Archive | 21 août 2021

Retour à Martha’s Vineyard par Richard Russo

Présentation de l’éditeur :

Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre sa maison de Martha’s Vineyard, et invite sur l’île, pour un dernier week-end, ses amis de fac, Teddy et Mickey. Ces trois hommes ne pourraient être plus différents, entre Lincoln, le « beau gosse » devenu agent immobilier et père de famille, Teddy, l’éditeur universitaire célibataire et angoissé, et Mickey, forte tête et rockeur invétéré, et pourtant, ils partagent une vie de souvenirs. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue il y a plus de trente ans, et dont ils étaient tous amoureux. Qu’est-il advenu d’elle ? Lequel avait sa préférence ? Les trois hommes vont rouvrir ensemble ce dossier « classé », et alors que par bribes la vérité émerge, ils vont devoir reconsidérer tout ce qu’ils croyaient savoir les uns des autres…

Merci aux éditions 10/18 et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je dois dire que j’ai été happée par cette histoire, plus que je ne le pensais. Je l’ai lu en deux jours. C’est une histoire simple, au fond. Lincoln (son père, Wolfgang Amadeus, l’a prénommé ainsi en référence au président) invite deux amis de fac à passer un week-end dans sa maison de vacances. Si les relations se sont parfois distendues entre lui, Teddy et Mickey, ils ne se sont pourtant jamais réellement perdus de vue. A l’approche de la retraite, ou du moins alors qu’ils seraient possibles qu’ils prennent leurs retraites, ils vont, non faire le point sur leur vie, mais se pencher sur un fait qui est toujours resté dans l’ombre. Après un autre week-end à Martha’s Vineyard, un week-end de 1971, Jacy, une étudiante sur le point de se marier, a disparu. Il faut donner au mot « disparu » son sens plein : elle n’est pas morte, du moins, ils ne le pensent pas, elle est partie sans donner de nouvelles, ni à ses parents ni à ses amis ni à son fiancé. Le temps a eu beau passer, les interrogations sont restées. Teddy croit la voir partout, et Lincoln ne peut pas s’empêcher de fouiller un peu, juste un peu, en consultant les archives du journal de l’époque. C’est ainsi qu’il rencontrera un policier à la retraite, un policier qui sera tout prêt à l’aider, même si la vérité peut faire peur. Qu’est-il réellement arrivé à Jacy ? A-t-elle quitté l’île ? Lincoln, et le lecteur avec lui, frémira en pensant que le corps de Jacy a pu rester tout ce temps enseveli sur l’île, sans que personne n’en sache rien.

J’ai trouvé ce livre à la fois stupéfiant et intriguant. Le récit se passe de nos jours, il nous renvoie cependant à la fin des années 60, début des années 70, à cette guerre à laquelle il était impossible de ne pas penser à l’époque : la guerre du Vietnam. Lincoln, Teddy, Mickey, tous les trois auraient pu partir là-bas, tous les trois auraient pu être blessés ou tués là-bas. Pourquoi n’est-ce pas arrivé ? Il n’est pas rare de voir la littérature américaine, les films américains, exalter le courage de ceux qui partent se battre volontairement, pour leur pays, et il est des personnages qui le font ici aussi. Il l’est plus de rappeler que partir là-bas, c’était une question de malchance (le tirage au sort), de niveau d’études (rares étaient les avocats qui partaient au front) ou le courage, celui de tout plaquer et de partir pour le Canada.

Partir. Oui, il est des gens qui osent partir, couper les ponts, d’autres, au contraire, qui sont heureux là où ils vivent et n’ont guère envie d’être ailleurs. Il est ceux qui n’ont pas le choix, qui doivent rester dans une petite communauté où tout se sait, où tout finit par se savoir.

Et les préjugés ? Ils sont nombreux, surtout quand ils sont dans la tête de personnes qui ne devraient pas en avoir. Je parle des policiers. Certains en ont tant vu, certains ont si peu confiance en la nature humaine que, tout de suite, ils trouvent un scénario qui, justement, est un scénario parfait, qui rentre parfaitement dans les clous, cochent toutes les cases de la dissimulation et de la perversion. Préjugés ? Non, pas seulement. Il est aussi une manière de voir particulièrement biaisé, qui m’a interrogé, forcément. Je spoile, parce que c’est un fait qui m’a vraiment questionné : quand les policiers sont appelés pour violence conjugale, les policiers pensent à protéger d’abord le mari, non la femme victime de violence. Le pauvre, il ne faudrait pas que cela se sache ! Il pourrait même gâcher sa vie en allant en prison s’il commettait le pire.

Au final, ce n’est pas une histoire si simple qui nous est conté. C’est l’histoire de trois hommes qui ont fait des choix, qui ont construit leur vie, ont vécu de leur passion, ont gardé des secrets, les ont partagés, se sont aperçus que la vie avait passé, et qu’ils allaient la poursuivre, riches de tout ce que ce week-end leur aurait apporté.