Archive | 4 août 2020

En attendant Babylon d’Amanda Boyden

édition Albin Michel – 443 pages

Présentation de l’éditeur :

Eté 2004 : Orchid Street est en train de changer. Ariel May et son mari juste arrivés du Minnesota essaient de prendre la mesure de leur nouvelle ville. Depuis sa véranda, Philomenia Beauregard observe ses nouveaux voisins, les Gupta, originaires d’Inde, qui emménagent dans l’une des plus grandes maisons. De l’autre côté de la rue, un adolescent noir vient de sortir de maison de correction. Plus loin, Cerise Brown espère juste finir ses jours tranquillement. Mais un incident va venir perturber le calme apparent de ce quartier et tandis que l’ouragan destructeur s’annonce au loin, de nouvelles tensions apparaissent, des relations évoluent et le destin de ces familles bascule, pour le meilleur ou pour le pire.

A travers cinq voix, En attendant Babylone raconte une année dans Orchid Street, mais c’est avant tout le portrait d’une Amérique fissurée par les différences de races et de classes, une Amérique qui nous ressemble étrangement.

Mon avis :

Je sens qu’il me serait très facile d’écrire un article passe-partout au sujet de ce livre, un avis plein de formules toutes faites, convenues, bref, rempli de tout ce que l’on attend de dire sur ce livre. Oui, mais je ne serais pas sincère, et c’est vraiment ce que j’ai envie d’être quand j’écris un article – sinon, quel intérêt ?

Ce livre, je l’ai acheté en 2018 lors du désherbage de la bibliothèque Saint-Sever. Il parlait de la Louisiane, de la Nouvelle-Orléans, état américain qui me passionne plus que tous les autres. J’ai donc attendu, ce que je fais rarement, un moment propice pour le lire – les grandes vacances ! Bilan : je me demande comment je m’en serais sortie si j’avais lu ce livre à un moment non-propice.

Comment dire ? Je l’ai trouvé franchement bourratif. Oui, c’est un roman choral – je l’ai compris un peu tard, et je n’ai pas vraiment d’affinités avec ce genre de roman. J’aurais vraiment aimé que l’on se concentre sur une des familles, et je croyais que l’on se concentrerait sur la première, à savoir Ariel May et Ed, son mari. Des personnages comme eux, je n’en avais jamais vu. Dans le couple, c’est Ariel qui porte la culotte, et Ed, bouddhiste convaincu qui reste à la maison pour élever leur deux enfants à qui ils ont donné des prénoms plus que connotés (Ella Fitzgerald et Miles Davis, non, je ne plaisante pas, comment voulez-vous que des enfants s’épanouissent ainsi prénommés ? Mais ils sont encore en âge de ne pas y prêter trop attention) et qui veille à ce qu’Ariel respecte leur conviction écologiste. Ariel est passionnée par son métier, elle aime son poste, et aussi cette vie en dehors de chez elle, vie qui lui permet aussi d’assouvir ses fantasmes, loin d’un mari dont elle connaît la souffrance, mais qu’elle n’aide pas vraiment à la surmonter. Fait symbolique : au moment de l’ouragan, elle préfère rester à son hôtel plutôt que d’accompagner mari et enfants qui vont se mettre à l’abri.  L’ouragan qu’ils affrontent n’est pas Katrina, mais Ivan, et si celui-ci est moins destructeur que prévu, il montre cependant l’insuffisance des moyens de se protéger – Sharon, l’une des habitantes du quartier, donnera pourtant des conseils précieux : elle a survécu à un ouragan destructeur, Camille, en 1969.

L’autre personnage qui m’a intéressée, c’est Cerise. Elle est mariée à Roy, ils ont une fille unique, Marie, mariée elle aussi, devenue mère, à 42 ans, d’un petit Thomas (comme son mari) surnommé Tit Thomas. Je ne dévoilerai pas le coeur de l’intrigue autour de Cerise, qui implique aussi bien Ed (qui y gagnera un surnom) que l’un des fils de Sharon. Je dirai simplement que Cerise se demande ce qu’elle a bien pu rater dans l’éducation de sa fille. Celle-ci a toujours besoin du conseil ou de l’approbation de son mari pour prendre une décision, si elle propose quelque chose, elle ne le fait qu’aux hommes présents, pas aux femmes. J’ai pensé finalement, à la femme gelée d’Annie Ernaux, même si son univers littéraire est très éloignée : le livre montre pourtant à quel point une femme, même si elle a reçu une éducation féministe, se retrouve conditionnée pour tenir le rôle que la société lui assigne. Et si Cerise se retrouve dépendante (un peu), elle n’a de cesse que de redevenir la plus autonome possible, ce qu’elle parviendra à faire – et à voir aussi que sa fille est aussi capable d’indépendance plus qu’elle ne le croyait. Cerise est une sage, pas une moralisatrice, et elle accueille chacun avec ses qualités, ses défauts, ses failles, parce qu’elle a vécu – et qu’elle ne pense pas que rien n’est impossible. Ainsi, pour elle, une jeune fille mère trop jeune peut très bien s’en sortir, pour peu qu’on lui donne un coup de pouce pour ses études.

Les Gupta sont la famille à laquelle je suis restée la plus extérieure, peut-être, justement, parce que nous ne sommes jamais avec eux, intimement, même si l’on peut sentir leur humanisme, mais aussi leur inflexibilité. Contrairement à Cerise, Indirah Gupta pense que certaines choses sont impossibles, que d’autres sont immuables. Je n’oublie pas non plus Fearius, ses quatre frères et soeurs, entre petits trafics, gros trafics, et grossesses adolescentes pour deux des trois soeurs : et pourtant, tout le quartier vous le dira, ce n’est pas la faute des parents qui ont trimé dur, et triment toujours, pour les élever. La faute à qui ? Au quartier, à l’absence d’espoir, à l’argent facile qui fait que l’on peut devenir quelqu’un ? Rien n’est simple, surtout pas pour Fearius, qui ne voit absolument pas comment il peut se sortir de la situation dans laquelle il s’est mise.

Reste Philomenia, le personnage que j’ai le moins aimé. Elle soigne son mari atteint d’un cancer – elle attend surtout sa mort avec impatience, et prend mal le fait qu’il aille de mieux en mieux. Elle s’est mariée avec lui parce qu’il est l’homme qui lui convenait, obéissant ainsi aux vœux de sa mère. Elle semble n’avoir jamais su s’écarter de l’éducation rigide et bien-pensante qu’elle avait reçue, il suffit de voir les attaques qu’elle a menées contre le bar local, sa manière de scruter la vie de ses voisins, notamment Ed, dont elle réprouve l’attitude. Le lecteur saura le pourquoi de son comportement, parfois étrange, à la fin du roman. Il est dommage, finalement, qu’elle se soit retrouvée si « seule », et que personne n’ait compris ce qui lui arrivait vraiment – sauf son mari, qui n’a pas vraiment su lui parler.

Reste Katrina. Nous ne verrons pas Katrina parce que nous avons vu Ivan, parce que les personnages que nous avons côtoyés se comporteront exactement, ou presque comme ils se sont comportés pendant Ivan, avec, cependant, encore plus de solidarité , de « serrage de coudes » que pendant le premier ouragan. A la fin du roman, dans la postface, l’autrice explique le pourquoi de ce livre – par rapport à son propre vécu post-Katrina, à ce qu’elle a vu de la destruction de la Louisiane qu’elle connaissait. Même si ces pages sont hors-roman, elles sont à lire pour mieux le ressentir.