Archive | 20 mars 2020

Des bleus au cartable de Muriel Zürcher

Présentation de l’éditeur :

La rentrée en sixième n’est pas toujours facile. Dès le premier jour, Ralph fait de Lana son bouc émissaire et tous les moyens sont bons pour la tourmenter. Zélie, elle, préfère regarder ailleurs ; pas question d’être une balance, surtout quand on veut être aimée et populaire dans sa classe.
Lana va-t-elle se laisser faire ?
Et pourquoi Ralph agit-il ainsi ?
Tour à tour, Lana, Ralph et Zlie racontent l’histoire.

Merci aux éditions Didier Jeunesse et à Netgalley pour ce partenariat.

Mon avis :

Des bleus au cartable est un roman à trois voix, dont le sujet est le harcèlement. Présentation simple et sans fioriture. Nous avons d’abord Zélie (prénom rare, qui est celui de la mère de sainte Thérèse de Lisieux, je le dis en passant). Elle m’a sciée, terme familier pour vous dire à quel point cette gamine qui rentre en 6e maîtrise mieux que moi (que les adultes ?) les stratégies de management : comment être populaire, comment garder sa popularité, comment tout se permettre parce que, justement, elle est populaire. Comment surtout, surtout, ne pas s’approcher de celle qui ne l’est pas – Lana. L’impopularité, cela peut être contagieux, non ?

Lana n’a pas de stratégie. Elevée par une mère seule qui galère pour joindre les deux bouts, elle aimerait simplement profiter de sa scolarité, et non être harcelée. Pour Ralph, tout est prétexte pour se moquer d’elle. Il est tant de choses à retenir sur le harcèlement, ou plutôt sur les moyens d’empêcher le harcèlement : le harceleur aime avoir un public, et ne plus en faire partie, réagir, peut tout changer.

Mais voilà. Parfois, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté. La peur de « passer pour une balance » est ici bien présente (loin des confidences que j’ai pu, parfois, recueillir). L’extrême confiance en soi aussi. Zélie, qui dans le schéma du harcèlement, se trouve être « témoin supporteur » ne voit pas pourquoi elle interviendrait, ce qui se passe ne la concerne pas. Bien des adultes réagissent comme elle – Zélie a un avenir tout trouvé, n’était le basculement qui se produit dans le cours du récit. Il suffit d’un rien, d’un battement d’ailes du papillon ou d’une boule de poils, pour que les choses changent.

Et les adultes, dans tout cela ? Le constat n’est pas brillant. Seule la mère de Lana est à mes yeux exemplaire, d’abord parce qu’elle aime sa fille et fait tout pour qu’elle se sente bien, ensuite parce qu’elle prend sa défense, pointant les insuffisances, pour ne pas dire les défaillances de la direction de l’établissement dans lequel sa fille est scolarisée. Pour moi qui suis professeur principale de 6e, je suis ébahie de voir une chef d’établissement brandir la menace de la saisine d’un conseil de discipline au premier incident (pas si simple dans la réalité), sans avoir consulté le dossier scolaire de l’élève, depuis son arrivée au collège ou en primaire. N’ont-ils pas, comme nous, de liaison école-collège, de journées de visite, d’intégration, sans oublier le conseil école/collège ? Bref, défaillance, surtout que les professeurs, les surveillants, n’ont rien vu, rien entendu, rien compris – trop fatiguant ? J’ajoute que les parents de Ralph n’ont pas vu non plus ce qui se passait dans leur foyer. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils étaient éblouis par leur fils aîné mais presque. On imagine pas à quel point il est difficile de trouver sa place dans une fratrie, combien il peut être difficile de parler à ses parents, quand le quotidien est fait de micro ou macro humiliation du fils préféré, humiliations qui ont lieu « pour son bien » par « volonté d’endurcir ». La maltraitance n’est pas loin, même si admettre qu’un aîné puisse maltraiter un cadet n’est pas facile à admettre. Bienvenu dans la mise en place d’un processus de harcèlement, dans lequel le harcelé, dans un autre cadre, devient à son tour harceleur. Oui, dans les situations de harcèlement, rien n’est simple, et ce roman à trois voix a le mérite de le montrer.

Il va aussi plus loin en montrant comme on peut tenter d’y remédier, et de rappeler que ce n’est pas la pauvreté, la grosseur, la minceur qui font que l’on est harcelé, c’est le fait que l’on est vulnérable, et que l’autre le sent.