Archive | 14 avril 2020

Le mot d’Abel de Véronique Petit

Présentation de l’éditeur :

Dans le monde d’Abel, rien n’est plus important que le mot révélé à chacun vers l’âge de 12 ans. Un mot personnel et intime qui conditionne souvent la vie entière. En retard de plusieurs mois, Abel vit dans l’angoisse d’hériter d’un mot dérisoire ou ridicule, ou pire, d’un mot noir… Un matin, il découvre le mot de Clara, la fille dont il est secrètement amoureux, tagué en lettres rouges sur le mur du collège ! Qui a pu commettre un tel crime ?

Mon avis :

– Alors, c’est oui !
Oui, j’en révèle un peu de ce roman avec cette citation. Oui, c’est Abel qui parle, mais à qui dit-il oui, et à quoi ?
Si vous regardez la télévision, on vous demande de dire oui pour acheter des choses, des choses qui vous rendront libres et heureux – comme si les choses transformaient les êtres.
Ici, ce sont les mots, ou plutôt le mot qui détermine l’être. Chaque être humain reçoit vers l’âge de douze ans un mot. Ce peut être un mot fort, un mot enviable, qui est quasiment la garantie d’un destin hors-norme. Ce peut être un mot banal, avec lequel il faut composer, ou essayer de se servir de lui, le transformer, pour obtenir un destin plus grand que celui qui était prévu. On peut aussi hériter d’un mot noir, et là, le taux de probabilité que vous deveniez un criminel est fort, il faudra lutter toute votre vie pour contrebalancer ce mot, et si jamais « tueur, torturer, étrangler » est votre mot, alors il sera considéré comme une circonstance aggravante en cas de crimes. Là, votre mot sera divulgué. Il sera également divulgué après votre mort, si vous êtes d’accord, et la plupart des gens donnent leur accord.
C’est ainsi qu’Abel et ses soeurs connaissent les mots de leurs parents, morts quand ils étaient tout petits. « Voler » et « nuage » étaient leur mot, et ils sont morts dans l’explosion de leur avion – de quoi faire croire à Abel que le mot détermine vraiment le destin.
Sauf que, tant qu’on est en vie, tant qu’on n’est pas un criminel, on est seul à connaître son mot, on ne le dévoile que si on le souhaite – à la personne que l’on aime, par exemple. Dévoiler le mot de quelqu’un est un crime, passible de dix ans de prison. Sauf que le mot de Clara, la « star » du collège est dévoilé, et que ce mot est extrêmement banal, pour ne pas dire risible. Une enquête est ouverte, et les interrogations abondent. Comment le mot a-t-il pu être dévoilé alors que Clara ne l’avait dit à personne, sauf quand son mot a été enregistré ? Mais « l’officier de l’état civil » chargé de l’enregistrement entend des dizaines de mots par jour, et surtout, ignore l’identité de l’adolescent(e) qui lui donne son mot – la moyenne d’âge pour découvrir son mot est douze ans, une sorte de puberté littéraire, si j’ose dire. Les policiers ne se ménagent pas, et les discussions vont bon train. Sur le pouvoir des mots. Sur le rêve que chacun fait de son mot. Sur les conséquences, quand l’on vit avec son mot, et que l’on sait ne pouvoir le changer, mais qu’il faut vivre avec. Sur le fait que certains, ceux qui appartiennent au « parti de la vérité » veulent ficher ceux qui ont des mots noirs, pour la sécurité de tous. Si cela ne vous rappelle rien, à moi cela m’évoque quelques souvenirs, et pas forcément anciens. Il est tout de même des personnes qui, voici une dizaine d’années, voulaient détecter les futurs délinquants dès la maternelle. Quand les gens ont peur, les extrémistes de tout bord trouvent plus facilement des personnes pour écouter leurs mots. Note : cela fait deux fois que je tape « mort » au lieu de « mots ». Peut-être parce que, à cause de de mots, de simples mots dont on fait ce que l’on veut, ces extrémistes veulent exclure certains êtres de la vie ordinaire, les réifiant. Abel ne pensait-il pas, avant sa révélation :

« Jusqu’à ce matin, jusqu’à ma révélation, c’est ce que je croyais, ce que je trouvais normal.
Un mot, une place.
Un mot, une vie.  »

Je pense alors irrésistiblement au dicton « chaque chose à sa place ». Oui, l’être avec son mot devient pour eux une chose qui ne doit surtout rien demander, rien oser, rien revendiquer, le réduisant à être une étiquette. Et si vous vous dites que c’est triste – oui, ça l’est – je vous demanderai de regarder autour de vous, et de vous interroger : sur combien de personnes a-t-on posé des étiquettes ? Combien assigne-t-on à une place, parce qu’ils sont ceci, cela, qu’ils viennent d’ici, qu’ils ont fait ceci ? Beaucoup trop.

Le mot d’Abel est un livre que je n’ai pas voulu lâcher jusqu’à ce que je sois au bout de l’écriture de cette chronique, et c’est très rare en ce moment.

Merci à Netgalley et aux éditions Rageot pour ce partenariat spécial confinement.

Le carnet volé d’Alice Quinn

Présentation de l’éditeur :

Incendie, suicide, chute mortelle : en quelques jours, les morts accidentelles au sein de la bourgeoisie cannoise se succèdent et perturbent l’ordre de la Cité des Princes.Du côté de la villa Les Pavots, l’ambiance est plus que morose depuis que le jeune Basile Mouron, qui vient souvent rendre visite à Miss Fletcher et ses amis, a été accusé d’attentat terroriste par le brigadier Rodot. Peu après, Basile meurt assassiné dans les bras de Lola, à qui il a remis un mystérieux carnet et fait promettre de retrouver sa sœur disparue.Lola, Miss Fletcher et Maupassant se lancent à corps perdu dans l’enquête. Rapidement, ils découvrent que les accidents ressemblent plutôt à des meurtres déguisés. Mais quel est le rapport avec les enfants Mouron ? Entre une Lola bientôt mariée, une Miss Fletcher amoureuse et un Maupassant qui sombre dans la folie, les chemins des trois héros se séparent inexorablement. Parviendront-ils à percer le secret du carnet volé ?

Mon avis :

C’est à nouveau un au revoir puisque nous voici déjà au troisième tome de cette trilogie. Je dis « à nouveau » puisque l’on disait déjà au revoir à Rosie Maldonne, l’autre héroïne d’Alice Quinn – et de me demander quel prochain personnage créera cette auteur.
L’on sait, déjà, que ce n’est pas très bon pour Maupassant que cette année-là. Déjà, il a dû faire interner son frère, et ses parents ne lui sont d’aucun secours, trop âgé, trop souffrant. La dépression, et pire encore, est là pour lui, et rien ne semble pouvoir l’en extraire. Lola, pourtant, sa grande amie, et surtout François, son valet, font tout ce qui est en leur pouvoir, peine perdue. Même une nouvelle enquête, des enjeux importants ne parviennent pas à le sortir de sa torpeur.

Et pourtant, l’enjeu est de taille : Thérésine Mouron, la soeur de Basile, qui l’a pratiquement élevé, a disparu, et, pour un garçon et une fille issue d’un milieu populaire, il est impossible de demander de l’aide à la police. D’ailleurs, quand il se décide à le faire, les pires catastrophes se produisent : Basile est ni plus ni moins accusé d’attentat, le brigadier Rodot est à sa recherche, ce même brigadier qui ne porte ni Lola, ni miss Fletcher dans son cœur – ni aucune femme, soyons précise à ce sujet. Il faut donc agir sans, presque contre la police, qui se devra pourtant d’enquêter : Lola retrouve Basile mourant, c’est un choc pour elle, pour nous devrai-je dire puisque nous avons vu littéralement grandir ce personnage pendant les huit années qu’a duré cette trilogie. Quant à sa soeur, c’est elle qui avait été Anna, quatre ans plus tôt. Que lui est-il donc arrivé ?

Nous sommes au XIXe siècle finissant, et quand j’écris ces lignes, le XXI siècle a presque vingt ans, ce qui ne sera pas le plus bel âge de sa vie (du moins, je l’espère), pourtant nous pouvons nous reconnaître dans ces jeunes femmes qui veulent s’affranchir des carcans imposés physiquement, moralement, légalement par la société. Lola ne veut pas se marier, parce qu’elle est parvenue à une indépendance financière qu’elle ne doit qu’à elle-même, et pas seulement à ses charmes. Elle sait qu’en se mariant, elle perdra tout, peu importe les promesses de son mari. La société est d’ailleurs ainsi faite que le père de Paul peut se permettre d’avoir écrit un testament qui déshérite son fils, sauf s’il se marie et a un héritier (voir une nouvelle de Guy de Maupassant sur le sujet). Gabriella Fletcher, aristocrate déchu, ne doit son indépendance qu’à son travail chez Lola, qui reste pour son milieu avec lequel elle a dû couper les ponts un signe de déchéance, et qu’à son travail d’écriture. Elle n’est pas la plus à plaindre, d’autres aristocrates déchues ne doivent leur vie (leur survie ?) qu’à la générosité de leurs semblables, ce qui n’est pratique qu’un temps, pour ne pas dire pas pratique du tout.

Et les hommes, me direz-vous ? Écris ainsi, on pourrait presque croire qu’ils vivent dans un monde à part, et c’est le cas. Si j’excepte Paul Isnard, le grand ami, après Maupassant, de Lola, ils sont tous très affairés, en permanence, occupés à tirer le plus de bénéfice possible, le plus de pouvoir possible de leur situation. Désespérant ? Pour eux, non, pour ceux qui les entourent et à qui ils nuisent, par action ou par inaction, oui.

Une trilogie à découvrir.