Archive | 2 avril 2020

Mariage contre nature de Yukiko Motoya

édition Philippe Picquier – 128 pages.

Présentation de l’éditeur :

Depuis qu’elle a quitté son boulot pour se marier, San s’ennuie un peu à la maison. Surtout que son mari, à peine rentré le soir, joue les plantes vertes devant la télévision. Parfois San se demande si elle ne partagerait pas la vie d’un nouveau spécimen d’être humain. D’ailleurs, en regardant bien, il y a quelque chose qui cloche. Les traits du visage de son mari sont en train de se brouiller. Un processus étrange et déroutant est en route…
Une écriture délicate, un regard pénétrant, ironique, une exploration drôle et poétique des doutes et des interrogations sur la vie de couple : autant de qualités qui ont valu en 2016 à ce roman singulier le prix Akutagawa, le Goncourt japonais.

Mon avis :

Ce roman est tout simplement déroutant. Premier constat : il se lit vite, bien plus vite que je ne l’aurai pensé. Deuxième constat : nous sommes quasiment face à un huis clos, qui met en scène San et son mari. San est une femme au foyer comme il en existe beaucoup au Japon. Elle a cessé de travailler quand elle s’est mariée, son mari ayant une situation financière confortable. Elle ne sort guère de chez elle, ne fait pas grand chose de ses journées, si ce n’est se rendre dans un parc clos, inclus dans la résidence, où les habitants peuvent promener leur chien en toute sécurité. Elle sort aussi pour faire ses courses, ou pour voir son frère et sa belle-soeur, qui eux vivent en concubinage. Ses contacts avec le monde extérieur sont donc limités, elle ne passe pas ses journées à regarder la télévision, ou à surfer sur le net, elle ne le fera guère que lorsqu’elle mettra en vente le réfrigérateur de son mari, avec l’aide avisé de son frère. Je n’irai pas jusqu’à dire « curieux », cependant il est étrange de ne pas maîtriser à ce point les enchères en ligne.

Son mari, parlons-en. Je me demande pourquoi ils se sont mariés. Quelqu’un a dit : « la base du mariage n’est pas l’amour ». Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de se marier avec quelqu’un que l’on n’aime pas. Je dis « son mari », mais je n’ai pas l’impression que son prénom soit dit dans le récit : le mariage seul est leur lien, rien d’autre. Le mari travaille. Que fait-il exactement ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il ressent le besoin de se vider la tête le soir, en regardant pendant trois heures des émissions de variété ou en jouant à des jeux videos, voir en cuisinant à outrance. Le dialogue entre eux deux ? Il n’existe pas, lui n’a pas envie de parler, et elle n’insiste pas, sur aucune question, jamais, même quand elle lui demande s’il veut ou non un enfant. Elle n’insiste pas, parce qu’elle n’a plus vraiment la force d’insister sur toutes les questions sérieuses, si tant est qu’elle l’ait jamais eu.

Qu’est-ce que le mariage ? Ne faire plus qu’un ? C’est le rêve de certains, pour qui le nous serait une fusion des deux êtres. Ici, pas de fusion, si ce n’est physique, mais plutôt une vampirisation de la femme par son mari, qui lui impose strictement son genre de vie, sans qu’elle puisse s’en défaire. Il ne s’agit pas de maltraitance, non, c’est bien plus complexe que cela, notamment avec l’irruption d’une touche de fantastique dans le récit. J’ai bien dit « irruption », et non transformation totale, avec parfaite acception des personnages, qu’il s’agisse de San, ou de sa voisine, qui lui raconte une fable sur cette fusion du mari et de la femme, ainsi que le moyen pour faire cesser cette fusion.

Il est aussi question de chats dans cette histoire, du vieillissement du félin et de l’incapacité de ses maîtres de trouver une véritable solution qui ne fût pas cruel pour lui. San, à cette occasion, fait à nouveau preuve d’un silence coupable, elle qui a assisté à toutes les étapes de ce crime – oui, s’en est un à mes yeux, et il faudrait être naïf pour imaginer une fin heureuse pour ce vieux félin.

San trouvera aussi une solution étonnante pour se défaire de son lien avec son mari, révélant ainsi la nature profonde de celui-ci. Libre à chacun d’interpréter à sa manière le dénouement.

 

Dérive des âmes et des continents de Shubhangi Swarup

édition Métailié – 368 pages.

Présentation de l’éditeur :

Mon avis :

C’est tout de même ennuyeux de ne pas comprendre le pourquoi de ce qu’on lit. Oui, je commence par un constat qui n’est pas très réjouissant, j’admets ne pas avoir réellement compris ce que j’ai lu, ne pas avoir compris où l’auteur voulait en venir. Si encore je m’étais attachée aux personnages – même pas. Certes, il y a eu, dans ce livre, quelques pages que j’ai trouvées fort belle, et c’est déjà cela, comme la rencontre entre le fantôme du geôlier et le fantôme du poète qui fut emprisonnée dans sa prison : la mort a annulé les barrières sociales qui se dressaient entre eux, en plus de la barrière physique. Il en est de peine pour la quatrième partie du récit qui, même si elle contient quelques faits inachevés et quelques affirmations qui m’ont fait bondir, laisse la part belle à la nature.
Il est tant d’autres moments qui m’ont ennuyé, et questionné aussi. Je pensais voir se développer autrement l’histoire entre Girija Prasad et Chanda Devi, qui seront toujours, et constamment nommés ainsi, aussi longuement, dans le récit, ce qui a formalisé les liens entre eux, les liens qui auraient pu se tisser entre le lecteur et eux. Je n’ai pas cru à leur histoire, je n’ai pas été ému lors de certains faits qui auraient dû m’émouvoir tant ces histoires humaines me paraissaient lissées – comme une succession d’événements attendus, pour se fondre plus vite dans la nature. Encore que… la culture et les normes de la société reprennent leur droit, notamment quand Girija envoie sa fille en pension, pour qu’elle fasse un bon mariage. La fille de Girija semble n’avoir eu que cette utilité dans le récit, elle perd sa singularité dès qu’elle devient adulte, se contentant d’être la mère de deux enfants. Son propre fils sera d’ailleurs un personnage secondaire, pour ne pas dire d’arrière-plan de la quatrième partie.
Quatre parties, oui, avec des personnages qui créent des liens entre chaque, mais toujours pas d’attachement, ou même de plaisir de lecture pour moi. Triste constat.
Merci à Netgalley et aux éditions Métaillié pour ce partenariat que j’aurai aimé davantage apprécier.