Archive | 18 octobre 2020

Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat

édition Métailié – 304 pages

Présentation de l’éditeur :

Pour fuir le poids de sa famille, Emilio Ortiz arrive du Chili à Paris pour étudier la linguistique. Il est gardien de nuit dans un petit hôtel du quartier Montparnasse et il y fait la connaissance de personnages hauts en couleur, journalistes célèbres, petits truands ou femmes fatales. Il passe ses journées à essayer de comprendre qui est la fille avec laquelle il vit près d’un cimetière de banlieue mais elle disparaît mystérieusement. Il se lance dans une quête obsessionnelle de son amour perdu. Il reprend brutalement contact avec la réalité lors d’un voyage à Santiago, ses parents sont séparés, sa mère sombre doucement dans la dépression et un alcoolisme discret. Quant à son père, il vit avec une jeune femme et gagne beaucoup d’argent avec des gens suspects. Il est en relation d’affaires avec la hiérarchie de la dictature pinochetiste, ce qui conforte le mépris dans lequel il le tient. Soudain un drame va pousser Emilio à agir. Il se lance dans une enquête policière qui lui révèle le destin de son père. Entre Paris et Santiago du Chili, un roman plein d’humour et d’ironie sur les relations complexes entre pères et fils. Une narration sans concession sur comment faire partie d’une famille et d’un pays qu’on rejette.

Merci aux éditions Métailié et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

C’est un livre curieux que nous avons là, un livre en deux parties, un livre en deux sujets, et j’ai été amenée à préférer l’un à l’autre.
Nous suivons Emilio, jeune chilien qui décide de terminer ses études à Paris. Comme l’argent que lui a donné, je ne dirai pas à contre-coeur, mais presque, son père, n’est pas suffisant, il trouve un petit boulot : gardien de nuit dans un hôtel. Alors oui, le lecteur découvrira avec lui la faune nocturne, les petits trafics que le jeune homme ne comprend pas vraiment, les services que l’on peut se rendre, de gardien de nuit à gardien de nuit. il vit des amours avec une jeune serveuse énigmatique, une jeune femme qui, contrairement à lui, n’est que serveuse, pas une étudiante qui finance ses études ainsi. Quand elle s’en va sans laisser d’adresse, il se lance, à retardement, à sa recherche. Il mettra du temps à se décider, et j’ai souvent eu l’impression que la partie parisienne de l’intrigue se situait dans une sorte de brouillard nébuleux. Emilio veut savoir, sait, découvre des faits étonnants et puis il ne se passe pas grand chose, Emilio reste dans la réflexion, la contemplation, comme s’il ne voulait pas franchir réellement le pas et connaître toute la vérité.
Au Chili, il agit tout autrement. Il s’oppose à son père, il apprécie très moyennement sa séparation, son remariage avec une jeune femme « extrêmement cultivée », certes, mais surtout plus jeune, et plus belle que sa propre mère. Il n’apprécie pas non plus les secrets gardés par son père sur sa vie pendant la dictature, ses accointances avec des membres du régime. S’enrichir sans se salir les mains pendant la dictature était-il vraiment possible ? Non.
Emilio finira par savoir vraiment tout. Je ne dirai pas qu’il prend des risques – il sait parfaitement ce qu’il fait avant de quitter le pays. Définitivement. Sans regret. Ne lui restera, après avoir ainsi fermé toute possibilité de retour, que la nostalgie de ses premières années parisiennes, une vie qui s’écoule lentement, au rythme de la Seine. J’ai presque aimé que cette fin si paisible après tant de rebondissement au pays natal soit plus développée mais, après tout, pourquoi l’aurait-elle été ? Emilio a accompli ce qu’il avait à accomplir, et laisse les autres face à leurs propres tergiversations.

Le retour de Silas Jones de Tom Franklin

édition Albin Michel – 384 pages

Présentation de l’éditeur :

Dans le Mississipi des années 70, tout aurait dû séparer Larry Ott et Silas Jones : la classe sociale et la couleur de peau. Les deux adolescents sont pourtant devenus amis, jusqu’à ce que la disparition d’une jeune fille vienne bouleverser leurs existences. Vingt ans plus tard, Silas Jones revient sur les lieux de son enfance. Alors qu’il n’a aucune raison de reprendre contact avec Larry, une nouvelle tragédie les oblige à se confronter, ensemble, à un passé douloureux.

Mon avis :

C’est long, une vie. C’est long une vie pendant laquelle tout le monde vous a jugé coupable après la disparition d’une jeune fille. C’est ce que vit Larry Ott depuis plus de vingt ans, et pourtant, il est resté dans sa maison, dans son garage où plus personne ne vient. Il est resté, en dépit de l’hostilité même pas cachée de certains, il est resté, bien que la police pense très clairement qu’il est coupable. Il est resté, et Silas Jones est parti, puis revenu.

Il est parti parce qu’il avait un avenir pleine de promesses, l’université, le base-ball – le sport est toujours un moyen d’obtenir une bourse, la couleur de peau n’entre alors plus en ligne de compte. Les blessures ont changé tout cela, et si Silas revient, c’est en tant que l’équivalent de garde champêtre, quasiment. Est-ce son retour qui fait bouger les choses ? Une autre jeune fille disparaît, et le si calme Larry Ott est retrouvé une balle dans la poitrine, chez lui. Silas lui sauvera la vie, et ne pourra cependant empêcher, à nouveau, la police de le croire coupable – de cette balle dans sa poitrine, de la mort des deux jeunes femmes.

Le roman fait de constants aller retour entre le présent et le passé. Nous voyons ainsi l’enfance et l’adolescence de Larry et de Silas, comment ils ont tenté de se construire, sous l’égide du père de Larry. L’un blanc, l’autre noir, et une amitié rendue peu à peu impossible, pas tant à cause de leur couleur de peau qu’à celle de tous les secrets qui finissent par les enserrer.

Et le présent ? Ce sont de petits détails qui parfois font la différence – comme Silas qui, pendant que Larry est hospitalisé dans le comas, se rend chez Larry et nourrit ses poules, ramasse leurs oeufs, donne de leurs nouvelles au comateux Larry, se rend aussi au chevet de la mère de Larry, puisque lui ne peut plus le faire. Et tant pis si cela force Silas à se confronter à tout ce qu’il n’avait pas compris étant enfant. Il lui faudra du courage pour agir, et pour parler – parce que parler, révéler c’est aussi agir.

Faut-il mieux avoir eu un père maltraitant que de ne pas avoir de père du tout ? Tel est la question qui sous-tend le roman tout entier et ne trouve pas de réponses, si ce n’est que l’on peut lire les ravages que ce père – Carl Ott – trop présent ou trop absent a causé.