Mariage contre nature de Yukiko Motoya

édition Philippe Picquier – 128 pages.

Présentation de l’éditeur :

Depuis qu’elle a quitté son boulot pour se marier, San s’ennuie un peu à la maison. Surtout que son mari, à peine rentré le soir, joue les plantes vertes devant la télévision. Parfois San se demande si elle ne partagerait pas la vie d’un nouveau spécimen d’être humain. D’ailleurs, en regardant bien, il y a quelque chose qui cloche. Les traits du visage de son mari sont en train de se brouiller. Un processus étrange et déroutant est en route…
Une écriture délicate, un regard pénétrant, ironique, une exploration drôle et poétique des doutes et des interrogations sur la vie de couple : autant de qualités qui ont valu en 2016 à ce roman singulier le prix Akutagawa, le Goncourt japonais.

Mon avis :

Ce roman est tout simplement déroutant. Premier constat : il se lit vite, bien plus vite que je ne l’aurai pensé. Deuxième constat : nous sommes quasiment face à un huis clos, qui met en scène San et son mari. San est une femme au foyer comme il en existe beaucoup au Japon. Elle a cessé de travailler quand elle s’est mariée, son mari ayant une situation financière confortable. Elle ne sort guère de chez elle, ne fait pas grand chose de ses journées, si ce n’est se rendre dans un parc clos, inclus dans la résidence, où les habitants peuvent promener leur chien en toute sécurité. Elle sort aussi pour faire ses courses, ou pour voir son frère et sa belle-soeur, qui eux vivent en concubinage. Ses contacts avec le monde extérieur sont donc limités, elle ne passe pas ses journées à regarder la télévision, ou à surfer sur le net, elle ne le fera guère que lorsqu’elle mettra en vente le réfrigérateur de son mari, avec l’aide avisé de son frère. Je n’irai pas jusqu’à dire « curieux », cependant il est étrange de ne pas maîtriser à ce point les enchères en ligne.

Son mari, parlons-en. Je me demande pourquoi ils se sont mariés. Quelqu’un a dit : « la base du mariage n’est pas l’amour ». Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de se marier avec quelqu’un que l’on n’aime pas. Je dis « son mari », mais je n’ai pas l’impression que son prénom soit dit dans le récit : le mariage seul est leur lien, rien d’autre. Le mari travaille. Que fait-il exactement ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il ressent le besoin de se vider la tête le soir, en regardant pendant trois heures des émissions de variété ou en jouant à des jeux videos, voir en cuisinant à outrance. Le dialogue entre eux deux ? Il n’existe pas, lui n’a pas envie de parler, et elle n’insiste pas, sur aucune question, jamais, même quand elle lui demande s’il veut ou non un enfant. Elle n’insiste pas, parce qu’elle n’a plus vraiment la force d’insister sur toutes les questions sérieuses, si tant est qu’elle l’ait jamais eu.

Qu’est-ce que le mariage ? Ne faire plus qu’un ? C’est le rêve de certains, pour qui le nous serait une fusion des deux êtres. Ici, pas de fusion, si ce n’est physique, mais plutôt une vampirisation de la femme par son mari, qui lui impose strictement son genre de vie, sans qu’elle puisse s’en défaire. Il ne s’agit pas de maltraitance, non, c’est bien plus complexe que cela, notamment avec l’irruption d’une touche de fantastique dans le récit. J’ai bien dit « irruption », et non transformation totale, avec parfaite acception des personnages, qu’il s’agisse de San, ou de sa voisine, qui lui raconte une fable sur cette fusion du mari et de la femme, ainsi que le moyen pour faire cesser cette fusion.

Il est aussi question de chats dans cette histoire, du vieillissement du félin et de l’incapacité de ses maîtres de trouver une véritable solution qui ne fût pas cruel pour lui. San, à cette occasion, fait à nouveau preuve d’un silence coupable, elle qui a assisté à toutes les étapes de ce crime – oui, s’en est un à mes yeux, et il faudrait être naïf pour imaginer une fin heureuse pour ce vieux félin.

San trouvera aussi une solution étonnante pour se défaire de son lien avec son mari, révélant ainsi la nature profonde de celui-ci. Libre à chacun d’interpréter à sa manière le dénouement.

 

25 réflexions sur “Mariage contre nature de Yukiko Motoya

    • Oui, il est vraiment rapide, je ne m’attendais pas à le finir si vite. Après coup, je me suis interrogée sur le titre : fait-il y voir l’idée que le mariage est contre la nature de l’homme ? En tout cas, ce livre pose beaucoup de questions.

      • cela reste une idee totalement occidentale…je suis en train de lire un indien…ou l’idee de mariage ne se melange pas avec amour…car cela ne peut qu’apporter du trouble…lol….en tout cas on est des mamiferes donc peu monogames…lol

        • Oui, c’est certain, mais même sans amour, il faut au moins quelque chose qui lit les deux personnes. Le mari, qui reste sans nom tout le long du roman, pourrait très bien vivre seul – puisqu’il ne fait jamais attention à elle.

  1. Ta présentation me donne des frissons car malgré la couverture selon semble bien sombre sur les rapports humains. En même temps la notion de couple au Japon est tellement particulière. J’aimerai bien me replonger dans des récits de cette collection chez Picquier que j’aime bien, mais je ne commencerai pas par ce titre !

  2. Quelle drôle d’ambiance! Je suis toujours surprise pas l’atmosphère de certains romans japonais. Des fois, c’est vraiment dérangeant. Est-ce le cas avec ce roman?

  3. Je croyais ne pas connaître, mais en fait j’avais déjà remarqué la couverture. Pourquoi pas ? J’adore me laisser emporter par les histoires parfois curieuses des auteurs japonais et je trouve qu’ils maîtrisent souvent très bien les formats courts. Bref, si je le croise, je tenterai probablement ma chance ! Merci pour cette chronique très complète (avec le chat tu me fais un peu peur quand même :)) !

    • C’est une histoire curieuse, oui, avec une pincée de fantastique à la fin.
      Disons que cela ne finit pas très bien pour le chat – à moins d’être naïve. L’héroïne laisse faire, parce qu’elle s’est toujours montrée passive toute sa vie, sans jamais intervenir, ou oser donner son avis. Ou alors, la fin est « fantastique » pour le chat, comme elle l’est pour le mari.

    • Je crois qu’elle n’en pas l’énergie. Non qu’elle soit victime de maltraitance, mais l’héroïne est femme au foyer, passe ses journées à ne pas faire grand chose, et le soir, bien, elle ne dit rien face à son mari qui regarde la télé, joue, cuisine… Le tuer demande d’être active, ce n’est pas son cas.

        • Oui, et puis, elle n’est pas maltraitée – son mari lui impose sa volonté, mais il le lui dit, elle l’a choisi parce que cette situation lui convenait. il n’a pas tort.
          Oui, effectivement : les miennes ne le sont pas. Lisette vient de remettre les quatre chatonnes dans le droit chemin, dans l’ordre et la discipline. Galopin, par précaution, est allée se planquer dans une « maison » aménagée dans mon bureau.

          • Effectivement, ce n’est jamais de la maltraitance par les coups, juste avec des actions ou des non actions… comme la question posée aux filles sur ce qu’elles feraient si un riche client leur faisait des avances.

            Lisette, LA prof ultime ! mdr

            Galopin est un chat prudent.

            • Oui, mais là, j’ai l’impression que cela convient vraiment à l’épouse de ne pas avoir de décision à prendre. Même quand elle veut lui parler d’avoir un enfant et que lui ne veut pas, elle reconnait effectivement que ne pas avoir de discution à ce sujet, donc ne pas avoir à se creuser la tête pour trouver des arguments pour et contre ne lui pose pas de problème.
              Et oui : mais elles maitrisent très bien l’art de manger proprement, de faire proprement dans le bac (plus d’incidents) et d’utiliser le griffoir.
              Oui. Après tout, Lisette, dès l’âge de deux mois, lui a fait comprendre qui était la chef.

              • Il est plus facile de courber la tête que de lutter en exposant ses arguments. De plus, je pense qu’à force d’avoir baigné dans une telle société, inconsciemment, elles acceptent tout. Elles sont… putain, je ne retrouve plus le mot ! Conditionnées ! pffffff

              • Oui, conditionnées, c’est le mot.
                Mais le mari est intéressant aussi, parce qu’on peut se demander pourquoi il s’est remarié (il est divorcé) alors qu’il ne partage rien, sauf une extrême passivité, avec sa femme.

              • Le souci est qu’il semble ne pas avoir réglé son histoire d’amour avec sa première femme, très différente de la seconde – ne serait-ce justement que par le fait qu’il était bel et bien amoureux d’elle.

  4. Pingback: Objectif pal d’avril ~ le bilan – Les lectures d'Antigone

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