Archive | 3 janvier 2020

Les feuilles mortes de Thomas H Cook

Présentation de l’éditeur :

Eric Moore a toutes les raisons apparentes d’être heureux : propriétaire prospère d’un magasin de photos et d’une jolie maison dans une petite ville sans problème de la côte Est, il mène une vie de famille épanouie auprès de sa femme Meredith et de son fils Keith, un adolescent de quinze ans. Cet équilibre parfait va pourtant voler en éclats à jamais… Un soir comme les autres, ses voisins demandent à Keith de garder Amy, leur fille de huit ans. Au petit matin, Amy est introuvable. Très vite, l’attention de la police se porte sur Keith et ce dernier, pataud et mal dans sa peau, se défend maladroitement. Du jour au lendemain, Eric devient l’un de ces parents qu’il a vus, à la télévision, proclamer leur foi dans l’innocence de leur enfant. Alors que l’enquête de la police se recentre autour de Keith, Eric doit lui trouver un avocat et le protéger contre les soupçons croissants de la communauté. Mais est-il tout à fait sûr de l’innocence de son fils ? Si Keith était coupable, et s’il était prêt à répéter son geste… Quelle devrait être alors la responsabilité d’un père?

Préambule ( comme hier, vous pouvez passer directement à la chronique si vous le souhaiter) :

Ce livre est l’une des raisons pour laquelle je ne me réinscrirai pas dans le grand réseau de bibliothèque dans lequel je suis inscrite depuis des années. En effet, j’étais en train de le lire – après tout, lire dans une bibliothèque n’est pas choquant – quand j’ai été dérangée par un usager qui m’a dit en substance qu’il pouvait me déranger, puisque je ne lisais qu’un roman policier. Ce n’était pas très grave. » Depuis le temps que c’est arrivé, j’ai eu le temps de faire le récapitulatif du nombre de fois où un usager m’a interrompue (voire pire) au cours d’une lecture. Il est des interruptions sympathiques, et celles-ci ne me gênent nullement. Il en est d’autres qui sont au mieux méprisantes, au pire très agressives. Par contre, en dix ans de fréquentation de la petite bibliothèque voisine, je peux faire un compte rapide du nombre de fois où je fus dérangée/critiquée/vilipendée : jamais. Mes choix de bibliothéque pour l’année 2020 sont donc vite faits.

Mon avis :

Noir, sombre, désespéré, désespérant, profond, nous poussant à nous interroger, à repenser à la confiance en soi, en les autres, à ce que l’on veut dans la vie.
Notes brèves sur un roman intense.
L’écriture est rétrospective, et c’est le point de vue d’Eric que nous suivons. Il a tout pour être heureux, jusqu’à l’enlèvement de sa petite voisine qui l’amène à reconsidérer le monde dans lequel il vit, à regarder d’un autre oeil son entourage.
Mais le regarde-t-il vraiment d’un autre oeil ? N’a-t-il pas toujours regardé différemment son fils unique, qui n’est pas vraiment celui qu’il désirait, qu’il n’est pas du tout celui qu’il voulait, loin de l’image de ce fils idéal qu’il garde en tête – un fils qui serait le double de lui-même, non un fils qui aurait son identité à part entière.
Même raisonnement pour son frère : le connaît-il vraiment ? Et l’important, est-ce vraiment qui est son frère, ou plutôt ce qu’il est prêt à croire pour son frère ? C’est un peu comme si l’esprit d’Eric était une construction non de tout ce qu’il avait observé par lui-même mais de tout ce qu’il avait appris, de tout ce qui est admis dans la société. Ce n’est pas tant qu’il se voile la face, c’est qu’il voit tout à travers des clichés dont il ne se rend même pas compte que ce sont des clichés. Le plus tenace ne serait-il pas jusqu’où un père peut aller par amour pour son enfant ? Il nous pousse ainsi, nous lecteur, à nous interroger sur ce que nous, nous serions prêt à admettre pour l’amour d’un enfant, tant finalement les personnages suivent la voie d’un seul et unique raisonnement, sans être capable de se questionner, de changer de voie, ou de revenir en arrière, et se disant que la seule chose à faire, c’est celle qu’ils ont faites.
Les feuilles mortes n’est pas un policier hors du temps, cependant, dans une société où tout le monde nous dit ou presque qu’il est nécessaire d’aller vite, où tout le monde va trop vite, il nous rappelle qu’il est nécessaire de s’arrêter, de se poser, de réfléchir, même s’il y a urgence. Surtout s’il y a urgence.

L’empreinte d’Alexandria Marzano-Lesnevich

Présentation de l’éditeur :

Etudiante en droit à Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien tout à fait inattendu entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable.

Préambule (vous pouvez directement passer à la chronique si vous le désirez ) :

Après un mois de décembre mitigé, j’ai eu la chance de lire trois livres en avant-première excellents, dont les chroniques paraîtront le jour de leur sortie en librairie. De quoi me réconcilier avec la lecture de polar, et de vérifier cet adage : un très bon livre réhausse toujours la lecture d’un autre très bon livre.

Mon avis :

Autant vous le dire tout de suite, lire ce livre vous donne l’impression de vous prendre plusieurs baffes dans la tronche. C’est percutant, cela touche, cela fait mal aussi, et laisse des traces – j’ai presque envie de dire « forcément », vu les sujets qui sont traités.

D’un côté, nous avons le cas, j’ai presque envie de dire « clinique » d’une affaire judiciaire telle qu’on les montre aux étudiants en droit. Une affaire trop malheureusement banale : un homme a été condamné à mort pour avoir assassiné un jeune garçon de six ans. De l’autre, nous avons Alexandria, une des étudiantes en droit qui visionne la video de ce condamné à mort. Et là, elle qui est pourtant une farouche opposante à la peine de mort, viscéralement, depuis qu’elle est enfant, est pour le fait que cet homme soit exécuté. Pourquoi ? Bien sûr elle se pose la question, et de ce questionnement naîtra ce livre, à la fois quête d’elle-même, et recherche sur Rick Langley.

Je l’ai déjà dit, la lecture fait mal, parce que l’on peut se demander comment on en est arrivé à un tel gâchis, d’un côté comme de l’autre. Ce n’est pas que Rick a été abandonné, ce n’est pas que Rick est né sous une mauvaise étoile (il n’y avait en fait pas d’étoile du tout), c’est que rien ne semblait pouvoir lui venir en aide – y compris le psy qu’il a consulté étant enfant.

S’il est en effet un maître-mot, pour la famille de Rick comme pour celle d’Alexandria, c’est « silence ». Du passé, ne parlons pas, il est passé. Gardons les blessures pour nous. Faisons comme si l’on n’avait rien entendu, rien su. Alexandria a si bien intégré ce principe, qu’elle ne peut « parler » avec son propre frère, elle ne peut « dire », et même quand elle parle, elle ne se souvient pas forcément de ce qu’elle a dit. Et quand elle pose des questions, rares sont les réponses qui lui parviennent – réponse dont elle a intérêt à se souvenir, parce qu’un second récit est inenvisageable.

Le meurtre, le procès, les procès. Le fait qu’une punition est possible, que le crime est bien reconnu en temps que tel est important. C’est ce qu’ont les proches de Jeremy. Un procès, c’est ce que n’aura pas Alexandria, elle qui souffrira pendant des années à la suite des abus sexuelles qu’elle a subis, souffrances physiques puisqu’il était impossible de dire, de se construire, de construire sa vie enfin – elle qui prendra le chemin du droit, comme ses parents, avant d’en dévier pour enfin être ce qu’elle est – j’ai envie de dire « qui elle est ».

Sont entrelacés, liés, les deux enquêtes, avec un même dénominateur commun : la pédophilie. Dans l’enquête, l’autrice tient à montrer qu’il n’y a pas d’hérédité, de transmission : on ne devient pas pédophile parce qu’on a été abusé étant enfants. Elle montre, aussi, les réactions des juges, des avocats, des jurés, face à ce qui a été fait, face aussi à Rick qui tente d’expliquer ce qu’est la pédophilie, pour lui. L’autrice note aussi qu’en dépit de lois qui ont été votés, rien n’a véritablement progressé dans la lutte contre les violences faites aux enfants.

Au cours de cette minutieuse reconstruction, elle montre également ce qui n’a pas été approfondi au cours de l’enquête, les analyses qui n’ont pas été faites, le drame qui est survenu après ce meurtre, toutes les questions qui n’ont pas été posées. Elle cherche à comprendre sans jamais broder, expliquant d’ailleurs à la fin du livre sur quoi elle s’est appuyée, chapitre par chapitre.

Après un livre aussi fort, je me demande sur quel projet travaille l’autrice actuellement.