Archive | 24 octobre 2021

Rebecca de Daphné du Maurier

Présentation de l’éditeur :

Un manoir majestueux : Manderley. Un an après sa mort, le charme noir de l’ancienne propriétaire, Rebecca de Winter, hante encore le domaine et ses habitants. La nouvelle épouse, jeune et timide, de Maxim de Winter pourra-t-elle échapper à cette ombre, à son souvenir ?

Mon avis :

Que dire sur ce chef d’oeuvre, qui ne soit pas pollué par une interprétation trop partiale ? Je ne vais donc pas parler de ce qui me semblerait trop facile (la différence d’âge entre Maximilien de Winter et sa seconde épouse), j’essaierai plutôt une interprétation de professeur de français, et tant pis si ce que j’écris a été dit, redit, et reredit des dizaines de fois. J’ai lu Rebecca de Daphné de Maurier, je n’ai pas lu les critiques à son sujet – et j’adore le film d’Hitchcock.

Le récit est rétrospectif. Le lecteur sait que quelque chose est arrivé que la narratrice et son mari ne pourront jamais retourner à Manderley. Le tout est de savoir pourquoi. L’on sait aussi qu’à Manderley, l’on dépensait sans compter, même pour le thé, simplement, uniquement, les gâteaux étaient nombreux, somptueux, alors que seules deux personnes, rarement plus, prenaient le thé et que Mrs de Winter, tout comme son mari, a des goûts simples.

Mrs de Winter, madame Maximilien de Winter – telle est l’identité de la narratrice. Son nom ? L’on saura seulement qu’il est excentrique, et que, comme à son père, il lui va bien. Du moins, c’est ce que lui dit Maxim, et l’on est obligé de lui faire confiance, puisque nous ne saurons jamais ni son nom, ni son prénom. Elle est une orpheline, une jeune fille qui se destine à devenir demoiselle de compagnie parce qu’elle n’a pas vraiment le choix, parce qu’elle se juge terne, sans intérêt, parce qu’elle n’a aucun soutien, aucune famille. Sa rencontre avec Maxim de Winter, puis son mariage avec lui change tout.

De leur voyage de noces à Venise, comme il le lui avait promis, nous ne saurons rien, puisque c’était une période heureuse. Nous saurons simplement tout ou presque depuis le retour à Manderley jusqu’à leur départ définitif. Ce qui définit ce récit n’est pas tant ce qui est raconté que ce qui est tue, caché, et qui finit par exploser à la figure des personnages. La narratrice n’ose pas poser de questions, elle ose à peine saisir les perches qui lui sont tendues, parfois involontairement. Elle feint de savoir, parfois, elle tente d’interpréter, et se trompe aussi. Qui peut se vanter de détenir la bonne version de l’histoire ? Rebecca ?

Elle a tout vampirisé sur son passage, vivante et morte. Elle a suscité l’admiration de tous, faisant ce qu’elle voulait des hommes et des femmes aussi. Eux en étaient-ils conscient ? Pas vraiment. Ce n’est qu’après, bien après que l’on peut s’en rendre compte – et encore. Peut-être Ben, l’homme « simple », celui qu’elle avait menacé de faire interner, était l’un des rares à avoir mesuré toute sa cruauté, dont elle pouvait user d’autant plus facilement avec lui que rares auraient été ceux qui auraient écouté Ben. La grand-mère de Maxim l’adore, au point d’avoir occulté la toute nouvelle madame de Winter de son esprit. Beatrice, la soeur de Maximilien, apparaît presque comme une bouffée d’oxygène dans un monde asphyxiée par les convenances et les non-dit. Oui, elle dit ce qu’elle pense, oui, ses questions peuvent être jugées parfois indiscrètes, surtout en ce qui concerne la santé (elle rêve que son frère ait un héritier), mais elle est la seule femme qui ne dissimule rien – puisqu’elle-même ignore certains faits.

La dernière partie de l’intrigue montre l’urgence, l’urgence de dire enfin toute la vérité, l’urgence de prendre confiance en soi, l’urgence de déjouer le dernier piège de Rebecca. L’on sait depuis le début du roman qu’il n’était pas trop tard, l’on ignorait simplement comment tout était arrivé. Rebecca, le roman, est toujours lu, sans doute parce que la construction de son intrigue est difficile à égaler, tout comme la construction du personnage de Rebecca, personnage dont on parle le plus, personnage qui n’existe plus bien avant que l’intrigue du roman ne commence, personnage le plus vivant de tous, tant tous ne parle que d’elle.

Rebecca de Daphné du Maurier – un classique, tout simplement.

Philip Jackson, David Suchet