Archive | 6 mai 2022

Boys run the riot, tome 1 de Keito Gaku

Présentation de l’éditeur :

Ryo, assigné femme à la naissance, se sent mal dans son corps et vis-à-vis de l’identité de genre qu’on cherche à lui imposer. Refusant de porter son uniforme de fille, il essaie autant que possible de se rendre au lycée en tenue de sport. Mais son destin va changer avec l’arrivée d’un nouvel élève ! Malgré le look de  » voyou  » de ce dernier, les deux lycéens découvrent qu’ils partagent la même passion pour la mode. Aussi, passé un premier contact difficile, ils décident d’un commun accord de se lancer dans un grand projet : créer ensemble une marque de vêtements avec pour rêve et revendication de pouvoir s’affirmer et s’exprimer en dehors des diktats de la société !

Mon avis :

Merci aux éditions Akata et à Babelio pour ce partenariat.

J’ai souhaité découvrir ce manga parce que j’aime les auteurs et les éditeurs qui osent parler de ce dont peu de personnes parlent. Oui, la transidentité existe. Est-elle rare ? Je ne sais pas. Je sais simplement que l’on en parle peu, si ce n’est pour entendre des personnes qui donnent leur jugement sur le sujet (cherchez, et hélas, vous trouverez facilement).

Ryo est un homme, il en est sûr. Pour la société, il est une femme, il doit donc se comporter comme une femme, porter un uniforme féminin au lycée, avoir des amies, être attiré par les garçons, bref, se conformer à ce que la société attend d’une jeune femme. Aussi, est-il obligé de tricher avec les attentes de la société, portant très souvent des tenues de sport, parce qu’il n’est que lorsqu’il peut s’habiller avec les vêtements qui lui plaisent qu’il se sent bien dans sa peau. Oui, il a une passion pour la mode – et ceux qui pensent que seules les femmes peuvent être passionnées ainsi se fourvoient fortement. Il ne s’agit pas tant pour lui de faire du shopping que de trouver le vêtement qui lui convient.

Un nouvel élève, Jin, arrive dans sa classe, et tout de suite, il se fait remarquer par son look en dehors de la norme attendue. Qui plus est, il est redoublant. Cependant, il est encore plus passionné par les vêtements que Ryo, et, même si je ne suis pas une passionnée de mode, je suis bien d’accord avec lui : il est hors de question pour moi d’acheter un vêtement et me retrouver, après, à ne pas le porter : «  »Moi, avec les sapes, je fais aucun compromis ! Si après, je regrette de les avoir achetées ou que je les porte pas, je leur manque de respect. « . Ils ne deviennent pas amis, pas encore, mais décident de créer leur propre marque de vêtements, des vêtements qui leur permettront de se sentir bien, de dire qui ils sont – Jin a une liberté, se permet une liberté dans sa façon de s’habiller que Ryo ne s’autorise pas. J’ai trouvé fascinant à quel point de si jeunes héros sont capables de concevoir et de mener leur projet à bien de façon rationnelle. Tout ne sera pas tout rose, non : tout le monde n’est pas prêt à accepter Ryo, parce qu’il faut aussi que lui-même se confronte à ses peurs, ses inquiétudes, à ce qu’il veut pour sa vie. Autant vous dire que c’est plus facile à écrire, là, derrière son écran d’ordinateur, qu’à vivre pour Ryo.

Le dessin est intéressant parce qu’il déborde d’énergie, de force. L’on sent les émotions, parfois bouillonnantes, des personnages, leurs forces, leur détermination, qui trouvera son aboutissement dans les scènes qui donneront son titre au manga.

La série comporte quatre tomes, j’ai très envie de découvrir les trois suivants.

 

Les oiseaux chanteurs de Christy Lefteri

Présentation de l’éditeur :

Chypre, 2016. Nisha Jayakodi disparaît un soir sans laisser de trace. Son employeuse Petra Loizides s’inquiète de la disparition de la nounou qui élève sa fille de 9 ans depuis sa naissance. Yiannis, le
locataire qui occupe le premier étage de sa maison, est lui aussi bouleversé : se serait-elle enfuie suite à sa demande en mariage la veille ? Mais la jeune femme sri-lankaise a laissé derrière elle son passeport, l’écrin qui renferme la photo de son défunt mari et la mèche de cheveux de sa propre fille Kumari restée au pays.
Quand Petra tient à signaler sa disparition à la police, celle-ci refuse d’ouvrir une enquête, sous prétexte que cette main-d’œuvre immigrée a tendance à s’enfuir pour des postes plus rémunérateurs.
Impuissant, Yiannis continue de son côté ses activités illégales : ancien banquier, ruiné par la crise de 2008, il vit du braconnage des oiseaux, prisonnier d’un réseau mafieux puissant et dangereux.
Ensemble Petra et Yannis vont enquêter auprès de nombreuses femmes invisibles comme Nisha et découvrir la facette sombre d’un pays gangréné par la corruption et les trafics en tous genres.

Mon avis :

« Ce roman ne prétend pas être la voix des migrants, il ne cherche pas à parler à leur place ».

C’est ainsi que l’autrice s’adresse au lecteur, à la fin du roman. Oui, son roman ne parle pas à la place des migrants, il nous montre cependant à voir ce qu’ils vivent, ce qu’elles vivent puisqu’il s’agit ici essentiellement de femmes.

Ce sont deux voix qui se font entendre, deux narrateurs, Petra et Yiannis, deux chypriotes. Ce qui les unit est d’abord le fait qu’ils vivent dans la même maison – Petra loue un appartement à Yiannis, qui vit en toute indépendance. Ce qui les unit ensuite, même si Petra ne le sait pas encore, c’est Nisha. Elle est une parmi tant d’autres. Qui ça ? Une de ses femmes qui a quitté sa famille, son pays pour travailler à l’étranger et envoyer ainsi plus d’argent à sa famille qu’elle n’en aurait gagné en restant au pays.

Je serai assez crue : ce que nous montre le récit, c’est que ces femmes sont à peine considérées comme des êtres humains. Elles ne pensent pas comme nous, elles ne vivent pas comme nous, elles  cherchent toujours de meilleures situations, voilà en gros ce que la majorité pense d’elle. Petra, elle, ne pense pas. Elle est tellement habituée à la présence de Nisha, qui est sa domestique depuis dix ans, qu’elle n’ pas pris conscience ni de tout ce qu’elle fait pour elle, ni de tout ce qu’elle ignore d’elle. Nisha est pourtant « bien traitée », elle a sa chambre, une journée de congé par semaine, des horaires convenables. Elle qui a dû laisser Kumari sa fille unique au Sri Lanka a élevé Aliki, la fille de Petra. Il faut que Nisha disparaisse pour que Petra se rende compte de toute ce qu’elle faisait pour elle (impossible pour Petra de cuisiner, elle peine à savoir où sont rangés les aliments dont elle a besoin), pour qu’elle se rende compte aussi que Nisha est une parmi tant d’autres, et qu’elle, Petra, n’a jamais fait attention à toutes ses femmes qui vivent plus ou moins bien. Plutôt moins.

De l’autre côté, nous avons Yiannis. La crise l’a jeté dans la pauvreté, il a perdu son emploi et sa femme, qui tenait davantage à son statut social qu’à son mari. Il vit de contrebande, piégeant des oiseaux pour les revendre aux restaurants chypriotes. Il aime Nisha. Il en sait plus sur elle que Petra, que tout le monde à vrai dire. Il s’interroge sur les causes de la disparition, lui qui espère la revoir, lui qui va chercher ce qui lui est arrivé. Leurs points communs ? Yiannis et Petra sont tous les deux pris au piège de leur situation, lui parce qu’il commet des actions illégales pour la « mafia » locale, elle parce qu’elle est piégée – dix ans plus tard, elle doit toujours de l’argent à ceux qui l’ont fait venir du Sri Lanka. La différence est que s’il arrivait quelque chose à Yiannis, la police bougerait peut-être. Elle n’ouvre pas d’enquête pour la disparition de Nisha, et tant pis si elle a laissé derrière elle ses effets personnels et son passeport, elle est forcément partie pour mieux revenir.

Indifférence ? Pas seulement. L’autre, l’étranger, le migrant n’est pas considéré comme un être humain. Ce n’est pas qu’il y a deux poids, deux mesures, c’est qu’il n’existe pas de mesure pour eux. Ils n’existent tout simplement pas !

Je voudrai aussi parler du second sujet abordé dans ce roman : celui de la maternité. J’aurai pu dire « parentalité », mais soit les pères sont décédés (Nisha comme Petra sont veuves), soit ils ne le sont pas encore. Petra a porté sa fille, l’a mise au monde, mais son veuvage fait qu’elle ne parvient pas à être mère, elle ne parvient pas à s’occuper de sa fille. Tous les gestes qu’elle voudrait faire, tous les mots qu’elle voudrait dire, c’est Nisha qui les a faits et dits pour elle. Ce n’est pas que Pétra n’aime pas sa fille, loin de là, c’est qu’elle ne parvient pas à lui montrer son amour : il faudra l’électrochoc de la disparition de Nisha, la prise de conscience de ce que cela implique pour Kumari pour que Petra parvienne enfin à exprimer ce qu’elle ressent.

Merci aux éditions du Seuil et à Babelio pour ce partenariat.