Archive | 12 juillet 2019

L’ombre de la baleine de Camilla Grebe

Présentation de l’éditeur :

Quand des cadavres de jeunes hommes échouent sur les côtes de l’archipel de Stockholm, la jeune flic Malin et son supérieur, Manfred, sont missionnés pour résoudre ce sombre mystère. Hélas, chacun est plus vulnérable que d’habitude : Malin est très enceinte, et Manfred meurtri par le terrible accident qui a plongé sa petite fille dans le coma. En parallèle, nous rencontrons Samuel, adolescent rebelle, dealer à mi-temps, élevé par une mère célibataire aussi stricte que dévote. Sa vie bascule quand celle-ci jette à la poubelle des échantillons de cocaïne que le baron de la drogue de Stockholm lui a confiés.

Mon avis :

Tous les personnages de ce roman ont une vie familiale complexe. Tous. Les enquêteurs aussi, et pourtant, cela ne va pas les empêcher d’enquêter, c’est le cas de le dire, même si cela leur impose une course perpétuelle du lieu de l’enquête au lieu où ils doivent se rendre pour leur famille. Note : on évite aussi les sempiternels « je ne peux pas, je travaille », qui peuvent être franchement agaçants, pour ne pas dire qu’il s’agit de clichés franchement éculés. Manfred ne partage pas forcément le point de vue d’Afsaneh, son épouse, il le respecte néanmoins, se refusant à perdre espoir, et préférant un enfant handicapé mais vivant à un enfant mort. Petit rappel : tout le monde ne pense pas comme lui, mais lui, sa femme, et ses enfants nés de son premier mariage sont prêts à entamer une longue route pour que Nadja reprenne une vie la plus normale possible. Malin, sa coéquipière, s’est quant à elle à peine remise de l’enquête précédente, qui contenait des révélations fracassantes sur ses origines (je spoile ? il s’agit du tome précédent) qu’elle s’apprête à devenir mère. Tous deux doivent enquêter sur le meurtre de jeunes gens, tous morts de la même manière  : les fractures ont été faites post-mortem (pourquoi ? comment ?) reste à savoir ce qui les a vraiment tués.

Comment souvent, nous entendons trois voix dans un roman de Camilla Grebe. Si la première est celle de Manfred, la seconde et la troisième sont étroitement liées : Samuel est en effet le fils de Pernilla. Il n’est pas le fils que tout parent rêve d’avoir, non, plutôt l’enfant turbulent, mais gentil, ce qui n’empêche pas les regards lourds de jugement de la communauté. En effet, Pernilla est la fille d’un pasteur très strict, qui ne l’a pas renié quand elle est devenue fille mère; Il lui a même toujours apporté son soutien, tout comme l’actuel pasteur, qui a fait d’elle un pilier de la communauté, prenant soin des jeunes, la conseillant au besoin avec son fils, l’enjoignant à être plus stricte, beaucoup plus. Pourtant, Samuel a besoin de sa mère, qui, sans le vouloir, l’a mis dans une situation intenable. Il faut dire que Pernilla a de grands principes, elle ne voit qu’à travers le prisme de la religion, et les pasteurs qui l’entourent, qui la guident, ont des points de vue qui datent au moins du début du XXe siècle, si ce n’est plus tôt encore, des points de vue que je ne croyais plus possible d’entendre. Il faut une série de geste, un changement d’emploi et une collègue qui n’a pas la langue dans sa poche, ainsi que la révélation que Samuel est véritablement en danger pour que Pernilla fasse enfin bouger tout ce qu’elle avait tenu pour acquis depuis sa jeunesse. Quel choc pour elle.

Féministe, Camilla Grebe ? Sûrement. Elle montre à quel point certains hommes peuvent tenir les femmes sous leur emprise, les considérer comme des moins que rien, et en profiter, bien entendu, moralement et physiquement. Pernilla s’est retrouvée isolée pendant longtemps – on peut être isolée même au sein d’une communauté – et lui voir reprendre sa vie en main n’est pas si simple, parce que cela veut dire aussi tirer son fils de la situation dans laquelle il s’est fourré, et personne, pas même les enquêteurs, n’ont la moindre idée de l’ampleur de ce désastre.

Désastre, oui, c’est le mot que je donnerai de prime abord, parce qu’il n’est pas facile de nommer ce qui se passe réellement. Disons qu’il est aussi question de filiation (comme dans le tome précédent) et de parentalité. Le fils de Pernilla a grandi sans père, Pernilla a grandi sans mère – celle-ci a quitté son père quand Nilla était enfant, et elle ne l’a jamais revue, sa mère étant morte quand elle avait treize ans. La compagne de l’un des jeunes hommes assassinés allait devenir mère, lui ne voulait pas de cet enfant et elle comptait bien se débrouiller sans lui. Ailleurs, Rachel se bat pour maintenir en vie son fils Jonas, elle engage garde-malade sur garde-malade, tous finissant par craquer, Samuel, le dernier en date, ne fera pas exception. Symboliquement ou pas.

L’ombre de la baleine est un roman policier où, en dépit d’heure sombre, l’espérance a toujours sa place, pour peu que l’on veuille bien faire preuve de persévérance.