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Le bataillon créole de Raphaël Confiant

Mon avis :

La première guerre mondiale a cent ans cette année. Elle a inspiré les écrivains, qu’ils aient eux-même vécu la guerre (je pense à Erich Maria Remarque ou Henri Barbusse) ou qu’ils aient eu la volonté, en dépit du temps qui passe, de dénoncer ses horreurs (Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot ou Cris de Laurent Gaudé me viennent spontanément à l’esprit).

Des voix s’élèvent dans ce roman, que l’on n’a pas entendu jusque-là : celles des soldats créoles engagés dans ce conflit, et celles de leurs proches, mère, soeur, restées en Martinique, et ne comprenant pas pourquoi ces hommes ont fait le choix de s’engager dans ce conflit. Dès le début, nous savons que certains ne sont pas revenus. J’ai même envie de préciser :  « pas revenus du tout ». Les corps des soldats ne reposeront pas en terre martiniquaise, à de très rares exceptions près, les familles en sont alors réduites à se recueillir au pied de la statue du Soldat Inconnu nègre. Y trouvent-elles du réconfort ? Des réponses à leurs questions ? Rien n’est moins sûr. Questionner les survivants ? Certains ont tellement souffert dans leur chair que leurs mutilations parlent d’elles-mêmes.

Je reviens aux voix, car ce qui m’a vraiment fascinée dans ce roman est ces voix entrelacées, voix des vivantes, voix des morts, restés vivants par leurs lettres, dont les extraits sont insérés dans le roman. Elles matérialisent la distance entre les soldats et leurs familles : écrites dans l’espoir d’être lu, elles ne parviennent pas toujours à destination. Censurées, elles ne peuvent tout dire. D’ailleurs, existent-ils des mots créoles pour transcrire le froid, la neige, les canonnades, pour dire l’horreur des Dardanelles ? Le créole est pourtant là, vibrant, coloré, expressif et expansif, lien indéfectible entre les combattants et leur famille.

Le bataillon créole est un hommage sincère et émouvant à ces hommes et j’espère que ce livre trouvera un large public.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O .

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Le roman du café de Pascal Marmet

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Merci à Babelio et aux éditions du Rocher pour ce partenariat.


Présentation de l’éditeur :

Suite à l’évènement Nespresso et au célèbre What Else de monsieur George Clooney, la planète redécouvre le café avec envie, presque que comme un caprice. Pour donner le change à cet engouement, les grandes marques comme Illy ou Malongo se sont jetées dans la bataille, et chaque mois, des cafés de quartier spécialisés redonnent les codes de ce breuvage pas comme les autres. Aujourd’hui, deux tiers de la population mondiale se régalent au moins d’un café dans la journée. Certains sont devenus café addict et notre siècle n’envisage plus un monde sans le petit noir.
Mais qui le connait, vraiment ? Comment a-t-il débarqué dans notre quotidien, comment a-t-il traversé notre histoire, comment évolue-t-il au 21e siècle ? Comment le buvez-vous ?

Mon avis :

Je commencerai mon article en disant à quel point je suis un être étrange. En effet, contrairement à bien d’autres personnes, le café ne me réveille pas – il me calme, voire m’endort. Essayez d’expliquer cela à mes élèves, qui me trouvent somnolente, et me disent que j’aurai besoin… d’un bon café ! Non, si j’en prends une autre tasse, je suis « foutue », je m’endors illico.  Et si je n’en prends pas le soir, mes insomnies augmentent.

Après ce prélude personnel, passons maintenant au vif du sujet : comment écrire un roman sur le café en ne se montrant ni didactique ni ennuyeux ? En écrivant un roman, justement ! Et en choisissant un personnage principal attachant : Julien, vingt ans, tout juste chassé par son grand-père, torréfacteur, de sa boutique. Il a eu le tort de lui vanter les mérites de Nespresso, dont il n’a pourtant jamais bu une tasse – et son grand-père non plus. Ce fut la dispute de trop : François, le grand-père, n’a jamais été tendre avec son petit-fils, à qui il n’a de cesse de reprocher l’assassinat de sa mère, Florence (morte en le mettant au monde). J’oubliai : Julien est aveugle depuis l’enfance, et son unique passion est le café. Aucun diplôme, si ce n’est le brevet, mais bac + 18 en torréfaction.

Le lecteur s’attache alors aux pas du jeune homme, qui trouve refuge chez Jo, sa meilleure amie. A la recherche de nouvelles découvertes caféinées,  Julien, aidée de Jo, découvre les cafés de la capitale, et surtout les breuvages qu’ils servent.  Il découvre aussi ceux qui sont l’âme de ces cafés, et veillent jalousement à la qualité de leur boisson, et des grains qui la composent. Cette exploration de la capitale, sous un angle caféiné, est l’occasion pour Jo de parler avec Julien de l’origine du café, des légendes qui entourent la découverte de cette baie, et sa transformation en la boisson que l’on connaît aujourd’hui. Testant la culture de son ami, elle le fait aussi parler de l’arrivée des caféier en France, des controverses sur cette boisson, et aussi de l’essor des cafés, lieux de dégustation privilégiés du noir breuvage.

Bien sûr, il était impossible de parler du café sans se rendre au Brésil – et c’est une véritable expédition pour Julien, qui n’avait quasiment jamais quitté son « antre », la boutique de son grand-père. Ce voyage, sur la piste des petits exploitants, est aussi l’occasion de découvrir quelques magouilles, pas très glorieuses, de traders qui spéculent sur le café comme d’autres sur les actions boursières. C’est aussi une visite au Costa-Rica, petit pays paisible, oublié, et qui mérite mieux.

Je ne vous dévoilerai pas comment se termine ce voyage initiatique pour Julien, pour Jo et pour son grand-père. Je dirai simplement que, pour ceux qui veulent aller encore plus loin que le récit, les pages annexes sont particulièrement bienvenues, comme les différentes manières de consommer le café à travers le monde.

Ballade d’un amour inachevé de Louis-Philipe Dalembert

Mon avis :

Azaka et Mariagrazia forment ce que l’on nomme un couple mixte. Azaka est un « extracom », il vit depuis plus de douze ans en Italie, où il a repris la gérance d’une boutique de photocopies et reliures. Mariagrazia est assistante sociale. Mariés, heureux, ils attendent leur premier enfant. Ils ont tout pour être heureux, jusqu’au jour où la terre tremble.

Mon premier constat est que le titre de ce roman est particulièrement bien choisi et s’accorde avec la musicalité de ce texte.Pas de suspense, pourrai-je dire : le lecteur sait dès le début que la femme d’Azaka n’est plus. Il sait que le tremblement de terre a causé sa mort. A lui de revivre, à rebours, les moments heureux de la vie de ce couple. Je ne vous cacherai pas que certaines pages m’ont semblée trop sentimentales, un peu égarées dans ce texte sobre, où le pathos n’a pas sa place.

En effet, ce roman s’apparente à une tragédie, tant la fatalité poursuit Azaka jusqu’à l’ultime page du roman – pour ce dernier fait, je me suis même dit que c’était un peu trop. Ce tremblement de terre rappelle celui qui a frappé son pays natal (jamais nommé) et l’a fait naître à l’âge adulte. Ce roman dit aussi les difficultés qui touchent ceux qui ont vécu des drames trop inimaginables, trop impensables pour pouvoir être raconté à d’autres.

La richesse de ce livre vient aussi de la multiplicité des thèmes qu’il traite. Il dresse un état des lieux de l’Italie, qui ploie sous le poids des traditions. Même Mariagrazia, qui se veut moderne, cède aux pressions de sa famille. Et que dire de la scission Nord/Sud, mal vue dans cette région italienne sise au milieu du pays ? Que dire aussi du discours raciste, presque intemporel : les propos tenus contre les émigrés, ces « extracoms », pourraient avoir été prononcés bien des années auparavant. Ils se retrouvent aussi dans d’autres pays. Il est toujours plus facile d’accuser les autres de ses difficultés, de ses échecs.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O.

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Impossible de grandir de Fatou Diome

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Présentation de l’éditeur :

Salie est invitée à dîner chez des amis. Une invitation apparemment anodine mais qui la plonge dans la plus grande angoisse. Pourquoi est-ce si « impossible » pour elle d?aller chez les autres, de répondre aux questions sur sa vie, sur ses parents ? Pour le savoir, Salie doit affronter ses souvenirs.

Mon avis :

Et impossible pour moi d’entrer dans ce livre avant d’en avoir tourné plus de deux cents pages. J’ai eu l’impression d’avoir lu un récit qui ne m’était pas destiné, comme si j’avais tourné les pages d’un journal intime dissimulé sous la couverture d’un roman.

Salie, la narratrice, panique parce qu’elle n’a pas su refuser une invitation à dîner. Celle-ci fait resurgir ses angoisses et la force à s’interroger sur les causes de cette impossibilité à partager un repas chez les autres, alors qu’elle n’éprouve aucun souci à dîner au restaurant, quitte à ce que ses « amis » le lui fassent payer, dans tous les sens du terme.

Je n’analyserai pas ses raisons à sa place, je ne suis pas le psy que tous, à un moment ou à un autre, lui ont suggéré de consulter. Le récit de cette invitation est pour moi le prétexte pour raconter son enfance, son adolescence d’enfant illégitime, maltraitée souvent, protégée malgré tout par l’amour de ses grands-parents. Comme Salie n’a pas eu l’occasion de le dire à qui ces reproches étaient destinés, elle l’écrit, elle se réconcilie avec cette Petite qui n’en fait qu’à sa tête, et surtout ne dit que ce qu’elle pense.

Heureusement, il y a le style de Fatou Diome – magistral et poétique. La musique des mots répond à la musique écoutée, qui permet à l’héroïne de faire venir au jour ses souvenirs. Heureusement, aussi, Salie ne se contente pas de parler pour elle, mais pour tous ceux qui sont dans sa situation : J’écris pour tous les bâtards du monde, qui se font insulter, torturer et mépriser par des gens moins dignes que leurs parents […]. Elle s’interroge sur la condition de la femme, en Afrique  mais aussi en Europe. Libération de la femme ? Marie-Odile, son « amie » obéit en tout point à son seigneur et maître – pardon, son mari – et cherche à être la plus lisse possible, au physique comme au moral.    

Impossible de grandir interroge le lecteur sur l’enfance, sur les liens familiaux et ce qu’il en reste quand on est devenu « adulte ». S’il ne m’a pas totalement convaincu, il m’a donné envie de découvrir d’autres œuvres de Fatou Diome.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O.

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Le peintre d’éventail d’Hubert Haddad

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Présentation de l’éditeur :

C’est au fin fond de la contrée d’Atôra, au nord-est de l’île de Honshu, que Matabei se retire pour échapper à la fureur du monde. Dans cet endroit perdu entre montagnes et Pacifique, se cache la paisible pension de Dame Hison dont Matabei apprend à connaître les habitués, tous personnages singuliers et fantasques.
Attenant à l’auberge, avec en surplomb la forêt de bambous et le lac Duji, se déploie un jardin hors du temps. Insensiblement, Matabei s’attache au vieux jardinier et découvre en lui un extraordinaire peintre d’éventail et un subtil haïkiste. Il devient peu à peu le disciple dévoué de maître Osaki.

Mon avis :

Nous sommes au Japon, au Nord-Est de l’île de Honshu. Le lieu est à la fois hors du temps, et ancré dans la réalité historique du  XXe et du XXIe siècle, par la destinée des personnes qui y vivent. L’un aura perdu les siens lors des bombardements, un autre le tremblement de terre de Kobe, certains auront connu des tragédies intimes, tous seront confrontés à une autre tragédie, encore.

Tous aussi sont liés à la pension de dame Hison. Peu de va et vient : ceux qui trouvent ce refuge y restent pour très longtemps. Parmi, le narrateur premier de ce roman, Xu Hi-Han. Au moment où tout est bouleversé, il a la rude tâche de faire perdurer le souvenir du « peintre d’éventail », ou plutôt des peintres, car Matabei a été le disciple de maître Osaki, tout comme Xu Hi-Han se réclame de Matabei.

Ici, l’art est vécu en lui-même, sans recherche de gloire, sans penser à la postérité. L’artiste ne s’en préoccupe pas, il recherche la perfection – épurée à l’extrême. De même, l’auteur a atteint lui aussi une forme de perfection dans son écriture.  Le roman particulièrement complexe, par sa chronologie, par ses changements de narrateur, et jamais la complexité ne s’affiche, laissant la place à la poésie des images, des soins, des couleurs. A la violence des éléments aussi, crue, nette.

Le peintre d’éventail est un grand roman par la richesse des thèmes qu’il développe et par son extrême concision.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O.

Les fourmis rouges d’Edith Serotte

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Présentation de l’éditeur :

Haïtienne par sa mère et montréalaise par la vie, Marie-Claudine vient finalement se fixer en Guadeloupe. En attente d’un permis de séjour et meurtrie par le choc culturel, souvent installée sur son balcon au cœur de la ville, elle pose un regard à la fois lucide et désemparé sur Pointe-à-Pitre. Un beau matin, elle ose enfin se questionner sur le désir qui l’a poussée à suivre Arnaud son compagnon. Un attachant blues caribéen.

Mon avis :

Marie-Claudine est canadienne, née d’une mère haïtienne. Professeur d’espagnol, estimée par ses collègues, elle choisit de suivre en Guadeloupe son compagnon, Arnaud. Désormais, elle attend : elle attend de recevoir un permis de travail, elle attend que son homme rentre du travail. Si Arnaud est « revenu au pays » et travaille dans l’entreprise familial, c’est parce qu’il était au chômage et ne supportait plus cette situation, il a donc accepté la situation que lui offraient ses parents. Marie-Claudine l’a suivie, pas après mûres réflexions, non, elle a accepté, elle la citadine, de tout quitter parce qu’elle ne pouvait envisager la vie sans lui.
La jeune femme, fière de ses origines, de sa couleur de peau, de ses formes généreuses et rassurantes, ne semble que le simple témoin de la vie des autres, et c’est un peu l’impression qu’elle donne au début du roman, dans la partie « matin ». Cela n’a qu’un temps, parce que Marie-Claudine essaie de s’intégrer, de s’acculturer. Etrangère, déracinée, elle regarde les autres sans aucun préjugé. Ce regarde, plein d’empathie, elle l’aiguise pour aller au-delà des apparences. Les relations avec son compagnon, vous vous en doutez, sont au cœur de ce livre, sans oublier, bien entendu, cette famille qui l’a accueilli à bras ouverts, cette famille qui avait mis beaucoup d’espoir en son héritier. Cette espérance n’avait pas le visage de Mélie, surnom affectueux, lié à leurs goûts littéraire commun, donné par Arnaud à sa compagne.
Habile, la famille d’Arnaud ? Certainement. Prompte, surtout, à dissimuler des secrets, et c’est en ce la qu’elle est une famille française – la thématique du secret me semble véritablement liée à la littérature française, du moins dans les productions récentes. Marie-Claudine est suffisamment fine pour déceler qu’il y a quelque chose de pourri sous le soleil de Guadeloupe, quelque chose qui court et pourrait l’éloigner définitivement d’Arnaud.
J’ai aimé ce roman contemplatif, qui distille une douce musique, même si l’action est un peu longue à se mettre en place. J’ai été sensible à son ambiance languissante, au point que j’aurai eu envie que cette lecture se prolonge.
Une belle découverte.

J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Océans France O