Archive | 7 juin 2020

Bad penny blues de Cathi Unsworth

Présentation de l’éditeur :

A l’aube des « swinging sixties », l’avenir semble sourire à Stella et Tobie, deux étudiants londoniens. Mais Stella voit en rêve des femmes sur le point de mourir l’appeler à l’aide, et ces femmes ressemblent aux véritables victimes d’un tueur que traque Pete Bradley, jeune flic idéaliste et ambitieux. Fondé sur une affaire réelle jamais élucidée, Bad Penny Blues mêle réalité et fantasmes pour recréer de manière remarquable l’Angleterre des années soixante.

Mon avis :

J’ai lu le livre plus rapidement que je ne l’aurai pensé : en quarante-huit heures, il était terminé. La lecture a été plus facile, plus fluide que je ne le pensais. J’en suis à analyser la technique narrative utilisée par l’auteur et là, franchement, ce n’est pas bon signe : quand un roman m’emporte, je ne songe pas à l’analyser finement. Là, je me lance dans une froide dissertation.

Peut-être aurai-je dû lire ce roman en musique ? A chaque chapitre correspond une chanson, et si certaines me sont connues, j’ignore la majorité d’entre elles. Elles recréent l’ambiance du Londres de ces années-là, même si, à mes yeux, l’enquête s’étant bien au-delà de Londres, ne serait-ce que par les origines de certains protagonistes. J’ai aimé, beaucoup, le personnage de Jenny, j’ai apprécié chacun des chapitres, trop rares à mon goût, où elle était présente. Rarement un personnage aura été rendu avec autant de vie, en dépit de ce que l’on découvre sur elle aux deux tiers du récit. Oui, l’on peut avoir énormément souffert, et répandre la lumière autour de soi, en une générosité totalement dépourvue d’arrière-pensée, et c’est sans doute pour cette raison qu’elle devient amie avec Stella, l’héroïne de la moitié du roman, elle aussi incapable de bassesse – mais capable d’entrer dans une colère noire quand elle en est soupçonnée.

Stella. Elle est la narratrice d’un chapitre sur deux. Elle est toute jeune, elle vient de se marier avec Tobie, un artiste prometteur. Elle pense être ouverte d’esprit et pourtant, il est tant de choses qu’elle ne voit pas. paradoxe : elle fait des cauchemars, et ceux-ci lui montrent des crimes bien réels qui ont eu lieu à Londres. Elle ne peut rien faire pour les changer, elle ne peut rien empêcher. Elle ne peut pas se confier à son mari – c’est son secret, qu’elle partage avec sa mère, sa grand-mère, qui elles aussi avaient des visions. Elle finit cependant par se confier à une femme qui elle aussi a ce genre de dispositions. Cependant, j’ai trouvé ces rêves un peu frustrants. Le lecteur sait, voit, entend tout, si ce n’est l’identité du coupable. Il voit les lâches, ceux qui ont laissé faire, ce qui ont vendu. Les victimes étaient des prostituées. Cela n’empêche pas la police d’enquêter, croit-elle. Sauf que ces pages nous montrent aussi une police corrompue, une police capable des pires violences, des pires bavures sans jamais être inquiétées, parce qu’elle a telle ou telle personne dans son collimateur. Pour faire bonne mesure, elle est aussi raciste, et homophobe – rappelons qu’à l’époque, l’homosexualité était passible d’une peine de prison en Angleterre. Rares les policiers qui osent se battre pour la justice, et ceux qui le font doivent véritablement faire preuve de courage et de lucidité – pas toujours facile.

J’ai eu l’impression de naviguer entre deux milieux. D’un côté, le milieu artistique nous est montré avec ceux qui essaient de créer le plus honnêtement du monde, de l’autre il y a ceux, nombreux, qui pensent uniquement à l’argent, et n’hésitent pas à emprunter les inspirations des autres, quitte à les rendre plus lisses, plus commerciales. Tous les artistes ou presque semblent homosexuels – seule Stella ne s’en aperçoit pas, aussi Jackie, son amie, lui met les points sur les i : deux hommes qui vivent ensemble ne sont pas nécessairement des colocataires. Le second milieu est celui de la prostitution féminine, avec ses femmes sous la domination de leur maquereau ou de leurs maquerelle, ses femmes qui sont prêtes à tout, qui sont revenues de tout aussi, et n’ont quasiment pas d’espoir sur l’avenir. A vrai dire, il est rare que l’une d’entre elles imagine un avenir, comme si c’était totalement impossible.

Bad penny blues nous rappelle des faits, des modes de vie que l’on a oublié. Il nous rappelle aussi que les années 2010-2020 n’ont pas inventé les manifestations de protestations. Il m’a donné aussi envie d’aller voir l’affaire dont l’autrice s’est inspirée pour écrire son roman – Jack the Stripper, une allusion pour les journalistes de l’époque au célèbre Jack the Ripper. L’affaire non plus n’a pas été élucidée.