Archive | 20 juin 2022

Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

Présentation de l’éditeur :

« La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s’étonna de l’autorité qui émanait d’une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l’obscurité. “ On dirait une enfant ”, pensa la première, “elle ressemble à une poupée”, songea la seconde.Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire. »À travers l’histoire de deux femmes aux destins contraires, Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu. Des années Loft aux années 2030, marquées par le sacre des réseaux sociaux, Delphine de Vigan offre une plongée glaçante dans un monde où tout s’expose et se vend, jusqu’au bonheur familial.

Mon avis :

Livre choc, livre coup de poing, livre qui devrait remettre les idées en place à certains, mais je serai juste : les personnes qui exhibent leurs enfants sur les réseaux sociaux ne seront pas ceux qui lisent ce livre. Ils n’ont pas le temps, il faut bien qu’ils montrent leur vie plutôt que de la vivre vraiment.

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la lecture de ce livre prouve que Delphine de Vigan est une grande autrice.

Le sujet de ce livre est tragiquement contemporain : l’addiction aux réseaux sociaux, et la surexposition dont peuvent être victimes les enfants, à leur corps défendant. Oui, il est des parents qui collent leurs enfants devant des écrans pour être tranquilles, parce qu’ils sont fatigués, parce qu’ils veulent, parfois, un peu de répit. ce sont des choses qui peuvent arriver. Il est des parents qui filment leurs enfants. Ce n’est pas très grave, j’ai moi-même vu des vidéos de ma petite-nièce. Oui, mais c’est toute la différence : les vidéos en question sont d’ordre privée, et plus tard, quand elle les reverra, cela lui rappellera de jolis moments de bonheur familial simple. Ici, ce n’est pas le cas. Mélanie Claux, épouse Diore (avec un -e, à son grand désappointement) met en scène ses deux enfants quasi quotidiennement, pour une chaine youtube. Tout au log du récit, sera décrite la typologie des différentes vidéos postées. Edifiant, même pour quelqu’un qui, comme moi, fréquente tout de même régulièrement les réseaux sociaux – pas si régulièrement que cela, finalement.

Ce qui fait la force de ce roman, c’est sa brutalité. Delphine de Vigan nous livre les faits, rien que les faits, et ne juge pas, elle laisse ses lecteurs se faire leur opinion eux-mêmes avec ce qui est raconté, et avec l’après, le devenir de ses enfants dont l’enfance a été livré à des milliers, des millions d’internautes que ce soit pour un instant (les fameuses « story ») ou pour l’éternité : rien ne se perd jamais sur internet.

J’en viendrai presque à oublier le point de départ du roman, l’enlèvement de Kimmy, la fille de Mélanie, la vedette de sa chaine Youtube. J’ai pensé à tous ses enfants qui avaient été enlevés, et jamais retrouvés, ou alors si, mais avec quelles séquelles. J’ai pensé (saut du coq à l’âne) à l’enlèvement de Mélodie, la fille de Kiméra, dans les années 80 (sans doute à cause du jeu des sonorités). L’enquête policière est menée par Clara, qui est l’antithèse de Mélanie. Elle est toute entière dévouée à son travail, elle n’expose pas sa vie sur les réseaux sociaux, qu’elle connaît à peine. Elle tend non pas à l’effacement, mais à l’épure – laisser le moins de trace possible derrière soi. Elle n’est pas mariée, n’a pas d’enfants, et n’est pas carriériste non plus : elle donne le meilleur d’elle-même pour son métier, sans chercher une promotion, elle aime ce qu’elle fait, point. Et quand le roman se prolonge dix ans plus tard, nous ne sommes pas vraiment dans une dystopie, nous sommes presque, déjà, dans ce monde qui nous est décrit, dans lequel le numérique a entraîné de nouvelles pathologies, qu’il faut soigner, et qu’il n’aurait pas été nécessaire de soigner si…. Je me demande si je dois compléter la phrase, parce qu’elle peut se terminer de plusieurs manières. Si les parents avaient joué leur rôle ? S’ils n’avaient eu, comme Mélanie Claux, le désir d’être aimé, non par leurs proches, mais par le plus grand nombre ? L’image qui est donné de soi est très importante pour Mélanie, on le voit avant même qu’elle ouvre sa chaine Youtube. Sa vie, c’était le virtuel, elle qui passait ses journées sur les réseaux, elle qui veillait à toujours dire d’elle ce qui donnait une bonne image d’elle. Elle, elle, toujours elle. Même parler au sujet d’une fin de grosses difficile lui était impossible puisque cela ternissait l’image de bonne mère qu’elle voulait donner. Et si cela vous paraît insensé, allez jeter un coup d’oeil sur les comptes insta dédiées à la maternité ou à l’allaitement. Il est heureusement des femmes qui osent dire ce qu’elles ressentent, ce qu’elles vivent réellement et disent bien qu’il est important de parler, de ne pas s’isoler. Je m’écarte presque du sujet du livre, du sujet d’écrire une chronique sur un livre, pourtant, il offre matière à maints débats, tant le virtuel envahit nos vies peu à peu.

Un livre que l’on referme sans savoir si l’on doit être subjugué par la solidité de la construction de ce récit, ou fortement inquiet par toutes les conséquences à venir pour nous de ce monde dans lequel nous vivons déjà.