Ecriture (à nouveau) Nanterry

C’est un texte que j’ai écrit sur mon ancien blog. J’ai eu envie de le poster à nouveau, sur celui qui est mon blog depuis six ans déjà.

La nuit était depuis longtemps tombée sur la petite ville normande, en ce bel été de 1906. Charles-Marie patrouillait, un bougeoir à la main. Non qu’il soupçonnât qu’un sinistre individu osât s’introduire dans sa demeure – qui  oserait cambrioler la résidence du député-maire de la ville ? mais il ne pouvait trouver le sommeil, comme chaque soir depuis bien trop longtemps et la marche trompait son ennui.

Il passa devant la chambre d’Edouard. A sa respiration, il pouvait être sûr que son fils dormait sur ses deux oreilles. Puis, il arriva devant la chambre de Claire, et les interrogations revenaient le tourmenter. Avait-il eu raison d’accepter cette proposition ? N’était-ce pas trop incongru pour être vrai ?

Il se souvint, six mois plus tôt. Une séance à l’Assemblée, ni plus ni moins ennuyeuse qu’une autre. Les débats avaient dégénéré, les voix s’étaient enflammées, et à la fin de la séance, il était presque tombé dans les bras de son voisin, dont il avait ainsi fait la connaissance.

Il se nommait Hugo de Nanterry. Il sut plus tard que le nom complet était « comte Hugo de Nanterry de Saint-Fargeau de Chenoncelle » « Nous sommes en République, lui avait-il répondu, et si auprès d’électeurs simples, le titre peut faire de l’effet, je n’oublie pas quelles sont mes convictions ». Ils avaient discuté, de leurs terres d’élection, de leurs épouses, qui fermaient les yeux sur leur passion dévorante, et de leurs enfants. Il se trouvait justement que le comte de Nanterry en avait trois, dont précisément un fils célibataire, Antoine. Pourquoi les deux familles ne se rencontreraient-elles pas ?

Charles-Marie descendit l’escalier, entra dans le salon et contempla le portrait de sa mère, posé sur le guéridon, entouré de fleurs coupées toujours renouvelées – le jardin est assez vaste. Ambitieuse, madame Liénart l’avait été pour son unique enfant survivant. Elle n’avait pas baissé les bras quand la maladie avait emporté son mari. Non, Charles-Marie ne se contenterait pas d’administrer le vaste domaine, il deviendrait médecin, il en avait la vocation, lui qui avait attrapé dans sa jeunesse toutes les maladies possibles et avait accepté chaque diagnostique, chaque traitement avec le même œil serein. Elle était morte après avoir vu toutes ses ambitions heureusement récompensées : son fils unique médecin, heureusement marié et père d’une petite fille.

Que lui conseillerait-elle maintenant ?

–          Si tu ne peux enquêter, réfléchis : que peuvent-ils cacher pour vouloir que leur fils unique, élevé près de Paris, s’unisse à la fille d’un député-maire de province ?

La famille au grand complet avait été invitée deux fois dans leur château, au plan assez spécial, il est vrai.

–          Notre ancêtre Louis-Alexis, dragon sous Louis XIV, n’avait pas que ce seul défaut : il se croyait un brillant architecte et avec la dot d’Emeline, sa première femme, a bâti l’aile Nord.

–          Votre famille n’a-t-elle pas eu des soucis pendant la Révolution ?

–          Philippe, notre ancêtre en 1789, était marié à une femme de tête, qui a su la garder. Ils ont été parmi les premiers aristocrates à gagner Calais. Là, ils ont retrouvé Jeanne, sœur de notre aïeule, qui avait imploré son mari de partir avant qu’il ne soit trop tard. Ils ont traversé la Manche sur une goélette, ont passé maintes années d’exil en Angleterre, et se sont vus leurs biens restitués sous Louis XVIII.

Charles-Marie devait bien s’avouer qu’il ressentait une certaine fascination pour ses histoires, ses portraits, et Antoine était sympathique. Il était intelligent, cultivé mais d’une timidité !!!

–          J’aurai aimé être avocat, je poursuis mes études en ce sens, je crois que je suis trop timide pour plaider.

Charles-Marie s’était pourtant crispé quand il avait dû s’asseoir à la même table que l’abbé, tout juste sorti de son presbytère.

–          Il ne manquerait pour rien au monde le saint-Honoré d’Eulalie, notre cuisinière. Un petit péché de gourmandise ne peut lui faire du mal.

–          Je suis athée.

–          Moi aussi, m’avait répondu le comte de Nanterry, et ne me demandez pas en quelles circonstances je le suis devenu. Je ne vais à la messe, je ne reçois l’abbé, qui est presque sourd, que pour faire plaisir à Elisabeth.

La comtesse Elisabeth de Nanterry. Comme elle paraissait jeune, plus que sa fille aînée qui, venue avec son mari le comte Odon de Vaudreuil, complétait la tablée. Hugo de Nanterry lui avait donné le bras pour l’escorter jusqu’à la table. Charles-Marie n’avait pas besoin de l’ausculter pour savoir qu’un mal la rongeait. Pâle, mince, éthérée, elle semblait prête à partir pour un autre monde. Antoine n’avait pas caché sa santé fragile, et, de sa voix douce et sensible, avait ajouté qu’il avait été cause de bien des angoisses pour ses parents.

Oui, c’était peut-être cette santé chancelante, cette minceur et (il fallait aussi le reconnaître) ses étonnants cheveux roux qui avaient écarté les prétendantes du jeune comte de Nanterry. Charles-Marie baîlla, crut que le sommeil était arrivé et remonta dans sa chambre aussi silencieusement qu’il en était sorti.

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