Archive | 31 mai 2019

Tu ne m’attraperas pas de Jennifer McMahon

édition Belfond – 314 pages

Présentation de l’éditeur :

Une enfant qui disparaît, une communauté traumatisée, des secrets qui refont surface… Dans la torpeur d’une bourgade du Vermont, un polar à l’atmosphère troublante, par une nouvelle venue au talent exceptionnel. Infirmière d’une quarantaine d’années, Kate Cypher pensait bien ne jamais revenir à New Canaan. Un coup de fil la prévient que la santé mentale de sa mère s’est subitement altérée et la voilà de retour, sur les traces d’un passé qu’elle avait soigneusement enfoui : son enfance dans une ville trop tranquille, où tout le monde se connaît, sa difficile intégration à l’école et son amitié miraculeuse avec Del, jeune fille débordante de vie et de fantaisie. Et puis le drame : le meurtre de Del, jamais élucidé. Une tragédie qui, étrangement, a toujours laissé à Kate un inexplicable sentiment de culpabilité… Et voici que trente ans plus tard, une autre jeune fille est retrouvée assassinée…

Préambule :

Ne pas traîner sur certains réseaux sociaux sur lesquels des membres expliquent doctement comment il faut rédiger une critique, ou plutôt qu’il ne faut pas rédiger une critique négative, parce que les auteurs s’en moquent, et qu’ils ne changeront pas leur livre. Je me doute (je ne suis pas naïve) cependant j’ai le droit d’aimer ou pas un livre et de le lire.

Mon avis :

L’action se passe au fin fond du Vermont, un état américain dans lequel il ne se passe jamais rien, ou presque. Kate est infirmière, et pensait ne pas revenir de sitôt dans cet état, dans lequel elle n’a pas que de bons souvenirs. Seulement, sa mère est tombée malade, il faut bien non que quelqu’un s’en occupe mais que quelqu’un prenne une décision : il est impossible de s’occuper d’elle vingt quatre heures sur vingt quatre, et même si les membres de la communauté sont proches, elle est sa seule parente.
La communauté. Non, ce n’était pas une secte, mais un rassemblement, né dans les années 70, de personnes qui souhaitaient une vie différente. Jean, la mère de Kate, a plaqué son mari pour les rejoindre, vivant dans un tipi ou, comme d’autres plus tard, dans une maison construite de ses mains (un thème récurrent dans l’oeuvre de l’auteur). Des membres de la communauté, il en reste peu, certains sont partis, d’autres sont morts, restent Raven, qui n’était qu’un enfant quand Kate a quitté la maison pour suivre ses études, Nicky, qui est ce qui ressemble le plus à un amour de jeunesse, et des souvenirs à la pelle.  Pas le temps de se poser : une adolescente a été assassinée, dans les mêmes circonstances que Del, avec qui Kate était scolarisée. Si j’emploie ce terme, c’est parce que Kate s’est tellement enferrée dans le mensonge qu’elle dit, toujours, par automatisme, qu’elle était à l’école avec Del, qu’elle prenait le bus avec Del, certainement pas qu’elle était amie avec elle. Pourquoi ? Parce que c’était inconcevable, à l’époque, de dire qu’elle était amie avec cette gamine orpheline de mère, maltraitée par son père, crasseuse, dont tous se moquaient (et là, pas besoin de dire « presque »). Kate a des regrets, sa vie d’ailleurs est jalonnée de regret, à force d’avoir gardé bien des choses pour elle, mais son regret principal, son regret le plus important est bel et bien celui qu’elle a envers Del – ce qu’elle a fait, ce qu’elle n’a pas fait.
A l’époque la police a enquêté, minutieusement, explorant des pistes que certains n’auraient peut-être pas osé explorer. De nos jours, la police enquête aussi, même si on la voit peu, finalement, c’est surtout Kate, partagée entre son passé et son présent, qui veut découvrir ce qui se passe, que ce soit pour soulager Opal, la fille de Raven dont la meilleure amie a été assassinée, ou pour lever ses propres doutes sur les actes de sa mère. Jean perd la tête, Jean vit dans le passé, parfois, souvent, mélange les deux, se souvient de la petite fille qui a été assassinée, mais se souvient de Del, pas de Tory, la nouvelle victime – finalement, on parlera assez peu d’elle, au début, comme si la non-élucidation de la mort de Del, les similitudes entre les deux morts empêchaient de penser totalement à elle.
C’est un thème fréquent que celui du retour à la région natale, et aux bouleversements que cela apporte dans une communauté qui n’a pas tant bougé que cela. Oui, des personnes ont changé, ont parfois un métier bien différent de ce que l’on pouvait penser quand ils étaient adolescents ou enfants. Kate, par son expérience d’infirmière aussi, a un regard que les autres n’ont pas, des réflexes aussi, que les autres n’ont pas – elle sait ce qu’Opal traverse. Là où certains pourront être rebutés, ce n’est pas tant quand on franchit un pas, un de plus, dans le sordide – nous étions déjà bien avancé dans ce domaine – c’est quand le fantastique fait son apparition, lentement, posément, presque banalement. Bien sûr, rares sont les personnes qui y croient. Pourtant, il est là, et bien là, mais pas du tout interprété par les personnages comme il devrait l’être. L’horreur vient des vivants, de ceux qui ont laissé mourir, pas des morts à qui il ne peut pas arriver grand chose de pire.
Un roman – un de plus – sur l’envers des rêves américains, quels qu’ils soient.