Archive | 24 janvier 2020

Les dieux de Howl mountain de Taylor Brown

édition Albin Michel – 384 pages

Présentation de l’éditeur :

Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…

Mon avis : 

L’ombre de la guerre ou l’ombre de la violence ? Rory est revenu de la guerre, vivant, mais avec une jambe en moins. Dans des flash-backs, nous découvrons son expérience en Corée, et comment il a perdu sa jambe. « Perdu », une belle métaphore pour montrer que sa jambe a été réduite en bouillie – même si cela signifiait la fin de la guerre pour lui, et le retour au pays. La violence a toujours été là, sa mère a été témoin d’un meurtre avant sa naissance, et depuis, elle est internée, mutique : c’est sa propre mère, Maybelline dite Ma une femme haute en couleurs, qui a élevé Rory. Celle-c est un peu spéciale, et nous lui devons la scène la plus drôle du roman. Certaines des plus sanglantes aussi.

Howl mountain est un lieu quasiment coupé du monde, un lieu où l’on vit presque en autarcie, où, pour survivre, et bien, l’on trafique, où l’on a un « parrain » dans la région, Eustace et d’autres qui prendraient volontiers sa place. Il est question d’amitié, d’amour, de désir aussi, pas toujours avouable, des potions que l’on vient chercher chez Ma pour redresser la situation.

Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’espoir, je crois que les personnes qui vivent là vivent de leur mieux, font ce qu’ils peuvent pour tenter de vivre, d’aimer, de nous des amitiés. J’ai beaucoup aimé Rory, sa mère, enfermée dans son monde, et pourtant, à la fin, une petite lueur s’allume pour elle – parce que son fils, sa mère, ne l’ont jamais abandonnée. J’ai beaucoup aimé aussi Eli, le neveu d’Eustace, véritable ami de Rory.

Ecrit ainsi, on pourrait croire que je n’ai retenu que les bons côtés de cette oeuvre sombre et sanglante. Il ouvre cependant une nouvelle page dans l’histoire de cette région, et nous fait comprendre que les enjeux écologiques ont toujours existé, qu’il a toujours été une pincée d’hommes pour s’en préoccuper, et un régiment d’autres qui préféraient nettement leur intérêt économique.

Une oeuvre magistrale, pour une tranche de vie en Caroline du Nord.

 

La mort n’est qu’un début par Ambelin Kwaymullina, Ezekiel Kwaymullina

édition Rageot – 256 pages

Présentation de l’éditeur :

Beth est morte. Et depuis, son père, policier, est le seul qui puisse encore la voir et l’entendre… mais il est submergé par son deuil. Pour l’aider à refaire surface, Beth l’encourage à s’investir dans une nouvelle enquête : suite à l’incendie d’un orphelinat, un cadavre a été retrouvé et deux hommes ont disparu. Qui sait, ce mystère pourra peut-être détourner son père de sa tristesse ? Intriguée, Beth se lance elle aussi dans l’enquête. Elle fait bientôt la connaissance d’Isobel, une fille étrange qui parle par énigmes…

Merci à Netgalley et aux éditions Rageot pour leur confiance.

Mon avis : 

Il est des romans de littérature jeunesse qui font peur. Certains s’arrêteront au titre, et ne voudront pas aller plus loin, d’autres regarderont la couverture, s’arrêteront là, parce qu’elle est à la fois simple – un papillon bicolore – et complexe – prenez le temps d’analyse chaque détail de ce papillon. Rarement couverture et titre auront été autant en adéquation avec le contenu du livre, sa riche, sa symbolique.

Beth est morte, oui, et depuis sa mort, elle ne quitte pas son père Michael Judge qui ne se remet pas de la mort accidentelle de sa fille unique. Oui, c’était un accident, un véritable accident, personne n’est coupable, et Viv, soeur de la mère de Beth, la conductrice de la voiture qui s’est fait percuter, aurait mille fois préférer être morte à la place de sa nièce. Si Viv et les siens vivent le deuil, n’hésitent pas à exprimer tous leurs sentiments, y compris l’amour qu’ils éprouvent pour Beth et le souvenir des moments, heureux, le père de Beth est uniquement le-père-de-Beth : il est enfermé dans son deuil.

Ce n’est pas parce que Beth est partie ailleurs qu’on doit arrêter de l’aimer ou qu’elle a arrêté de nous aimer. C’est normal d’être triste, mais on ne peut pas aimer quelqu’un uniquement avec des larmes. Il faut des rires aussi.

Rachel, sa chef, essaie de le remettre sur pieds. Judge est policier, il doit se remettre au travail. On compte sur lui ! Aussi, quoi de mieux qu’une affaire simple, un incendie dans un foyer pour jeunes en difficultés. Il y a eu un mort, c’est triste, c’est malheureux, mais c’est un accident, n’est-ce pas ? Quant à l’unique témoin, ancienne droguée, le chef de la police locale ne l’écoute pas vraiment, Derek Bell, à moins qu’il n’ait peur de ce qu’elle pourrait dire.

Beth aurait rêvé d’être policière, elle ne le sera jamais et en prend douloureusement conscience. cependant, elle aide son père dans son enquête, se rendant dans des lieux où il ne peut pas aller, espérant sincèrement que cette enquête lui permettra d’être à nouveau l’homme qu’il était avant sa mort – ou d’être un homme qui a accepté la mort de sa fille, tout en restant son père. Auprès de la jeune policière que Derek Bell lui a adjugé comme adjointe, il découvre le passé de cette ville, des faits douteux sur la création de ce « lieu d’asile » qui a brûlé, et qui sonne bizarrement à son oreille. Note-t-il certaines aberrations parce qu’il est extérieur à la communauté, et ne s’en laisse pas conter ? Peut-être. Lui même a grandi dans une petite ville, et sait à quel point les préjugés peuvent être tenaces – dans les deux sens du terme.

En effet, ce roman, les personnages de Beth, d’Isobel Capture et les femmes de sa famille, de Sarah aussi, nous plonge dans le destin du peuple aborigène, de ce qu’il a enduré de la part du gouvernement australien, de ce qu’il endure encore. Est-ce parce que Sarah était aborigène qu’aucune enquête sérieuse n’a été menée à sa disparition ? Est-ce parce qu’Isobel descend d’une longue lignée de femmes qui sont devenues fortes qu’elle parvient à survivre et à raconter ce qu’elle a vécu ? Raconter – le mot n’a jamais été aussi juste, puisque c’est sous la forme d’un conte qu’elle narre ce qu’elle a vécu, au point que son récit peut être interprété de différentes manières, ce que Judge ne manque pas de faire dans un premier temps – avant de comprendre enfin, et de protéger Beth, même au-delà de la mort. Il est des choses qu’une adolescente ou même qu’un être humain ne devrait pas avoir à connaître, et j’aime qu’un livre de littérature jeunesse ose aborder des thèmes forts (la mort, le deuil mais aussi l’existence de personne qui n’ont que faire de la vie humaine) tout en ne sombrant pas dans l’accumulation de détails sanglants. Il permet aussi de rappeler qu’un conte, une légende, peut ne pas être racontée de la même manière d’une personne à l’autre, et qu’elle permet de transmettre la mémoire de son peuple, tout en le confrontant à ses tragédies actuelles.