Archive | 24 février 2019

Zacharie Blondel voleur de poules de Philippe Cuisset

Edition Kyklos – 182 pages.

Présentation de l’éditeur :
Après la Commune de Paris, de nouvelles lois vont réprimer les populations potentiellement dangereuses. La politique d’épuration sociale, déjà violente sous le Second Empire, se durcit sous la IIIe République. Déportation, transportation et relégation remplissent les bagnes de métropole ou d’Outre-Mer. Les travaux forcés, vantés par d’honorables ministres républicains, doivent aboutir à une forme de rédemption laïque que les bagnards sont censés porter jusqu’aux antipodes. Mais cette image colonisatrice d’une France modernisée, industrielle et triomphante, n’est qu’une façade. En réalité, on nettoie le territoire de cette intarissable veine de misère, on rassure les honnêtes gens, on offre ainsi aux puissantes exploitations agricoles et minières une main d’oeuvre à bas prix. L’administration pénitentiaire signe avec la direction de la Société Le Nickel des « contrats de chair humaine ». Charles Zacharie Blondel, petit agriculteur ruiné, braconnier et voleur de poules, condamné à la relégation à l’Île des Pins, fut victime au bagne de Nouvelle-Calédonie de ce tout premier avatar du néo-esclavagisme colonial.

Mon avis :

Avez-vous déjà vu un registre de lever d’écrou ? Moi oui. Et l’on se rend compte qu’au XIXe siècle, l’on pouvait être emprisonné pour trois fois rien, deux fois zéro. Ainsi Zacharie Blondel. Une demi-douzaine de condamnation en une dizaine d’années. Pour des menus larcins : il est un « voleur de poules », pas un brigand de grand chemin. Veuf, il a trois enfants. Endetté, il a perdu sa ferme. Lors de son dernier procès, il est condamné à huit mois de prison – et à la relégation, c’est à dire à la déportation à l’île des Pins, en Nouvelle Calédonie. Oui, le rêve d’une république exemplaire n’est pas récent, disons que l’exemplarité a changé de sens. Au XIXe siècle, il s’agissait de vider les belles rues de tout ce qui pouvait faire tâche, de tout ce qui pouvait déranger, non de fermer les prisons en ouvrant les écoles, mais de déplacer le problème, et par la discipline, le travail, transformer ses hommes. Enfin, pas vraiment. Les mater, les tuer à la tache pour le développement de la colonie néo-calédonienne, faire le commerce de la chair (pas l’esclavage, rien à voir, le commandant du bateau vous le dira) et leur promettre, éventuellement, de devenir des colons libres, un jour. De revenir en France. A condition de pouvoir (se) payer le voyage de retour de quatre mois. Huit mois de voyage aller-retour pour une peine de huit mois – voilà ce que va subir Zacharie. Vous avez dit disproportion ?
Le livre est divisé en trois parties, comme les trois actes d’une tragédie. Comme dans une tragédie ordinaire, banale, quotidienne, Zacharie est impuissant à modifier son destin, d’autres ont décidé pour lui. Les recours, l’appel, rien à faire. Le voyage, qu’il faut terminer sans se rebeller et en bonne santé. Le travail au bagne – survivre sans blessure, en se rendant compte que ce que l’on fait ne sert à rien. La mort, au bout du chemin, parce que l’espoir est abandonné depuis longtemps, parce que survivre est impossible aussi.
Le livre est court, parce qu’il est sans précision inutile. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous plonge pas, littéralement, dans les geôles des prisons, dans la puanteur du bateau, dans la flore calédonienne. La mort est là toujours, les morts sont dans les pensées, comme la femme de Zacharie, morte à 36 ans de tuberculose, ou ces morts dont il découvre les tombes en Nouvelle-Calédonie. Les annexes nous permettent de découvrir les documents d’époque, et participent à la sortie de l’oubli de ce simple voleur de poules – un parmi tant d’autres, à avoir été brisé par la justice.
Merci au forum Partage-lecture et aux éditions Kyklos pour cette découverte.