Archive | 22 mai 2020

Le ciel à bout portant de Jorge Franco

édition Métailié – 380 pages.

Présentation de l’éditeur :

Si une des grandes questions de la littérature est comment “tuer” le père, que faire quand son propre père a été le bras droit de l’un des plus grands assassins du pays ? Larry arrive à Medellín douze ans après la disparition de son père, un mafieux proche de Pablo Escobar. À son arrivée, ce n’est pas sa mère, l’ex-Miss Medellín, qui l’attend, mais Pedro, son ami d’enfance, qui vient le chercher pour le plonger dans l’Alborada, une fête populaire de pétards, de feux d’artifice et d’alcool où tous perdent la tête. Larry retrouve son passé familial et une ville encore marquée par l’époque la plus sombre de l’histoire du pays. Il ne pense qu’à fuir son enfance étrange liée au monde de la drogue. Mais il cherche aussi une jeune fille en pleurs rencontrée dans l’avion et dont il est tombé amoureux.

Mon avis :

Jorge Franco est le deuxième auteur colombien que je découvre après Juan Gabriel Vasquez. Le ciel à bout portant est un roman particulier, original, qui nous plonge au coeur de la Colombie.

Sur le roman plane l’ombre de Pablo Escobar. De son vivant, Libardo était un de ses bras droits. Libardo était marié à la belle Fernanda, ex-miss avec lequel il a eu deux fils, Julio et Larry. Puis Escobar est mort, après avoir semé la mort autour de lui. Et Libardo a été enlevé. Douze ans ont passé, et son corps vient d’être retrouvé, mettant un point final… à quoi ? C’est ce que le roman nous dira.
Larry est le fils cadet. Lui est parti, sa vie est ailleurs, en Angleterre, où il a un emploi, un salaire, un appartement. S’il est rentré, il se demande lui-même bien pourquoi. Oui, il s’agit de revoir son frère, sa mère, ses amis, ses grands-parents. Il s’agit aussi de dire au revoir à son père. Écrit ainsi, le roman pourrait passer pour classique, mais non. Nous sommes pris littéralement dans un tourbillon, mêlant passé, passé proche et le présent, cette journée qui changera tout pour Larry.
Le passé, c’est la vie avec son père, juste avant et après la mort d’Escobar, tous ses souvenirs. Une vie aisée, oui, alors que Larry ne connaissait pas – un enfant ne sait pas – la cause de l’aisance financière de ses parents. A l’adolescence, il découvre la violence, la mort qu’Escobar sème autour de lui et dont lui et sa famille ont été jusque là protégés. Jusque là. Et l’emballement des faits qui mèneront à l’enlèvement de son père et à des tentatives pour le libérer, qui génèreront des violences, de l’espionnage, la perte de confiance dans les rares proches, l’isolement, le départ.
Le passé proche, c’est le voyage retour de l’Angleterre à la Colombie, ce pays qui n’est plus vraiment le sien. C’est la rencontre avec Charlie, une jeune femme qui rentre elle aussi au pays et apprend la mort de son père – au regard des indices laissés dans le récit, ce père semblait très aimé et respecté. Unis malgré eux par ce voyage et par leur deuil, Charlie et Larry en viennent à se rapprocher, à se confier des événements de leur vie qu’ils n’ont jamais partagés, et Larry prononce le mot « narco » pour désigner son père.
« Narco » – c’est le présent aussi. La drogue est toujours là, toujours très présente, et j’ai presque eu envie de baffer tous ces jeunes, enfin, pas si jeunes que cela, ce sont des trentenaires, qui absorbent des substances tout sauf licites, et qui font n’importe quoi. Sous son influence ? Oui, mais pas seulement. Leurs vies semblent des fêtes, des courses en avant sans jamais réfléchir aux conséquences de leurs actes, sans jamais envisager le futur. Il ne semble même pas y avoir de différences entre leur génération et celle de Fernanda, qui vit « en suspension », dans un appartement, avec les meubles et les affaires qu’elle a emportés de son ancienne demeure, de son ancienne vie, et qu’elle n’a toujours pas déballés, comme si elle ne pensait pas s’installer véritablement. Mais alors, où vivre ? Et surtout, comment vivre, elle qui vit de la pension versée par son fils aîné. Malgré ce qu’elle a traversé, elle ne semble pas avoir changé, entre conflits jamais réglés avec son mari, et conflits toujours ouverts avec ses beaux-parents.
Il est des scènes qui m’ont choquée. Il en est d’autres qui sont véritablement inattendues, jusqu’à la fin de ce roman véritablement détonnant de la société colombienne.