Archive | 19 avril 2021

Mental – Mélodie à l’origine de Marine Maugrain-Legagneur

Présentation de l’éditeur :

Lorsque son père disparaît dans un accident de voiture et que sa mère sombre dans une profonde dépression, Kenza, quinze ans, doit s’occuper seule de sa petite sœur. Elle jongle tant bien que mal entre l’école d’Assia, le lycée et la tenue de la maison. Quand sa mère est conduite à l’hôpital, Kenza en est persuadée : on va la séparer de sa sœur et les placer dans un foyer. Et ça, il n’en est pas question.

Merci aux éditions Rageot et à Netgalley pour leur confiance.

Mon avis :

Pour commencer, je donne ce simple avertissement : je ne connais pas la série Mental, je ne l’ai jamais vue, et je n’ai pas eu la curiosité de faire des recherches à son sujet. Quelqu’un qui l’aura vue aura sans doute un ressenti différent du mien. Peu m’importe : c’est l’objet littéraire qui m’intéresse. Et bien sang, qu’est-ce que j’ai pu rire en lisant ce roman tragique. Non pas d’un rire involontaire, d’un rire franc, large, massif, devant la langue vivante, riche, radieuse employée et déployée par Kenza pour nous raconter ce qu’elle vit.

Se laisser abattre ? Pas question. Elle fait avec. Le regard des autres ? Elle s’en fout totalement. Elle n’a pas le temps. Il lui faut s’occuper de sa petite soeur de cinq ans, Assia, accro depuis peu au lait grenadine, il faut l’emmener à l’école, la rechercher, accessoirement, aller au lycée, étudier. Elle doit faire sans, par contre, sans sa mère qui sombre peu à peu depuis huit mois, depuis la tragédie, mère qui ne parvient plus à faire face, à émerger.

Cela aurait presque pu durer longtemps, jusqu’à cette péripétie majeure qui amène Kenza – encore – à repenser totalement, follement son quotidien. le lecteur avec elle quitte l’univers qui était le sien et celui d’Assia pour partir sur les routes, en un road trip fait de rencontres improbables et parfois hautement flippantes, il faut bien le dire – oui, le langage colorée et inventif de Kenza déteint sur l’écriture de cette chronique.

Alors oui, j’ai été bluffée par le récit, par le ton de Kenza et par le dénouement, que je n’ai pas vu venir (mais peut-être ceux qui suivent la série l’auront vu…). Ce roman est la preuve qu’avec des sujets lourds, graves, ce genre de sujets qui font faire grise mine à certains en disant « non, je ne lirai pas un livre qui parle de ça« , l’on peut écrire un roman débordant d’énergie, qui m’a emmené avec lui tout au long de ses 256 pages.

Fissuré d’Odéric Delachenal

édition Métailié – 144 pages.

Présentation de l’éditeur :

Odéric Delachenal a travaillé pour la Coopération en Haïti de 2008 à 2010. Le 12 janvier 2010, à 16 heures 53 minutes 10 secondes, il vit le grand séisme de Port-au-Prince. Cet après-midi-là, la capitale s’effondre avec lui. Alors, sans relâche, le jeune éducateur erre dans des décombres de fin du monde. Soigner, secourir, fouiller les gravats. Il arpente la ville exsangue, à la recherche de ses amis, des enfants qu’il est “censé” protéger. Comment se détacher du pire quand, atteint au cœur, on est désemparé ? Comment continuer lorsqu’on rentre en France, “ce pays en paix”, et qu’on s’immerge dans l’absurdité d’un travail social où on doit “trier” les enfants migrants ? Dix ans après Haïti, l’auteur lit Dany Laferrière et comprend qu’il y a des gens, comme des maisons, “qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore… ces derniers sont les plus inquiétants, le corps va continuer un moment, avant de tomber en morceaux un beau jour. Brutalement. Sans un cri”. Odéric Delachenal décide donc de témoigner. Avec une honnêteté déchirante il tente de mettre son cataclysme en mots, de montrer, avec une force narrative magistrale, les contradictions et les cicatrices de ceux qui rêvent d’aider et sont hantés par la brutalité de leur insignifiance. Un récit d’une sincérité bouleversante sur les fissures de l’âme/

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Je ne me vois pas dire « il faut lire tel ou tel livre », non. Je pense que, pour lire un livre, il faut que ce soit un choix personnel, l’envie de lire un livre qui traite d’un sujet en particulier. Ainsi de Fissuré. Si j’ai choisi de lire ce livre, c’est d’abord à cause de la citation de Dany Laferrière, dont j’ai lu voici quelques temps Tout bouge autour de moi. Lire un autr regard sur Haïti, sur le tremblement de terre.

Odéric Delachenal écrit dix ans après, parce qu’il a eu besoin d’écrire, de raconter pour… remonter la pente ? se reconstruire ? tenter de réparer ce qui avait été fissuré ? Il est parti en Haïti pour aider les enfants des rues dans le cadre d’une ONG. Dit ainsi, on pourrait presque croire que c’est facile. Son récit nous montre un dénuement extrême, inimaginable vu de France. Travailler pour cet ONG, c’est faire avec … rien. Ou presque rien. C’est avant tout donner de son temps, dans un pays où la corruption se pratique à très grande échelle, et où ceux qui en ont besoin ne voient pas arriver ce qui auraient dû leur revenir. Lire à cet égard la réponse des « grandes » ONG qui ne peuvent aider pour cette année parce que leur budget est déjà bouclé. Cynisme ? Oui, à l’image du gigantesque buffet offert lors de cette réunion, dans lequel certains participants puisent pour ramener auprès des leurs.

La nourriture est au coeur du problème. Il ne s’agit même pas de manger tous les jours à sa faim, mais de trouver à manger tout court. Le narrateur, à son retour, ou plutôt quelques années après son retour, se retrouvera ainsi plongé dans une sorte de boulimie, dont il parle sans fard : « Je bouffe sans cesse, j’ai toujours faim. L’impression que jamais plus je ne pourrai être rassasié. Je mange pour dix, pour cent, je mange pour tous les affamés dont j’ai croisé la route. »

La nourriture, le toit, les soins. Ceux qui étaient dehors, ceux qui n’étaient pas encore rentrés chez eux, sont ceux qui ont eu le plus de chance de survivre lors du tremblement de terre. Et à ceux qui ont survécu de chercher, en premier, ceux qui sont peut-être coincés sous les décombres, de donner les premiers soins, tout en sachant qu’ils ne serviraient peut-être à rien. Comment soigner quand les hôpitaux sont débordés et manquent de tout ?

J’ai eu, souvent, l’impression de lire un témoignage brut, c’est à dire un témoignage pas policé, un témoignage qui ne cherche pas à plaire, celui d’un homme qui jette un regard lucide sur son parcours de vie cabossé, sur le travail qu’il a accompli puis lâché en France, parce que ce travail n’aidait pas réellement ceux avec lesquels, pour lesquels il travaillait.

Fissuré – une oeuvre noire, désespérée et sincère.