Archive | 30 mai 2020

Hommage – Franck Prévot (1968-2020)

J’ai appris la nouvelle aujourd’hui, par le biais des éditions Hongfei, qui ont rendu hommage à cet auteur généreux.

Si je dis « généreux », c’est parce qu’il y a dix ans déjà, Frank Prévot était venu à la rencontre de mes élèves – ne comptant pas son temps, répondant à toutes leurs questions, partageant ses passions, et son expérience : la rencontre devait durer une heure, elle en dura deux.

Il était venu pour Les indiens, et nous avait dit ce qui avait été l’élément déclencheur de l’écriture de ce livre.

Je vous remets sa critique : Le récit mélange texte et image, sauf que, contrairement à un roman de littérature jeunesse ordinaire, les images n’illustrent pas le récit, elles prennent le relais et montrent ce qui ne pouvaient pas être dit. Un exemple, le plus frappant : le narrateur rentre chez lui avec son père quand des coups de feu éclatent. Le père se jette alors sur lui pour le protéger. La scène, qui n’aura duré que dix minutes, s’étend sur quatre pages, soit quatre planches de dessin. La perception du temps est dilaté par la peur, le froid, l’attente, les sensations se font plus aiguës. Ce n’est qu’au matin qu’il apprendra la tragique réalité : Hakim a été tué, lors d’un règlement de compte qui ne le concernait pas, qui ne concernait d’ailleurs qu’une poignet d’individus de la cité. La vie, ordinaire, que Franck Prévost avait si bien su rendre, et Régis Lejonc illustrer, est bouleversée par la douleur et la colère des enfants. Certes, les enfants pourront parler de ce qu’ils ont vécu, de ce qu’ils ont ressenti et la parole s’avère libératrice. Jusqu’à quel point ? Jusqu’à quand ? Ce sont ses deux questions que posent le dénouement.

Il avait lu aussi à mes élèves des extraits de Les tortues de Bolilanga.

Indomptable de Vladimir Hernandez

éditions Asphalte – 246 pages

Présentation de l’éditeur :

La Havane, de nos jours. Un jeune ingénieur en électronique, Mario Durán, se retrouve en prison après avoir trafiqué des accès Internet avec son meilleur ami et complice de toujours, Rubén. À leur grande surprise, il est libéré prématurément, à condition de prêter main forte au vol d’un coffre-fort, pour lequel ses compétences techniques et celles de Rubén sont indispensables. Un boulot apparemment facile… ce qui éveille la méfiance de Durán.
À raison. Quelques heures après le casse, il se retrouve enterré vivant dans un parc de La Havane, le cadavre de Rubén à ses côtés. Il n’aura dès lors plus qu’une seule idée : se venger de « l’Homme Invisible », leur commanditaire… Encore faut-il savoir de qui il s’agit réellement.

Préambule :

Je fais une cure de littérature cubaine… Ou presque. Après un début du mois espagnol et sud-américain compliqué, j’ai tenté de lire plus pour chroniquer plus.

Mon avis :

Je crois que ce livre sera ma meilleure lecture cubaine du mois (à l’heure où j’écris ces lignes, il me reste deux livres cubains dans ma PAL). Pourtant, ce n’est pas le meilleur livre que j’ai lu, j’ai vu des défauts : les qualités que j’ai trouvées à ce livre l’ont cependant largement emportées.

Le roman est construit avec des retours en arrière, qui se repèrent très facilement. Ils concernent la jeunesse de Durán, ou ce qui l’a conduit en prison – un malheureux concours de circonstances.

En revanche, ce n’est pas un concours de circonstances qui le fait sortir de prison, mais son ami et alter ego Ruben. Après dix-huit mois de taules, dix-huit mois qui se sont passés plus ou moins douloureusement – là encore, il peut remercier Ruben, qui lui a fait parvenir des cigarettes devenues monnaie d’échanges pour se procurer des éléments indispensables pour vivre – il sort en conditionnel, parce que ses talents sont nécessaires pour un coup facile.

Quand le lecteur arrive à ce moment du retour en arrière, il sait déjà comment s’est terminé ce « coup facile » – trop facile aux yeux de Durán qui en a trop vu en prison pour ne pas avoir développé une certaine méfiance, lui qui a passé dix-huit mois à se méfier de tous, à faire attention à tout. La scène d’ouverture du roman est une scène choc, et le lecteur se doute bien que le récit n’ira pas en s’affadissant – Durán ne pratique pas le pardon, n’envisage pas non plus de se mettre au vert, ou de disparaître. Non, il veut savoir qui a ordonné ce qui s’est passé. Se venger et venger Ruben sont des évidences pour lui.

Alors qu’il met tout en oeuvre pour parvenir à ses fins, nous découvrons son passé, et avec lui, la vie à Cuba – la vie de son père aussi, ancien soldat brillant à qui il ne faut surtout pas chercher des noises, père qui a appris à son fils à bien tirer – une compétence toujours utile. Sa mère ? Elle entre dans l’histoire cubaine, faisant partie de ces centaines de cubains qui prirent la mer pour quitter le pays. Son fils ? Un regret éternel de l’avoir mis au monde. Son père a donc fait sans elle – ni l’un ni l’autre n’avait le choix. Durán fit de brillantes études – qui ne lui permirent pas, non plus qu’à Ruben de bien gagner sa vie. L’autre exemple de l’immense déficience du système cubain est la situation de son ami chirurgien, un des meilleurs du pays d’après Durán – et quand bien même il serait juste « moyen », il serait tout de même chirurgien – qui ne gagne pas suffisamment pour changer la batterie de sa voiture. Il aidera Durán de son mieux, sincèrement, contre de l’argent certes, mais sans chercher à le trahir, ni à profiter de lui.

Le retour dans le passé c’est aussi retrouver son père, découvrir dans quel état il est, et qui s’occupe de lui : avec Dunia, c’est une autre facette de Cuba que l’on découvre – tout le monde n’a pas le droit d’habiter La Havane, et les bidonvilles sont une réalité. Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter Durán et sa vengeance – il faut dire que ceux à qui il a à faire ne font pas grand cas de la vie humaine, et n’ont aucune difficulté à continuer leur vie. Durán non plus, en justicier solitaire qui n’est pas sans me rappeler le héros de Santa Muerte de Gabino Iglesias, si ce n’est qu’il est encore plus seul, si c’est possible : tous les deux cherchaient surtout à bien vivre, à mieux vivre, dans des pays qui ne le permettent pas vraiment.

Indomptable – un roman plus facile à lire que je ne l’aurai cru, sans doute à cause de la construction soignée du roman et de son style, qui raconte en douceur une histoire cruelle.

Les brumes du passé de Leonard Padura

éditions Points – 448 pages.

Présentation de l’éditeur :

Mario Conde a quitté la police. Il gagne sa vie en achetant et en vendant des livres anciens, puisque beaucoup de Cubains sont contraints de vendre leurs bibliothèques pour pouvoir manger. Le Conde a toujours suivi ses intuitions et, ce jour d’été 2003, en entrant dans cette extraordinaire bibliothèque oubliée depuis quarante ans, ce ne sont pas des trésors de bibliophilie ou des perspectives financières alléchantes pour lui et ses amis de toujours qu’il va découvrir mais une mystérieuse voix de femme qui l’envoûtera par-delà les années et l’amènera à découvrir les bas-fonds actuels de La Havane ainsi que le passé cruel que cachent les livres. Leonardo Padura nous parle ici de ce qu’est devenue Cuba, des désillusions des gens de sa génération, « des Martiens » pour les plus jeunes mieux adaptés à l’envahissement du marché en dollars, aux combines et à la débrouille.

Préambule : ce mois-ci, Padura et moi nous ne nous quittons plus. C’est ma quatrième lecture de ce romancier, et le sixième tome des aventures de Mario Condé (j’ai lu les tomes un à trois, et cinq, et abandonné la lecture du tome 4 – voilà pour l’historique littéraire).

Mon avis :

Nous sommes ici dans le sixième tome des aventures de Mario Condé, et si je ne me souviens pas trop du tome 5, qui mettait en scène rien moins que le souvenir d’Hemingway, force est de constater que Mario a changé depuis le premier tome de ses aventures. Il n’est plus policier, mais travaille dans le commerce du livre, avec un associé haut en couleurs. Tamara, son rêve de jeunesse ? Elle est désormais sa compagne – pas sa femme, si cela devait arriver, elle se questionnerait sur Mario. Treize ans après son départ de la police, Mario se questionne encore sur ce qui l’a fait rentrer, j’allais dire dans les ordres, je corrige en « dans les forces de l’ordre » : il trouvera la réponse dans ce tome.

Lui et son associé ont en revanche trouvé une magnifique bibliothèque, dont l’évocation, l’énumération des œuvres contenues servira autant l’intrigue que le bilan des grandes heures de la culture cubaine – qui part légèrement à vau l’eau puisqu’aujourd’hui, pour vivre, les cubains doivent vendre leur bibliothèque. Non seulement Condé , qui traîne toujours derrière lui les souvenirs de sa première enquête, éprouve une admiration profonde pour les oeuvres réunies par trois générations de collectionneurs, oeuvres qui, depuis quarante ans, dorment dans cette bibliothèque soigneusement entretenus. Ce que Mario n’avait pas prévu, c’est de partir sur la trace d’une chanteuse des années cinquante, Violeta del Rio, dont le seul et unique enregistrement réveillera les instincts de policier – jamais perdu, quoi que l’on dise.

Face A, face b : j’ai aimé le découpage de l’oeuvre. Entre les deux, la faille qui emporte tout : un meurtre, suivi d’un second. Bon sang, que cache cette bibliothèque, et que cache la disparition de Violeta ? Plus que jamais, Mario veut savoir, lui qui paiera largement de sa personne pour cela. Passé, présent, les temporalités se mêlent à la recherche d’une vérité, et parmi ses vérités, nous découvrons, rythmant le récit, les lettres jamais postées d’une femme (on découvre assez facilement laquelle) à son amant qui l’a abandonné. Les cubains fuient, ont fui, fuiront, comme l’illustrent les enfants de Dyonisio, ou, avant eux, les légitimes propriétaires de la bibliothèque. Ils fuiront pour éviter de gros ennuis, ils fuiront pour avoir une vie meilleure, ils fuiront aussi, parfois, en renonçant à des rêves.

Ce roman m’a questionné, parce qu’il aborde, justement, le thème de ce que l’on veut vraiment faire de sa vie. Il est des femmes qui se sacrifient par amour – et même si elles ont vu leur existence ainsi, la réalité est bien plus compliquée que cela. Ce n’est pas seulement une figure littéraire, que celle de la femme de l’ombre (ou la maîtresse, pour faire simple) qui vit à côté du grand homme, de sa légitime épouse, de leurs enfants qui, eux, auront un avenir tout tracé, c’est aussi une réalité que l’on voit moins, je l’espère, dans le monde contemporain. Il est aussi des femmes qui renoncent à une carrière artistique par amour pour un homme, et j’arrive à un autre questionnement : un homme vous aime-t-il vraiment quand il vous demande de renoncer à votre art ? Et, tel Violeta, aimait-elle réellement chanter ses chansons d’amour triste puisqu’elle a tout envoyé promener pour être avec l’homme qu’elle aimait – veuf, âgé et très riche ? Au cours de son enquête, Mario retrouvera les témoins de cet époque, qui ont maintenant entre quatre-vingt et quatre-vingt-dix ans, verra ce que l’âge, les épreuves ont fait sur ses corps. Il verra ses chanteuses, ce qu’elles sont devenues, celles qui avaient vu en Violeta une rivale, ou une amie. Je mentionnerai simplement Fleur de Lotus, devenue Carmen, qui vit, avec sa nièce, du mieux qu’elle peut dans un pays de plus en plus pauvre, et tient un discours sur sa jeunesse, ce qu’elle a fait pour vivre, assez détonnant.

Le passé, et aussi le présent : je dois dire que j’ai pris plaisir à savoir ce qu’étaient devenus les compagnons de route, du Condé : son ancien adjoint, qui ne peut que constater que son ancien supérieur a gardé toutes ses qualités d’enquêteur, même si elles sont parfois dérangeantes, son ancien supérieur, qui quitta la police et vit désormais grâce à l’argent que ses filles lui envoient tous les mois, sa retraite ne lui permettant rien du tout, et surtout, son ami El Flaco, qui n’en finit pas de supporter un corps qui n’est que souffrance – mais que serait la vie de Condé sans lui et sa mère José ?

A ce jour, Les brumes du passé est mon enquête préférée de Mario Condé.