Archive | 29 décembre 2018

De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma

Présentation de l’éditeur :

Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l’espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence.

Merci à Léa du Picabo River Book club et aux éditions Albin Michel pour ce partenariat.

Mon avis :

Comment mêler littérature, amour et sciences ? Vous avez huit nouvelles pour répondre à cette question !
Huit nouvelles, huit variations sur l’amour, les sciences, mais aussi le Michigan, qui me semble un lien entre les textes – plusieurs d’entre eux se situent dans cet Etat, ou nous y renvoient.
Vous l’aurez compris, je peine, et ce depuis que j’ai refermé ce livre depuis huit jours à rédiger mon avis, parce que chaque nouvelle, finalement, peut se lire indépendamment (et de relancer la question : un recueil de nouvelles doit-il vraiment avoir une cohérence ?) et offres des récits vraiment différents. Deux d’entre eux nous plongent dans le passé, celui de la conquête de l’Ouest, avec L’agent des affaires indiennes, celui des « grandes découvertes médicales » avec « le rêve du phrénologue », science alors en vogue, et plus encore avec « Les enfants de la faim ». Dans ce dernier cas, il s’agit plutôt de la face cachée, intime, de la recherche médicale encore balbutiante. J’aurai presque pu dire « quatre » tant La femme du mineur semble se dérouler hors du temps.
Et si j’avais trouvé un nouveau point commun ? La recherche ! Joseph, le héros de la première nouvelle, ne présente-t-il pas son amour pour Alexandra par un diagramme de Venn ? En bonne littéraire, je ne sais même pas ce que c’est !!!! Il poursuit d’ailleurs en imaginant une série d’équation pour se garantir ce que beaucoup cherche, à savoir un amour exclusif. Pas gagné, dans cette université scientifique pas toujours logique – voir le nombre d’étudiants qui se jettent par la fenêtre, sans trop de dégâts souvent. Ou comment l’amour peut pousser un scientifique à faire un peu n’importe quoi pour l’être aimé. Voir, à cet égard, le théorème de Zilkowski. L’amour peut aussi tourner à l’obsession, et tant pis si l’être admiré est, à mes yeux du moins, bien loin du scientifique idéal rêvé par Kaye, la narratrice de Règne, ordre, espèce. Et comme j’aime à rapprocher des textes, elle n’est pas si éloigné de Judith, la narratrice de L’approche confessionnelle. Je ne dis pas cela parce qu’elles sont passionnées par le bois, dans des applications très différentes (la forêt pour l’une, la création de mannequin en bois pour l’autre) mais parce que leurs ambitions personnelles, professionnelle, se trouvent entravées, amoindries par une vie amoureuse chaotique et, aussi, un manque de persévérance (sauf pour ce qui les obsède). J’ai trouvé Freddy, le compagnon de Judith, presque inquiétant dans la difficulté que j’ai eu à le cerner. Est-il seulement un personnage qui veut en faire le moins possible, vivant aux crochets de sa compagne et la forçant à faire des sacrifices financiers, bref, un parasite ? Ou son comportement est-il un rejet de la société de consommation et de ses techniques pour encourager à consommer toujours plus ? Sa volonté de mettre la représentation de son visage sur les mannequins du stand de tir qui leur ont été commandés m’a pour le moins mise mal à l’aise.
Pour conclure, De la nature des interactions amoureuses est un recueil de nouvelles assez déstabilisant.

Il y aura du sang sur la neige de Sébastien Lepetit

Présentation de l’éditeur :

LA TRANSJURASSIENNE. Célèbre rendez-vous du ski de fond français. Tous les ans, plus de 3 500 skieurs se retrouvent sur les pistes du Haut-Jura pour braver le froid glacial, le vent et la fatigue, autour du même objectif : donner le meilleur de soi et franchir la ligne d’arrivée ! Le commissaire Morteau connaît bien cette compétition dont il suit chaque édition. Mais cette fois, l’événement lui réserve des surprises… Depuis quelque temps, l’organisation de la course reçoit des menaces de mort très sérieuses. Morteau, accompagné de son jeune collègue, Fabien Monceau, est appelé à se rendre sur place pour évaluer les risques. Mais lorsqu’un homme est retrouvé assassiné de plusieurs balles dans la tête en pleine montagne, la situation devient plus complexe que prévu. Jalousie personnelle, rivalité sportive ou jeu pervers ? Cette année, la neige pourrait bien prendre la couleur du sang…

Mon avis :

J’ai toujours un regret quand je referme une enquête du commissaire Morteau : comme je les ai lus au fur et à mesure de leur parution, je n’ai pas d’autres livres mettant en scène cet enquêteur sous la main pour prolonger le plaisir de lecture. J’ai, par contre, beaucoup de citations en réserve, et l’envie de découvrir le burger franc-comtois.
Morteau n’a pas de chance. Comme le commissaire Maigret en son temps, un ami d’enfance le contacte. « Ami », il faut le dire vite, plutôt une personne avec laquelle il est allé à l’école. Il est un grand sportif – son ami – marié à une ancienne championne de ski. Non, ce n’est pas sur lui que planent les menaces, non, c’est sur la célèbre course qu’il organise – la Transjurassienne. Qui peut vouloir nuire aux skieurs – qui ne sont pas des sportifs qui brassent autant d’argent que les footballeurs ? Et surtout, qui peut être assez bête pour prévenir avant d’agir ? Oui, là, c’est ma question, parce que la discipline est trop difficile pour donner envie d’avoir un coup de pub, cela ne fera pas venir les skieurs et les sponsors plus vite !
Morteau revient chez lui, c’est à dire dans sa région natale, et il entend bien mener l’enquête à sa manière, même si cela ne convient à personne, ni à Fabien Monceau, son parigot de lieutenant, ni à la juge d’instruction. Il faut agir vite, très vite ! Un meurtre a eu lieu, confirmant les menaces reçues par l’organisateur, et tous n’apprécient pas les méthodes de Morteau. D’ailleurs, j’ai apprécié que certains points de procédures soient rappelés – ce qui ne veut pas dire qu’ils alourdissent le récit. En effet, dans les séries policières qui envahissent nos écrans, il suffit quasiment d’un coup de baguette magique pour que le bon enquêteur soit chargé de l’enquête. Là, rien n’est si simple, et Morteau le rappelle : il ne peut littéralement pas enquêter comme ça, pour faire plaisir à un « ami », d’autant plus que d’autres (les gendarmes) sont tout aussi compétents que lui pour se faire. Pas de guerre des polices, pas non plus – et c’est très important pour moi – de fascination ou de compréhension pour les meurtriers. Pour une fois, le commissaire Morteau et le lieutenant Monceau sont d’accord : qu’on puisse vouloir tuer quelqu’un les dépasse, et l’on peut très bien enquêter sans partager le point de vue du meurtrier.
Le respect de la procédure, oui, mais pas les excès : le lecteur ne subit pas un cours magistral sur la manière de collecter les indices, sur les rapports à écrire, ou pire, trois pages de scènes d’autopsie : seules les informations nécessaires à la compréhension de l’enquête nous sont donnés (je crois que vous m’avez compris, je déteste les scènes d’autopsie).
Les fans de Morteau pourront être rassurés : il a toujours son ours en peluche, il l’a emmené. Par contre, son chat est resté chez lui, soigneusement gardé : il est le chat d’un policier, non un chat policier, et il se porte très bien ainsi.
Je n’en dirai pas plus sur l’enquête, les suspects, les indices, les fausses pistes. Je dirai simplement que l’intrigue est habilement construite, et que lire ce livre fut un véritablement plaisir.
Une petite citation pour la route :
Morteau montra l’ardoise où figurait la carte du restaurant. Il avait choisi l’établissement pour deux raisons. D’abord, il adora la viande fumée du Haut-Doubs, et un restaurant qui en avait fait sa spécialité ne pouvait que l’attirer. Ensuite, le nom du restaurant, Les plaisirs cochons, lui avait laissé peser que le restaurateur avait forcément de l’esprit, d’autant plus qu’il avait précisé sur la devanture « Pour les épicuriens ne mangeant pas de porc, des plaisirs végétariens sont également prévus ». Que l’on puisse imaginer l’existence de plaisir végétariens était à ses yeux le summum du sens de l’humour !