Archive | 20 mars 2019

Le Chant des revenants par Jesmyn Ward

 

Mon avis :

Certaines personnes vivent au pays des Bisounours, et je leur demanderai instamment de m’en donner l’adresse. Ils pensent que le racisme n’existe pas/n’existe plus, que tout va bien dans notre monde, que cela ne sert à rien de préciser qu’un couple est mixte puisque tout le monde accepte très bien les couples mixtes. A vrai dire, personne n’y fait attention, sauf Sharon, qui voit vraiment le mal partout.

Mouais.

Dans ce roman, Léonie est noir, Michael, le père de ses enfants, est blanc. Ce n’est rien de dire que ses beaux-parents ne l’ont pas acceptée – ils ne connaissent même pas leurs petits-enfants. Ils rendent la jeune femme, qui est tombée enceinte à dix-sept ans, responsable de tout le mal qui est arrivé à leur fils, aujourd’hui en prison. Plus pour très longtemps, et quand Léonie apprend qu’il va sortir, elle met illico ses deux enfants dans la voiture pour un voyage assez long, embarque sa meilleure amie (dont le conjoint est aussi emprisonné) et direction la prison.

Dit ainsi, cela pourrait ressembler à un road trip, un voyage initiatique. Pas vraiment. Plutôt le voyage d’une mère qui ne sait pas s’occuper de ses enfants, qui ne comprend même pas leurs besoins les plus simples (boire et manger) et passe complètement à côté d’eux. Quand le récit se focalise sur elle, on sait, on sait qu’elle les aime – un peu, à sa façon – et on sait surtout qu’elle ne sait pas du tout comment faire avec eux. Elle jalouse même Jo, son fils, qui lui sait comment s’y prendre avec Kayla, sa petite soeur. Il faut dire qu’il n’a pas eu le choix, qu’il fallait bien quelqu’un pour pallier les défaillances de sa mère. Certes, les grands-parents sont là, mais la grand-mère est malade, et le grand-père veille sur elle, et doit faire face avec ses propres… démons ? fantômes ? Les deux à la fois.

Qui sont les revenants dont nous parlent le titre ? Given, le frère de Léonie, décédé accidentellement ? Ou d’autres, que le grand-père a connu dans sa jeunesse, quand le seul fait d’être noir et de commettre quelques petites bêtises pouvaient suffire à vous envoyer en prison. L’esclavage n’existe plus, l’esclavage légal des prisons si – ou la rééducation par le travail. Si jamais cela fait renaître des souvenirs ainsi, vous n’avez pas tort.

Ce ne sont pas tant des rencontres que vont faire Léonie, Milly, et les enfants qu’un parcours balisé qu’ils vont suivre, dans cette Amérique des bas-côtés, celle que l’on ne montre pas. Ce ne sont pas tout à fait les oubliés du rêve américain, non, ce sont ceux qui n’ont jamais rêvé. Ce sont plutôt des cauchemars qui hantent leur nuit, comme celles de Michael, qui revit incessamment l’accident de la plate-forme, cauchemars dont l’amour, passionné, que lui porte Léonie, ne parvient pas à enrayer. Elle l’aime tant qu’elle ne peut aimer leurs enfants.

L’écriture est belle, forte, poétique, et ne craint pas de montrer, de donner à voir. Par la voix des revenants, elle ressuscite ce passé dont seul le grand-père se souvient, mais d’autres peuvent voir, entendre les revenants, dont Richie, lien entre le passé et le présent.

Un roman à lire avec attention et précaution.

 

 

La dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange

édition Albin Michel – 392 pages

Présentation de l’éditeur :

Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n’arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l’a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l’a planté… Jusqu’au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d’aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.

Mon avis :

Nom : Petty.
Prénom : Rowan.
Profession : petit escroc.
Il connaît toutes les petites arnaques, il les a presque toutes testées, il a même formé de jeunes arnaqueurs, il a vu la déchéance d’anciens arnaqueurs. Ce n’est pas qu’il survit, non, sa situation n’est pas aussi désespérée, c’est plutôt qu’il vit littéralement au jour le jour, empilant les petites arnaques les unes par dessus les autres pour se maintenir la tête hors de l’eau. Il faut dire qu’il n’a pas charge d’âme : sa femme l’a quitté en lui laissant leur fille, lui-même l’a confié à sa mère, et cela fait sept ans que Samantha refuse de lui parler.
Seulement, l’occasion fait le larron – ou l’escroc, comme vous voulez, et il se retrouve mis sur une superbe affaire, via un de ses amis, une affaire tellement belle qu’elle le paraît trop pour l’être réellement. Rowan se laisse tenter : se rendre à Los Angeles, c’est l’occasion de tenter de revoir sa fille. Il n’est jamais trop tard pour tenter de bien faire.
Sur fond d’escroquerie à plus ou moins grande échelle, c’est un tableau de ce qui dysfonctionne aux Etats-Unis que nous propose Richard Lange. En premier lieu, on peut parler de l’armée : engagez-vous, rengagez-vous qu’ils disaient, et tant pis pour l’état dans lequel les soldats sont renvoyés. Même ce secteur n’est pas à l’abri des petites escroqueries, cependant c’est le portrait du corps de Tony, ses cicatrices, ces mutilations qui m’a surtout frappée. En second lieu, je parlerai de la famille traditionnelle, tellement valorisé par certains leaders politiques (et pas qu’aux Etats-Unis). Que transmettre à ses enfants quand on cumule les petits boulots pour vivre, quand on se laisse submerger par la douleur ? Que deviennent les enfants quand ils ont été ressentis comme entrave à leur bonheur, à leur épanouissement ? Ils s’en sortent comme ils peuvent, reproduisant parfois le comportement de leurs parents ou parvenant malgré tout à réussir assez bien.
Vient ensuite le secteur de la santé. En France, on a tendance à l’oublier : vous êtes atteint d’une maladie de longue durée, tout est prix en charge. Aux Etats-Unis, c’est bien plus compliqué. Il faut trouver des solutions pour les patients « à faible revenu ». Ou comment Rowan doit-il trouver un million de dollar pour soigner le cancer de sa fille.
Je parlerai aussi du racisme. Il ne s’exprime pas toujours franchement, non. Disons plutôt qu’il peut rejaillir brusquement. Tinafey, la toute nouvelle compagne de Rowan, est noire, il est blanc. Il en est encore que cela dérange, et tant pis pour les qualités de Tinafey.
Ce roman m’a permis de découvrir un nouvel auteur américain, et de voir l’envers de cette ville mythique qu’est Los Angeles.
Merci aux éditions Albin Michel, à Francis Geffard, à Carol Menville et au picabo river book club pour ce partenariat.