Archive | 4 janvier 2021

Le flux et le reflux d’Agatha Christie

édition Le livre de poche – 256 pages

Présentation de l’éditeur :

Gordon Cloade est mort fort à propos sous les décombres de sa villa ravagée par le Blitz.
Il laisse à sa jeune veuve, Rosaleen, une fortune colossale et cela, évidemment, ne fait pas l’affaire du clan Cloade qui se voit, d’un seul coup, spolié par l’intruse. Or, le bruit court que le premier mari de Rosaleen ne serait pas mort, ce qui, bien entendu, aurait pour effet d’annuler le second mariage… Ces situations troubles sont pain bénit pour les maîtres chanteurs. En voici justement un qui approche la jeune femme.
Pas très longtemps : en lui portant son breakfast, la petite bonne de l’auberge où l’individu est descendu trouvera, dans sa chambre, un horrible spectacle…

Mon avis :

Rien ne vaut un retour aux sources du roman policier. Combien ai-je parcouru de critiques littéraires (professionnels) qui comparaient (paresseusement) un roman policier aux oeuvres d’Agatha Christie en disant « ah, c’est le nouvel Agatha Christie, ah, on retrouve parfaitement l’ambiance de ses romans, ah, Hercule Poirot serait ravi ». Je crois que ni l’auteur (réelle) ni le personnage de fiction ne serait ravi(e) d’autant de paresses. Il serait donc bon que ces critiques relisent un peu Agatha Christie pour voir de quoi il s’agit.
Déjà, nous ne sommes pas dans un roman historique. Nous sommes, lors de la parution, dans le roman policier contemporain, qui parle de la vie quotidienne des anglais. Au début du roman, nous sommes en 1944 – pas pour longtemps. Nous sommes à Londres, et nous croisons un personnage déjà croisé dans des romans d’Agatha Christie : le major qui a toujours quelque chose à raconter sur des personnes que l’on ne connaît, le major que personne ou presque n’écoute d’ailleurs. Ce major est aussi un peu raciste, et déplore que les étrangers soient accueillis aussi bien en Angleterre, comme cette étranger, là, avec sa « big moustache » – non, je n’ai pas fait un détour par la grande vadrouille. Quelqu’un pour lui dire que cet étranger est en Angleterre depuis presque trente ans ? Non ?
Fondu et enchaîné. Deux ans ont passé et Hercule Poirot n’a pas envie de recevoir la cliente qui se présente à lui. Il la reçoit – malgré tout – cependant, il refuse l’affaire qui lui est proposée. Il note cependant au passage l’inculture et/ou le racisme à peine dissimulé de Mrs Cloade, pour qui l’Afrique est un pays, non un continent (note : il en est encore qui le disent en 2020. On n’est pas rendu).
Et justement, nous allons la découvrir, cette famille Cloade. Jeremy et Frances ont perdu leur fils Anthony à la guerre et se sont soutenus mutuellement. Lynn, la fille d’Adela, revient après avoir servi son pays, tandis que Rowley, son cousin, prenait soin de la ferme qu’il avait bâti avec un ami – engagé, celui-ci est mort au combat. Lionel est médecin, Kathy, sa femme, est celle qui a consulté Hercule Poirot : elle est aussi passionnée d’occultisme. Leurs points communs ? Non, pas seulement le fait d’être liés par les liens du sang. Ils sont liés plus sûrement par le décès de Gordon, leur frère, « oncle Gordon ». Quel homme bienveillant. il a toujours veillé à tout de son vivant, leur promettant que jamais ils n’auraient de soucis – en cas de dettes, de manque d’argent, il était là. Oui, il les a empêchés, sous couverts de bienveillance, d’être pleinement indépendant, ou, pour faire court, pleinement adulte – et il n’est guère que Lynn pour en faire le constat, amer et lucide. Aujourd’hui, Gordon est mort, tué dans les bombardements. C’est triste, je vous l’accorde. Ce qui est encore plus triste du point de vue de sa famille, c’est qu’il s’était mariée (!) avec une jeune femme bien plus jeune que lui (forcément) et qu’elle a hérité de ses biens, puisqu’il n’a pas eu le temps de changer son testament. La famille ne fait même pas semblant de ne pas apprécier Rosaleen, la belle Rosaleen, la pauvre Rosaleen qui a eu bien des malheurs dans sa vie. Oui, Gordon est en effet son second mari, le premier ayant succombé quelques années plus tôt. Surtout, Rosaleen ne brille pas par son intelligence, et c’est souvent un fait qui vous transforme très rapidement en future victime, dans les romans d’Agatha Christie. Heureusement, elle peut compter sur son frère, David, un jeune homme qui ne veut plaire à personne et se moque bien de ce qu’on pense de lui.
Bref, tout irait pour le mieux dans l’Angleterre d’après-guerre, si … oui, si un meurtre n’était pas commis.
Rien ne sera simple dans cette enquête, et Hercule Poirot expliquera parfaitement pourquoi à la fin. L’après-guerre, c’est aussi le temps pour se réhabituer à la vie civile, pour regretter aussi ce que l’on a fait, ou ce que l’on n’a pas fait. C’est faire face à une situation – financière, sociale – que l’on n’a jamais vécu, dans une Angleterre qui se reconstruit lentement. Ce sont les coupons, pour le tissu, pour sa robe de mariée ou celles des demoiselles d’honneur. C’est faire la queue, longtemps, devant le poissonnier, ou le boulanger, pour avoir quelque chose d’assez bon à manger. C’est la blanchisserie, qui ne passe pas, si bien qu’il faut laver les chemises à la main. C’est aussi se demander pourquoi, pour qui l’on a fait la guerre, et la réponse donnée n’est pas forcément la réponse attendue. Il est une composante aussi, du crime, que l’on voit rarement : le remords. Rare, dans les romans policiers, sont les coupables qui ont des remords. J’emploie le terme « coupables » parce que c’est ainsi qu’eux se voient, qu’eux vivent, avec la peur aussi, parfois, de craquer.
Je me dis, en refermant ce livre, que beaucoup de personnes vont devoir vivre « avec ». Avec ce qu’ils ont fait, sans scrupule parfois. Avec ce qu’ils ne peuvent plus se cacher à eux-mêmes. Avec le fait que la personne dont ils étaient dépendants n’est plus, et qu’il faut vivre en étant indépendants.
Il est aussi deux personnages qui ne « passeraient » certainement plus à notre époque, du moins, je l’espère. Ils m’ont laissé perplexe, même si j’avais déjà lu une telle intrigue, liée aux séquelles de la guerre, dans une nouvelle d’Agatha Christie. Disons… qu’il était possible de penser comme Lynn. J’espère que ce n’est plus le cas aujourd’hui.