Archive | 27 octobre 2019

Les mains vides de Valerio Varesi

édition Agullo noir – 265 pages

Présentation de l’éditeur :

Dans la chaleur humide et gluante du mois d’août à Parme, Francesco Galluzzo, un marchand du centre, a été battu à mort. Le commissaire Soneri, chargé de l’enquête, écarte rapidement le motif du vol pour se concentrer sur un usurier, Gerlanda, qui tire toutes sortes de ficelles dans l’ombre depuis des années. La vérité a mille visages, et Soneri, malgré sa répugnance pour les méthodes de l’usurier, comprend bien vite que Gerlanda et consorts ne sont que les vestiges d’un monde qui disparaît. Une nouvelle pieuvre déguisée en sociétés irréprochables a décidé de dévorer sa chère ville de Parme, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Pas même l’acharnement désespéré du commissaire..

Mon avis :

Nous sommes ici dans un roman d’atmosphère plutôt que dans un roman policier traditionnel. Certes, toutes les cases sont cochées, nous avons un meurtre, un vol peut-être, et une équipe de policiers, menée par le commissaire Soneri, qui doit trouver l’identité du ou des coupables. Mais ce n’est pas ce qui est le plus important. Le tome précédent nous ramenait dans le passé du commissaire, et nous montrait le poids que la corruption pouvait avoir sur un village ordinaire. Ici, nous sommes à Parme, à l’heure de la mondialisation, et la corruption se fait à grande échelle. L’Italie a eu beau organiser l’opération « mains propres », tout n’a pas été éradiqué, il faudrait être bien naïf pour le croire. Et si le commissaire se retrouve « les mains vides », c’est parce qu’il n’a pas les moyens de lutter contre cette pieuvre moderne.

Qui a tué Francesco Galluzzo ? J’ai presque envie de dire qu’à part le commissaire, tout le monde s’en moque, surtout sa famille. Pour sa soeur, son beau-frère, et ses frères, il était la brebis galeuse de la famille. Non seulement il ne parvenait pas à engendrer des bénéfices, pour ne pas dire qu’il était couvert de dettes, mais il avait le très mauvais goût de préférer les hommes aux femmes, faute impardonnable aux yeux des siens – qui détournaient les yeux, d’ailleurs, plutôt que de les fermer.

Qui a vraiment tué Galluzzo ? Est-il mort à cause de Gerlanda, usurier bien connu de la ville, à qui toute personne ne pouvant contacter une banque a eu recours ? Il est presque sympathique – presque, il ne faut pas exagérer – tant il représente une certaine forme d’escroquerie à l’ancienne. Lui aussi sera pris dans le tourbillon de l’enquête – son temps appartient au passé. Galluzzo est-il mort parce que sa famille en avait assez de ses frasques ? L’amour est une denrée rare dans cette famille, qui fait passer le profit avant tout – même les mariages sont avant tout des mariages d’intérêt. L’amour est une denrée rare dans ce roman, où même les personnages qui s’aiment semblent terriblement distants.

Oui, c’est un quatrième volume assez désabusé que nous avons entre les mains. Le commissaire est comme étouffé par la chaleur qui ralentit la vie en ce mois d’août, et la pluie, le froid, les bourrasques de vent qui le saisissent dans les dernières pages n’y changeront rien : la justice n’est pas réellement passée.

La menteuse et la ville d’Ayelet Gundar-Goshen

Présentation de l’éditeur :

Nymphea porte un nom de fleur mais son quotidien est loin d’être rose. À dix-sept ans, elle traîne ses complexes et souffre d’une vie insignifiante, où rien ne lui arrive jamais. En vendant des glaces pendant l’été, elle espère enfin sentir souffler le vent de l’aventure. Mais rien ne se passe…
Jusqu’au jour où Avishaï Milner, chanteur populaire sur le retour, franchit le seuil de son échoppe. Pressé et méprisant, le play-boy déchu agresse verbalement Nymphea, puis la poursuit dans l’arrière-cour où elle s’est enfuie. Lorsqu’il la saisit par le bras, elle hurle et, l’instant d’après, toute la ville est là.
En quelques secondes, la jeune fille récrit l’histoire, et Avishaï se retrouve en garde à vue pour tentative de viol sur mineure. Quant à la pseudo-victime, elle est propulsée au rang d’icône, Cendrillon en croisade contre les violences masculines.
Pendant ce temps, une autre femme est elle aussi entraînée dans un mensonge dont elle ne mesure pas encore les retombées : Raymonde, vieille juive issue de l’immigration marocaine en Israël, prend l’identité de Rivka, sa meilleure amie, rescapée des camps…

Merci à Netgalley et aux éditions Les Presses de la cité pour ce partenariat.

Mon avis :

Nymphéa est une jeune fille banale. Moins que banale, même : transparente. Il ne lui arrive jamais rien, à un âge où l’on a envie qu’il vous arrive des choses – peut importe lesquels. Lui, c’est Avishaï Milner. Il a gagné une émission de télé-réalité comme il en existe tant de nos jours. Il est dans le creux de la vague, sur le point de redevenir un illustre inconnu, et là, c’est le mépris de trop pour son ego surdimensionné : la vendeuse de glace n’a pas été assez prompte à satisfaire ses désirs. C’est l’humiliation de trop pour elle : elle s’enfuit, il la rattrape, crie, et des témoins arrivent. Elle affirme avoir été agressée sexuellement, et lui se retrouve en garde à vue, si imbu de lui-même qu’il en massacre sa défense.

Alors, que dire qui soit vraiment intéressant sur ce livre ? Déjà, j’ai trouvé sa lecture assez ennuyeuse, j’ai eu beaucoup de mal à aller jusqu’au bout, malgré ma curiosité qui m’a fait choisir ce livre : l’enjeu, après tout, est de savoir quand et comment Nymphéa sera démasquée. Alors, oui, le thème central est le mensonge, et jusqu’où il peut vous entraîner. En thème secondaire, il est aussi le poids des médias : l’emballement médiatique est pour beaucoup dans le fait que Nymphéa, que personne ne regardait, devient le centre de l’attention de tous et sort de sa chrysalide. Elle devient une icône pour toutes les victimes d’agression, puisqu’elle ose parler, ose se montrer, alors que tant de victimes n’ont pas le coeur de le faire.

Alors oui, c’est un livre qui est un peu à contre-courant, puisque c’est une fausse victime qui est mise en avant, à une époque où la parole des femmes commence enfin à être entendu. « Commence », parce que rien n’est simple, et il est toujours très difficile que la justice soit rendue, que la vie soit préservée. Aussi, ce récit questionne – comme si, finalement, une femme, quel que soit son âge, n’avait d’intérêt que si elle était une victime que tous ont envie de protéger. C’est sur ce point qu’elle ressemble à Raymonde, dont l’histoire nous est conté dans la seconde partie. C’est presque à la suite d’un quiproquo qu’elle prend la place de son amie Rivka, survivante des camps, et qu’elle intervient lors d’un voyage scolaire en Pologne, voyage qui lui fait rencontrer Nymphéa et met un homme, un véritable rescapé des camps, sur sa route. Si Raymonde en est venue à mentir, ou plutôt de prime abord à ne pas rectifier son identité, c’est aussi parce que, pour les gens dans la force de l’âge, rien ne ressemble plus à une personnage âgée que l’on laisse dans une maison de retraite qu’une autre personne âgée.

Comme si mentir, finalement, ce n’était pas si grave. Comme si Nymphéa était dédouanée parce qu’Avishaï, sa victime, est véritablement imbuvable. Il ne pense qu’à sa petite personne, ne fait des choses que dans son intérêt, et sait très bien jouer la comédie. N’en jetez plus.

Comme si mentir, ce n’était pas si grave, et qu’il y avait, au fond, une façon de sublimer sa capacité à mentir : devenir romancier(e).