Archive | 15 décembre 2020

Une heure de ténèbres de Michèle Rowe

Présentation de l’éditeur :

Nuit noire sur le Cap. Le monde entier se mobilise contre le réchauffement climatique en éteignant les lumières pendant une heure. à la faveur de l’obscurité, une vague de violence déferle aux abords de la ville. Une mère et son bébé sont portés disparus.
Prise d’otages ? Règlement de comptes ? Banale délinquance ? Chargée de l’enquête, Persy Jonas, inspectrice native des townships, fait alliance avec Marge Labuschagne, psychologue et ex-profileuse issue des quartiers blancs sécurisés, dont tout, pourtant, la sépare. Ensemble, elles vont devoir élucider une affaire aux ramifications beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Mon avis :

Pendant 560 pages, plongez-vous au coeur de l’Afrique du Sud, et croyez-vous, ce n’est pas forcément facile à suivre. Il ne s’agit pas tant de la construction du livre que de la complexité de la société sud-africaine. Prenons Annette, le premier personnage avec lequel nous faisons connaissance. Elle est mère au foyer, son petit dernier, Callum, a huit mois. Elle et sa famille ont emménagé dans un quartier ultra-sécurisé, qui offre toutes les protections possibles et imaginables à ceux qui y vivent. Certes, il ne faut pas oublier de fermer les portes à clef. Certes, il faut que le gardien garde l’oeil ouvert. Certes, il ne faut pas que l’on tombe sur cette « heure pour la planète », cette heure où, pour mieux faire prendre conscience du réchauffement climatique et des dépenses engendrées, tous doivent éteindre les lumières. Quand elles furent rallumées, la vie d’avant n’avait pas vraiment repris.
C’est peu de dire que les enquêteurs sont sur les dents. C’est plutôt qu’ils doivent parvenir aussi à régler les conflits internes afin d’enquêter. Ce peut être des conflits intimes, comme celui entre Persy et Tucker, coéquipiers et amants, le tout sous la direction de Dina, métisse et femme de Tucker. Persy est née dans les townships – et oui, sa couleur de peau peut poser problème. Tucker est blanc, et il a l’impression que la nouvelle politique le défavorise, qu’il ne montera jamais en grade puisqu’il est un homme, puisqu’il est blanc. Et pourtant, il est un excellent enquêteur, méticuleux, soigneux, précis – un policier qui veut que ceux qu’il arrête soient condamnés. Comme si ce n’était pas le cas de tout le monde.
Des policiers, il en est d’autres, qui ont une certaine vision de leur mission, une certaine manière de nettoyer les rues de ceux qui gênent – SDF, prostituées, drogués, personnes qui ont réussi à survivre envers et contre tout. Ce qui m’a frappé dans ce roman est le logement – ou comment se loger est extrêmement difficile, et devient un marqueur de votre position sociale. Persy ? Elle a eu la chance de trouver un logement, petite maison dans la cour d’une autre maison. Elle n’est pas la seule à sous-louer ainsi, elle a seulement la chance d’avoir un logement décent, ce qui est pas le cas de tous, surtout pas de Mandisa, qui grandit entre sa soeur aînée, le bébé de celle-ci, son frère et sa mère, femme de ménage dont elle a l’impression qu’elle préfère la famille de blanc qu’elle sert à la sienne. Il peut en naître, des drames, sur une incompréhension mutuelle.
Une enquête, puis deux enquêtes. Deux disparitions, puis une troisième, et l’arrivée dans l’enquête de Marge Labuschagne. Elle a déjà travaillé avec Persy, elle la connait en fait depuis très longtemps, du temps où Marge était profileuse, et Persy, diminutif de Perséphone, une petite fille dont le frère avait disparu, avant que ce soit sa mère qui lui fasse faux bond – définitivement. Marge connaît les failles de Persy, ses douleurs, elle est sans doute la seule. Et Marge ? Elle aussi n’a pas eu l’existence « facile » que certains pourraient croire et, à 53 ans, elle entend bien garder son indépendance, tant pis pour ce qu’en pense son fils aîné (le portrait de son père, dont elle est divorcée), sa belle-fille, totalement azimuthée, et sa capricieuse de belle-petite-fille. Marge est psy, et elle est aussi apte à réviser ses jugements quand elle se trompe. S’occuper des autres, c’est bien, être capable comme elle le fait de se remettre en cause, c’est encore mieux, ce qui prouve toute la richesse de ce personnage. Bien sûr, lle est aussi apte à enquêter, même si ce n’est pas sa tâche, même si cela peut provoquer quelques catastrophes en cascade quand on approche de trop près de certaines vérités.
Une heure de ténèbres est un roman très intéressant, et, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas l’impression que l’auteure ait écrit d’autres livres depuis.

Le peuple des ténèbres de Tony Hillerman

édition Rivage noir – 288 pages

Présentation de l’éditeur :

La femme d’un milliardaire américain engage Jim Chee à titre privé pour retrouver un petit coffre de souvenirs dérobé, selon elle, par le « peuple des ténèbres », c’est-à-dire les membres d’une sorte d’église fondée par un Navajo, mais déclarée illégale par le conseil tribal parce qu’elle autorise, lors de cérémonies, l’usage d’une drogue psychédélique, le peyote. C’est dans Le Peuple des ténèbres qu’apparaît pour la première fois Jim Chee, l’un des deux héros fétiches de Tony Hillerman. Impliqué dans une enquête touffue sur fond de magouille uranifère, poursuivi par un tueur qui possède des bombes à mercure, il se retrouve, comme souvent, confronté à ses propres contradictions.

Mon avis :

Ce livre marque la première apparition littéraire d’un personnage que j’aime beaucoup et que j’ai pu voir évoluer tout au long des récits écrits par Tony Hillerman : Jim Chee. Il ne comprend pas trop pourquoi la riche madame Vines l’a fait venir. Il est d’autres personnes qui peuvent enquêter, d’autres personnes qui sont même sacrément plus légitimes pour enquêter ! Non, elle ne veut pas que l’affaire s’ébruite, elle ne veut pas que son mari soit au courant. Elle pense même que les enquêteurs officiels ne prennent pas l’affaire au sérieux : c’est simplement une boite qui a disparu, une boite, rangée dans un coffre, et qui contient des souvenirs de son mari. Reste à savoir si elle veut vraiment le retrouver par crainte du souci que se ferait son mari, ou pour enfin mieux connaître son mari.

Ce n’est pas que cette affaire dépasse Jim Chee, c’est qu’il n’en voit pas l’intérêt. Non, ce qui est bien plus fort, ce sont les événements qui ont lieu ensuite – une disparition de cadavre, un meurtre; et enfin, quelqu’un qui essaie de tuer Jim Chee, en présence de Mary London, une institutrice de la réserve, jeune femme blanche, passionnée par la culture indienne, et qui ne comprend pas pourquoi un indien est devenu policier – la police, c’est le mal absolu. Il est pourtant une scène saisissante, celle où Mary accompagne Jim, blessé, et où celui-ci perd la notion du temps, de ce qui se passe. Jim veut vivre, et quelques temps plus tard, après une autre tentative de meurtre, s’en voudra d’avoir survécu. Il est des personnes qui ne s’embarrassent pas de la vie humaine, et le tueur qui est à sa poursuite, qui a déjà tué à plusieurs reprises, est de ceux-là.

Reste le mobile. La sorcellerie a alors bon dos. Il est tellement facile d’imaginer que c’est un sorcier qui a fait ceci, qui a fait cela, et de ne surtout pas enquêter plus loin. Alors que si l’on part du principe que le crime, les crimes qui se sont étalés sur plusieurs décennies n’ont pas été commis par des indiens, cela ouvre une toute autre perspective.

Un roman policier sombre, tragique, qui montre à quel point faire le mal est facile, et l’empêcher l’est nettement moins.