Archive | 29 novembre 2020

Nickel boys de Colson Whitehead

Présentation de l’éditeur :

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les éditions Albin Michel et Francis Geffard pour l’envoi de ce livre, que j’ai mis un temps fou à chroniquer, d’un confinement à l’autre.
Pour ce livre, commençons par la fin, commençons par l’épilogue que j’ai lu deux fois, pour être sûre de moi, pour être sûre de l’impact ressenti, de l’émotion éprouvée. Je le dis souvent, pour les grincheux, ceux qui pinaillent et cherchent LE détail qui leur aura déplu : attachez vous plutôt à ce qui a été sublime dans une oeuvre, à ce qui a été bouleversant. Si une oeuvre contient des pages qui sortent de l’ordinaire, du moyen, et vous tire vers le haut, alors cette oeuvre a atteint son but.
Ce n’est pas que l’on oublie, c’est plutôt que l’on ne sait pas ou que l’on cache. Le roman débute quasiment dans le présent, et il nous renvoie à la Floride des années 60. La Floride, cet état qui fait rêver de nombreuses personnes, symboles d’une retraite dorée au soleil. La Floride, c’est aussi et surtout un état du Sud, où la Ségrégation existe bel et bien. Alors, être un adolescent noir, c’est tâcher de se faire une place dans la société, une place que la société vous refuse de toute façon – parce que vous êtes noir. Etre victime d’une erreur judiciaire est impossible – vous êtes noir, les erreurs judiciaires ne sont pas possibles.
Et vous êtes alors envoyés dans une maison de correction, un endroit où l’on fera de vous un homme honnête. Les méthodes ? Les mauvais traitements, les sévices, la torture, le viol. Le meurtre. Si ces méthodes n’ont jamais corrigé personne, elles réduisent au silence ceux que l’on estime « poser problèmes ». Parce qu’ils ont commis des délits mineurs. Parce qu’ils sont orphelins et parce que l’Etat ne sait pas quoi faire d’eux. Parce qu’ils sont noirs.
L’espoir ? Il s’en va, insidieusement, au fil des pages, et même ceux qui ont quitté Nickel ne le quitteront jamais tout à fait.
Nickel boys – une oeuvre forte, définitivement.

Mademoiselle J, tome 1 : 1929 : il s’appelait Ptirou

Présentation de l’éditeur :

C’est une surprenante et dramatique histoire que celle qui fut contée le soir de ce Noël 1959, dans une demeure de la banlieue de Charleroi. Réunis auprès de leur oncle Paul, trois enfants impatients réclament un récit, lequel sera inspiré d’un épisode vieux de presque trente ans… La Grande Dépression fait rage à cette époque malmenée : tensions sociales, grèves et conflits sont le lot quotidien des entreprises industrielles. Celle de Henri de Sainteloi, grand patron de la Compagnie Générale Transatlantique, ne fait pas exception à la règle. Poussé par ses actionnaires à renégocier les frais de locations des quais, Monsieur de Sainteloi doit se rendre à New York et en profite pour y emmener sa fille unique, Juliette, ravissante enfant atteinte d’une grave insuffisance cardiaque. À des kilomètres de Paris, sur les rives pluvieuses de la Seine, le cirque Marcolini est en deuil : Madly, sa trapéziste vedette, est victime d’un tragique accident qui force Ptirou, son fils, à quitter les saltimbanques pour tenter sa chance en Amérique, là où dit-on tout est possible à qui poursuit ses rêves. Sur le paquebot en partance pour le Nouveau Continent, voici l’histoire d’une improbable rencontre, d’une aventure bouleversante.

Mon avis :

Bande dessinée particulièrement émouvante. Je préfère prévenir tout de suite. Bande dessinée d’une extrême richesse, que ce soit du point de vue visuelle ou du point de vue scénaristique. Nous sommes en 1929, et la crise est là. Sur les quais, ce n’est pas la révolte qui gronde, c’est la peur et la douleur, celle de perdre son emploi, celle de ne pas en retrouver, celle de la violence aussi, dû à cette peur du lendemain et à un profond sentiment d’injustice. Comment le patron, qui est riche, pourrait les comprendre ? Des problèmes, lui, quels problèmes ?

Le grand patron, c’est Henri de Sainteloi. Sa femme est morte, et Juliette, 14 ans, sa fille unique, est atteinte d’une grave insuffisance cardiaque. Les médicaments pour la soigner existent bel et bien, mais ils ne sont pas infaillible. Le médecin donne pourtant son accord pour que la jeune fille accompagne son père lors de la traversée de l’Atlantique – le bon air, le calme, ne peuvent lui faire que du bien. Mais rien ne se passe comme prévu, parce que certains ont bien l’intention de faire savoir leur revendication coûte que coûte, et parce que la météo ne prévient pas. Qu’à cela ne tienne : il faut arriver en temps et en heure à New York, il en va de la réputation de la compagnie.

La compagnie, le monde des paquebots, c’est aussi tout le personnel qui travaille à bord, et la rivalité entre les gamins qui assurent le service, en habit rouge et boutons dorés, et ceux qui nettoient, cirent les chaussures, réduits à l’invisibilité. Parmi les chanceux, se trouve Ptirou, un gamin parti tenté sa chance en Amérique après le décès de sa mère. Son mot d’ordre ? Aller au bout de ses rêves, et c’est ce qu’il répète à Robert, le stewart, qui dessine tout le temps mais n’ose pas imaginer un avenir dans le monde où dessiner deviendrait son travail.

Et aider les autres aussi. « Il s’appelait Ptirou » ou comment écrire la genèse d’un personnage mythique, Spirou, et relever haut la main le défi. Oeuvre magnifique, à lire, à relire pour en explorer tous les détails. Je pourrai vous dire qu’il contient en plus un récit cadre et un récit encadré, qu’il est narré par l’oncle Paul, qui n’hésite pas à raconter de très longues histoires à ses neveux et à sa nièce, trente ans après les faits. Qu’importent ces précisions techniques ! Nous avons là une très belle oeuvre entre les mains, profitons-en, une oeuvre où la technique, le sérieux de la construction du récit ne sont jamais des entraves à l’émotion et au plaisir de lecture.