Archive | 15 juin 2021

L’enfant du silence d’Abigail Padget

édition Rivages/Noir – 272 pages.

Présentation de l’éditeur :

Un enfant de quatre ans, de race blanche, a été retrouvé sur la réserve indienne des Barona, dans une bâtisse inhabitée, à cinq heures trente du matin. Il était attaché à un matelas par une corde à linge. Bo Bradley, du service de protection de l’enfant, a été chargée de son dossier. Pourquoi était-il attaché, et la personne qui l’a mis là avait-elle l’intention de revenir ? Bo découvre que l’enfant est sourd, et s’attache à lui. Mais, bientôt, des tueurs surgissent à l’hôpital où est soigné le rescapé et cherchent à le tuer. Bo engage alors une course contre la montre pour découvrir quelle malédiction pèse sur l’enfant et essayer de le sauver.

Mon avis :

A ma connaissance, les enquêtes mettant en scène Bo Bradley ne comportent que cinq tomes. Aussi, même si celui-ci était dans ma PAL depuis deux ans, c’est un choix de ma part de ne pas l’en avoir sorti plus tôt : faire durer le plaisir (il me reste encore deux tomes à lire). Le hasard fait que la bibliothèque municipale comporte les tomes 3 et 4, je me suis donc procurée plus tard les 1, 2 et 5.

Ce tome est celui qui nous permet de faire connaissance avec Bo. Elle est ce que l’on nommait à l’époque maniaco-dépressive et que l’on nomme maintenant atteinte de troubles bipolaires. Bo connaît parfaitement sa maladie, elle se voit, et juge les symptômes qu’elle ressent, elle sait quand elle a besoin d’un traitement, elle sait dans quelle phase de sa maladie elle se trouve et les conséquences que cela peut avoir dans son comportement, dans ses perceptions. Elle sait également que sa soeur Laurie en est morte – elle s’est suicidée à l’âge de vingt ans, et cela a changé du tout au tout la vie de Bo, qui sombra dans la dépression et fut internée pendant trois mois. Elle résolut aussi de ne pas avoir d’enfant, ce que ne comprit pas son mari, qui divorça : avec deux frères prêtres, il était nécessaire pour lui d’avoir une descendance – pour lui. Bo ne voulait pas transmettre ses tourments à un enfant, elle sait ce que c’est d’être au fond de la dépression, au point que l’on ne veut jamais, ni revivre cela, ni l’affliger à un autre être humain.

Bo accomplit parfaitement son métier, elle travaille à la protection de l’enfance. Les feux des projecteurs ont malheureusement été braqués sur eux après qu’une fillette, dont la garde a été rendue à la mère, a été tuée par le compagnon de celle-ci. Le docteur Andrew La Marche, chantre de la protection de l’enfance, n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser les services sociaux. Et que croit-il ? Qu’Angela, l’agente qui a témoigné en faveur de la mère, ne se demande pas ce qu’elle n’a pas vu ? Quant à Bo, elle sait très bien que chacun peut mentir, de façon suffisamment convaincante pour être cru.

Bo et La Marche n’étaient pas vraiment fait pour s’entendre. Et pourtant : un petit garçon les réunit, un petit garçon blanc qui a été trouvé attaché à un radiateur dans une réserve indienne. La vieille femme qui l’a trouvé a les pieds sur terre, et la tête dans le monde des esprits. Elle sait… que l’histoire ne fait que commencer, que le danger est toujours là. Et si ce petit garçon ne communique pas, ce n’est pas parce qu’il est attardé, c’est parce qu’il est sourd.

Ce serait presque simple, les rouages de la protection de l’enfance sont bien huilés, n’était… l’instinct de La Marche, l’instinct de l’infirmier chargé de veiller sur l’enfant, qui sauve la vie de ce dernier. Oui, un autre infirmier est tué – en se portant au secours de Weepoo, nom qui d’après Bo est le sien – mais il faut toujours se rappeler, en lisant un polar – ou en écoutant les informations télévisées à visée sensationnelle – que le responsable d’un meurtre, c’est celui qui l’a commis, non la victime qui a eu la vie sauve grâce à un sacrifice. Et ce roman nous montre qu’il est des personnes qui sont prêtes à tout pour sauver la vie d’un enfant. Je préfère nettement retenir ses personnes que celles qui n’ont définitivement aucune empathie et se moquent du mal qu’elles sèment autour d’elles. C’est vers cette direction que tend le roman tout entier, penser à ceux qui oeuvrent pour le bien, qui sont prêts à s’oublier pour les autres.

Bo, Andrew La Marche, ont plus de points communs qu’ils ne le pensent, eux qui vivent avec le poids de la mort d’un proche dont ils se sentent responsables, comme si leur vie respective n’était qu’un long chemin douloureux qu’ils s’imposaient pour expier leurs fautes, ou ce qu’ils considèrent comme telles. Avec La Marche et Weepo, nous plongeons dans une société américaine en quête de respectabilité et de « noblesse », et si nous voyons avec Andrew comment il en est revenu, faisant un examen de conscience strict et douloureux, nous comprenons que d’autres ne sont pas prêts à abandonner les apparences, la quête de pouvoir et de puissance pour s’intéresser à l’humain. Ce serait vraiment trop leur demander.

L’enfant du silence est une oeuvre magnifique, qui va bien au-delà du genre policier.

Lu pour le challenge Un mot, des titres chez Azilis