Archives

Les plumes à thèmes, par Asphodèle : V comme vampire.

Les plumes sont organisés par Asphodèle. Pour lire le début de leurs aventures, cliquez sur la section vampire.

16 h 02 : Edouard vient de sortir, impeccable dans son costume trois pièces. Je me sens extraordinairement faible. Normal, après une telle agression, serai-je tentée de penser. Pas normal, me dit ma formation de vampirologue, vu que j’avais reçu le sang d’un vampire deux fois millénaire.

Ainsi, Roderick croit que je ne suis pas réellement le fils d’Eric de Nanterry ? Il est vrai que je ne lui ressemble pas beaucoup. Au dire du chef de la meute du Nord, je suis la photocopie, version masculine (ceux qui rient sont priés de le faire  discrètement) de ma tante, Caroline de Nanterry.

16 h 32 : J’aimerai de temps en temps que l’on me demande mon avis, notamment avant d’organiser des tours de garde mixte à mon chevet. Je n’ai pas envie de voir une succession de loup-garou fort peu connus et de vampires assoiffés de sang de synthèse parfumé à la camomille. Curieux attelage, vous l’avouerez. Tiens, je les reconnais ceux-là, ils s’observent en loups garous de faïence, ce qui est un exploit pour l’un des deux, qui est un vampire.

16 h 42 : maman me rend visite, comme tous les jours depuis mon agression, avec un confrère plus impartial. Ayden Fraser, un écossais ardent défenseur de la cornemuse en général et de son clan en particulier. Il n’y a pas que les loups garous dans la vie, il y a les Highlands aussi, avec une larme de whisky dans le thé, s’il vous plait.

–          J’ai une assez bonne nouvelle et une moins bonne. » Je le laissais poursuivre, son ton n’était pas funèbre. « Vous avez bien dans votre sang les marqueurs qui font de vous un loup-garou.

Comme si j’en doutais, pensais-je, et je suis sûre que ma mère put lire dans mes pensées. Pan ! Dans les dents du chef faë !

–          Seulement, poursuivit-il, le sang de vampires que vous avez ingéré semble, je dis bien semble, les avoir définitivement inhibés, tout comme ils bloquent pour l’instant votre métamorphose en vampires. »

Il poursuivit sa consultation en ne s’étonnant pas de ma fatigue, et ne me demandant si je n’avais pas des envies bizarres.

–          Une pizza au yaourth, murmurai-je.

–          Rien d’inhabituel, donc.

17 h 02 : jamais pizza ne m’avait semblé aussi bonne, même si j’en laissai les trois quarts. Ni le vampire, ni le loup garou ne souhaitai goûter ce chef d’œuvre culinaire. Papa et Silas en prirent une part, j’aimais leur solidarité, je savais à quel point ils détestaient cette pizza de régime. Manger me fit du bien, et je me rendormis. Je commençai ma nuit avec un vampire et un loup-garou.

22 h 04 : J’ouvris les yeux, et je constatai que la relève avait eu lieu. Avec mon emploi du temps surchargé et ma ribambelle de patients, je n’ai guère eu le temps de vous présenter ma famille. Voici donc, assise à côté de mon lit, Bella de Nanterry, la compagne de mon père. Comme vous vous en souvenez peut-être, mon père n’a jamais réussi à concevoir un louveteau avec une louve de sa meute. Je suis donc le fils qu’elle n’a pas pu avoir. Je plains sincèrement le dingue qui se risquerait à m’attaquer, d’autant plus que (oh, non !) le vampire qui est avec elle n’était autre que mon cher ami Bill. Je ne lui demandai pas comment se portait sa conjointe, je ne tenais pas à ce que l’atmosphère soit encore plus tendue qu’elle ne l’était.

–          Tu vas mieux, déclara-t-elle sans plus de cérémonie. Je suis ravie que tu ne te laisses pas abattre. Demain, on interrogera à nouveau Roderick, je ne pense pas qu’il ait tout dit.

–          Vous croyez faire mieux que trois experts ? gronda Bill.

–          Les experts ? ricana-t-elle en montrant ses dents, qu’elle avait fort belles. C’est un Troll qui l’a fait craquer ! Non, faisons comme le voulait Azelma, laissez-le nous seulement quelques minutes et nous saurons vraiment tout.

Je choisis judicieusement ce moment pour reposer ma tête sur l’oreiller et me rendormis.

Je n’ouvris pas les yeux cette fois-ci, par prudence, ce fut une odeur qui me réveilla. Qui avait pu amener des roses et des ancolies dans ma chambre ?  Une idée, pourtant, refusait de suivre son cheminement jusqu’à mon cerveau. Une personne de mon entourage soutenait que ses fleurs embaumaient et usaient d’essence de roses au point de piquer les yeux de son entourage. Si elle croyait que j’allais ouvrir les miens, elle se trompait !!!!

Voici ce qui est pour moi plus problématique que le plus névrosé de mes vampires (en gros, Russell et sa sœur) : Ismérie.

Ismérie Indiana Lovisa de Carduel appartient à la meute de mon père, la meute du Nord, et elle a un grand sens de la lycanthropie. Mieux : elle manifeste un penchant admirable pour la préservation de la meute, ce qui signifie la naissance d’une foule de louveteaux. Voilà qui mérite les acclamations de tous les protecteurs des créatures fantastiques, me direz-vous. Oui : sauf qu’elle a décidé d’assurer la pérennité de l’espèce avec un membre de la meute fort peu poilu, et pas du tout attiré par la gent féminine. Moi. J’ai eu beau lui expliquer :

–          que je n’avais jamais été attiré par les filles, les femmes ou les femelles de toute espèce,

–          que j’avais un amoureux, Silas,

–          que j’étais gay, pour tout dire !

Ismérie m’a répondu :

–          Je sais. Je m’en moque. Je veux avoir des bébés avec toi. Tu n’as pas envie d’être papa ? Franchement, ce n’est pas toi qui feras le plus difficile.

Bien sûr, j’ai très envie d’avoir des… enfants. J’allais dire des louveteaux. De nos jours, les couples gays qui le désirent ont souvent des enfants. Il est juste très rare qu’une fille court après eux, avec la ténacité… J’étais trop fatigué pour trouver une image suffisamment éloquente. Je ne l’étais pas assez pour feindre davantage le sommeil et je la gratifiais d’un :

–          Salut Ismérie, tu vas bien ?

–          Oh, si tu savais comme tu es choupinet ! Tu sais que tu étais très mignon quand tu étais bébé ?

Et bien non, je ne le savais pas, j’avais beau faire défiler mes plus lointains souvenirs, je ne me rappelais pas m’être beaucoup regardé dans un miroir quand j’étais bébé.

–          Ismérie, gronda Silas.

Elle avait beau battre de ses longs cils noirs aux reflets bleutés (vive le mascara !) devant lui, elle ne l’attendrirait pas.

–          Vous pouvez nous laisser seuls un petit quart d’heures ?

–     Il a été agressé une fois cette semaine, c’est largement suffisant, gronda Silas.

Flûte à la fin, pourquoi tout le monde « gronde » ou « grogne » à mon chevet ? Oui, je sais, je suis entouré de loup-garous, de vampires, et d’un trollogue particulièrement jaloux, est-ce une raison pour ne pas s’exprimer normalement ? 7

–          Stop ! hurlai-je. Mon hurlement tenait plus du couinement de souris que d’un loup-garou bien né. Pourtant, personne ne rit. Ismérie, je te promets devant témoin, devant Silas (qui était encore plus pâle que d’habitude) dès que cette affaire est terminée, nous… ferons une portée de louveteaux.

Je me rallongeai et me roulai dans les couvertures, épuisé, sous le regard enamouré d’Ismérie. Silas était résigné, pourtant, je crus voir une lueur d’amusement dans ses yeux. J’en venais à souhaiter que la crise ne se résolve pas tout de suite. J’aurai ainsi le temps de lire tous les ouvrages d’éducation lycanthropique que je n’avais pas encore parcourus – et de trouver un mode d’emploi acceptable pour concevoir des gentils petits loupiots. Avant de m’endormir, je crus me souvenir que j’avais vaguement promis quelque chose à Russell, mais quoi ?

V comme vampires VI

Résumé des épodes précédents dans la section vampire. 

Interrogatoire du chef des s, mercredi, neuf heures deux.

Chef de l’interrogatoire : Edouard, vampirologue, première section.

9 h 02 : Je n’aimerai pas être à la place de Roderick, chef de la troupe de faë qui a presque tué Gaël Eric Lorient de Nanterry. Lui non plus n’aimait pas être à sa place, il transpirait à grosses gouttes, ce qui était rare pour un chef faë, fort soucieux de son apparence.

Ce n’était pas moi qui lui causais tant de frayeur. Je pense plutôt que la présence d’Eric de Nanterry, patte droite du chef de la meute du Nord y était pour quelque chose. Tout comme celle de Russel, 2092 ans, qui revenait tout juste de chez Gaël, enfin réveillé. Il n’y avait pas besoin d’être un vampirologue confirmé pour comprendre que tous deux résistaient à la tentation de déchiqueter Roderick, surtout depuis que Russel avait émis l’hypothèse intéressante que ce n’était pas Rufus et Célia qui étaient visés mais Gaël.

10 h 14 : Je reconnais un certain panache au chef faë, qui ne répondit à aucune de nos questions dont il ne subissait le feu nourri qu’en nous fixant avec une morgue dédaigneuse. Je n’ai plus aucun doute : nous avons devant nous un authentique chef faë et une affaire bien plus complexe qu’il n’y paraît.

10 h 22 : Eric a failli déraper, il s’en est fallu de peu. Pourtant, ce que nous avons pu soutirer de Roderick des Faës est minime, à peine un ricanement condescendant quand Eric a évoqué la place de Gaël au sein de la meute.

12 h 32 :  Toujours rien. Roderick est stoïque. Moi aussi.

12 h 52 : On frappe à la porte. Je n’attends pas de relève, Eric et Russel non plus. Je suis simplement curieux de savoir qui vient nous seconder.

12 h 54 : Silas, le trollologue associé de Gaël ! Je ne comprends pas pourquoi deux thérapeutes si différents se sont associés. Le bruit court que c’est par souci d’économie. Silas et Gaël font cabinet et logement commun, il paraîtrait même qu’ils feraient chambre commune. Il ne faut pas écouter tout ce qui se raconte. Ah, tiens, Silas a emmené un patient avec lui.

12 h 56 : Je ne pensais pas qu’un Troll pouvait jouer aussi bien du xylophone.

12 h 58 : Pensez à noter dans un traité de faërie : les faës ne supportent pas les Trolls. Ou le xylophone. Ou les Trolls qui jouent du xylophone.

13 h 02 : Vous voulez avouer ? Pas de problème : nous vous écoutons.

13 h 32 : Vous voulez vraiment nous faire croire à une histoire aussi extravagante ? Il faut vraiment que vous trouviez mieux ! Eric de Nanterry est d’accord avec moi. Son fils, vouloir fomenter un coup d’état contre les faës ! Je me demande bien quand il en trouverait le temps.

13 h 34 : Non ??? Rien de plus ? Vous avez de la chance. Silas organise une thérapie de groupe pour les Trolls de Tépasséou. J’espère que vous aimez le xylophone.

14 h 24 : Roderick regagne sa cellule. Il nous reste maintenant à découvrir l’identité de la personne qui a réussi à le piéger. Dans la foulée, il a également avoué que les faës étaient responsables de l’empoisonnement des loups-garous. Pensez à noter que les faës ne sont plus d’aussi bons enchanteurs qu’avant, puisque les effets de la potion étaient longs, mais pas permanents.

14 h 54 : Je porte les informations à Gaël. Il est toujours alité, toujours très pâle. Même son sourire a la fragilité d’un rayon de lune sous un ciel d’orage. En effet, la tension est palpable dans la chambre. On semble se préparer à un assaut. D’un côté, Eric de Nanterry et deux autres loups de sa meute. De l’autre, Russel et deux autres vampires qui ne me sont pas inconnus puisqu’ils suivent une thérapie pour violence aggravée. Je vois qu’ils sont déjà au courant.

15 h 04 : La situation est moins grave que ce que je pensais. On ne craint pas un assaut, on veut juste assurer la protection de Gaël et se répartir les tours de garde. Seulement, Garous et Vampires ne veulent pas se mélanger. Pourquoi ne suis-je pas étonné ??

16 h 00 : Silas a encore une fois joué les médiateurs. Avoir un troll avec soi peut s’avérer utile. Sur un dernier échange fort courtois (aucune baffe ne fut échangée), les garous prirent le premier tour de garde.

16 h 32 : Je retourne enquêter sur le terrain. Russel m’attendait. Ne se repose-t-il donc jamais ? Il pense qu’un traître se cache dans l’entourage de Gaël,et il a bien l’intention de le démasquer avant le lever du soleil. Là non plus, je ne voudrai pas être à la place de ce (ou cette ?) traitresse. Je me demande bien ce que Gaël pense de tout cela.

V comme vampire, chapitre VI

Bonjour à tous. Il est nécessaire de changer de narrateur. En effet, je tiens à raconter moi-même ce qui s’est passé juste après que Gaël soit présentement tombé en pamoison, après avoir été transpercé par une épée en argent. Vous noterez l’insondable bêtise des assaillants : on ne commence pas par maîtriser le plus faible des quatre défenseurs, celui qui est anémié et n’a aucune connaissance, pas même la plus élémentaire, en self-défense. Vous noterez aussi que je pourrai vous raconter le charmant entretien que j’eus avec Gaël, juste après son réveil, en présence de son amoureux. Non, je préfère vous raconter ce qui s’est réellement passé. Je ferai grâce à Gaël des détails de la perforation qu’il a subie.

Edouard réagit promptement. Il a donné au malotru qui poignarda Gaël un coup de canne épée entre les deux épaules, et même pour un faë surentraîné, il souffrit énormément, mais fort peu de temps : je le saignais suffisamment pour qu’il se tienne tranquille les deux prochains mois. J’ajoute que le sang de faë surentraîné n’est pas très digeste.

Edouard me remercia – Gaël a raison, il est vraiment charmant – et se baissa avec une souple élégance, si bien que son second adversaire ne put retenir son élan et fut projeté sur ma poitrine. Rien que pour ses yeux affolés, ce moment aurait été appréciable. Il s’assomma, le pauvre, car je porte toujours une cotte de maille en or quand je suis en mission de protection. Comme je ne suis jamais trop prudent, je lui donnais néanmoins un nouveau coup de poing pendant que j’attrapai à la gorge un nouveau venu tout en appelant mentalement les secours pour Gaël, qui ne semblait pas respirer avec facilité.

Et voilà que Célia se trouvait en difficulté, un faë l’ayant poignardé à plusieurs reprises. Elle était acculée, le dos contre le mur quand elle eut le réflexe de se saisir de la machine à glaçon et d’assommer son assaillant avec. J’étais ravi de constater que Célia avait enfin appris à se défendre, bien que ses manières ne soient pas très académiques, et que la machine à glaçon soit grièvement endommagée.

D’un geste expert, basculant d’une jambe à l’autre comme s’il valsait, Edouard, faucha de sa seconde canne les jambes de ce qui était le dernier assaillant encore debout. Deux combattants ayant préféré fuit le bar, devenu champ de bataille. Et Rufus ? Ah, Rufus ! Il avait transformé le chef des faë, celui-là même qui avait poignardé sa douce compagne,  en putching ball personnel, le frappant si vite que je ne distinguai pas ses poings – et pourtant, foi de vampire, j’ai de bons yeux.

–          Ne l’abîme pas trop, lui conseillai-je.

–          Ne t’inquiète pas, c’est un chef faë, c’est résistant ces bestioles-là !

Je pris mon élan et me propulsai vers le toit. Je repérai sans difficulté les deux fugitifs et m’envolai vers eux. Lâche et couard n’étaient pourtant pas les adjectifs qui caractérisaient d’habitude les faës. Je les rattrapai, et pour ne pas avoir à lutter contre deux soldats, je pris tout simplement l’un pour neutraliser l’autre. J’aurai pu choisir une méthode plus subtile, j’en demeure d’accord, comme hypnotiser l’un des deux et le convaincre de se retourner contre son camarade. Je manquai de temps, les signes vitaux de Gaël baissaient dangereusement, et je ne tenais pas à ce qu’il meure. Je laissais donc choir mes deux proies, qui tombèrent dans un arbre où ils furent cueillis quelques minutes plus tard par deux agents vampires. Leur interrogatoire serait une vraie partie de plaisir pour mes chers compatriotes.

Gaël était déjà allongé sur une civière quand je revins. Deux lycantropologues s’occupaient de lui bien que l’une des deux ne soit pas nerveusement en état de le faire. N’avait-elle jamais vu de telles blessures ? Cet abruti de Silas était là également – leur maison n’était pas très loin, après tout.

–          On est, on est en train de le perdre ! hurla la doctoresse.

Je me frappais alors le front devant ma sottise. C’était sa mère !

–          Si vous le voulez, je suis là. Je peux lui donner de mon sang (les vertus thérapeutiques du sang de vampires ne sont plus à démontrer).

Je m’attendais à ce que quelqu’un proteste à cause des risques, minimes, certes, ou que cet abruti de Silas ne dise « certainement pas. » Non. Il dit simplement, plus bas qu’Azelma Shelton, mais il le dit en même temps qu’elle :

–          Sauvez-le. »

Je m’exécutai.

Je ne me suis pas présenté, je pense néanmoins que vous m’avez reconnu : Russel, vampire, 2092 ans (avec Gaël, je me suis un peu rajeuni, la coquetterie, vous savez ce que c’est).

V comme vampire, chapitre VI

Dans le cinquième épisode de V comme vampire, nous avions laissé nos personnages en fâcheuses postures. Je ne suis pas certaine qu’ils soient dans une meilleure situation cette semaine.

Ce fut le bruit qui me réveilla. Un bruit régulier, léger, un peu aigu. Avant d’ouvrir les yeux, j’essayais de l’identifier. Ce bruit, je l’avais déjà entendu. Quand je compris de quoi il s’agissait, je sentis un soulagement immédiat : si une machine me permettait d’écouter les battements de mon cœur, j’étais vivant, sans doute salement amoché, mais vivant.

Note : l’inconvénient de la légalisation des vampires, c’est que l’on peut désormais se réveiller en bon état, mais mort. Le vampirologue que je suis peut vous le certifier : c’est perturbant. J’étais donc ravi d’être encore un humain.

J’ouvris les yeux. J’étais dans ma chambre d’enfant, qui n’avait plus rien d’enfantin. Les murs aux tentures gris perle, la moquette au ton délicat, les meubles de chêne clair invitaient au repos et à la rêverie. J’étais resté dans les vapes combien de temps ? Près de la porte-fenêtre, un homme me tournait le dos. Silas !
– Je suis réveillé, lui dis-je.
– Je suis très heureux que tu sois en vie.
Il se ne retourna pas.
– Que s’est-il passé ?
– Les faës étaient en embuscade. Tu as été gravement blessé.
– Les faës ?
Bizarre, ces créatures étaient tellement orgueilleuses que je les voyais mal se mêler au sort des autres créatures du monde magique. Quant à se mêler aux humains, n’y pensons pas.
– Silas, je peux savoir pourquoi tu me tournes le dos ? Je suis défiguré, c’est ça, et tu n’oses pas me le dire ?
– Mais non, me dit-il en se retournant. Il était très pâle. Vraiment très pâle.
– Nous avons vraiment cru que tu allais mourir, dit-il dans un souffle.
– Je me sens presque normal, pourtant.
Justement, ce n’était pas normal. Avais-je dormi pendant six mois, voire plus, comme la Belle au bois dormant ? Allait-il m’annoncer que je garderai des séquelles à vie, ou que j’étais apte maintenant à me transformer en loup-garou ?
– Nous avons dû prendre une décision radicale pour te sauver.
– Genre, une amputation ?
Oulà, je n’étais pas encore très réveillé, sinon je me serai aperçu que j’étais en un seul morceau. Pas même un sparadrap sur le ventre, là où je me souvenais fortement avoir été transpercé. Juste une légère migraine, qui s’intensifiait peu à peu.
– Non. Tu as reçu du sang de vampire.
Génial ! Et les effets secondaires ? Si jamais je me fais mordre dans les trois mois à venir, je risque de me métamorphoser en loup-garou vampire, à moins que les deux influences ne se court-circuitent. Je risquais même de devenir irrésistible pour certains patients, et carrément répulsif pour d’autres. Les trois prochains mois allaient être pénibles.
– Comment vous avez-pu vous en procurer ? C’est extrêmement rare !
– Nous avons eu un volontaire sous la main. Il te le racontera lui-même. Il arrive.

V comme vampire, chapitre V

V comme vampire comporte déjà quatre épisodes. Voici la suite des aventures du docteur Gaël de Nanterry.

6 h 00 : Grâce à ces quatre heures passées à discuter avec Silas, je pourrai désormais écrire un traité nommé : « Comment vaincre la jalousie d’un trollogue envers un vampire deux fois millénaire », par le docteur Gaël de Nanterry .
En attendant, j’aurai vraiment eu envie de dormir plutôt que de discuter ainsi.

6 h 30 : Nous entendons un bref gémissement. La chaise sur laquelle mon père vient de s’asseoir tend à nous faire savoir qu’elle apprécie modérément qu’un loup garou ait posé son séant sur elle. Regard désapprobateur de Silas. Grognement d’avertissement de papa : tant qu’il n’a pas pris son café au viandox, il est nerveux, mal réveillé. Sous-entendu : le blanc-bec qui partage la couette de son fils est prié de présenter sa désapprobation ailleurs, du moins jusqu’à ce que le meilleur Alpha de la meute du Nord ait fini son petit déjeuner.

7 h 30 : Silas passe l’aspirateur avec désapprobation. Papa a fait sa vaisselle lui-même, et l’a rangé. Les garous sont bien plus civilisés que certains livres veulent le faire entendre.

7 h 45 : Silas ouvre la porte avec désapprobation. Il a vraiment décidé de nous pourrir la journée, voire la semaine. J’espère que les nouvelles d’Edouard seront bonnes.
–          Nous avons une piste. Je ne peux en dire plus. Je n’ai pas envie qu’un garou ou un vampire déchiquette un innocent.
–          Ils ne sont pas comme ça, n’est-ce pas Gaël ? grinça Silas.

8 h 00 : je ne suis pas du tout en forme pour mon premier patient.

9 h 00 : pour mon second patient, cela ne s’améliore pas.

10 h 00 : papa me conseille de me reposer plutôt que d’avaler des tablettes énergétiques. Les vampires n’ont aucune envie de mordre un homme flagada, autant continuer sur ma lancée.

11 h 00 : Russel et sa sœur. Nous poursuivons la thérapie familiale. Russel a une légère ecchymose sur le nez, qui peine à cicatriser.
–          Dès qu’un homme s’approche de moi, il faut qu’il intervienne !
Les capacités vocales de Julia sont optimales.
–          Je te protège. Je suis ton grand frère et ton géniteur. Nous sommes parmi les plus vieux vampires, les plus résistants. Qui te dit que cet homme ne voulait pas t’offrir du sang empoisonné ?
–          Attendez, attendez (je n’étais décidément pas au mieux de mes capacités). Vous voulez dire que vous fréquentez des humains, non des vampires ?
Julia me regarda comme si j’avais proféré une énormité.
–          Bien sûr ! Chaque fois que je fréquentai un vampire, il lui arrivait un malencontreux accident. N’est-ce pas Russel ?
Alexandre…
–          Il te trompait éhontément avec une humaine.
–          Paul …
–          Il était collant et pas très futé.
–          Cédric…
–          Un maladroit incapable de chasser tout seul.
–          Yvain…
–          Il te préférait son lion.
La litanie se poursuivit durant une heure. Deux mille ans, et presque quatre cents ex. J’admirai sa mémoire prodigieuse. En partant, Russel me serra la main, avant de la garder suffisamment dans la sienne pour que j’ai la sensation de l’avoir coincée entre deux blocs de glace.
-Faites attention à vous, soyez prudent. L’autre jaloux n’est pas apte à prendre soin de vous comme il le devrait.
Heureusement pour moi, il sortit sans que j’ai eu le temps de trouver une réponse adéquate.

A force de me lire, vous allez vous dire qu’il n’existe que des vampires névrosés. Pas du tout, il existe aussi des vampires qui vivent très bien leur condition de non-morts. Ils ne viennent pas dans mon cabinet, eux, et savent très bien arranger eux-mêmes leurs petits problèmes.
Prenez par exemple Rufus et Célia. Rufus a 535 ans, Célia 322, et ils ont ouvert un bar à sang de synthèse qui fonctionne très bien. Enfin, qui fonctionnait très bien, jusqu’aux deux derniers jours. Ce midi, c’est plutôt morne.
Edouard, que j’accompagnais, avait tenté de les rassurer, un seul cas d’empoisonnement avait été signalé après une consommation dans leur bar. Rufus avait cependant cédé à l’angoisse de Célia et s’était décidé à l’analyser tout son stock. On n’est jamais trop prudent.
–                 Nous fêterons cette année nos trois cents ans d’union. Je ne veux pas qu’un cinglé gâche cet anniversaire.

Et là, mes chers lecteurs, je suis obligé de vous abandonner, pour un certain temps je le crains. Il est midi vingt-deux – réflexe, je regarde ma montre – et quelqu’un est en train de rentrer dans le bar par le toit. Célia, Rufus et même Edouard se mettent en position de défense. Je n’en ai pas le temps, une violente douleur me transperce, et je sombre.

V comme vampire, chapitre 4

Voici la quatrième partie des aventures de Gaël de Nanterry, vampirologue de son état. Dans les épisodes précédents, il était au prise avec des patients d’un genre assez particulier. Qu’en est-il maintenant, alors qu’une nouvelle journée de consultation s’achève ?

 

16 h 00 : aucune envie de rédiger un compte-rendu de cette heure de thérapie. J’ai cependant constaté que Russel s’était résigné à utiliser de la crème « spéciale vampire ». Chercherait-il à séduire une vampirette ?
17 h 00 : Silas et moi regardons l’intervention d’Edouard face au Haut Conseil Vampirique. Il déclare avoir une piste sérieuse. Il déclare aussi que d’autres assauts contre d’autres créatures fantastiques sont à craindre. Les Trolls ? Les Garous ? Les Fées ?
– S’il en parle, c’est que c’est déjà trop tard.
18 h 00 : accueil d’une nouvelle arrivante, troisième patiente amenée par Edouard. Les nouveaux arrivants est le nom politiquement correct donnés aux humains récemment transformés en vampires. La loi exige qu’ils soient consentants. Le souci est qu’ils ne le sont pas toujours, et que leur papa vampire garde bien de se faire connaître dans ces cas-là.
– Ça pue ici !
Je ne transmettrai pas à Silas, c’est lui qui fait le ménage pour se détendre après une séance de relaxation trollesque. Mon compagnon est un vrai faë du logis.
– Ça sent le garou !
– C’est normal : je suis aussi lycanthropologue et j’ai reçu des garous aujourd’hui. Votre odorat s’est développé.
– M’en fiche de mon odorat. Tout ce que je veux, c’est coincé le maboul qui m’a transformé, et le pieuter !
– Pardon ?
– Lui planter un pieu à travers le corps.
– Ce n’est pas si simple. Nous devons l’identifier.
Je n’allais pas la décourager en lui disant que le meilleur enquêteur de la ville était sur l’affaire, et n’avait strictement aucune piste. Nick pensait fortement que cette métamorphose était bien un acte criminel, ce qui expliquait qu’il ne trouve aucun indice, le vampire ayant effacé toutes les traces, y compris la mémoire de la victime. Il ne faut pas se leurrer, des vampires voudront toujours mordre des humains, et ils trouveront des humains consentants (là, je n’ai qu’un mot à dire : beurk). La plupart d’entre eux se contrôlent, et savent rester discrets. C’est quand ils ne le sont pas qu’ils sont envoyés en thérapie par décision de justice, ou quand ils ont vraiment, vraiment commis une grosse bêtise (il faut vraiment que je vous explique ?). La panique qui suit fait qu’ils ne pensent qu’à fuir, loin, loin, encore plus loin, et laisse la pauvre fille ou le pauvre garçon en vrac sur la chaussée. Les retrouver est d’une facilité déconcertante, pour les enquêteurs de la brigade spéciale que Nick dirige, en prenant soin de m’envoyer les patients les moins pénibles – parce que je suis le plus jeune expert assermenté du pays, et aussi parce que je suis son cousin.
– Sinon, vous allez bien.
– Non. Le sang, c’est dégueu, mordre, j’aime pas. J’ai un mal de chien à dormir la nuit, je ne trouve rien de confortable
La liste des litanies dura encore un bon moment. Je lui donnai quelques conseils pour remédier à chacune de ses doléances.
19 h 00 : Dîner.
J’étais ravi de terminer à une heure décente. Les Trolls qui construisaient le viaduc de Tépasséou poursuivaient leur mouvement de grève. La situation des créatures fantastiques était périlleuse ? Ils n’allaient pas en plus tomber en construisant un viaduc !
20 h 00 : allô, Houston ? On a un problème.
Un sérieux problème même.
– C’est un peu ennuyeux, dit Edouard, avec un art consommé de l’euphémisme.
– Dites plutôt que c’est une catastrophe ! s’écria Silas.
– Pour eux, certes. Les premiers cas nous ont été communiqués cet après-midi. Nous enquêtons.
– J’espère bien !
– Silas, c’est mon père qui est dans l’embarras.
Si les vampires faisaient des réactions allergiques, les loups-garous eux, ne pouvaient plus reprendre forme humaine. Mon père nous regardait avec des yeux de loup battu.
– Je vais préparer la chambre d’ami ! et je me levai d’un bond.
– Tu plaisantes, j’espère ?
Silas m’avait rejoint sur le seuil de la chambre.
– Non, et je changeai les draps, je ne plaisante pas. Papa sera en sécurité ici.
– Tu comptes recueillir toute sa meute ?
– Seulement mon père. Les autres sont prévenus, ils devraient se contrôler.
– Les seules créatures fantastiques capables de se contrôler sont les Trolls.
– Que crains-tu ? Qu’il te démolisse l’épaule et prétende après ne pas en avoir fait exprès ? Mon père n’est pas un hypocrite… contrairement à toi, soufflai-je.
– Je ne suis pas hypocrite ! J’estime que ton père dormirait plus confortablement dans une niche que dans un lit. Je suis même prêt à la mettre dans la cuisine, il ne serait pas obligé de dormir dehors. Et qu’est-ce que cela mange, un loup garou, au petit déjeuner ?
– La même chose qu’un humain, avec un peu plus de viande, c’est tout.
Silas avait tendance à oublier que même sous sa forme lupine, papa comprenait tout et fomentait une petite vengeance, rien de bien méchant. Après tout, Silas avait déjà dormi dans une yourthe, alors une niche pour Saint-Bernard…
2 h 00 : papa hurle. Je me lève précipitamment, croyant qu’il a un malaise. Non, il hurle en me montrant le jardin.
– Il y a une ombre là-bas, me dit-il (avantage : nous communiquons par télépathie). Un vampire. Qu’est-ce qu’un de tes patients fait à cette heure-ci dans le jardin ?
Je n’ai pas d’aussi bons yeux que mon père métamorphosé. Je sortirai volontiers, cependant un pyjama Snoopy ne peut qu’engendrer l’hilarité. Le temps que je passe un manteau, et l’ombre était partie.
– Russel.
Essayer de raisonner Silas était peine perdue.
– Mais non, tentai-je mollement – parce que j’avais envie de dormir, non de discuter.
– Russel, te dis-je. Il n’y a que toi pour ne pas t’apercevoir qu’il est amoureux de toi !

V comme Vampire, chapitre 3

Voici ma participation pour les plumes en Z organisées par Asphodèle.

Il faut encore que je réfute une légende tenace : les lycanthropes, appelés par la vox populi loup-garou, ne se métamorphosent pas uniquement  à la pleine lune, ils peuvent se métamorphoser quand ils le veulent. Je vous conseille de lire à ce sujet Lycan Magazine, la revue officielle de tous les loups-garous, remplie de conseils, certes, mais aussi d’articles scientifiques. Vous pouvez aussi mettre à profit les travaux du docteur Azelma Shelton, professeur de lycanthropie appliquée. Je connais très bien ce docteur : c’est ma maman.

12 h 10 : Papa m’explique la raison de sa visite. La communauté vampirique cherche avec beaucoup de zèle d’éventuels ennemis, des gens tout prêts à les empoisonner, plutôt que de les transpercer avec un pieu en argent – éviter le contact, c’est éviter les dangers. Leurs soupçons se sont donc portés sur les Garou, qu’ils condamneraient volontiers à purger une peine de prison dans un zoo quelconque, entre les zèbres et les zébus. Le chef suprême des garous avait donc demandé à son meilleur Alpha de chercher qui voulait semer la zizanie entre les communautés fantastiques. Papa me conseillait donc d’être encore plus prudent que d’habitude.

–          Oui, papa.

13 h 00 : Silas peste en passant l’aspirateur.

« Zut ! Je suis sûr que ton père en fait exprès de venir sous cette forme. Il a encore mis des poils partout ! Il me déteste, ou quoi ? »

Mais non, mais non, il ne te déteste presque pas. Il a juste besoin d’être discret.

Revenons 29 ans en arrière. Azelma Shelton, brillante étudiante en médecine fantastique, cherche encore sa spécialisation. Vampire ? Loup-Garou ? Troll ? Surtout, elle est très déprimée : elle n’a pas l’ombre d’un petit ami dans sa vie, et si elle a envie de quelque chose (hum), quelque chose que sa sœur et la plupart de ses copines ont, c’est un bébé. Un soir qu’elle discute avec ses camarades de promotion, elle fond en larmes à la vue d’un énième marmot en train de zozoter dans sa poussette.

–          Il fallait le dire ! s’exclama Erik. Si tu veux, je t’en fais un.

Ce n’est qu’après ma conception, et juste avant la première échographie qu’Erik crut bon de lui révéler sa vraie nature.

–          Azelma (il évite une assiette), je peux tout t’expliquer (seconde assiette évitée). Si je t’avais dit la vérité, tu n’aurais jamais accepté !

Il profita de la seconde de réflexion de ma mère pour lui arracher la soupière des mains. C’est sûr, un loup-garou, c’est rapide.

–          Puis, moi aussi, j’ai envie d’un petit louveteau.

Pas de bol pour lui, ma mère n’avait plus qu’une cafetière à portée de main, et une cafetière sur la tête fait tout de même un petit peu mal.

Autant vous dire que sa spécialisation était toute trouvée : elle voulait pouvoir me soigner au cas où.

Seulement, aucune échographie ne montra les signes de la lycanthropie. A ma naissance, avec un mois d’avance (seule signe de ma filiation), j’étais un bébé très ordinaire, et tout rose. Je n’avais même pas un seul cheveu sur la tête ! Les jours, les semaines passèrent, et à son grand soulagement, ma mère ne constata aucune métamorphose, même quand la lune était à son zénith.

Par contre, être chef de meute et voir son premier né « normal », ça la fout un peu mal. Mon papa se demanda donc s’il n’avait pas un « souci » qui expliquait qu’il n’ait jamais réussi à avoir le moindre louveteau avec des louves de sa meute, rien, zéro, nada, nichts. Malencontreusement, il dit cela à haute et intelligible voix. La patte droite de l’actuel chef de la meute du Nord venait de se prendre une théière en pleine face. Il paraît que c’est moins douloureux qu’une cafetière.

14 h 00 : pédiatrie.

Arthur, Sarah, Hugo, je comprends que ce soit très marrant de vous métamorphoser n’importe quand, n’importe comment. Pensez à vos petits camarades qui ne sont pas lycanthropes ! Bien sûr, qu’ils ont eu un choc en voyant trois garous zigzaguer dans la cour de récréation. Ah, c’était le but, les rendre zinzins ? Et bien, c’est réussi !

Pensez aussi à votre maman : à chaque fois, il faut qu’elle vous rachète des vêtements. Vous voulez qu’elle vous laisse choisir vos propres vêtements et qu’elle arrête de vos imposer ces fringues hideuses ? Cela se défend. Bien sûr Hugo, je vais tout de suite vous donner quelques adresses d’école pour louveteaux. Oui, je pense aussi qu’avec tout ce que vous lui avez fait endurer cette semaine, votre maman va enfin céder. Néanmoins, arrêtez de faire les zouaves, ce sera mieux pour tout le monde.

Note : les grossesses multiples sont fréquentes chez les loups garous.

15 h 00 : second patient envoyé par Edouard. Son « chouchou », m’a-t-il dit.

De prime abord, rien ne le distinguait d’un humain ordinaire, si ce n’est la froideur de sa poignée de main.

–          Gaël de Nanterry ? dit-il d’un ton interrogatif. J’ai bien connu, j’ai même été très ami avec Charles-Antoine et Sophie de Nanterry. Des ancêtres à vous ?

Je n’en avais aucune idée. J’avais lu son dossier avant sa venue. Louis Zéphyr Célestin Herlault, né en 1942. Signe du zodiaque : musique ascendant chant. Il devient l’un des plus jeunes chefs d’orchestre de sa génération, et crée bientôt son propre ensemble. Sa carrière est particulièrement riche, il a joué les œuvres les plus célèbres avec les plus grands.

–          Nous venions de nous produire à la Zarzuela, devant la famille royale d’Espagne quand j’ai été poignardé.

Il est resté trois semaines dans le coma. Il raconte que son corps était immobilisé et que son esprit se promenait dans l’hôpital.  Il était techniquement un fantôme. Il ajoute qu’il a rencontré des fantômes très intéressants. Puis, le trou noir. Il est mort, et son corps a disparu.

–          Je me suis réveillé dans les égouts – je ne sais combien de temps s’était écoulé, ni même qui m’avait vampirisé. Nous étions plusieurs, et j’étais une exception. Je n’avais aucune envie de me nourrir, aucun besoin de sang, rien. Je me laissai mourir véritablement et si je consulte, c’est parce que j’ai besoin, contrairement à beaucoup de mes congénères, de garder un contact avec les vivants, et pas seulement ceux qui jouent à  l’être. Savez-vous pourquoi je suis resté un vampire ? Parce qu’alors que je tendais à me dissoudre, le maître vampire qui se chargeait de notre groupe m’a demandé ce qui pourrait me motiver à rester vampire. J’ai eu la bêtise de lui dire « ma femme ». Deux jours plus tard, elle était là, toute flagada et toute vampire. Je suis responsable de ce que ce monstre lui a fait, je suis obligé de mourir et laisser mourir.

–          Je vois que vous siégez au Haut conseil vampirique.

–          Oui, je suis devenu bien malgré moi un zélateur de la cause. J’ai assisté à la mise en lumière de notre communauté. J’ai aussi aidé à la création du sang de synthèse pour vampire, d’une belle nuance zinzolin. Je m’en souviens très bien, c’était il y a 142 ans, grâce à un vampire zoulou un peu magicien.  Il a même eu l’idée d’aromatiser sa mixture avec un zeste de pamplemousse rose pour les rares vampires qui détestent l’idée de boire du sang – comme moi – mais surtout pour ceux qui veulent varier leur régime alimentaire. »

Il avait également repris sa carrière musicale récemment – il y a quatre-vingt ans. Difficile de trouver et de motiver des musiciens vampires. Quant aux humains, ils n’avaient pas très envie de jouer avec un être qui lorgnerait leur nuque avec trop d’intérêt.

Je le quittai presque à regrêt, quand, sur le point de sortir, il se figea subitement.

–          Je sens l’aura de Russel qui s’approche. Ne me dites pas qu’il est un de vos patients ? Névrosé, lui ? Je le connais depuis trois cents ans, et névrosé n’est pas le mot qui convient. Psychopathe, oui. Sa sœur ? Bien sûr qu’elle lui en veut et qu’elle lui pourrit sa mort, c’est lui qui l’a vampirisée pour être moins seul, elle a largement de quoi lui en vouloir ! Croyez-moi, même si vous n’êtes pas obligé, après tout, je suis un vampire moi aussi : Russel ne fait jamais rien s’il n’a pas un intérêt dans l’histoire. J’ai une vague idée du sien, mais je ne veux pas vous paniquer inutilement.»

V comme vampire, chapitre 2

21 h 30 : sous la couette.

Silas trouve que je me dévoue trop à mes patients. Surtout Russel. Je lui rappelle que :

–          – c’est lui, Silas Chépukoi, que j’aime.

–          – Russel a les mains froides, et tout le reste aussi.

21 h 35 : Silas me demande ce que j’entends par « tout le reste ».

21 h 36 : exactement ce que je viens de dire. Un vampire, c’est entièrement froid.

21 h 37 : « Tu as vérifié par toi-même ou tu parles par oui-dire ? »

21 h 38 : Je lui rappelle que les vampires gays sont rares.

21 h 39 : « Et Lestat ? »

21 h 40 : Je lui re-rappelle que les exceptions existent et que j’aimerais bien dormir.

21 h 41 : Silas me répond qu’il n’a pas envie de dormir.

22 h 16 : Là, je pense que je vais enfin pouvoir dormir.

22 h 30 : La sonnerie d’urgence.

–          Pour toi ou pour moi.

–          Pour toi. Aucun troll n’est assez stupide pour monter sur le toit en cas d’urgence. Il aurait défoncé la porte, ou la fenêtre. Je t’accompagne, on ne sait jamais, il nous reste encore une vasque à démolir.

Je me rends compte seulement maintenant que je ne me suis pas décrit. Gael de Nanterry, 28 ans, 1 m 78, 55 kg (si, si, c’est possible, vous comprenez que je préfère la pizza au yaourt allégé), cheveux châtain très clair et bouclés, yeux bleus. Bref, je n’impressionne personne. A mes côtés, Silas, 38 ans, 1 m 91, beaucoup de muscles entretenus par la muscu (il vaut mieux, les trolls peuvent être énervés), cheveux ras – et s’il ne les portait pas si court, ils seraient roux. Bref (bis), mon copain de couette en jette – moi, moins.

22 h 40 : ce n’est pas vrai, encore une réaction allergique au sang synthétique arôme verveine. Barnabé, un de mes patients, est fort mal en point.

–          Non, eut-il le temps de me souffler avant de s’évanouir. Xérès.

Encore une légende tenace : un vampire ne se métamorphose pas complètement, il garde les mêmes qualités et les mêmes défauts une fois mort. Pour ceux qui étaient des adeptes forcenés de la dive bouteille, les chercheurs ont créé une ligne de sang de synthèse très parfumée. La spéciale « goût whisky » fait fureur.

00 h 40 : Barnabé se réveille. Il n’est pas au mieux de sa forme. Je lui demande de me décrire ses impressions.

–          C’est comme si tous les wagons d’un train de marchandise m’étaient passés sur le corps, tandis qu’un yacht me tombait sur la tête. J’ai déjà vécu les deux, mais pas en même temps. Le train, c’est en pays wallon, le yacht, en pays monégasque. Cela fait vraiment bizarre d’avoir les deux sensations simultanément.

01 h 40 : il peut repartir. Je signale cependant le cas au haut conseil des vampires, d’autant plus que Barnabé n’est pas un jeunot – après deux cents ans, les vampires sont en général très résistants.

02 h 00 : cette fois-ci, c’est le téléphone.

–          Gaël, j’ai encore un cas d’allergie, je peux venir ? Je t’expliquerai.

02 h 10 : Edouard, le maître à penser de tous les vampirologues de ma génération, se tient devant moi, soutenant avec peine deux nouvelles victimes. Je l’aidais comme je pus à les installer.

–          Puis-je te demander un autre service ? Je suis mandaté par le haut conseil vampirique pour enquêter sur cette affaire.

–          Déjà ?

–          Les non-mortels ont droit à la même protection que les mortels – le dernier discours d’Eric, leur député. Un peu plus, et ils diraient que nous sommes xénophobes. A la tombée de la nuit, je devrais rendre mon rapport devant l’assemblée.

Ouille. Edouard est aussi le porte-parole de la communauté des vampirologues. Parce qu’il est charismatique. Parce qu’il a l’élégance d’un dandy et l’humanisme de Montaigne. Parce que lui seul est capable de garder son calme au milieu d’une assemblée de vampires de la même manière que s’il jouait au whist tout en buvant du thé. Parce qu’il manie parfaitement sa canne-épée en argent, dont il ne se sépare jamais.

–                 Je voudrais d’envoyer trois patients, les trois qui ont vraiment besoin de nous. L’un d’entre eux a une obligation de soin, l’autre est maniaco-dépressif, le dernier … j’ai une tendresse particulière pour lui.

J’acceptai – et me demandai comment l’annoncer à Silas.

3 h 00 : Silas dort ? Non, il boude. Je ne dis rien, car ce n’est pas la moutarde qui lui est monté au nez, c’est le wasabi (minimum).

7 h 00 : j’aurai tout de même réussi à dormir. Silas évoque nos prochaines vacances. L’an dernier, nous sommes allés camper dans un wigwam, au milieu des wapitis, nous avons descendu des rivières dans une yole. J’en frissonne rien que d’y penser – c’est Silas le fan de western, pas moi. Cette année, je crains qu’il ne veuille aller en Australie observer les koalas et autres wapitis, ou pire, m’entraîner dans une yourte au Tibet et examiner des yacks à la saison des amours.

8 h 00 : cours de yoga. Je manque de m’endormir. Zut ! Ce n’est pas moi qui suis censé de me détendre, ce sont mes patients. Dire qu’il suffit de donner un yo-yo ou  un xylophone à un Troll pour le relaxer.

9 h 00 : le premier patient envoyé par Edouard. Je prends mon courage à deux mains (et vérifie que mon coupe-papier en argent est sur mon bureau). J’ajoute que j’aimerai bien de me boucher le nez aussi. Je n’ose lui demander depuis combien de temps il a pris un bain. Et non, tous les vampires ne séduisent pas par leurs bonnes odeurs corporelles. Quant aux cheveux, qu’il porte assez longs, je résiste à la tentation de lui prêter mon shampoin sec, prévu pour les cas d’urgence, car là, mon odorat en est sûr, c’en est un.

Il jette un œil noir sur mon cabinet, avant de se vautrer dans le fauteuil.

–          Obligation de soin, mon œil ! Je suis un vampire, j’aime mordre. Je suis fait pour cela, c’est ma nature. Vous pouvez ranger votre coupe-papier, je ne vous ferai rien (zut, il l’a vu). Vous êtes anémié, je le sens à cette distance. A quoi ça sert de prendre du sang light ?

Note : si les vampires posent des diagnostiques, où va-t-on ?

10 h 00 : Thérapie familiale.

Russel et sa soeur sont assis l’un à côté de l’autre et ne disent pas un mot.4092 de névrose à eux deux. Mes petits-enfants, s’ils sont vampirologues, les auront encore comme patients.

10 h 15 : Julia (soeur de Russell) lui dit tout le bien qu’elle pense de lui.

11 h 00 : fin de la séance. Julia vocifère toujours pendant que je la pousse hors du cabinet. Heureusement, Russell m’aide, sinon, je n’aurai pu la déplacer d’un pouce.

11 h 10 : je reprends un café. Si elle n’avait violemment injurié son frère pendant 45 minutes, j’aurai piqué du nez.

12 h 00 : un énorme loup garou au pelage doré se tient devant moi. Il entre sans façon, traverse le cabinet, pousse la porte de communication avec notre appartement et s’installe sur le sofa.

–  C’est gentil de me rendre visite, papa.

V comme vampire, chapitre 1

Ma deuxième participation aux Plumes de l’été organisées par Asphodèle. Cette semaine, les plumes en V.

 

7 h 45. Il me reste un quart d’heure avant l’ouverture du cabinet. Je prends un dernier café, mon troisième depuis mon réveil. J’ai besoin de rester éveillé, avec leurs histoires à dormir debout.

8 h 00 : psychologie.

mon premier patient. Russell. 2045 ans au bas mot. Il est extrêmement volubile, comme à son habitude.

« Ma mort est horrible. On ne vous prévient pas que votre peau va ressembler à un parchemin avec veinules apparentes, peut-être parce que mon créateur n’a pas vécu assez longtemps. Je me refuse à utiliser les crèmes hydratantes spéciale peau de vampire. Je reste un homme avant tout. Mort, mais un homme. Pire : je dois supporter ma sœur, qui a été transformée en même temps que moi. Le monde a beau être vaste, elle ne veut pas me quitter et s’accroche à ma redingote. Elle est en train de me gâcher ma mort ».

Je lui suggère une thérapie familiale.

9 h 00 : thérapie de couple.

Jamais on n’aurait dû autoriser les unions entre mortels et non mortels (j’adore ce terme politiquement correct). A ma droite, Bill, plus ennuyeux, impossible. A ma gauche, Sookie, dont l’intelligence n’est plus à prouver. Bill a commis une petite erreur sur ce qu’il a vu et …. Ouf, Sookie n’écoute plus ce que je pense. Cette gourdasse pratique voluptueusement le sport en chambre avec Eric, le tout nouveau député des non-mortels (la vacance du poste aura été brève) et Bill a malencontreusement surpris Sookie en train de s’ébattre avec lui. Eric a eu beau tenter de d’hypnotiser Bill, qui était tout de même son co-listier, il lui reste tout de même des bribes de souvenirs.

9 h 55 : la séance vient tout juste de terminer quand des vibrations secouent mon cabinet. Savoir voler, c’est bien. Savoir atterrir sur la piste prévue à cet effet, c’est mieux.

10 h 00 : en fait, c’étaient mes prochains patients qui se disputaient en plein vol et ont donc chu. Les vicissitudes du métier. Je reçois donc un certain Angel (à voir son gabarit, je comprends le choc) et un dénommé Spike. Vu l’état de sa figure, pas la peine de leur demander qui est victorieux.

10 h 15 : nous avons dû attacher Spike après qu’il eut envoyé valser à peu près tous les meubles de la pièce. Allergie au tout nouveau sang de synthèse goût  verveine qui vient d’être commercialisé.

10 h 25 : j’aimerai bien que le traitement fasse effet.

10 h 35 : dire que je ne peux utiliser les chaines en argent, avec la réaction allergique qu’il se paie. Mon véloce collègue, le docteur Silas Chépukoi est venu me prêter main forte.

10 h 45 : le traitement commence à faire effet. Silas a finalement assommé Spike avec l’énorme vasque qui ornait l’entrée terrienne du cabinet. Il a fait ainsi une pierre deux coups : nous débarrasser de cette horreur et neutraliser Spike.

11 h 00 : véto.

Jacob, je comprends que c’est embarrassant. Cet antipuce vous fera néanmoins le plus grand bien.

12 h 00 : après avoir vérifié que Spike récupérait, et qu’Angel avait de quoi se restaurer – il s’était institué son garde-malade, je pris  ma pause déjeuner avec Silas Chépukoi. Salade sans vinaigrette pour lui, pizza pour moi. La verdure dans mon assiette, très peu pour moi.

«- Les Trolls qui construisaient le viaduc de Tépasséou se sont mis en grève à cause de leur condition de travail.

–          Je les approuve totalement. Le code du travail des créatures fantastiques doit être respecté.

–          Ils ne sont même pas autorisés à utiliser leur langue vernaculaire. Le conflit n’est pas prêt de se terminer. Je connais bien les Trolls de l’est : tant qu’ils n’auront pas la victoire, ils ne lâcheront rien.»

Vous l’aurez compris, mon collègue et compagnon de couette est docteur en Trollogie appliquée.

13 h 00 : thérapie conjuguale.

Drac, tu as déjà réussi à maintenir l’harmonie entre tes trois premières épouses. Elles ont même passé l’éponge et la serpillère sur Jonathan Harker. Mais là, vouloir faire votre coming-out et vous installer avec Lestat, je ne suis pas sûr qu’elles acceptent.

14 h 00 : dermatologie.

Je sais, Edward, avoir la peau qui scintille, ce n’est pas pratique. Le fond de teint, non plus. Je trouve que vous exagérez cependant un peu. Ce n’est pas pour cette raison que les autres vampires se moquent de vous. Vous êtes sûrs que vous n’avez pas une petite idée ?

15 h 00 : Spike est définitivement remis. Je lui conseille tout de même d’attendre avant de voler à nouveau tout seul. Angel le raccompagne chez lui : il ne faudrait pas qu’il rate Vampire Diaries, sa série préférée.

15 h 10 : dentiste.

Jean-Claude, il faut vous ménager, vos capacités de régénération  sont au plus bas. Jamais vu autant de dégâts sur une mâchoire. Sincèrement, Jean-Claude, vous ne trouvez pas que fréquenter une tueuse de vampires est pousser le vice un peu loin ?

16 h 00 : cours collectif de préparation à la césarienne. Grâce des procédés dont je vous fais… grâce, les vampirettes peuvent désormais avoir des bébés vampires qui deviendront des enfants, des ados, et des adultes vampires. Elles viennent partager leur expérience et surtout, surmonter le traumatisme causé par un certain film. Non, une césarienne, ce n’est pas aussi dramatique. Puis, vous ne pouvez pas mourir ainsi : vous êtes déjà morte ! Elles apprécient modérément mon sens de l’humour.

17 h 00 : pause lecture avec Le vagabond des étoiles de Jack London.

17 h 30 : Sophrologie.

Carmilla, quand je vous ai dit de visualiser un but positif, je ne vous demandais pas de me le raconter. Même, je ne pense pas que les mannequins de Victoria’s secret acceptent de venir à une fémorale partie.

18 h 30 : Silas m’attend pour diner et aller sous la couette. Manque de bol, Russell est revenu en traînant sa sœur par-les-cheveux. C’est parti pour une longue séance de thérapie familiale.

20 h 30 : après avoir convaincu Russel de ne pas fracasser le crâne de sa sœur – la guérison lui ferait très mal, et elle aurait peut-être envie de piétiner la nouvelle copine de son frangin en riposte, je rejoins enfin Silas sous la couette avec un plateau repas.

Je me souviens seulement maintenant que je ne me suis pas présenté : docteur Gael de Nanterry, vampirologue et lycanthropologue.