Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

édition Marabout – 388 pages.

Présentation de l’éditeur :

Une femme se présente au commissariat du XIIe et demande à voir le capitaine Mehrlicht en personne.. Sa fille Lucie, étudiante, majeure, n’est pas rentrée de la nuit. Rien ne justifie une enquête à ce stade mais sait-on jamais… Le groupe de Mehrlicht est alors appelé au cimetière du Père Lachaise où des gardiens ont découvert une large mare de sang. Ils ne trouvent cependant ni corps, ni trace alentour. Lorsque, quelques heures plus tard, deux pêcheurs remontent le corps nu d’une jeune femme des profondeurs de la Seine, les enquêteurs craignent d’avoir retrouvé Lucie. Mais il s’agit d’une autre femme dont le corps exsangue a été jeté dans le fleuve. Exsangue ? Serait-ce donc le sang de cette femme que l’on a retrouvé plus tôt au Père Lachaise ? La police scientifique répond bientôt à cette question : le sang trouvé au cimetière n’est pas celui de cette jeune femme, mais celui de Lucie…

Mon avis :

Je suis un capitaine de police qui ressemble à un crapaud mâchouillé par un renard, je suis réac depuis tout jeune, je suis allergique aux stagiaires et à la province et mon rêve est de participer à Questions pour un champion. Je suis, je suis… le capitaine Mehrlicht.

Cinquième enquête pour le capitaine, et non, cela ne va pas très fort. Je ne parle pas de cette toux récurrente, qui, à l’heure actuelle, nous ferait craindre le pire. Je ne parle pas non plus de son travail acharné pour ne plus dire des gros mots à tout bout de champ. Note : cela lui fera peut-être gagner des lecteurs, ceux qui referment un livre dès que le moindre gros mot pointe sa première lettre. Ces lieutenants l’aident dans sa volonté d’expurger ses propos de jurons – cinq euros le gros mot aide à se contrôler. Cependant, face à l’horreur de l’enquête qui se déroule sous nos yeux, il est un moment où plus personne ne pensera à le lui reprocher.

Le groupe de Mehrlicht est face à des crimes commis contre des femmes, parce qu’elles sont femmes. Je pourrai vous dire « le roman s’inscrit dans le contexte des luttes actuelles féministes » sauf que le « contexte actuel » nous rappelle un fait intemporel : les femmes sont prises pour cibles uniquement parce qu’elles sont des femmes depuis toujours. Simplement, certaines personnes feignent de le découvrir aujourd’hui. Pas de rose dans le roman, mais de l’écarlate : la lutte est tout sauf terminée, surtout quand les femmes elles-mêmes ont intégré certaines constantes, voire même le revendiquent. Je pense ici, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, à la fameuse tribune sur la « liberté d’importuner », rédigée par des femmes bien à l’abri, qui est citée dans le roman. J’ajoute que j’écris en une période (le déconfinement) qui a vu exploser le nombre d’incidents et de maltraitance. Le lieutenant Latour, à qui il est reproché d’être parfois davantage assistante sociale que policière (reproche que l’on ne ferait pas à un homme, comme s’il n’existait pas d’assistant social), ne peut que le voir chaque jour, entre comportement misogyne dont ses collègues n’ont même pas conscience, et femme battue qui ne porte pas plainte. Autre rappel à l’ordre de Latour, pas seulement à destination des femmes mais aussi de son capitaine : les femmes n’ont pas demandé à être des victimes : « Et au passage, ces jeunes femmes dont Lucie ou Demagny ne se sont pas « mises dans de beaux draps » ne « pataugent pas dans la rillette » ou je ne sais quoi. Un homme les a tabassés ou tuées. Elles n’ont rien fait dans cette affaire, elles n’ont pas voulu ce qui leur est arrivé. Il faut en finir avec ça aussi ».

Et pourtant, les femmes sont les victimes, ici, ailleurs, maintenant, et en d’autres temps. A Paris, il semble même qu’un vampire rôde – oui, un vrai vampire, comme un hommage à Mary Shelley et à Bram Stocker. Yvan ne cherche-t-il pas désespérément à venger la mort de Mina, sa femme, tuée en Roumanie par le vampire de Gherla ? Ce qui s’est passé en Roumanie sous la dictature de Ceaucescu a été passé sous silence, aussi parce que ceux qui avaient survécu n’avaient pas envie de savoir qui les avaient trahi et pourquoi puisque la trahison ne pouvait venir que d’un proche. J’ajoute que cette incitation à dénoncer ses voisins, ses amis, sa famille, n’est pas l’apanage des dictatures, et n’a pas disparu de nos civilisations soi-disant civilisées. Les conséquences à ce jour (21 mai) sont peut-être moins graves, il suffit cependant d’un rien, d’un glissement de régime pour que cela le devienne.

Le « rien » est parmi nous, devrai-je dire – et tant pis si certains le prennent pas. A chaque crise, c’est quasiment la même chose : on choisit un bouc émissaire cause de tous les mots, et l’homme politique présenté dans ce roman, capable d’aligner tous les lieux communs ou presque concernant les réfugiés, n’est même pas, à mes yeux une caricature, plutôt un rappel : pour que les choses se passent mal, il suffit de ne pas intervenir, de laisser faire, de détourner le regard comme si cela n’existait pas. Pour qu’un(e) disparu(e) soit recherché, il faut déjà qu’on lui reconnaisse une identité. Et Noura, comme tant d’autres, n’en avait pas.

L’amour devrait, logiquement, amener un peu d’apaisement, de bonheur. L’amour et la logique ne font pas bon ménage, et, dans ce roman, l’amour a fait commettre les pires horreurs. Quant à la vengeance, c’est ce qui reste à certains quand ils pensent que la justice ne passera pas, ou plus. L’auteur ne juge pas, il ne peut que constater ce qui se passe aujourd’hui, dans notre société. Et il écrit ainsi un excellent roman.

 

3 réflexions sur “Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

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