour le protéger vis à vis de l’extérieur sont très bien montrés, par petites touches. Oui, les services sociaux peuvent passer à côté, les pires violences ne sont pas toujours visibles, et quand elles le sont, les enfants peuvent être suffisamment grands pour savoir comment les dissimuler.

L’espoir est-il au bout du chemin ? Peut-être. La volonté de s’en sortir pleinement, oui, de dire enfin. Pas toujours facile.