Archive | 13 septembre 2020

Ohio de Stephen Markley

édition Albin Michel – 546 pages

Présentation de l’éditeur :

Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit. Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11-Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacune et chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

Merci aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

Ce n’est pas un roman, c’est une bourrasque. Il fait partie de ses oeuvres qui nous montrent un portrait des Américains que l’on ne trouve pas dans les médias.
Passé/présent. Le présent, c’est quatre camarades de lycée qui se retrouvent dans leur petite ville parce que chacun a des choses à y faire. Ce qui n’était pas prévu, c’est ce retour au pays pour ces quatre adultes, c’est leurs chemins qui s’entrecroiseront, et provoqueront parfois des étincelles.
Le passé, ce sont les années lycées, c’est le 11 septembre, qui aura un impact sur leur vie. Si les Etats-Unis ont l’habitude de faire la guerre, c’était la première fois que la guerre entrait sur leur territoire, et nombres de jeunes américains, poussés par le patriotisme, s’engagèrent pour défendre leur pays. Et les auteurs américains de se pencher sur les conséquences des guerres successives menées hors du sol américain : Corée, Vietnam, et maintenant, guerre du Golfe. Il y a des morts – dont un des leurs, son enterrement est la scène d’ouverture du roman. Lui était convaincu du bien fondé de son engagement, et la plupart de ses camarades étaient de son côté, à commencer par Dan Eaton. Lui a survécu, après avoir vécu le pire. A contrario, nous avons Bill Ashcraft qui a manifesté très rapidement son opposition. Et où cela l’a-t-il mené ? A des errances, à des addictions, à un retour à New Canaan, pas sous le meilleur motif. Désabusé ? Oui, totalement. Son parcours donne véritablement le ton au récit, entre demi-teinte, renoncement, et découragement.

Presque tout autre pourrait être le parcours de Stacey, et pourtant, elle nous montre aussi une vision bien sombre de l’Amérique. Si elle a pu s’en sortir – une des rares personnes originaires de New Canaan à avoir eu un parcours scolaires hors pair – c’est grâce à son énergie, mais aussi grâce à des parents aimants, des parents qui n’ont pas laissé leur foi les empêcher d’aimer leur fille. Oui, il est encore des êtres humains capables de rejeter les autres, et même leurs propres enfants, sous prétexte qu’ils aiment une personne du même sexe qu’eux. Aime ton prochain comme toi même… C’est raté.

Cinq parties, cinq jeunes gens à l’honneur, et le plus bouleversant fut pour moi Dan, dont nous découvrirons la suite du parcours dans ce qui tient lieu d’épilogue. C’est de lui, finalement, dont j’ai le moins envie de parler, tant il m’a touché par sa capacité à aller jusqu’au bout des choses pour ceux à qui il tient. Il n’est pas question de résilience, non, Dan ne s’est pas remis de ce qu’il a vécu, il vit toujours avec, en permanence, fragilisé à vie par ses missions là-bas, loin de l’Ohio.

Les années lycée ne sont pas tendres pour certains, elles ne sont même pas tendres pour celles et ceux qui ont été les stars du lycée. Ce ne sont même pas les notes qui permettent de se distinguer, mais l’apparence, la plastique, les résultats sportifs. Rien n’est plus facile que d’obtenir une bourse parce que l’on est un excellent footballeur. Rien n’est plus facile que de perdre cette bourse, parce que l’on n’est pas au niveau à l’université, parce que l’on a été plusieurs fois blessé, parce que le corps ne suit pas. Certain(e)s ne se remettront jamais de ce qu’ils ont vécu ces années-là, et si je regarde tous ces jeunes adultes, je me dis qu’aucun corps n’est sorti indemne, certains allant jusqu’à l’automutilation pour surmonter leur mal-être. Corps blessé, corps mutilé, explosé, emporté, dissimulé. il est facile de disparaître. Il est facile d’être toujours un peu présent grâce à ses réseaux sociaux qui se développèrent tant pendant la décennie qui est représentée dans ce roman.

Ohio ? Une œuvre forte, prenante, jusqu’à la dernière page.