Archive | 22 août 2020

Sulbime royaume de Yaa Gyasi

Présentation de l’éditeur :

Gifty, américaine d’origine ghanéenne, est une jeune chercheuse en neurologie qui consacre sa vie à ses souris de laboratoire. Mais du jour au lendemain, elle doit accueillir chez elle sa mère, très croyante, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même et reste enfermée dans sa chambre toute la journée. Grâce à des flashbacks fort émouvants, notamment sur un frère très fragile, nous découvrons progressivement pourquoi la cellule familiale a explosé, tandis que Gifty s’interroge sur sa passion pour la science si opposée aux croyances de sa mère et de ses ancêtres. ​

Merci à Netgalley et aux éditions Calmann-Lévy pour ce partenariat.

Mon avis :

Sublime royaume est un roman qui nous offre un voyage dans le temps et dans l’espace avec Gifty. Elle est une jeune femme entre deux mondes, à la fois croyante et chercheuse en neurologie. Paradoxal ? Oui, et tout le roman nous montre comment elle vit avec cette opposition. Gifty a grandi dans une famille désunie. Sa mère a choisi de quitter le Ghana pour les USA, son père l’a suivi, avant de repartir – parce qu’elle voulait vivre dans un pays où son fils pourrait s’épanouir. Gifty ? Elle n’était pas encore née, elle n’était même pas prévue, ni désirée, même si elle a été nommée Gifty.

Le Ghana, finalement, elle en entendra peu parler, jusqu’à ce qu’elle y aille en vacances, jeune adolescente, alors que sa mère était tombée malade : en rencontrant sa tante, en découvrant la culture, les coutumes du pays dans lequel son frère est né (et pas elle), elle s’est rendue compte de ce que sa mère aurait pu devenir si elle était restée dans son pays natal. Quant à la communauté ghanéenne, si elle existe bien en Alabama, en revanche, elle est reste dispersée, et ses membres m’ont semblé peu liés entre eux. Et ce qui m’a frappé – même si le commentaire jaillit en cours de chronique, comme le sujet jaillit lui-même – c’est le racisme, sous-jacent, intégré, voire exprimé sans aucun complexe. Gifty l’a vu à travers son frère – le bon Afro-américain est celui qui fait gagner son équipe, celui qui a des compétences sportives hors-normes. Gare à lui s’il perd, s’il fait perdre : le rejet, la violence verbale n’en sont que plus violents.

Tout tourne en fait autour de ce que Gifty est incapable de dire, de raconter : l’addiction de Nana, sa mort par overdose. Son frère n’a pu se sortir de sa dépendance, en dépit de tout ce que sa mère avait mis en oeuvre. Les recherches de Gifty portent sur les mécanismes de la dépendance. Oui, il y a un lien de cause à effet entre les deux, mais pourquoi Gifty devrait-elle le dire ? Elle peut l’écrire, en attendant. Elle ne pourra en parler réellement qu’à quelqu’un qui n’exige pas de confidences, contrairement à ce que d’autres ont fait, comme si une confidence entraînait nécessairement une autre confidence, si possible intime et sensible, comme si l’amitié et l’amour entraînaient de tout savoir, de tout connaître sur l’autre et sur les siens. Avoir une relation réellement adulte, c’est aussi accepter les sentiments de l’autre.

Comment guérir de la douleur de ne plus vouloir vivre ? C’est la question à laquelle Gifty doit répondre pour sa mère. Ce n’est pas qu’elle cherche le soutien de la religion, c’est qu’elle sait à quel point la religion est importante pour sa père. Gifty s’est posé des questions sur la foi, sur sa foi, elle qui a été confrontée sa vie durante au poids de la religion. Le discours tenu par les membres de la communauté, par certains pasteurs est réactionnaire, clivant, totalement contraignant pour les jeunes filles et les femmes. Les pasteurs que rencontrera Gifty sont figés dans leur conviction. Il est une seule exception : le pasteur John. Sa propre vie de famille l’a forcé à être plus humain avec les membres de sa communauté, lui dont la fille Mary, comme beaucoup d’autres, fut la cible de commérage après sa grossesse à 17 ans. Humain, oui, simplement, et il fut une des rares personnes à soutenir réellement Gifty, une des rares personnes à qui elle put faire confiance.

Sublime royaume, c’est avant tout le portrait d’une jeune femme qui s’est construit avec sa double culture, avec ses recherches autour de sa foi, avec sa volonté d’étudier, de progresser, de concilier son travail et les soins à sa mère. C’est le portrait d’une Amérique qui n’est pas vraiment le lieu de tous les possibles – mais qui peut encore le croire ?