Les brumes du passé de Leonard Padura

éditions Points – 448 pages.

Présentation de l’éditeur :

Mario Conde a quitté la police. Il gagne sa vie en achetant et en vendant des livres anciens, puisque beaucoup de Cubains sont contraints de vendre leurs bibliothèques pour pouvoir manger. Le Conde a toujours suivi ses intuitions et, ce jour d’été 2003, en entrant dans cette extraordinaire bibliothèque oubliée depuis quarante ans, ce ne sont pas des trésors de bibliophilie ou des perspectives financières alléchantes pour lui et ses amis de toujours qu’il va découvrir mais une mystérieuse voix de femme qui l’envoûtera par-delà les années et l’amènera à découvrir les bas-fonds actuels de La Havane ainsi que le passé cruel que cachent les livres. Leonardo Padura nous parle ici de ce qu’est devenue Cuba, des désillusions des gens de sa génération, « des Martiens » pour les plus jeunes mieux adaptés à l’envahissement du marché en dollars, aux combines et à la débrouille.

Préambule : ce mois-ci, Padura et moi nous ne nous quittons plus. C’est ma quatrième lecture de ce romancier, et le sixième tome des aventures de Mario Condé (j’ai lu les tomes un à trois, et cinq, et abandonné la lecture du tome 4 – voilà pour l’historique littéraire).

Mon avis :

Nous sommes ici dans le sixième tome des aventures de Mario Condé, et si je ne me souviens pas trop du tome 5, qui mettait en scène rien moins que le souvenir d’Hemingway, force est de constater que Mario a changé depuis le premier tome de ses aventures. Il n’est plus policier, mais travaille dans le commerce du livre, avec un associé haut en couleurs. Tamara, son rêve de jeunesse ? Elle est désormais sa compagne – pas sa femme, si cela devait arriver, elle se questionnerait sur Mario. Treize ans après son départ de la police, Mario se questionne encore sur ce qui l’a fait rentrer, j’allais dire dans les ordres, je corrige en « dans les forces de l’ordre » : il trouvera la réponse dans ce tome.

Lui et son associé ont en revanche trouvé une magnifique bibliothèque, dont l’évocation, l’énumération des œuvres contenues servira autant l’intrigue que le bilan des grandes heures de la culture cubaine – qui part légèrement à vau l’eau puisqu’aujourd’hui, pour vivre, les cubains doivent vendre leur bibliothèque. Non seulement Condé , qui traîne toujours derrière lui les souvenirs de sa première enquête, éprouve une admiration profonde pour les oeuvres réunies par trois générations de collectionneurs, oeuvres qui, depuis quarante ans, dorment dans cette bibliothèque soigneusement entretenus. Ce que Mario n’avait pas prévu, c’est de partir sur la trace d’une chanteuse des années cinquante, Violeta del Rio, dont le seul et unique enregistrement réveillera les instincts de policier – jamais perdu, quoi que l’on dise.

Face A, face b : j’ai aimé le découpage de l’oeuvre. Entre les deux, la faille qui emporte tout : un meurtre, suivi d’un second. Bon sang, que cache cette bibliothèque, et que cache la disparition de Violeta ? Plus que jamais, Mario veut savoir, lui qui paiera largement de sa personne pour cela. Passé, présent, les temporalités se mêlent à la recherche d’une vérité, et parmi ses vérités, nous découvrons, rythmant le récit, les lettres jamais postées d’une femme (on découvre assez facilement laquelle) à son amant qui l’a abandonné. Les cubains fuient, ont fui, fuiront, comme l’illustrent les enfants de Dyonisio, ou, avant eux, les légitimes propriétaires de la bibliothèque. Ils fuiront pour éviter de gros ennuis, ils fuiront pour avoir une vie meilleure, ils fuiront aussi, parfois, en renonçant à des rêves.

Ce roman m’a questionné, parce qu’il aborde, justement, le thème de ce que l’on veut vraiment faire de sa vie. Il est des femmes qui se sacrifient par amour – et même si elles ont vu leur existence ainsi, la réalité est bien plus compliquée que cela. Ce n’est pas seulement une figure littéraire, que celle de la femme de l’ombre (ou la maîtresse, pour faire simple) qui vit à côté du grand homme, de sa légitime épouse, de leurs enfants qui, eux, auront un avenir tout tracé, c’est aussi une réalité que l’on voit moins, je l’espère, dans le monde contemporain. Il est aussi des femmes qui renoncent à une carrière artistique par amour pour un homme, et j’arrive à un autre questionnement : un homme vous aime-t-il vraiment quand il vous demande de renoncer à votre art ? Et, tel Violeta, aimait-elle réellement chanter ses chansons d’amour triste puisqu’elle a tout envoyé promener pour être avec l’homme qu’elle aimait – veuf, âgé et très riche ? Au cours de son enquête, Mario retrouvera les témoins de cet époque, qui ont maintenant entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix ans, verra ce que l’âge, les épreuves ont fait sur ses corps. Il verra ses chanteuses, ce qu’elles sont devenues, celles qui avaient vu en Violeta une rivale, ou une amie. Je mentionnerai simplement Fleur de Lotus, devenue Carmen, qui vit, avec sa nièce, du mieux qu’elle peut dans un pays de plus en plus pauvre, et tient un discours sur sa jeunesse, ce qu’elle a fait pour vivre, assez détonnant.

Le passé, et aussi le présent : je dois dire que j’ai pris plaisir à savoir ce qu’étaient devenus les compagnons de route, du Condé : son ancien adjoint, qui ne peut que constater que son ancien supérieur a gardé toutes ses qualités d’enquêteur, même si elles sont parfois dérangeantes, son ancien supérieur, qui quitta la police et vit désormais grâce à l’argent que ses filles lui envoient tous les mois, sa retraite ne lui permettant rien du tout, et surtout, son ami El Flaco, qui n’en finit pas de supporter un corps qui n’est que souffrance – mais que serait la vie de Condé sans lui et sa mère José ?

A ce jour, Les brumes du passé est mon enquête préférée de Mario Condé.

2 réflexions sur “Les brumes du passé de Leonard Padura

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